Cela fait maintenant 5 ans qu'il a déménagé en Cornouailles, 4 ans qu'il connait Eléonore. Le temps passe tellement vite à ses côtés. Ce n'est pas toujours le cas en vérité. Son temps est si aléatoire. Il est constitué d'accélérations coupées par de brusques décélérations. Et cette journée de l'année 2005 en est le parfait exemple.
Aujourd'hui le temps joue aux montagnes russes pendant que son cœur se tord dans tous les sens. Oui en septembre 2005 il a l'impression d'avoir le cœur écrasé, broyé pendant qu'autour de lui le temps file à toute vitesse.

Il sent l'herbe ployer sous son poids, il ressent les minuscules graviers s'enfoncer dans son genou. La brise lui picote les yeux à moins que ça soit ses émotions qui affluent et engorgent ses canaux lacrymaux. Il ressent tout ce qui l'entoure et pourtant à l'impression d'être enfermé dans une bulle ouaté ou le temps défie les lois de la physique pour s'amuser à le rendre fou.
Il se sent minuscule en ce moment à contempler les grands yeux d'Eléonore. Il se sent tellement emprunté avec un genou à terre et un minuscule écrin au creux de ses mains. Il est sûre qu'il est ridicule comme ça mais le regard surpris de celle qu'il aime efface tout. Il ne reste plus qu'eux et la petite bague qu'il va passer à son doigt. Enfin il espère de tout son cœur qu'elle va dire oui. Il préfère ne pas envisager une seule seconde qu'elle dise non.
Alors qu'il ouvre l'écrin avant d'ouvrir ses lèvres pour poser la question fatidique qui va faire basculer sa vie le temps s'accélère.

Il voudrait prendre le temps de ressentir, voir, le tableau qui se dessine autour d'eux mais les secondes défilent. Il aimerait stopper le temps qui s'affolent, mais il s'échappe entre ses doigts, s'effilochent en de minuscules fils aussi fins que la soie.
Les secondes, les minutes s'égrènent dans le chapelet du temps avant de venir s'échouer sur les lèvres désespérément closes d'Eléonore. La machine est en marche et l'horloge s'emballe alors qu'il est là un genou à terre sur la pelouse qui tache son pantalon immaculé avec une bague valant une sacrée somme dans un minuscule écrin logés entre ses grandes mains d'artiste.
Il se sent tellement bête à avoir l'impression de jouer sa vie en ce moment. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir le cœur serrer pendant qu'il dévale les rails à vive allure.

Les lèvres closes se desserrent enfin, elles s'agitent. Soudain, sous l'écho d'un simple mot, une seule syllabe les secondes se fragmentent et doucement le temps ralentit avant de se stopper. Un seul mot qui fait tout cesser et rompt la magie du moment. Le manège s'arrête, la wagonnette sur les rails se stoppent si brutalement qu'il se demande s'il ne va pas faire une crise cardiaque.
Il espère avoir mal entendu ce non qu'elle a chuchoté. Mais il résonne encore à ses oreilles en un non fracassant. Fracassant ses rêves et espoirs. Brisant la bulle ouatée dans laquelle ils étaient. Il entend à nouveau tout ce qui se passe autour de lui pendant qu'il reprend ses esprits et que le temps ralentit péniblement. Alors que le temps lui filait entre les doigts sans qu'il parvienne à le retenir celui-ci vient de s'arrêter sans crier gare.
Il espère encore avoir rêvé mais ses espoirs tombent en désillusion pendant alors que le non est suivi de la non moins redoutable phrase, « il faut qu'on parle ». Il n'arrive pas à garder les idées claires alors que les mots prononcés par Eléonore lui vrillent les tympans.

Le temps prend une embardée qui le plonge dans un abysse insondable de tristesse pendant qu'il réalise réellement ce que signifie ce petit mot du quotidien. Il a l'impression de tomber, de se noyer. Il voit le sol se rapprocher à une vitesse ahurissante tout en sachant que rien ne pourra freiner sa chute. Soudain le ridicule de sa position ne l'intéresse plus. Il se sent seulement misérable, là son cœur brisé entre les mains tendues vers celle qui vient de piétiner ses sentiments. Tandis que le sol se rapproche il attend l'impact la phrase qui clora leurs trois ans de relations.

Alors que tout semble déjà perdu, qu'il n'y a plus rien à sauver il espère encore recoller les morceaux. Il se débat pour reprendre la hauteur. Il s'affole en tentant de trouver les mots justes. Ces mots qui effaceront la sentence d'un trait décidé.
Mais comment trouver les mots visant à empêcher la fin d'une histoire d'amour ? Il a déjà eu du mal à faire sa demande alors tenter de sauver son couple lui parait un obstacle insurmontable.
La terre se rapproche alors que le temps file à vive allure autour de lui. Il ne voit plus rien, il ne ressent plus rien si ce n'est cette douleur au cœur. Il panique, il tente de se raccrocher aux branches alors que dans sa tête les mots se mélangent. Il sent son cœur se briser, les morceaux se détacher et se désagréger dans l'air qui le cingle pendant qu'il chute. A moins que cette douleur ne soit que le début d'une crise cardiaque qui se glisse dans ce scénario qui tourne au cauchemar.
Respirer, rester calme trouver les mots justes. Il répète en une litanie monotone ces commandement qui résonne dans sa tête comme un mantra. Sa tête est bientôt emplie de ces pensées chassant les mots sans queue ni tête qui lui embrouille les idées. Son cœur se serre de plus en plus douloureusement.

Ses yeux se brouilles sous l'incompréhension et l'empêche de voir le visage d'Eléonore. Il ne la voit pas s'approcher et lui prendre la main dans un geste apaisant. Il ferme les yeux en attendant la sentence. Il se sent tellement pitoyable à ne pas pouvoir affronter la fin de son bonheur. Elle ouvre la bouche pendant qu'il retient sa respiration dans l'espoir désespéré d'arrêter à nouveau le temps.
Mais les mots qui sont prononcés ne sont pas ceux attendus, ni ceux espérés. Pas de arrêtons-nous là, pas de oui je le veux, seulement quatre petits mots totalement incongrus qui le laisse là figer les yeux grands ouverts comme un poisson sur l'étal et une crise de fou rire qui s'annonce.
- Je suis une sorcière.