- Brown, retenta Seamus en roulant des yeux, se tenant de l'autre côté de la table, bras croisés dans cet air suprêmement ennuyé que les garçons de leur âge réussissent toujours mieux que les filles. Brown !
Relevant les yeux à la hâte de sa petite expérience foireuse, selon les termes employés plutôt par Finningan lorsqu'elle l'avait traîné dans une salle de classe vide du quatrième, Lavande fronça les sourcils, marmonnant déjà un mot d'excuse au moins aussi énervé et impatient que celui de Seamus.
- C'est bon, je te dis, insista-t-elle, son nez à hauteur du bureau, ses sourcils blonds froncés dans un air de grande concentration qui fit pouffer de rire Seamus, lequel se mordait la lèvre pour s'empêcher d'éclater franchement de rire face au grotesque de leur situation.
C'était un lundi de vacances. D'ordinaire, personne ne s'embêtait à aller en classe, et surtout, personne n'était levé avant facile neuf heures, voire dix quand vos copains de chambrée n'étaient pas des ours.
Manque de pot, le combo Ron-Neville était parfois un peu pataud.
- C'est du papier, Lavande, recommença-t-il une énième fois en la voyant scruter chaque ligne froissée du morceau de parchemin posé en solitaire sur la table de bois verni.
- Ferme-la, Finnigan, grogna-t-elle en s'agrippant à la table du bout des doigts.
Il ne peut pas s'empêcher de remarquer qu'ils sont encore sales, et que Lavande porte les mêmes vêtements qu'hier; ses cheveux sont devenus si clairs pendant l'été qu'on les dirait presque blancs, plus que ceux de Malfoy, qui n'ose plus trop montrer sa face de furet dans les couloirs. Mais ce que Seamus remarque le plus, c'est son visage, et ses mains; sa mère disait toujours que chez une femme, les mains, c'étaient les vrais traîtres.
- J'ai croisé Parkinson dans le hall hier, lui lança soudain Lavande, sans jamais quitter des yeux la boulette de papier.
- Elle étudie ici, lui répondit-il sans réfléchir, haussant les épaules.
Personne n'avait vraiment oublié la façon dont Pansy avait proposé de juste donner Potter à Voldemort, l'an dernier. De la même façon, personne n'avait jamais vraiment pardonné à Potter d'en envoyer autant en prison sur sa simple parole, golden boy de Dumbledore ou non.
- J'sais pas, lui fit-elle en haussant les épaules, sa bouche tout contre le bois de la table.
Il y a encore une épaisse couche de terre brune sous ses ongles, comme si elle sortait droit de la forêt; le col de sa chemise est entrebâillé sur toute la longueur pâle de son cou, presque assez pour qu'il entrevoit les lignes plus sombres de la grande cicatrice qui barre son épaule et sa nuque.
- Lavande, tenta-t-il sans y croire, j'ai –
- Juste une minute, s'énerva-t-elle d'un ton qui devenait plus suppliant à mesure que son impatience et sa frustration grandissaient.
C'est en voyant Parkinson dans le hall qu'elle avait eu envie d'essayer. Comme ça, sans trop de raison. Tout le monde savait la grandiose ascendance de Lady Parkinson, et le don précieux de sa famille maternelle dans la manipulation du verre. Le dernier du genre, c'était son grand-père.
Ils font des miroirs, avait-elle envie de ricaner, face au papier de McGo qu'elle avait négligemment roulé en boule, histoire d'expérimenter à son tour. Si Pansy Parkinson pouvait créer des miroirs magiques rien qu'en les regardant, le papier ne devait pas être un élément plus compliqué à maîtriser; et il serait toujours moins capricieux que quelque chose qui peut déboucher sur le Miroir du Risèd… Pas vrai ?
- Lavande, la seule chose qui va bouger ta boulette, c'est le courant d'air quand on ira ouvrir la porte, se sentit obligé de lui signaler Seamus, exaspéré et un peu affamé. Et si on se dépêche pas, y aura plus de bacon…
Le regard délavé de Lavande lâcha finalement le papier, et elle sembla considérer un instant son offre avant d'hausser nonchalamment les épaules.
- Okay, lui accorda-t-elle en se relevant, étirant ses bras bien haut au-dessus de sa tête dans un long craquement qui arracha une grimace dégoutée à Seamus.
- Tu peux arrêter de faire ça ?
- Hmm, oui, répondit Lavande en étouffant un bâillement. Bacon ?
- Bacon, approuva Seamus en hochant vigoureusement la tête. Avec les œufs brouillés, et les saucisses –
- Pochés, les œufs, le corrigea-t-elle en plissant le nez, l'air un peu perdue par sa description du parfait petit-déjeuner anglais. Et l'odeur des haricots blancs avec les galettes de pomme de terre, dans la poêle à frire –
- Arrête, gémit à moitié Finnigan en accélérant le pas jusqu'aux escaliers, descendant déjà les marches à toute vitesse.
Et pour sûr, il reste du bacon, des œufs et de quoi se remplir une belle assiette entre les toasts, les saucisses et les pancakes qui trainent entre les corbeilles de fruits; le sucré la laisse perplexe, et fait des choses pas toujours funs à son estomac, donc elle a laissé tomber les gâteaux, les bananes et les mûres le matin en sachant toutes les choses affreuses que Cosmo listait à propos de l'abus de protéines et de féculents le matin.
Mais, songea-t-elle en se servant une large part de bacon et en vidant le reste du plat dans l'assiette de Finnigan, Cosmopolitain n'avait pas vraiment les loups-garous en tête, dans cet article. Pas vraiment les jeunes filles non plus, s'aventura-t-elle à supposer en faisant prudemment glisser deux ou trois œufs pochés dans son assiette.
- Lavande ?
La bouche déjà pleine d'œuf et sa fourchette pas très proprement plantée dans du bacon, Lavande lui fit signe vivement que non, merci, sa paume couvrant le haut de son verre comme si Seamus allait lui servir un grand verre de mort aux rats.
- Grogne pas, fit-il avec un mouvement de recul en la voyant découvrir ses dents et presque lâcher un grognement, le pichet de jus de citrouille débordant à cause de son geste trop brusque, des gouttes orange et grasses roulant le long du verre pour s'écraser dans un ploc ploc retentissant décidément trop fort aux oreilles de Lavande.
- Désolée, s'excusa-t-elle, son demi-sourire gêné ne cachant en rien l'air féroce qu'elle avait pris, même rien qu'une seconde, penchée par-dessus son assiette comme une affamée face à son premier repas depuis des lustres.
- T'inquiète, répondit Seamus en remplissant son verre, décidé à ne pas rencontrer son regard même s'il avait haussé les épaules, l'air de dire pas grave, même si la ligne basse de ses épaules et sa froideur soudaine disaient tout l'inverse.
Ça fait ça parfois, quand le loup n'est pas très loin. Lavande en a pourtant fait beaucoup pour qu'il se fane vite, et qu'il ne reste de sa nuit sauvage que quelques bribes, comme un rêve. Parfois, toutes ces précautions prudentes avaient l'air de n'être que du vent…
Combien de pleines lunes avant que tu te réveilles la gueule barbouillée du sang de ta mère ?
Combien, Lavande ?
Son souffle est tremblant lorsqu'elle finit par avaler sa bouchée de bacon qui n'a finalement qu'un goût de terre humide, pourrie, et elle expire longuement, ses poings trop serrés sur ses couverts; les mots durs de son père lorsqu'elle grimaçait à table en prenant sa dose de Tue-loup, ceux-là remontent toujours aux meilleurs moments…
- T'inquiète, la rassura Seamus en laissant leurs épaules se toucher.
Ils mangent en silence, se passent les plats de saucisses, et finalement les scones et les confitures quand Seamus décide de passer au sucré, une grande tasse de café bien noir devant lui qu'il hésite à diluer avec de la crème et du lait.
- Tu préfèrerais une bonne dose de whiskey ? lui siffla Lavande en le voyant perplexe.
- Des fois, commença-t-il en scrutant les étendues brunes de son café, j'me sens – trop vieux ?
Lavande lui jette un coup d'œil à travers ses mèches blondes, et se sent plus que pareil.
- Un verre de rhum, hein, se remémora-t-elle leurs premiers jours à Poudlard, et la démonstration sacrément explosive de Finnigan à la table des Gryffondors.
Les plus vieux avaient franchement rigolé, et s'étaient échangé quelques mornilles sous la table.
- T'as eu des nouvelles de Dean ? Osa-t-elle en laissant son regard vagabonder sur les rares présents de la Grande Salle.
- Pas depuis les tests du Ministère et son entretien avec McGo, répondit Seamus, de la confiture au bord des lèvres. Le courrier devrait pas tarder, d'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil au plafond.
Sauf qu'aujourd'hui, c'est un lundi de vacances. A part l'édition quotidienne de la Gazette du Sorcier, et peut-être un numéro spécial de Witch Weekly pour la fin de l'hiver, il n'y aura sûrement pas grand-chose. Les parents sorciers préfèrent venir voir leurs gamins, se payer un coup au Trois Balais, ou juste marcher dans les bois et pourquoi pas transplaner discrètement à la maison; McGo, comme le reste des chaperons, surveille tout ça d'un œil un peu réprobateur, mais n'en dit rien.
- Les voilà, souffla Seamus en faisant de la place devant lui pour le volatile.
C'est un hibou moyen-duc, s'en était vanté Finnigan au début de l'année.
Comme beaucoup d'autres familles, celle de Seamus s'était vue offrir un nouveau hibou par le Ministère, pour remplacer celui tué pendant la Guerre. Sa mère avait ensuite poliment refusé toute compensation financière, se satisfaisant du hibou nommé
Lavande regarde les plus solitaires d'entre eux recevoir des paquets magiquement emballés dans du papier kraft imperméable, ou entourés d'un joli ruban lisse aux couleurs de leur armoiries familiales, comme Malfoy dont elle croise le regard trop gris, et qui s'en détourne immédiatement, comme brûlé.
Elle sait par les moqueries des autres qu'il reçoit des friandises de sa mère, aux arrêts dans le domaine familial. Son père, comme beaucoup d'autres sorciers de sang-pur affiliés à Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, avait servi d'exemple – Nott, Parkinson, et Malfoy n'étaient que des noms parmi tant d'autres qui s'étaient succédés à la barre des accusés et à la Une de la Gazette pendant tout l'été. Lavande n'avait suivi l'actualité que de façon sporadique, mais c'était difficile de couper aux procès du siècle qui s'étaient ouverts en Juin et n'étaient même pas encore terminés – la plupart des loups-garous, trolls et ogres étaient parqués dans une forêt galloise en attendant d'être amenés au Ministère.
Le battement d'aile agité du hibou Finnigan la tire de ses pensées, et elle intercepte d'un geste rapide la chute d'un théière et d'un plat de gâteaux décorés aux couleurs du service à thé sorti par les elfes ce matin.
- C'est un gros paquet, ça, fit-elle remarquer à Seamus, accoudée nonchalamment à table dont le bois s'était fait poisseux pendant leur petit-déjeuner.
- Y a des mamans comme ça, répondit-il d'un air moqueur en déchirant le papier.
Des mamans comme Narcissa Malfoy ou Siobhán Finnigan, Lavande ne répond-t-elle en cherchant du regard la petite chouette brune de sa mère.
- Pas de nouvelles de Dean ? Ose-t-elle à la place.
- Nope, fit Seamus en haussant les épaules, offrant un bout de toast à son hibou qui l'avala goulument. Peut-être demain… Tu retournes au dortoir ? Lui demanda-t-il en la voyant se lever de table.
- Ouais, grommèle Lavande en époussetant les miettes de son pull. Doit plus y avoir personne à la douche… J'attends pas de courrier, t'façon, ajouta-t-elle d'un ton qu'elle aurait voulu moins désabusé.
- … Ok, lui répond Seamus après un moment, son air inquiet la suivant jusqu'à ce qu'elle s'éclipse de la Grande Salle.
Il sait comme tout le monde à Poudlard ce qu'est devenue Lavande Brown, et il ne va pas mentir en disant que c'est juste la maladie qui l'a rendue plus agressive ou moins patiente ou juste différente; c'est toujours la même fille qu'il a emmenée au bal du Tournoi des Trois Sorciers, avec ses fanfreluches et ses grandes idées sur la Divination. Devenir un loup-garou, ça n'a pas changé ça, pas pour lui – pour les autres, il n'en dit trop rien. Ça doit pas être simple de dormir dans le même dortoir que Brown, et depuis la Guerre et Greyback, tout le monde a la trouille. Pas mal de parents se sont plaints d'elle, aussi, et la mère de Seamus ne se serait pas privée si Lavande avait été autre chose que la pauvre fille d'un couple de voisins sympas dont la loyauté était allée aux bonnes personnes.
- Uh, Finnigan ?
Granger et ses airs hésitants l'interrompent dans ses pensées, et elle aussi a sûrement suivi Lavande du regard; comme à son habitude, elle a coincé sa baguette dans ses cheveux coupés courts à la rentrée dernière, et la lanière de son sac en cuir a l'air de lui scier l'épaule tellement il est plein de livres.
Seamus a presque envie de l'ignorer, et de continuer à nourrir son hibou avec des bouts de toast et de scone jusqu'à ce qu'il reparte pour l'Irlande. Ce genre de paquets de sa mère n'attend pas souvent de réponse écrite, mais à la façon dont son hibou se dandine d'une patte sur l'autre, il devine que ce colis-là en demande une.
- Je peux m'asseoir ?
Il hoche la tête, pas sûr de ce qu'elle lui veut. Elle est juste préfète, cette année, et elle se fait discrète quand ses grands cris de rébellion à la moldue ne retentissent pas dans les couloirs ou corrigés par la plume assassine de Rita Skeeter dans la Gazette.
- Tu voulais quelque chose ? Ose-t-il en la voyant prendre la place probablement encore tiède de Lavande sur le banc, et se servir une grande tasse de thé, un bout de toast déjà à moitié dans sa bouche.
- Juste manger un bout, lui fit-elle en ajoutant une bonne dose de crème à son thé.
Il n'y a pas de juste qui tienne quand on parle avec Granger, et le coup d'œil curieux qu'elle jette à son paquet lui fait un peu regretter d'avoir accepté sa compagnie.
- J'ai croisé Brown en descendant, lança-t-elle après quelques minutes, l'air de rien, en beurrant trop son toast.
- Elle vient de partir, lâcha machinalement Seamus en fermant son colis d'un coup de baguette un peu négligeant qui enflamma les bords du papier kraft.
Il prit le temps de soupirer longuement avant de l'éteindre, le ricanement amusé de Granger couvrant les petits cris effrayés des plus jeunes encore peu habitués à la pyrotechnie Gryffondor.
- Est-ce qu'elle va bien, lui demanda Hermione de but en blanc une fois son début d'incendie éteint. Elle ne parle à personne – et je sais que c'est dur, ces temps-ci, ajouta-t-elle dans un murmure, portant sa tasse de thé à ses lèvres après avoir soufflé dessus.
Seamus n'a pas besoin de dormir dans le dortoir des filles pour savoir que le lit de Brown est régulièrement saccagé par le reste des filles du dortoir. Il sait aussi que dire quelque chose, ou chopper les coupables la main dans le sac, ça ne changera pas grand-chose – Lavande aura tort par défaut, et parler aggraverait sûrement les choses. Et puis, aller balancer d'autres Gryff à McGo ?
Plutôt crever.
- Ce sera toujours dur, Granger, articula-t-il en essayant de penser qu'Hermione est peut-être la seule autre fille sincère du dortoir.
Elle a la politesse de ne pas dire je sais, et rien que ça, c'est déjà beaucoup plus que toutes les tentatives de Parvati pour recoller les morceaux, en Septembre. Seamus n'avait pas eu beaucoup de patience pour elle, après l'avoir entrevue menacer Brown entre deux cours de Sortilèges.
Je vais le dire à toute l'école, avait-il entendu cet après-midi-là.
Pour sûr, plus personne n'avait ignoré le statut un peu particulier de Lavande, après.
- J'ai parlé à Parvati, lui dit-elle, toujours l'air de rien, avec cet air vaguement désintéressé qu'elle maîtrise si bien depuis la rentrée. Elle ne devrait plus poser de problème à Lavande, s'expliqua-t-elle en étalant une couche épaisse de miel sur un autre toast.
- Si tu pouvais exercer tes talents sur Creswell, lui suggéra-t-il d'un air entendu, ce serait –
Granger s'interrompt dans son repas pour lui jeter un coup d'œil qui suggère jusqu'où, exactement, elle a pu exercer ses talents en ce qui concernait l'épineux problème Creswell.
- Je ne peux pas atteindre son dortoir, malheureusement, lui signifia-t-elle en suivant du regard les Serpentards qui se levaient de table tous en même temps. Eux, ils pourraient, pointa-t-elle sombrement, mais on n'a pas leur poids politique pour jouer à ça…
- On est pas à sonnette, nous, ne s'en amusa qu'à demi Seamus.
- La balance des pouvoirs a changé, fit Hermione en haussant les épaules. Y a bien une raison pour qu'aucun Gryffondor n'ait jamais été Ministre longtemps…
C'est pas un secret qu'ils font de mauvais dirigeants, et Seamus est bien content de laisser ce rôle à d'autres – le mieux, ce serait les Poufsouffles, avec quelques Serpentards pour boucher les trous, et encore – seulement si on ne peut vraiment pas s'en passer.
- Je regrette Diggory, parfois, s'aventura Hermione avant de vider sa tasse de thé d'un trait.
Ils considèrent la question en silence, Granger entrevoyant sans doute comment, au lieu d'aider Potter, ils auraient pu rassembler leurs efforts sur le vrai champion de Poudlard – ou peut-être comment Dumbledore aurait pu mieux gérer l'accès à la Coupe de Feu, et protéger Harry d'une entrée gratuite dans le Tournoi le plus prestigieux et le plus dangereux du monde sorcier. Seamus se rappellerait toujours la phrase de Dean, lorsqu'ils avaient découvert en même temps que le reste du château que Potter était un participant.
Mais si un mineur peut pas entrer son nom, comment la Coupe l'autorise à participer ?
C'est un contrat magique légal et obligatoire; si la Coupe de Feu choisit votre nom, vous jouez. Tout le monde a relevé l'ironie profonde du truc, pour sûr, mais personne a trop réagi. C'était un sacré événement, le Tournoi, alors pas question de l'annuler ou de revoir le choix des participants quand l'addition Potter avait presque l'air aussi sacrée que la cicatrice sur son front – et après tout, c'était sûrement les coups bas politiques des Mangemorts qui avaient suffi à presser le Ministre comme un citron pour qu'il n'annule rien.
Le but du jeu, ça avait toujours été que Harry gagne – pour ramener le Lord Noir d'entre les morts, il n'y avait apparemment pas beaucoup d'autres solutions. Diggory, c'était juste le pauvre type au mauvais endroit, au mauvais moment – un concours de circonstance très pute, en avait conclu Lavande avec lui, un matin où l'édition spéciale de la Gazette était consacrée à ces « héros méconnus ».
- Il aurait été pas mal pour tout gérer, acquiesce-t-il finalement sans trop y penser.
Dire quelque chose de poli à propos de quelqu'un de mort qu'il ne connaissait pas, ou juste pas bien, c'était devenu une habitude plus tenace que réellement courtoise ou sincère.
- Pas mal, répète Hermione, de nouveau perdue dans ses pensées.
- Je remonte, lance-t-il en même temps qu'elle, sa voix un peu trop forte couvrant le murmure de la préfète qui n'avait pas l'air de l'avoir entendu.
Parler des morts, lui, ça le gonfle un peu – on ne dit jamais rien d'assez bien et on n'est jamais assez désolé. Et puis, pas la peine de remuer le passé. Diggory est mort dans un vieux cimetière moldu, par la main de Tout-Le-Monde-Sait-Qui, son père a beaucoup pleuré, et la planète a continué de tourner – cette famille n'a pas été la seule à se trouver rétrécie ou malmenée par la Guerre.
Seamus, avec son paquet refermé à la va-vite sous le bras, en sait quelque chose.
.
Bingo, s'extasia-t-elle devant la porte légèrement entrouverte de la salle de bain.
Un large sourire victorieux étirant ses lèvres encore poudrées de miettes brunes, Lavande referma le battant derrière elle aussi silencieusement qu'elle le put, puis condamna la porte d'un sort informulé. Un bref coup d'œil dans les dortoirs des filles avait suffi à confirmer ses prédictions – tout le monde est encore en train de dormir, ou parti manger, ou parti – parti ailleurs, et peu importait où si elle pouvait avoir plus de cinq minutes de paix pour se laver.
Même presque un an après, c'est toujours aussi dur de se déshabiller devant un miroir, et pire encore dans leur salle de bain où c'est tout un mur de verre qui la regarde depuis au-dessus des lavabos en céramique jaunie; c'est presque plus facile quand c'est le coup d'œil d'une autre qu'elle surprend, plutôt que le sien qui s'attarde partout où les autres ne regardent pas, sur ses seins rétrécis, rabougris; sur ses hanches devenues noueuses, et ses jambes couvertes de toutes les lignes blanches des égratignures dont elle a gratté les croûtes; Lavande préfère ne même pas jeter un œil à son cou ou à ses bras meurtris.
C'est gravé en elle, le loup, et ça ne partira pas – pas demain, pas après-demain, pas non plus dans un mois.
C'est pour toujours, se consolait-elle souvent en détournant le regard, en laissant ses longues mèches blondes déborder sur son corps meurtri, cacher les cicatrices qui courent sur son buste et qui labourent sa nuque, ses épaules; le bruit de l'eau qui coule et la vapeur qui étouffe déjà un peu la pièce suffisent à lui faire penser à autre chose.
Lavande Brown s'est toujours targuée d'avoir une hygiène impec', et ça n'a pas changé. Maintenant, ça dépend juste des jours où elle peut avoir la salle de bain pour elle tout seule, sans Parvati ou les curieuses de deuxième et troisième années pour s'agglutiner dans l'embrasure de la porte dans l'espoir d'apercevoir la fameuse trace de morsure « en demi-lune ».
Le romantisme perdu de l'attaque sournoise de Greyback la laissait franchement perplexe.
A la longue, Lavande se demandait si elle n'allait pas devenir plus célèbre qu'Harry Potter, et pouffa de rire toute seule dans sa douche, l'eau tiédasse arrivant jusqu'à la tour des Gryffondors à peine assez fort pour la réchauffer au milieu de toutes les vieilles pierres du château. Elle ne se le dit pas souvent, mais être humain, parfois, c'est vraiment galère – il n'y a ni fourrure ni crocs ni griffes, juste quelques bouts d'ongles qui ne coupent pas bien et des canines rétrécies par des milliers d'années d'évolution. Ça craint.
C'est comme le papier – c'est juste, juste merdique ? Elle n'a pas vraiment les mots pour décrire la façon dont ce nouveau développement concernant sa personne peut être aussi peu en adéquation avec ce qu'elle est devenue – pas grand monde n'a l'air d'avoir une explication solide sur les liens nébuleux qui pourraient exister entre une matière végétale transformée et une maladie incurable qui vous transforme en bête sauvage à chaque pleine lune.
Ça lui rappelle sa tentative ratée de ce matin avec Seamus, et l'autorisation de McGo toujours perdue quelque part dans l'une de ses poches.
Peut-être qu'il est temps de rendre visite à la Réserve.
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- Tente Warrington, supposa Nott depuis son fauteuil, où ses yeux suivaient d'un air désintéressé les lignes truffées d'âneries de la Gazette du Sorcier.
- Cassius ?
- Son père a gardé son siège au Magenmagot, nota distraitement Draco en tournant une page de son propre magazine. Cass' la récupèrera à la fin de la saison, ajouta-t-il, l'air de rien.
Et puis, face au silence :
- Il s'est blessé au bras gauche cet hiver.
Ce qu'il ne dit pas, cependant, ce sont les circonstances un peu particulières de cette blessure; et la façon dont tout ceci allait jouer en leur faveur.
- Bah ! Il n'a qu'à aller à Ste Mangouste, s'exclama Milicent en titillant l'une des oreilles du chat de Pansy. Ce n'est pas comme si nos parents pouvaient encore nous forcer à faire quoique ce soit…
- Tes parents, non, lui fit remarquer Malfoy, narquois, son regard se posant sur Pansy, Theo et jetant finalement un coup d'œil moqueur à Zabini qui le lui rendit bien.
Il referma son magasine et le balança sur la table basse, agacé.
- Arrête de nous jouer les victimes, le rabroua à demi Daphnée, installée à côté de Pansy qui était trop absorbée par sa lecture pour participer à leur conversation.
Contrairement à ce que le reste du château avait pu croire, ni eux, ni aucun autre Serpentard n'avait rien changé à ses petites habitudes; même avec des parents en disgrâce et leurs héritages morcelés, aucun d'eux n'avait laissé les meilleures places de la salle commune aux petits parvenus des années inférieures.
Daphnée s'était personnellement chargée de repousser sa petite sœur collante avec le reste des septième et sixième années.
- Quoique le Ministère nous enlève, il nous a aussi blanchis. Je n'ai pas à me reprocher plus que de leur avoir fait perdre leur temps, s'en amusa sombrement Draco. Et encore, sembla-t-il y réfléchir en échangeant un regard moqueur avec Blaise.
- Exactement, abonda Theodore en tournant une autre page inutile de la Gazette.
- Dis plutôt que Gringotts aurait été trop déçu de perdre la totalité de nos fortunes familiales – et surtout de ce qui se trouvait dans les coffres, pointa aimablement Daphnée en se réessayant correctement sur son fauteuil.
- Ciel, si tout ce qu'il y avait dans ceux de la famille de ma mère était tombé dans les mains de Shacklebolt et de ses sbires, lança Malfoy de son air le plus perplexe, haussant les épaules depuis les profondeurs de la méridienne verte qu'il partageait avec Théo.
- Arrête, lui renvoya Daphnée, voyant clair dans son jeu de petit garçon plaignard. Il vous aurait suffi de remettre un seul des vieux artefacts de ta tante aux gobelins pour qu'ils passent toute la fortune des Black sur ta tête si ta mère n'avait pas été épargnée par la chasse aux monstres du Ministère…
- Et chaque jour nous remercions Saint Potter pour sa noble contribution à notre cause, siffla-t-il, plus acide que jamais de devoir sa vie au témoignage gratuit du Survivant.
- Parle pour toi, lui rappela Nott avec au moins autant d'amertume.
Aucun de leur parent n'avait été assez bête pour se laisser piéger par le retour de flammes soudain que la mort du Lord avait déclenché; non, la première guerre et ses répercussions sordides sur les plus zélés d'entre eux avaient été suffisantes pour convaincre même les plus simplets d'entre eux de déplacer leurs biens hors d'Ecosse ou d'Angleterre. La France et sa politique plus libérale avaient été un Eden accueillant quoiqu'un peu plébéien, si on demandait son avis à Draco. Théo s'était sans crainte rabattu sur l'Allemagne natale de son grand-père, de la même façon que Pansy avait laissé l'Italie de sa grand-mère l'accueillir (et surtout protéger son argent) dès les premières démonstrations de son don. Des familles moins investies dans la cause, comme celles de Daphnée ou de Blaise, s'en étaient tirées avec une simple tape sur les doigts – c'est-à-dire, guère plus qu'une amende, la saisie d'un bien dérisoire et un peu de discrétion dans le monde politique pour les années à venir.
Toutes ces sympathiques mesures avaient été suffisantes pour en propulser certains à la tête de leurs familles respectives un peu plus tôt que prévu.
- Ils vont faire des exemples, leur rappela Pansy en se mêlant finalement à la conversation, refermant l'un des petits cahiers qu'elle lisait et relisait avidement depuis des semaines.
- Ça, reprit Malfoy en regardant bêtement ses pieds, on le savait depuis le début…
Si même tout l'argent de ton père ne l'a pas sorti d'Azkaban, lui avait dit Pansy en retenant ses larmes, sortant de la salle d'audience le jour du procès de ses parents, les miens n'y réchapperont pas.
- Ils ne l'ont pas fait avec nous, osa timidement Théo, sans chercher à comprendre quelle chance incompréhensible les avait sauvés ce jour-là, lui, Draco et la marque sur leurs avant-bras.
Pansy haussa les épaules, son regard vert porté les profondeurs du lac qu'ils entrevoyaient à travers leur genre un peu particulier de fenêtres; en plissant les yeux juste assez, on pouvait voir les algues s'agiter paresseusement avec le courant, ou avec les battements des tentacules du calmar géant.
- Ils se croient bien-pensants, contra immédiatement Draco d'un ton désinvolte.
- T'aurais préféré que Potter se taise à propos de ta mère ? Lui répliqua Pansy d'un ton moqueur, un sourcil haussé dans la direction du fils Malfoy qui pouvait décidément la fermer en ce qui concernait sa famille et sa chance insolente.
Elle le regarde ouvrir la bouche, et puis la refermer comme un poisson hors de l'eau avant de se laisser tomber en arrière, boudeur, vexé dans son orgueil qu'elle ait autant raison.
- Je préfère ça, s'en satisfit Pansy en passant ses doigts dans les poils roux de son chat.
- Quoiqu'il en soit, Warrington sur les bancs du Magenmagot à la fin de l'année, ça n'avance pas plus nos histoires, pondéra Théodore en délaissant la Gazette qu'il tendit à Milicent.
- Pas nécessairement, le corrigea Daphnée, jusque-là silencieuse. Il aura les bons contacts dans le monde du sport – rappelle-toi avec qui on s'est trouvés dans les tribunes VIP l'an dernier – et il est certainement moins idiot que cette passoire de Dubois.
- Dubois reste d'une famille de sang-pur et le meilleur gardien de sa génération, modéra Draco en rongeant son frein. Ils n'ont peut-être pas de siège, mais pas moins d'influence.
- D'influence, reprit Milicent, moqueuse. Avoir des places VIP pour Potter et sa bande, c'est à la portée des ouvreurs du stade…
- Un point pour Bulstrode, approuva Théo.
- Admettons que Warrington fasse son trou d'ici Juin, les coupa Draco. Est-ce que ça peut suffire pour revoir les peines de nos parents à la baisse ?
- Pas sûr, admit Nott après un moment. Je ne me fais pas d'illusions, avoua-t-il en voyant l'air désarmé des autres. Mon père est un vrai symbole, comme Avery ou Rosier ou un des Black. Il était là dès le départ, ou presque… Je pense qu'on peut jouer la sécurité, et faire passer une motion pour récupérer des morceaux choisis de nos héritages.
- Tu veux dire, tant que Susan Bones ne prend pas la place de sa tante ?
- Il y a ça, admit-il. Nos résultats d'examens et le comportement exemplaire de ces derniers mois peuvent suffire à faire pencher la balance en notre faveur, supposa-t-il ensuite.
- Quoique nos parents aient fait, nous restons l'avenir de plusieurs vieilles familles, ajouta Pansy. L'opinion publique est peut-être amoureuse de Potter et de sa clique, mais au moindre faux pas… Ils risquent de l'allumer.
- On n'est pas plus en sécurité que lui, Pansy, la calma Daphnée. Nos notes et ces derniers mois suffisent peut-être…
- Le fait que Draco ait maintenu sa place de préfet et l'orga du Bal cet hiver, c'est un plus, la coupa Milicent comme si elle était une autorité vivante sur le sujet. Et puis, on n'a pas tous eu tes supers résultats aux tests du Ministère…
Sur le moment, Pansy ne sait pas trop si elle doit éclater de rire, ou juste la fermer.
Manipuler le verre n'est pas un cadeau – c'est même franchement dangereux, et sa grand-mère n'est plus vraiment capable de lui enseigner quoique ce soit depuis le caveau familial du fond du domaine du Devonshire. Même les vieux journaux intimes sur lesquels Pansy a pu mettre la main ne représentent qu'une infime portion du travail que son aïeule d'origine italienne réalisait.
- Ces test ne servent à rien sans tuteur et sans apprentissage, siffla-t-elle entre ses dents, et je n'ai ni l'un, ni l'autre.
- Ces tests ne servent à rien, gronda Malfoy tout en bas.
- Sur ça, nous sommes tous égaux, fit Théodore, décidant d'en sourire malgré leur impasse collective.
Draco n'a pas plus de solution qu'elle; l'évidence des Potions n'en était plus vraiment une depuis que Rogue était mort, même avec les tests pour le prouver. La petite touche pas si surprenante – Défense et Arts Noirs, apparemment la bonne combinaison pour être Auror – avait fait sourire Slughorn le jour des entretiens. L'ironie d'avoir les mêmes résultats que Potter, qui empruntait encore les couloirs du château comme un élève normal, était un coup bas dont son orgueil n'allait pas se remettre de sitôt.
- Tu ne comptais pas juste prendre la place de ton père au Magenmagot ? S'enquit Daphnée.
- Pas dans un premier temps, avoua-t-il.
- L'Allemagne, alors, comprit-elle.
- Le Ministerium m'a fait une proposition intéressante, s'expliqua Théo sans détailler, haussant les épaules dans une gêne typique de petit garçon.
Ils restent silencieux un moment, parce qu'ils ne sont pas nombreux à avoir reçu un courrier salvateur du Ministère; il n'y avait eu guère que Pansy, Draco et Théo pour se trouver un début de solution au problème épineux que posait leur avenir. Daphnée pensait simplement faire son entrée dans le monde à la fin de l'année scolaire, au classique Bal des Débutantes dont la mort de Voldemort les avait tous privés l'année passée; ce n'était même pas sûr qu'il soit maintenu, quoique… Narcissa Malfoy était encore de la partie, et même depuis son manoir cette femme était absolument capable de leur offrir le Bal de leurs rêves. Blaise, totalement indifférent à leurs soucis existentiels, songeait à faire carrière au Ministère de la Magie, et Milicent n'envisageait rien de concret (comme la moitié de l'école).
- T'as tenté la Réserve ? Lui lance soudain Draco en lançant un regard interrogateur aux petits carnets de la grand-mère Parkinson.
- Tu sais bien qu'on n'y a pas accès, banane, lui répondit-elle de son ton le plus exaspéré. Slughorn refuse de nous signer des autorisations, et –
- McGonagall ? Proposa prudemment Théo en sachant déjà la réponse.
Le regard assassin de Pansy le fit pouffer de rire dans son coin.
- Je préfère encore faire de la lèche à Chourave, avoua-t-elle avec une moue dégoutée.
- Je ne sais même pas si ce serait suffisant pour avoir ce que tu veux, pointa Malfoy en haussant les épaules, l'air plus maussade encore que lorsqu'ils étaient remontés de la Grande Salle.
- J'avoue, fit Pansy après un moment, s'accordant un sourire.
Il ne reste pas grand-chose de la maîtrise parfaite de sa grand-mère, sinon quelques vieux carnets tout en italien, et un grand manoir vide qu'elle n'a jamais vu que sur les photos incolores du notaire de Gringotts, le jour où ses parents lui ont gracieusement cédé tout un héritage qui ne devait pas venir avant quelques années encore. Pas plus d'une dizaine, vu l'air bedonnant de son père; sa mère, conformément au contrat de mariage établi avant la naissance de Pansy, ne devait pas en récupérer un seul centime si d'aventure son mari mourrait avant elle.
Contrat qui, dans le contexte actuel, ne faisait plus office que de calle-porte dans le manoir du Devonshire.
- Penses-y, insista tout bas Théo en la croisant du regard.
C'est facile de juste y penser, eut-elle envie de le narguer, parce qu'elle ne fait que ça, et que de tourner en boucle toutes les impossibilités trop définitives de leur nouvelle condition lui filait réellement la gerbe – le mieux serait presque de réussir ses ASPICS et d'aller directement fourrager dans les vieilles affaires de sa grand-mère.
Il n'y a sûrement rien, dans la Réserve, tentait-elle toujours de se convaincre, comme si la section interdite de la bibliothèque n'était pas un patchwork mal rangé d'ouvrages rares.
Le verre ne porte aucune trace de magie blanche ou noire en lui – comme toutes les magies qui enchantent les matériaux, que ce soit le métal, le bois ou tout le reste, elle est neutre et sans penchant sombre ou lumineux. Il y a tout un versant théorique que Pansy ignore là-dessous, mais qu'elle se sent avide de découvrir; le peu que décrivent les carnets de sa grand-mère lui donne irrésistiblement envie d'essayer à son tour, comme une gamine qui voudrait jouer avec le maquillage de sa mère, trop impatiente de devenir adulte.
Immanquablement, ça relance le fil de souvenirs vides d'après le procès, lorsqu'elle est rentrée seule au manoir, Draco lui tenant la main et la débarrassant de son manteau; elle ne se rappelle d'aucune odeur, d'aucun son, et pas plus de ses doigts retraçant la fine couche de poussière sur les meubles, sur le dessus de la cheminée de marbre du grand salon; personne n'avait plus rien touché depuis des semaines, tout s'était figé dans un dernier geste fantomatique dont elle pouvait encore entrevoir l'empreinte si elle se concentrait assez… La coiffeuse de sa mère où son parfum parisien cher se tenait débouché, prenant l'air, et sa brosse encore pleine de ses cheveux bruns; et dans leur suite il y a encore la robe de chambre de son père jetée négligemment sur les draps défaits du lit, les portes de placard ouvertes, et l'impression tenace qu'ils sont encore là.
- J'ai besoin d'air, lance-t-elle en se levant, dégageant d'un geste un peu brusque le chat logé sur ses jambes.
Il n'y a personne qui la retient, et elle ne sent qu'un instant leurs coups d'œil un peu inquiets, un peu interrogateurs; ils ne sortent plus du dortoir qu'en bande, maintenant. C'est comme si la peur avait changé de camp, une peur que Pansy n'est pas sûre de vouloir porter lorsqu'elle sort de la salle commune de Serpentard pour aller arpenter les couloirs à moitié vides du château.
L'émeraude ronde qui orne la chevalière du chef de famille a l'air trop grosse pour le doigt auquel elle la porte, son index rendu minuscule par la taille de la pierre; son don pour le verre vient peut-être de la branche de sa mère, mais Pansy Parkinson est avant tout la fille de son père.
- Tu me manques, lance-t-elle à la bague d'une voix plus plaintive que colérique.
Leurs parents mourront en prison et eux, les gosses de Mangemort, ils doivent se satisfaire de la chance maigre d'avoir évité ça.
J'ai évité Greyback, se satisfaisait-elle sans joie les soirs où c'était trop dur, revoyant le corps mutilé de Brown être évacué sur une civière jusqu'à la Grande Salle, ses longs cheveux blonds tâchés de l'affreuse couleur brune du sang séché et sa gorge ouverte sur le plafond de pierre comme si toute la vérité du monde allait en surgir. Ça lui file un haut le cœur improbable, la mémoire de cette odeur lourde qui avait envahi la grande salle, et les gargouillis bruyants de quelqu'un qui a la gorge encombrée par son propre sang; Brown était pourtant toujours vivante, à hanter comme une ombre la Forêt Interdite à chaque pleine lune.
Pansy étouffe un éclat de rire dans le long couloir vide qui débouche dans le Grand Hall, et se demande un moment qui d'entre eux tous sont les vrais monstres, quand ils se satisfont d'être ignorés et d'ignorer en retour les quolibets et les insultes, mais qu'aucun Gryffondor ne se prive du droit de lever bien haut le menton quand ils ne savent rien. Poudlard devait être l'antichambre politique du Ministère, et en ça, Pansy et les autres Serpentards n'ont obtenu qu'une demie victoire amère – le pouvoir tout entier s'est redirigé vers les deux Maisons les moins belliqueuses, Poufsouffle en tête, comme si un fort élan patriotique allait suffire à rassembler une majorité fragmentée rien qu'en ce qui concernait leur sort.
- Grouille, grommela Weaslette en tirant Longdubat par la manche jusqu'aux grands battants de bois de la Grande Salle. On va être à la bourre –
- Je te signale que c'est toi qui avait entraînement ce matin –
- Je sais, le coupa vivement la rouquine en tapant du pied.
Ce n'est un secret pour personne que Ginny Weasley n'attend que de sortir de Poudlard pour signer son premier contrat; Draco avait été vert en l'apprenant, et tirait toujours une tête de six pieds de long à chaque fois que quelqu'un avait le malheur de le mentionner. Acquérir Weasley était autant une prise de position politique qu'un choix judicieux, et si Malfoy avait été un peu moins préoccupé par son trop grand orgueil et ses principes d'un autre âge, peut-être qu'il aurait pu remarquer tous les avantages qu'allait en tirer le club des Harpies de Holyhead, même si Wealsey débuterait dans un premier temps comme membre de l'équipe de réserve.
Draco l'y invitera sûrement, au premier match de Ginny Weasley titularisée, sous couvert de soutenir l'équipe adverse (pour mieux changer d'avis en cours de route, le connaissant), et Pansy irait dans ses vêtements les plus neutres pour ne pas prendre le risque de soutenir une équipe plus que l'autre; l'opinion publique assumera de toute façon le contraire de ce qu'elle pense.
- C'est servi ? Lance Londubat en jetant un œil à l'intérieur de la Grande Salle par-dessus la tête de Weasley.
- Pas encore, marmonne-t-elle, visiblement agacée.
Pansy les regarde se faufiler à l'intérieur, collés aux basques par un quatrième année tout plein de la maladresse des ados qui ont grandi trop vite, et elle le suit du regard un instant avant de se diriger vers les escaliers mouvants.
.
La bibliothèque n'est jamais vide, puisqu'elle sert d'extension de salle commune aux Serdaigles.
Lavande se demande un instant comment elle a pu oublier cette règle élémentaire de la vie scolaire magique; et réalise en s'essuyant les pieds sur la moquette qu'elle s'en fiche royalement. Pince va la regarder d'un air légèrement ahuri, et grincer entre ses dents que Miss Brown n'a rien à faire ici, ses petites lèvres fripées de vieille fille pincées dans cet éternel air désapprobateur qu'elle interchange parfois avec l'autre, torve et un peu plus sévère.
Heureusement, la guerre de l'an dernier a fait des jolis trous dans les murs et les étagères, et aussi dans les livres, ce qui occupe largement Mrs Pince durant ses journées de travail à la bibliothèque. Lavande suspecte même qu'elle dort derrière le comptoir en bois noir ciré d'où elle les mate comme des prisonniers particulièrement dérangeants.
- Miss Brown, l'appelle-t-on d'ailleurs quelques secondes après qu'elle ait passé la porte.
- Professeur, articula-t-elle poliment en se retournant vers Slughorn.
- Je me doutais bien que je vous trouverai à vadrouiller dans le château, s'exclama-t-il sans tenir compte du coup d'œil assassin que leur envoya Pince. Je n'ai pas osé tenter votre salle commune, voyez-vous, cela ferait un peu mauvais genre, lui expliqua dans un murmure, sa main se posant entre les épaules de Lavande pour mieux la guider jusqu'à l'intérieur de la Bibliothèque.
Elle montre un peu les crocs et accélère le pas pour ne plus sentir la paume tiédasse de Slughorn irradier à travers ses vêtements; elle n'a pas mis sa robe par-dessus son pull, et sa cravate aux couleurs de Gryffondor est mal serrée autour de son cou, mais suffisamment haute pour cacher la cicatrice qui court sur son cou, et ses doigts tirent un peu plus ses manches sur ses poignets.
- Voici un petit quelque chose pour ce soir, lui fit-il après quelques pas, glissant une fiole glacée entre ses doigts. La Directrice McGonagall m'a bien expliqué que vos transformations ne sont pas douloureuses grâce à – vous savez quoi, chuchota-t-il comme s'il était vraiment dans la confidence. Allez, je vous laisse à vos occupations, Miss Brown, la salua-t-il finalement après avoir touché le bout de son nez de son index, comme s'il tripotait un chiot particulièrement turbulent.
Il lui faut un moment pour se rendre bien compte de ce qui vient de se passer, de l'étiquette joliment calligraphiée d'un « Philtre de Paix » qui se tient bien fraîche entre ses mains tremblantes; la forme rabougrie de Slughorn disparaît au coin d'un rayonnage, et Lavande est incapable de retenir le haut le cœur qui lui soulève l'estomac, et lâche la fiole qui s'en va rouler sur le tapis enchanté de la bibliothèque, le bruit de sa chute étouffé par tous les sorts de silence tissés dans les fils.
Sa langue vient pendre mollement par-dessus ses lèvres, et elle se sent presque vomir; la sueur froide qui coule dans son dos traverse sa chemise, son pull, et Lavande se maudit un peu d'avoir cru pouvoir être autre chose qu'un loup-garou rien qu'une journée, avant de s'agenouiller par terre pour récupérer sa dose de philtre de paix.
- Vieille bique, marmonne-t-elle en balançant négligemment la fiole dans la poche où se trouve déjà l'autorisation signée de McGonagall, qu'elle extirpe de là précautionneusement, sans la déchirer; du bout des doigts, elle lisse le papier froissé, corrige la pliure assassine dans un coin, et il lui faut un moment pour se rendre compte de la docilité soudaine du parchemin sous la pulpe de son pouce, de la façon dont il s'étire et se rend soudain magnifique, comme un chat qu'on aurait brossé dans le sens du poil et qui ronronnerait sous vos paumes.
Lavande regarde l'autorisation signée redevenir neuve, et rien que ce petit signe gomme ses dernières hésitations, même si elle n'a que l'envie très revancharde d'aller trouver Seamus pour lui coller le papier sous le nez et lui prouver que c'est pas des histoires, tout ça. A la place, elle dépose un baiser qu'elle espère ne pas être trop baveux sur le petit bout de parchemin, et se décide à trouver la porte enchantée qui mène à la réserve; et dans sa précipitation heurte la forme longiligne et trop bien fringuée de quelqu'un qui ne peut être qu'à Serpentard.
- Fais attention où tu mets les pieds –
Le grondement qui fait trembler sa gorge lui échappe, et Lavande montre même un peu les crocs en se redressant; le regard infiniment vert de Pansy Parkinson dans la lumière diffuse de la bibliothèque l'arrête comme le geste déplacé de Slughorn un instant plus tôt, sauf qu'il n'y a rien de moqueur ou de médisant, juste la même surprise de se croiser là, à deux pas d'une porte qui leur est d'ordinaire interdite.
