- Brown ?

Elle est la première debout, et sa main tendue à Parkinson a toutes les chances de finir largement ignorée et même repoussée d'un geste rempli du dégoût auquel Lavande aimerait ne pas s'être habituée.

- Merci, s'en étonne à demi Pansy en attrapant la paume tendue de Lavande qui l'aide à se remettre debout; elle lui tend les tomes épais qui sont tombés avec elle dans le silence relatif de la bibliothèque, et ne peut s'empêcher de remarquer les titres en italien et en – allemand ? Ou peut-être néerlandais, Lavande n'est pas sûre.
- Je ne t'avais pas vue, lui souffle-t-elle, et quelque chose de violent en elle s'insurge à chaque fois qu'elle ose souffler un mot d'excuse, même sincère; c'est un orgueil tout neuf qui la ronge, et l'accable, parce qu'il n'a rien de facile ou d'anodin – être loup-garou, ce n'est pas simple dans une école où la politesse est un passage obligatoire de votre éducation dont vous vous seriez bien passé.

L'Irlande et la chaumière à demi effondrée de l'été dernier lui manquent.

- Non, la coupe Parkinson avec un sourire d'excuse un peu timide que Lavande n'imaginait jamais voir sur le visage d'un Serpentard, c'est moi – j'aurai dû regarder où j'allais.
- C'est pas grave, insista à son tour Lavande en jetant un coup d'œil assassin aux tapis. Avec tous les sorts de silence que Pince jette, c'est pas étonnant qu'on ne se remarque pas…
- C'est vrai, approuva Pansy en retenant un autre sourire, son regard quittant celui de Brown pour se porter sur la large arche de pierre qui délimitait l'espace de la Réserve, et encadrait sa grande porte close.

Lavande lui jette un coup d'œil par-dessus son épaule, à la fameuse porte, et ses doigts se resserrent sur l'autorisation signée de McGonagall qui chante entre ses doigts.

- Tu allais à la Réserve ? L'interroge immédiatement Parkinson, ses yeux verts cherchant ceux, gris, de Lavande.

Elle acquiesce, et ses cheveux blonds tombent en mèches épaisses et indisciplinées le long de ses joues, presque devant ses yeux, et Brown les ramène d'un geste agacé derrière ses épaules; ils sont trop longs pour être encore jolis, et le carré parfait de Parkinson a l'air encore plus immaculé à côté de sa tignasse blanchie par la malédiction.

- Je te laisse, alors, s'excusa finalement la Serpentard en disparaissant entre les rayonnages trop pleins de la bibliothèque.

Lavande essaie de ne pas la suivre du regard, et d'ignorer la sensation curieuse qui la traverse lorsqu'elle se retourne vers la porte close de la Réserve; elle aura bien le temps d'y repenser plus tard, à Pansy Parkinson et à ses livres en italien, et ne retient pas son reniflement dédaigneux à l'idée qu'on puisse étaler comme une évidence le fait de parler et lire couramment d'autres langues.

Tout le monde a pas les moyens de se payer des gouvernantes françaises, ronchonna-t-elle en se rappelant la vieille mégère qui leur enseignait le gaélique à coups de bâton sur les doigts, à elle et sa cousine (laquelle avait fini par parler un français impeccable à Beauxbâtons, quand Lavande se contentait des deux langues officielles de son pays d'origine… Sa mère n'avait pas jugé nécessaire d'en savoir plus, après tout, Lavande n'allait « jamais voyager bien loin »).

Pitié, eut-elle soudain envie de prier face à la porte de la Réserve, faites que les bouquins dont j'ai besoin ne soient ni maudits, ni en français. Ou en italien, ajouta-t-elle en laissant la poignée de porte avaler l'autorisation de McGonagall avant de la recracher dans une quinte de toux digne d'un grand-père aux bronches encombrées.

- Merci, marmonna-t-elle, dubitative, face à la poignée qui continuait son cirque.

N'ayant jamais mis les pieds dans la Réserve, Lavande s'attendait à toute sorte de saloperies pas bien cachées, du genre toiles d'araignées et livres vivants, type celui de Soin aux Créatures Magiques d'il y a quelques années. Peut-être un ou deux squelettes. A la place, il n'y a que des chandeliers flottants dont les bougies s'allumèrent à son passage, et des tonnes de livres emprisonnés derrière des portes de verre poussiéreuses sur lesquelles sont indiqués en termes pas toujours très lisibles de quel sujet il s'agit.

Chercher à l'aveuglette « papier » dans une bibliothèque, ça sonne un peu idiot, alors Lavande évolue dans le silence d'église de la Réserve sans s'attendre à y trouver grand-chose. Lire, ce n'est après tout pas vraiment son truc, alors elle ne s'imagine pas y passer son après-midi tout entier, surtout que McGo ne la laissera pas ramener quoique ce soit dans le dortoir. Ceci dit, Lavande ne voyait pas non plus de raison particulière à lui signer une autorisation s'il n'y avait rien au sujet de son genre un peu spécial de magie dans la Réserve.

Il n'y a pas de sort de silence dans cette partie de la bibliothèque, et c'est avec un soupir soulagé que Lavande savoure les grincements du vieux parquet sous ses pieds; ici, pas de risque de se retrouver nez à nez face à Parkinson au détour d'un rayon sans au moins l'entendre venir.

- Métamorphose, lut-elle d'un ton moqueur en s'approchant de la vitrine qu'elle effleura du bout des doigts.

Elle n'avait pas eu besoin d'eux, l'année dernière, lorsque Minerva McGonagall s'était présentée chez ses parents après la guerre et avait suggéré que Lavande devienne un animagus pour apaiser la douleur des transformations à chaque pleine lune. Elle avait passé un mois entier avec une feuille de mandragore dans la bouche et une ardoise autour du cou pour écrire tout ce qu'elle ne pouvait pas dire; et sa seconde transformation s'était soldée par son corps nu au bord d'un champ, sans cicatrice ni douleur résiduelle, et McGonagall se demandant comment elle n'y avait pas juste pensé avant.

Lavande Brown avait passé la fin de l'été à juste courir dans les landes trop vertes de son Irlande natale, à dormir à la belle étoile dans une vieille baignoire à l'émail pourri posée juste devant la chaumière en ruines où elle s'était planquée, un mois et demi durant. Toute la fin d'un été auquel elle rêvait franchement de retourner –

Elle inspire longuement l'air vicié de la Réserve, et essaie de chasser tout ça de son esprit. Ses parents ne la laisseront pas retenter ça une autre année, pas quand le Ministère lui fournit les petites fioles de Tue-loup que sa mère n'arrive toujours pas à brasser en quantités suffisantes pour sauver sa fille de la folie sanguinaire du loup. Ils sont doués pour faire pousser les plantes, dans sa famille, pas pour les transformer en breuvages magiques; et personne n'est de toute façon décidé à lui laisser la main sur cette partie embouteillée de son avenir.

- Hello, toi, murmura-t-elle en apercevant la petite inscription rabougrie « magie des matériaux » inscrite sur le bord d'un meuble.

J'avoue, admit-elle en ouvrant la vitrine, y en a plus que ce que je pensais.

Elle touche du bout des doigts le cuir foncé et un peu poussiéreux d'un des tomes les moins épais, et laisse les chandeliers magiques flotter jusqu'à elle pour lui offrir un peu plus de lumière; dans la pénombre de la Réserve, Lavande ose tourner les premières pages couvertes de petites lignes noires italiques qui ont l'air d'être tout sauf de l'anglais, mais qui sont agrémentées de suffisamment d'images pour que le message passe.

Ils ne sont évidemment pas tous sur le même sujet, mais c'est assez facile d'isoler ceux qui la concernent quand les dorures de plusieurs tomes montrent tout autre chose que ce qu'elle est venue chercher.

L'ironie d'expliquer le papier sur du papier la fait sourire malgré elle, et elle regarde les pages sans rien y comprendre de plus, son index longeant les lignes à tout hasard. Le pliage a l'air d'être essentiel, et ça lui rappelle l'autorisation de McGo soudain toute neuve entre ses doigts.

Et la mauvaise blague de Parvati, l'autre jour.

- Merde, lâcha Lavande, horrifiée en réalisant que maîtriser le papier, ça passe effectivement par le fait de réaliser des origamis, et que d'une : elle ne parle pas japonais, de deux : c'est juste ridicule.

Il n'y a pas besoin d'avoir une magie spéciale pour faire voler des cocottes en papier ou pour animer des dessins. Elle l'a fait suffisamment longtemps avec Parvati pour en savoir quelque chose, et ses avions en papier n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de son ex-meilleure amie. Un peu ennuyée par ses découvertes, Lavande referme le bouquin aux pattes de mouche d'un claquement sec qui fait sursauter le chandelier à sa droite, et une des bougies s'éteint pour se rallumer mollement, un peu comme la flamme d'un briquet qui oscille dans les airs, infiniment plus fragile que la mèche allumée d'une bougie.

Quitte à tout lire, et ne rien comprendre, Lavande préfère encore commencer par les tomes les plus épais; le second n'est pas plus compréhensible que le premier, directement rédigé en japonais, et elle s'étonne de trouver tout ce savoir sous la forme de livres, à l'occidentale, parce que même sans savoir grand-chose des arts asiatiques, Lavande se doute bien qu'ils ne conservent pas les traces écrites de leur savoir de la même façon qu'un anglais. Peut-être qu'il s'agit simplement d'une copie remise à l'occidentale – ce n'est pas comme si elle pouvait en lire grand-chose, de toute façon.

Par contre, ce qui attire son attention, ce sont les schémas quasi-identiques de pliage des toutes premières pages; il y a l'air d'avoir un endroit et un envers, de la même façon que les dimensions du papier de départ ont l'air d'influer sur la puissance jugulée dans le matériau. Peut-être que la matière aussi, supposa Lavande en fronçant les sourcils, se penchant un peu plus par-dessus l'épais grimoire.

Il faut que j'essaie, conclut-elle en décidant que la lecture, c'était assez pour aujourd'hui.

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- Ah, te revoilà, lui siffle Malfoy de son ton le plus narquois, ses mains perdues dans la fourrure rousse du chat qui se laisser tripoter comme un bienheureux. Catapulte commençait à se faire du mouron, plaisanta-t-il en regardant Pansy se laisser tomber à côté de lui dans un soupir.

Elle lui jette un coup d'œil meurtrier en extirpant son chat de ses griffes, le réinstallant sur ses genoux.

- Ne l'appelle pas comme ça, maugréa-t-elle en tentant de le retenir contre elle.
- C'est son nom, maintenant, lui répondit Draco, insolent jusqu'au bout.
- Cat, grogna-t-elle en le regardant bondir vers la table basse, et la regarder d'un air mauvais, sa queue agitée par des soubresauts énervés.
- Tu lui as fait des infidélités ? L'interrogea Draco en regardant le matou retourner vers les escaliers menant aux dortoirs.
- Non, s'en agace Pansy en croisant les bras d'un air boudeur.
- Et il n'y avait rien à la bibliothèque, j'imagine ?

Elle lui tire la langue, et il éclate de rire dans la salle commune agitée; tout le monde revient s'habiller après avoir copieusement déjeuné pour attraper les quelques carrosses qui partent vers Pré-au-Lard dans le début d'après-midi, et si d'ordinaire Pansy n'a pas envie d'aller tremper ses chaussures trop chères dans la boue de la petite ville, l'idée a soudain l'air tentante.

- Tu veux qu'on aille y faire un tour ? Comprit-il en la voyant suivre les plus jeunes du regard, ceux incapables de produire un simple sort de chaleur engoncés dans d'épaisses capes de fourrure. Pans', commença-t-il plus bas, clairement pas d'accord avec l'idée, tu sais très bien ce qui va se passer si on se pointe à Pré-au-Lard…

Le souvenir tenace de Madame Rosmerta les sortant de son établissement par la peau du cou au début de l'hiver est une honte suffisamment récente pour qu'elle en rougisse encore; ils n'avaient pas retenté l'expérience depuis.

- Tu sais qu'on ne peut pas faire de vagues, tenta-t-il de l'apaiser en lui tendant l'un des cakes au citron que sa mère lui avait envoyé.
- Je sais, soupira Pansy en mordant dans le gâteau.

Il n'empêche que rester moisir dans les donjons n'est pas son idée d'un bon après-midi de repos. Elle était repartie de la bibliothèque bredouille, et avait carrément laissé les tomes en plan sur la table où elle s'était installée. Il n'y avait rien, en tout cas hors de la Réserve, qui lui permette de se rencarder correctement sur la magie un peu particulière de son aïeule italienne; y partir en Juin en compagnie de Blaise, sans but précis, n'était pas la meilleure des idées, surtout lorsque ses déplacements étaient encore étroitement surveillés par le Ministère. Il était possible que son don, en plus d'être la fille de Mangemorts, motive le zèle de certains employés…

Fichus tests, s'était-elle écriée en jetant ses résultats sur sa table de nuit.

Rendre public quelque chose d'aussi personnel que les affinités magiques, ce n'était en rien une grande idée du ministère pour orienter les choix de carrière. Pour tout ce qu'ils en savaient, il était probable qu'ils soient truqués pour satisfaire les besoins des services en manque de personnel – Théodore et Draco étaient d'accord sur ce point, mais avaient évoqué la possibilité évidente que celui de Pansy n'ait pas été corrigé par les bons soins de l'Ordre et de ses sbires. Ils ont trop besoin de toi, avait même ajouté Daphnée en haussant les épaules face à ses propres tests « inconclusifs ».

- Est-ce que ta mère va organiser le Bal des Débutantes de cette année ? S'enquit-elle, ses yeux posés sur le paquet immaculé que Narcissa Malfoy avait fait envoyer à son fils.
- Ecris-lui, suggéra immédiatement Draco, l'air enjoué par l'idée. Elle sera ravie d'avoir de tes nouvelles, et je ne pense pas que l'idée lui déplaise…
- Elle a rencontré ton père à ce genre d'événements, non ? Se souvint Pansy.
- Oh oui, fit sombrement Malfoy en se renfrognant. Elle va sûrement me tanner pour que je rencontre officiellement la sœur de Daphnée…
- Astoria ?

Son hochement de tête démuni voulant tout dire, Pansy n'insista pas. Tout le monde dans leur année savait les projets du père Greengrass pour ses filles, et si Daphnée se satisfaisait de se laisser porter, Astoria préférait prendre les devants d'une façon un petit peu trop brutale au goût de Draco et de sa sœur aînée.

- Quitte à choisir, commença Pansy avant de se faire sévèrement recaler par son meilleur ami –
- Tu prendrais Daphnée, je sais, la coupa-t-il immédiatement.
- J'ai déjà pris Daphnée, lui murmura-t-elle en se mordillant la lèvre, l'air conspirateur.
- Je ne veux pas savoir –

Pansy éclate de rire face à son dégoût gamin, et il la rejoint vite; personne à part lui ne sait qu'elle préfère les filles, et ils ne savent pas quoi en faire, de cette information délicate. L'avantage de ne plus avoir de parents, c'est aussi qu'ils ne peuvent pas la marier à un garçon de son âge.

- On ne marie pas les aînés entre eux, de toute façon, conclut-il d'un ton final, clôturant leur conversation.
- Ça te déçoit ?
- Un peu, marmonna-t-il. J'apprécie Daphnée, se laissa-t-il aller à avouer. Toi, tu serais un bon parti pour Blaise, avec vos racines italiennes. Son idée de faire carrière au Ministère te ferait rester ici s'il récupère un poste prenant, poursuivit-il, des plans se formant peu à peu dans sa tête.
- Je ne pense pas intéresser Blaise assez, s'en amusa Pansy en attrapant un autre petit cake au citron.
- Pas les cheveux assez roux, en convint Draco en hochant la tête. Ou les cuisses assez fermes…
- Hey, l'arrêta immédiatement Pansy en lui donnant une tape sur le bout du nez.
- Mes excuses, Milady.

Ils éclatent de rire comme deux gosses, insouciants juste un moment encore; le fait que Blaise en pince pour Weaslette est peut-être le secret le moins bien gardé de Serpentard.

- Et toi, fit soudain Pansy, inquisitrice, pour qui t'as pas les cheveux assez roux ?

Pensif, Draco fit mine d'y réfléchir.

- Pas pour Astoria, s'en plaignit-il derechef en s'enfonçant dans la banquette. L'idéal, ça aurait été une Black…
- Une éventuelle cousine ?
- Si tu m'en trouves une qui n'est ni folle, ni traître à son sang, ni morte, j'envisagerai cette possibilité, admit-il avec un faux sérieux qui la fit sourire. Ceci dit, se reprit-il, le plus intelligent serait presque d'épouser une sorcière d'origine moldue… Je suis sérieux, insista-t-il face à l'air surprise de Pansy.
- Sérieux, répéta-t-elle, un peu interdite.
- Réfléchis, tenta-t-il d'exposer son idée, en projetant l'image d'un couple mixte qui ne rejette pas nos traditions, mais qui s'inscrit quand même dans une certaine modernité liée au contexte d'après-guerre…
- J'avoue que tu soulèves un point intéressant, mais qui serait assez bête pour se laisser avoir par ton baratin ? Tu t'es plus que saboté, lui rappela Pansy en désignant d'un geste désinvolte son avant-bras couvert.
- Hermione Granger, lâcha-t-il comme une évidence, et même plutôt fier de son petit effet.

Son éclat de rire est étouffé par la paume de Draco qui vient couvrir sa bouche et lui murmurer urgemment de se la fermer.

- J'y crois pas, lui souffla-t-elle, hilare, après qu'il l'ait lâchée. La même Granger qui t'en a foutu une en troisième année ? La même ?
- Puisque tu as décidé d'être bête, pesta-t-il en se relevant du canapé et en emmenant son paquet de petits cakes maison avec lui, je vais te laisser rigoler toute seule.

Il l'entend encore en montant les marches jusqu'à son dortoir, et Pansy regarde sa tête blonde disparaître comme elle a vu Lavande Brown s'engouffrer dans la Réserve, il n'y a pas deux heures, cachée comme une voleuse derrière une étagère, jetant des coups d'œil envieux au précieux sésame de Brown.

Peut-être –

Non, c'est ridicule, s'arrêta-t-elle instantanément. Paumée ou pas, Brown reste une Gryff. Elle lui dirait non juste par principe – pourtant elle lui a tendu la main, et l'a aidée à se relever même quand elle aurait pu juste la dépasser, et s'en foutre de l'avoir fait trébucher. Pansy a soudain une envie irrésistible de cigarette, et d'air; mais il n'est pas encore assez tard pour que la tour d'Astronomie soit désertée, et comme le lui a gentiment rappelé Draco, pas question de sortir à Pré-au-Lard.

Elle sourit en repensant à son idée saugrenue de se marier avec Granger – la dot ne sera pas florissante, c'était certain, mais elle viendrait effectivement avec suffisamment d'autres avantages pour contrebalancer ça, son nom et son sang en tête de liste. Est-ce que ça suffirait à racheter une conscience à Malfoy ?

Pansy trouve l'idée rigolote – et si quelqu'un comme Draco peut trouver même un petit peu de réconfort à l'idée d'épouser une sang-de-bourbe, peut-être que le reste d'entre eux n'est pas aussi perdu qu'ils le croient.

.

- Je bouge à Pré-au-Lard. T'en es ?

Seamus, en train de battre son paquet de cartes plus pour s'occuper les mains que par réel intérêt à rejoindre une partie de Bataille Explosive (plus personne ne veut jouer avec lui depuis qu'il a envoyé trois personnes à l'infirmerie), lui jette un coup d'œil mou et vaguement intéressé.

- Pourquoi pas, marmonne-t-il en se levant de son fauteuil pour aller chercher un manteau et son écharpe rouge et or. T'as besoin d'un truc en particulier ? Lança-t-il par-dessus son épaule en montant les escaliers.
- De papier, murmura-t-elle un peu fort en le suivant jusqu'au pied des escaliers.

Comme la plupart des filles du dortoir, Lavande sait qu'il lui est possible d'accéder au dortoir des garçons. C'est toujours un soulagement immense qu'elle ne le fasse pas, parce que Granger n'a pas autant de scrupules qu'elle et que voir la préfète débarquer au milieu de leur bazar qu'elle juge toujours d'un œil super sévère ? Bof.

Il retrouve Brown en train de presque taper du pied sur le tapis de la salle commune, sa robe négligemment ouverte sur le devant de son pull, et aucune écharpe à son cou; inutile de préciser que Lavande, avec son petit souci de fourrure, n'a plus vraiment la même échelle de tolérance au froid qu'eux.

- Alors, commence-t-il en passant par le trou du portrait, du papier ?
- J'ai réussi à faire un truc, commença-t-elle à lui raconter tout bas. Tu vois la boulette de ce matin ? Eh bah, j'ai réussi à la défroisser, poursuivit-elle, franchement fière de son résultat.

Seamus, en revanche, a un peu de mal à entrevoir le miracle dont elle parle.

- Je vais te montrer, siffla Lavande, un peu exaspérée par son attitude.

Et c'est vrai qu'il ne peut pas nier que les pliures disparaissent vraiment un petit peu trop vite pour que ce ne soit pas lié à sa magie ? Ce n'est pas comme si en plusieurs années d'essai et de copies rendues froissées et un peu sales, Seamus n'avait jamais essayé un sort ou deux pour rendre son parchemin bien lisse... Pour en conclure qu'à part les faire prendre feu, il n'arrivait à rien. Alors voir Lavande Brown, sa camarade de classe depuis bientôt huit ans, le faire sans aucun problème juste devant lui alors qu'il s'agit de leur dernière année – ça le crispe un peu.

- Et j'ai été à la réserve, lui apprit-elle en descendant les marches à toute vitesse sans jamais trébucher. Tout est dans le pliage, Seamus.

Tout est dans le pliage, Seamus, eut-il envie de la singer en manquant de se casser la figure sur une marche un peu glissante. Et les traces de pas noires dans le Hall lui filent une mauvaise impression, un peu comme si –

- Il neige ? Souffla Lavande, un peu interdite face au Grand Hall rendu sacrément dégueulasse par les allées et venues des élèves dans le parc.
- Bah j'espère que ton sac craint pas la flotte, commenta Seamus en la rejoignant, et en balançant sa capuche sur le haut de sa tête avant de refaire un tour d'écharpe autour de son cou.
- Moins que toi, se moque-t-elle en coinçant ses cheveux dans le col de sa robe imperméable.

Elle ne va pas mettre de capuche, devine-t-il en traversant le hall à ses côtés, et est plutôt surpris de la neige toute fine qui leur tombe dessus; ce n'est en rien une tempête ou spécialement désagréable, même si ça va vite détremper le bas de leurs jeans.

Son souffle forme un sacré nuage lorsqu'il s'engouffre à travers les grandes portes du Hall.

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Une photographie mouvante s'échappa d'un des carnets de sa grand-mère avant que Pansy ne l'ait ouvert complètement; elle glisse en silence sur le parquet ciré du dortoir, et même Milicent, avachie sur son lit, suit le mouvement du regard, ses yeux posant déjà la question au bord des lèvres de Daphnée.

- On dirait une vitrine, leur décrivit-elle l'image après l'avoir ramassée.

Elle la retourne, et la date au dos ne lui dit rien qu'elle ne sache pas déjà; sa grand-mère a passé son enfance entière dans son Italie natale, entourée d'une large famille de sorciers, jusqu'à ce qu'elle soit mariée à son grand-père maternel. Ce qui l'étonne, cependant, c'est les airs de magasin moldu du bâtiment présent sur le cliché, juste derrière une jeune femme qui ne peut être que son aïeule.

VETRERIA s'aligne en larges lettres dorées sur le fond noir du bois peint de la façade, et lui apporte les quelques réponses que la date ne lui a pas données.

- C'est en Italie ? Supposa Daphnée à qui elle montrait la photographie.
- Sûrement, renchérit Milicent en retournant à sa lecture. Tu devrais demander à Zabini, lui lança-t-elle, l'air de rien, minaudant presque, et elle a de la chance que Daphnée et Pansy soient occupées à échanger un coup d'œil exaspéré.

Milicent Bulstrode n'est pas une flèche, un peu de la même façon que Crabbe et Goyle; elle est gourde, pas très fine, mais son éducation arrive à cacher la misère assez bien pour que même ses camarades de dortoir l'oublient, parfois.

- Une idée de la ville ? Lui souffla Daphnée en venant s'asseoir à côté d'elle, laissant leurs épaules nues se toucher.
- Ça ne me dit rien, répondit Pansy en regardant de nouveau la date au dos du cliché. Je devrais continuer à lire, soupira-t-elle en laissant le carnet mollement retomber contre sa cuisse.

Les bûches craquent dans la cheminée de leur dortoir, faisant sursauter Milicent et franchement rigoler Daphnée qui retourne sur son lit, la pile de magasines sorciers à sa gauche presque terminée. Elle a lâché ses cheveux, leur blond sombre rendu brillant par la lueur orangée des flammes, et ses yeux suivent avidement chaque ligne de texte, toute la politique condensée de leur coin d'Europe rapidement avalée et analysée dans ses moindres détails. Daphnée ne s'est jamais vue comme autre chose qu'une femme de Ministre, avec tous les devoirs que cela sous-entend; peut-être que c'est elle qui devrait écrire à Narcissa Malfoy pour le Bal des Débutantes, songea Pansy, un brin jalouse que son amie s'en sorte mieux qu'elle dans toutes ces histoires du grand monde.

- Greengrass, l'appela-t-elle soudain, glissant la photographie dans sa poche et délaissant les journaux intimes de sa grand-mère sur sa table de chevet, juste au-dessus du courrier de résultats de ses tests d'affinité magique, tu m'accompagnerais jusqu'aux cuisines ? Il paraît qu'il y avait du cheesecake au matcha, à midi –
- Oui, s'exclama Daphnée juste un tout petit peu trop fort pour être totalement discrète.

Milicent relève le nez de son numéro de Witch Weekly, puis hausse les épaules et s'y replonge comme si elle n'avait rien entendu; à la longue, les escapades secrètes de Daphnée et Pansy ne devaient plus vraiment l'étonner, puisqu'il y avait déjà un moment qu'elles trouvaient n'importe quelle excuse pour se sortir ensemble de la salle commune ou du dortoir des Serpentards.

- Faites gaffe au couvre-feu, marmonna-t-elle après elles.
- T'inquiète, Bulstrode, lui lança Parkinson en guidant Greengrass hors du dortoir.

Elle les entendit éclater de rire dans le couloir, complices, et ne les envia pas une seconde.

.

- Tu veux fumer, c'est ça, comprit immédiatement Daphnée alors qu'elles montaient les marches qui menaient hors des donjons, son bras passé dans celui de Pansy.
- Pas que ça, admit-elle en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, glissant déjà une de ses cigarettes moldues entre ses lèvres.

Il ne leur restait que quelques couloirs jusqu'au pied de la Tour d'Astronomie, où personne ne s'embêtait à aller pendant la journée; le Professeur Sinistra y était peut-être en train d'astiquer un télescope ou deux, comme se plaisait souvent à rigoler Draco, son sourire un peu gras et ses blagues grivoises ne faisant décidément rire que lui.

- Ne l'allume pas ici, lui chuchota vivement Daphnée en attrapant la cigarette et en la cachant dans sa manche, pointant silencieusement vers le bout du couloir où Chourave sortait d'une salle de classe, son petit regard inquisiteur pointé sur elles comme si elles s'apprêtaient à lui jeter un Impardonnable.
- Elle n'a rien vu, lui répondit Pansy sur le même ton, en la poussant vers la Tour. Allez, la pressa-t-elle en récupérant sa cigarette.

Daphnée essaie de ne pas éclater de rire, parce que le son porte un peu fort dans le creux de la Tour d'Astronomie.

- Je ne l'allumerai qu'en haut, la rassura Pansy en essayant de cacher son agacement.

Elles arrivent essoufflées en haut des marches, et aucune des deux n'est assez coincée pour essayer de le cacher; ces escaliers sont une épreuve, et il n'y a personne d'autre qu'elles ici, alors autant ne pas se forcer à reprendre son souffle entre ses dents en prétendant que tout allait bien.

- Il neige ? Fin Mars ? S'étonna Daphnée en tendant sa paume vers le ciel.
- On dirait, s'en consterna Pansy à son tour en allumant sa cigarette grâce à sa baguette.

Elles sont seules sur le plus haut balcon du château, qui se couvre peu à peu d'une fine couche de givre; la fumée blanche de sa cigarette mange la moitié du visage de Pansy à chaque bouffée qu'elle expire, relâche au milieu des flocons de neige qui leur glissent dessus alors qu'elles s'assoient sur le petit rebord le long de la porte.

- Malfoy m'a dit que tu n'avais rien trouvé à la bibliothèque, commença Daphnée après un moment, son regard vert sombre suivant la ligne floue de l'horizon sans la voir.
- Non, admit Pansy dans un autre souffle de fumée. Il n'y a que des exemples, ou juste des mentions, en passant, lui raconta-t-elle, maussade et lassée par l'inutilité de ses recherches. Sans accès à la Réserve, je – je devrai laisser tomber, soupira-t-elle en laissant de la cendre pâle tomber du bout de sa cigarette.
- Si tu n'as rien en Juin, qu'est-ce que tu vas faire ? S'enquit Daphnée en allongeant ses jambes devant elle.
- Je ne sais pas, avoua Parkinson dans un souffle. Le Bal des Débutantes, sans doute, supposa-t-elle, moqueuse.

Trouver un mari potable à présenter à sa mère entre les barreaux d'Azkaban, c'était le dernier de ses soucis – le Bal restait un événement unique de la vie mondaine qu'elle ne comptait pas rater, mais dont elle n'attendait pas plus que d'une soirée guindée ordinaire.

- Il va avoir lieu ? S'en étonna Daphnée, jetant un coup d'œil interrogateur à Pansy.
- Apparemment, fit-elle en haussant les épaules. Narcissa Malfoy ne considère pas les bals du Ministère comme très convenables, alors – j'imagine qu'elle va organiser quelque chose à la fin du printemps, puisque son fils a le bon âge, cette année. Toi qui cherches à réseauter pour le Ministère, tu devrais lui écrire, l'encouragea-t-elle.
- Ce serait un bon début, en convint Daphnée. Et si en plus ça vient de moi, ajouta-t-elle, pas peu fière de son idée.

C'est presque trop facile de flatter le côté jeune femme du monde de Daphnée, capable de se lancer à corps perdu dans l'organisation d'un Bal encore totalement hypothétique.

- Pourquoi pas toi, Daphnée ? La coupe-t-elle d'un coup dans ses élucubrations, sans cesser de regarder le petit cercle de flammes qui faisait son chemin jusqu'à la base de sa cigarette.
- Moi, quoi, pouffa-t-elle mollement.
- Pourquoi tu ne serais pas le prochain Ministre, plutôt qu'un Pouff ou un Gryff ?

L'air totalement interdit de Daphnée ne la convainc pas de la bonne idée de sa proposition.

- Granger va sûrement tenter le coup dans plusieurs années, poursuivit Pansy, l'air de rien. Et nous savons toutes les deux ce qu'elle a fait au visage d'Edgecombe, en sixième année. Ça suffirait à te faire gagner, si ça se joue entre vous deux. Tu te marierais un peu avant les élections, mais tu garderais ton nom, en plus de celui de ton mari, pointa-t-elle comme une évidence. Entre temps, moi, Draco et peut-être Blaise, nous aurons eu le temps de faire fructifier nos intérêts, assez pour financer ta campagne ou pour être un soutien de poids au niveau du Magenmagot et des intérêts internationaux de la communauté sorcière du Royaume-Uni. Théo en Allemagne, moi et Blaise en Italie… Peut-être qu'un de nous épouseras une française ou quelqu'un d'une bonne famille plus locale, je ne sais pas…

Elle écrase sa cigarette contre les pavés humides du balcon, et jette le mégot par-dessus les remparts, dans le silence écrasant du parc qui s'assombrit un peu plus à chaque minute; Daphnée la regarde toujours, avec cet air si ahuri qu'il ressemblerait presque à de la colère.

- Pansy…
- Tu pourrais, insiste-t-elle dans un murmure, ses doigts s'accrochant malgré elle à la manche de Daphnée.
- Non, refusa-t-elle d'une voix presque suppliante. Non – ça ne marche pas comme ça, balbutia-t-elle, sa main tremblante posée par-dessus celle de Pansy. C'est juste –
- Impossible ? La coupa Pansy en plantant son regard trop vert dans celui, infiniment plus sombre, de Daphnée.

Et, pour la première fois depuis un paquet d'années, Daphnée Greengrass préfère baisser les yeux en silence, ses joues rougissant plus à cause de sa honte que du froid relatif du balcon de la Tour d'Astronomie.

- Est-ce qu'on peut redescendre au dortoir, maintenant ?
- Pars devant, lui murmura Pansy si bas qu'elle n'est pas sûre que Daphnée l'ait entendue, et sort une nouvelle cigarette de la petite boîte en métal qu'elle cache dans l'une de ses manches.

Il n'y a pas longtemps qu'elle se pose toutes ces questions qui ne mettent personne à l'aise – pourquoi elle aime les filles, et pas les garçons, et pourquoi elle l'ouvre quand ce serait tellement plus simple de ne rien dire; peut-être qu'avec la disparition de ses parents, songea-t-elle en allant s'accouder à la pierre glacée des remparts la séparant du vide, Pansy s'était prise à rêver un peu trop haut.

Et elle ne sait pas pourquoi, et ça lui arrache un franc éclat de rire qui la dégoûte un peu, mais ça lui rappelle la gorge éclatée de Brown sur sa civière, et comment elle aussi, elle a indubitablement changé en moins d'une année; la façon dont ses cheveux dorés sont devenus d'un blond clair qui rivalise avec celui de Malfoy, comment son regard dont elle ne se rappelle pas la couleur d'avant s'est pourtant éclairci de plusieurs nuances à coup sûr –

La façon dont elle lui avait tendu sa main sans réfléchir, dans la bibliothèque.

Si Daphnée peut se décider à devenir Ministre, Pansy pouvait bien aller parlementer avec Lavande Brown au sujet de la Réserve – quitte à l'amadouer un peu avec des promesses vides, se convainquit-elle sans être sûre d'en avoir besoin, sortant la vieille photo mouvante de sa grand-mère de sa poche.

Vetreria, relut-elle encore, et encore; et le touché fantomatique de Brown sur sa main est peut-être la seule chose qui la sépare de cette solution évidente à tous ses problèmes, alors Pansy se promet d'essayer. Demain.

Dans la semaine.

.

La pliure n'est pas assez nette, c'est sûrement ça, se justifia Lavande en regardant sa cocotte en papier se traîner agonisante sur le bureau. Ou alors, le papier n'est pas bon. L'un dans l'autre, elle a un début d'explication pas trop bête – ou peut-être qu'il lui faut des pliages japonais, et l'origami n'est le genre d'art dont il y a des manuels dans une bibliothèque sorcière… Et se remémorant les pliages des bouquins de la réserve, Lavande ne se rappelle pourtant pas avoir vu des schémas d'origamis.

- J'abandonne pour aujourd'hui, soupira-t-elle en ramassant ses bouts de papier dans son sac, songeant qu'elle les rendrait de nouveau lisses plus tard – pas la peine de perdre trop de temps avec ça dans une salle de classe vide.

C'est plutôt facile à faire, et ça ne nécessite pas de trop se cacher de cette peste de Parvati.

La dernière fois que Lavande l'avait vue, c'était avant de descendre tester ses origamis; Parvati s'entraînait aux tarots un peu trop près de la cheminée, et si quelques cartes avaient pris feu, disons que ça lui apprendra à lire les cartes sur le tapis pelucheux de la salle commune plutôt que sur une des nombreuses tables basses inoccupées. Seamus et un groupe de cinquièmes années en train de se réchauffer pas loin avaient éclaté de rire en voyant l'épaisse fumer noire monter de l'âtre, avant que l'un d'eux ne se mette à expliquer rapidement que même les cartes sorcières étaient sûrement protégées par un film plastique pour ne pas mouiller, mais que ça produit ce genre de fumée puante que Weasley avait évacué d'un coup d'Evanesco.

Maintenant que son expérience était finie, Lavande hésitait franchement à remonter jusqu'à la Tour de Gryffondor – le dîner n'allait pas tarder à être servi, et même si son brunch tardif avec Finnigan l'avait bien rassasiée, l'après-midi commençait à être un peu long…

- Miss Brown ?

C'était bien sa veine de croiser McGonagall au hasard d'un couloir du premier étage.

- Professeur, la salua-t-elle d'une politesse toute relative, ses doigts serrés sur la lanière de son sac tandis qu'elle s'essayait à sourire.

Les gens ne le savent pas, mais montrer ses dents lorsqu'on sourit, c'est un signe d'agressivité – ou de soumission, ça dépend des espèces. Lavande l'avait lu cet été dans une série de magasines moldus américains dédiés au monde animalier non-sorcier (et parfois sorcier, comme ils ne savent pas grand-chose). National Geographic, l'édition de Novembre 1997, s'étonna-t-elle de son souvenir étonnamment précis sur la question. Chez les loups, c'est contester la dominance de l'alpha; mais Lavande voyait mal Minerva McGonagall lui présenter sa gorge ou la chair molle de son ventre pour rétablir un semblant de hiérarchie dans une meute qui n'existe qu'aux yeux d'une élève, même de Gryffondor.

- Je vous pensais sortie à Pré-au-Lard, lui fit sa directrice de maison, ses lèvres pincées comme si elle était consternée de trouver autant d'élèves à l'intérieur un jour de neige.
- J'y étais, rétorqua Lavande, ses doigts toujours aussi serrés sur la lanière de son sac, et elle se demande comment personne n'arrive jamais à voir qu'elle est à cran.
- Oh, très bien, approuva immédiatement McGo en hochant vigoureusement la tête, les plumes de son chapeau s'agitant avec le mouvement. Vous êtes-vous rendue à la réserve, au final ? S'enquit-elle ensuite, se rapprochant en trois grandes enjambées de Lavande qui s'étonnait toujours de la voir à sa hauteur, et de ne plus avoir à lever les yeux pour croiser le regard du Professeur.
- Ce matin, acquiesça-t-elle en se rappelant les vieux rayonnages et les tomes incompréhensibles.
- Et y avez-vous trouvé quelque chose d'utile ? Insista McGonagall en se remettant à marcher tranquillement dans le long couloir de pierre.

Lavande hésite à lui dire que tout ça, c'est du flan – que s'il n'y a que le don de plier et déplier proprement du papier à apprendre, elle peut le faire sans livre poussiéreux.

- Je sais que ce n'est pas simple, tempéra-t-on face à son silence. Si Mr Lupin était encore en vie –
- Le Professeur Lupin ? La coupa Lavande en fronçant les sourcils.
- Celui-là même, lui confirma McGo en regardant loin devant elle. Lui aussi a été mordu par Greyback, dans sa jeunesse – je ne vous apprends rien, vous avez du lire ça dans la presse après son renvoi de Poudlard. Il partageait le même don que vous, Miss Brown, ajouta-t-elle comme un secret, la dépassant déjà, et ne s'arrêtant pas lorsque Lavande cessa de la suivre dans le couloir, interdite.

Elle en lâche son sac, qui tombe à ses pieds en manquant de déverser son contenu sur les pavés glacés; et tout pendant qu'elle le ramasse, les yeux gris de Lavande ne quittent jamais le dos courbé du Professeur, qui finit par disparaître tout au bout du couloir comme Slughorn entre les rayons, ce midi, à la bibliothèque.

Les mots tourbillonnent dans sa tête tandis qu'elle traîne ses pieds jusqu'au Grand Hall – « mordu par Greyback », et « il partageait le même don que vous » sont les plus prégnants dans son esprit, emmêlés comme une évidence qu'elle n'avait pas sue voir. Est-ce que toutes les personnes mordues par le même loup-garou avaient la même magie ?

Est-ce qu'il y a un moyen d'échapper à cette foutue malédiction qui lui colle aux basques, même rien qu'un peu ?

Lavande étouffe un sanglot, sa main écrasée sur sa bouche – il n'y a personne dans le couloir, et elle ne compte pas abuser de cette chance insolente qui la cache encore un peu pendant qu'elle se rue dans la première salle de classe vide dont la porte n'est pas close; il partageait le même don que vous, Miss Brown, singea-t-elle entre ses larmes, incapable de faire de la place pour autre chose dans sa tête. Elle se laissa glisser contre le battant de bois, ses sanglots probablement audibles du couloir, mais elle s'en fiche – personne ne comprend, se lamenta-t-elle essuyant ses joues d'un revers rageur de manche.

Personne ne comprendra jamais.

Il est tard, lorsqu'elle finit par redescendre du premier étage en traînant des pieds; il fait noir dehors, et apparemment depuis un moment. La Grande Salle doit être désertée, et ça la rassure un peu de se dire que personne ne verra ses yeux rouges et bouffis en comprenant tout de suite ce qui s'est passé; Lavande n'a juste pas assez honte pour se priver de dîner en plus de se morfondre dans une salle de classe vide. C'est assez pathétique comme ça, autant ne pas le faire le ventre vide – et ça fait partie de son contrat avec l'école, de toute façon, de ne pas jouer avec la sécurité des autres élèves en se laissant errer le ventre vide dans le château. C'est aussi comme ça qu'elle a récupéré le super mot de passe des cuisines… Qui n'est apparemment plus un secret pour personne, depuis que les Poufsouffles ont vendu la mèche à toute l'école.

- Il n'y a plus personne, lui souffle-t-on depuis la table des Serpentards.

La Grande Salle assombrie a des airs de Forêt Interdite, lorsque le plafond magique reflète le ciel nuageux d'hiver et qu'il n'y a plus que quelques rares bougies d'allumées sur les chandeliers flottants; même la table des Professeurs, tout au fond de la salle, est complètement vide. Il n'y a plus de couverts ou de nourriture, juste le bois vernis des tables propres après un repas qu'elle a loupé.

- Parkinson ? Ose-t-elle dans la pénombre.

Lavande ne sait pas d'où elle ouvre encore la bouche pour demander, quand ses sens lui permettent de reconnaître quelqu'un plus facilement encore que si elle l'avait en face d'elle; l'obscurité n'est plus un problème pour ses yeux, ou moins qu'avant. Il y a encore l'odeur de viande rôtie du dîner qui flotte dans les airs et qui vient flatter ses narines, la faire discrètement saliver; tous leurs sorts de nettoyage n'y changeront jamais rien, à toutes les fragrances qui hantent les couloirs du château.

- En personne, lui répondit-elle d'un ton moqueur, s'approchant dans la lumière qui filtrait du Grand Hall.

Le vert de ses yeux est plus aquatique que jamais quand la lueur des bougies les traverse de biais; comme le fond d'une mare, songe Lavande en la laissant la rejoindre devant les portes entrouvertes de la Grande Salle. Ses joues sont parsemées de plein de petites taches de rousseur que Lavande n'avait jamais vues avant, et ses pommettes sont bien roses, ainsi que le bout de son nez qu'elle niche dans son écharpe en fourrure – c'est comme si Pansy Parkinson avait passé les dernières heures du jour à marcher dehors, dans la neige de Mars.

Il y aussi, derrière le parfum hors de prix et l'odeur agréable de vêtements chers et propres, celle plus piquante du tabac – rien d'aussi fort que ce qui finit dans la pipe d'Hagrid, mais c'est là, imprégné dans le col de sa chemise et dans les poils longs de son écharpe.

Comment on adresse la parole à quelqu'un comme elle ?

Il n'y a pas de tome épais dans la Réserve qui porte en lui la réponse à cette question, et même s'il existait, Lavande est sûre qu'elle serait incapable de le lire.

- Brown, commence Pansy à sa place, avec le sentiment tenace de devoir lui dire quelque chose, je –

Son regard tombe sur la ligne encore rose d'une cicatrice qui dépasse du col immaculé de Lavande, et qui court le long de son cou, et pendant un instant, tout ce que Pansy est capable de voir, c'est la civière et les cheveux blonds de Brown maculés de son propre sang pendant qu'on l'emmène à la Grande Salle.

Une paire d'yeux gris interrogateurs trouve les siens.

- Je suis désolée, lui souffle-t-elle finalement dans un murmure en s'éloignant vers les cuisines.

Ses pas résonnent dans le vide du Grand Hall, comme cet autre jour en Mai où l'Ordre les a tous faits sortir de la salle commune après la dernière bataille, sans savoir si leurs parents en avaient réchappé où s'ils allaient faire les premières pages de la Gazette le lendemain.

- Parkinson, l'appelle pourtant Brown en la rejoignant à pas rapides qui résonnent comme les battements trop vifs de son cœur, surprise qu'une Gryff ait autre chose qu'une bardée d'insultes à lui sortir.

Lui demander de l'aide pour accéder à la Réserve est une urgence jetée au loin lorsque Lavande lui propose maladroitement de passer aux cuisines; de dîner ensemble, devine-t-elle dans le silence surpris qui suit la proposition franche de Brown.

- Si tu préfères –
- Non, l'interrompt Pansy vivement, je – non, insiste-t-elle en recommençant à marcher. Ça me va.

Lavande lui sourit entre ses boucles pâlichonnes, la cicatrice de nouveau dissimulée sous le col de sa chemise; il n'y a plus rien de la gamine des années passées sur son visage, dans ses traits désormais infiniment plus adultes – Pansy se doute bien que les transformations, à chaque pleine lune, n'aident pas Brown à avoir l'air plus jeune. Lupin faisait vraiment plus que ses trente ans passés, quand il était encore leur Professeur. Elle ne sait pas pourquoi ça lui serre le cœur de savoir ça, que Lavande Brown va sûrement finir morte sur le bord d'une route à trente ans, abattue par des moldus qui ne font aucune différence entre loups et loups-garous; ça arrive tout le temps, se rappela-t-elle le chuchotement étouffé de Draco lorsqu'ils avaient lu les pages spéciales de la Gazette, enfants, un été sous la tente en draps blancs que Narcissa Malfoy les avait laissés construire dans la grande véranda du manoir.

- Tu sais comment entrer, j'imagine, marmonna Brown en laissant son ongle glisser contre la poire de la nature morte qui marquait l'entrée des cuisines.
- Tout le monde le sait, fit Pansy en se plaquant un sourire neutre et amène sur le visage, traversant à la suite de Lavande dont elle effleura le bras en refermant le portrait derrière elle.

Ça sent encore bon les épices et la viande marinée, et même un peu les plats sucrés qu'ils ont en dessert quand les elfes ne décident pas de juste leurs servir des sucreries d'Halloween en plein hiver; quelques assiettes encore barbouillées de sauce orange trainent sur le bord des éviers, avec leur lot de couverts sales. Les elfes ne gardent aucun reste pour les retardataires – ils sont simplement détruits par magie, pour éviter le gaspillage, et Lavande se sent presque saliver à l'idée d'un bon plat indien quand la plupart des grands classiques culinaires anglais sont devenus immensément fades.

- Du Tikka Masala ? S'en étonne Pansy en suivant les elfes du regard.
- Parfait, salive déjà Lavande en s'accroupissant pour attirer un elfe.

Parkinson éclate de rire en la voyant faire, et s'accroupit à son tour, lissant les pans de sa jupe pour ne pas la froisser; elles échangent un regard amusé, et il ne faut pas longtemps à un elfe pour leur demander si elles ont besoin de quelque chose.

- Est-ce qu'il reste les scones de ce matin ? Osa Pansy en première, se rappelant le mascarpone et la confiture de fruits rouges dont elle les avait largement tartinés ce matin. Avec un thé Gyokuro, ajouta-t-elle après que l'elfe ait acquiescé.

Puis, elle jette un coup d'œil à Lavande qui la regarde d'un air un peu interdit.

- Quoi ? Personne ne petit-déjeune le soir, chez toi ? Se moqua à demi Pansy.
- Pas quand je suis à la maison, alors, plaisante-t-elle en réclamant un peu du plat de poulet mariné qu'elles avaient manqué au dîner.
- C'est vrai que c'est plus facile sans parents à la maison, commenta Pansy d'un ton léger, se revoyant petit-déjeuner à pas d'heures dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée. C'est meilleur, aussi, ajouta-t-elle plus bas, comme si elle partageait un secret important avec Brown.
- Le meilleur, c'est quand c'est volé, lâcha Lavande d'un ton final en s'emparant de l'un des scones que l'elfe venait d'apporter à Parkinson.

Elle l'avala d'un coup, guettant la réaction de la Serpentard.

- Brown –
- Di-vin, gémit celle-ci en se léchant goulument le bout des doigts. Tu devrais essayer, renchérit Lavande en se redressant, son propre plat tout juste récupéré.

Le regard mauvais de Pansy la suivit jusqu'au bout de table bancal que les elfes avaient installé dans un coin, les cuisines de Poudlard ayant l'air remarquablement classiques si elles n'étaient pas opérées par des elfes de maison capables de se rendre invisibles au besoin.

Pansy préférait ne pas repenser à la règle tacite qu'était devenue l'invisibilité, à sa naissance; il n'y avait peut-être même plus aucun elfe au manoir familial, pour ce qu'elle en savait.

Elle n'y avait pas remis les pieds depuis début Septembre.

- Viens t'asseoir, lui lança Lavande en la voyant hésiter débout avec son grand plateau dans les mains.
- Je t'avoue que la perspective de me faire voler mes scones n'est pas tentante, avoua-t-elle d'un air faussement outré en se laissant aller à s'asseoir à côté de Brown, détachant son écharpe et sa cape qu'elle replia sur le dos de sa chaise.
- Que de poésie entre nous, ricana Lavande en remontant ses manches sans y réfléchir.

Les lèvres de Pansy se posent sur le bord tiède de sa tasse, et elle essaie de ne pas les voir, toutes les marques blanches qui courent sur les avant-bras nus de Lavande Brown.

- Pourquoi, commence-t-elle avant de s'interrompre, non, je – oublie.

Lavande avait passé toute sa tignasse blonde derrière ses épaules, tortillant ses cheveux sur sa nuque avec d'un sort informulé bien connu de toutes les filles de leur âge; pas besoin de baguette avec celui-là, non plus.

- Ça met tout le monde mal à l'aise, te sens pas spéciale, plaisanta à demi Lavande en tripotant ses couverts, son menton pourtant levé bien haut dans une démonstration de fierté que Pansy connaissait bien.
- Non, ça m'étonne juste – tu ne te découvres pas, d'ordinaire, nota Pansy en tartinant pensivement un morceau de scone de mascarpone, la confiture déjà prête juste à côté.

Ça arrête Lavande comme le bruit d'ongles crissant sur un tableau, et elle se tourne vers Pansy sans avoir l'air moins fière, un début de colère dans ses grands yeux gris.

- Tu ne vas le dire à personne, lui dit-elle d'un ton bas et grondant, quelque part entre une menace et une demande, son couteau dégoulinant de sauce pointé vers Parkinson comme une baguette.
- A qui je dirais quoi, pouffa presque Pansy en mordant dans son scone, plus amère qu'elle ne l'aurait voulu, totalement imperturbable face au chantage de Lavande qui s'appliquait à proprement pousser son riz et son poulet dans sa fourchette.

Elle n'ose pas le dire à voix haute, comme si ça allait rendre leur malédiction un peu plus vraie, mais aucune d'elle n'est en haut de la chaîne alimentaire, à l'école. Lavande n'avait que la chance relative d'être une Gryff – et ça ne la sauvait pas des moqueries et des hurlements moqueurs dans les couloirs.

- Pas faux, marmonna Lavande en haussant les épaules avant d'avaler une bouchée de son plat, sans croiser son regard.

Elles dînent en silence pendant un moment, avec simplement le bruit de leurs couverts et des elfes qui fredonnent une chanson en travaillant quand l'un d'eux ne propose pas de les desservir ou de leur garder un peu de dessert, ce à quoi Pansy répond un franc oui en prenant la part offerte de cheesecake dont la couleur verte fade avait fait tirer la langue de dégoût à Lavande.

- Pas de matcha pour toi, ou c'est juste la couleur, Brown ?
- Les deux, lui répondit-on promptement, et Pansy devine bien que légumes et fruits doivent être des invités peu réguliers à la table d'un loup-garou.
- Même pas un peu ?
- Même pas pour goûter, fit Lavande en comprenant ses intentions.

Elle n'en dit pas plus mais a pourtant l'air d'en avoir envie, comme suspendue à la fin de sa phrase.

- Est-ce que c'est à cause –
- Oui, la coupe Lavande dans un souffle, soudain très raide dans sa chaise, ses paumes allant immédiatement couvrir la peau nue de ses avant-bras couturés de cicatrices. Ça ne me manque pas, ajoute-t-elle immédiatement, s'excusant presque de ne pas pouvoir partager le fameux dessert.
- Si tu préfères ne pas en parler, commence Pansy en gardant les yeux rivés au fond de sa tasse où tourbillonne son thé brun, je ne suis pas Rita Skeeter, tenta-t-elle de plaisanter, haussant bêtement les épaules.

Lavande lui sourit en retour, sa fourchette délaissée sur le bord de son assiette; la vérité, c'est que ce n'est pas le goût du thé ou le plaisir d'un carré de chocolat dérobé dans la cuisine qui lui manquent – c'est d'être comme les autres.

- Ne t'excuse pas, lui lança soudain Pansy, triturant son mascarpone du bout de sa cuillère. D'être comme ça, s'expliqua-t-elle en levant les yeux pour rencontrer ceux, interrogateurs, de Lavande.
- Parkinson –
- Tu ne t'en rends pas compte, mais tu le fais, insista la Serpentard avec un vague sourire désolé, enfoncée dans sa chaise sans oser trop en dire. Et tu ne peux pas passer ta vie à t'excuser pour quelque chose dont tu n'es pas responsable…

Les mots lui échappent sans qu'elle ne se rende compte, et ça lui brûle un peu la langue de consoler un loup-garou avec les mêmes mots qu'elle utiliserait pour Draco, ou pour Théo – mais en cet instant, c'est impossible de voir Lavande Brown comme juste une autre Gryffondor, comme quelqu'un qui l'aurait flinguée sans réfléchir en Mai dernier. C'est juste une autre sorcière aussi perdue qu'elle.

- Merci, lui souffle finalement Lavande après un long moment.
- De rien, lui répond sincèrement Pansy, resserrant l'emprise de ses doigts sur sa tasse plutôt que d'oser lui prendre la main.

Elle en avale une gorgée encore brûlante, et pense à laisser son dernier scone (nature) à Lavande en se demandant si ce type de vol-là jouerait vraiment sur le goût du biscuit (puisqu'après tout, Pansy le lui laissait sans qu'elle le sache, non ?)

- Tu as trouvé ce que tu voulais ? Lui demande-t-on alors, la sortant de ses pensées. Ce matin, clarifia Brown en refilant son assiette encore à moitié pleine à un elfe de passage.

Pansy lui fait juste signe que non, et se demande si maintenant serait le bon moment pour lui parler de la Réserve; parce que les Gryffondors sont braves, mais pas stupides, elle songe aussi que Brown n'allait sûrement pas lui refiler les clés métaphoriques de la réserve après juste un repas.

- Non, souffle-t-elle finalement, ses lèvres tout contre la porcelaine émaillée de la tasse. On ne peut pas dire que ce que je recherche soit facile à trouver, admit-elle, un peu amère à l'idée d'avoir un si grand pouvoir à sa disposition sans même pouvoir l'utiliser.
- Le verre, hein, fit Lavande en rabattant ses manches jusqu'à ses poignets.
- Les nouvelles vont vite, commenta Pansy en poussant la coupelle et son dernier scone vers Brown du bout des doigts.
- M'en parle pas, grogna Lavande en jetant un coup d'œil nerveux à la cuisine derrière elle.

Pansy se rappelle bien les tags au rouge à lèvre moldu sur les miroirs des toilettes de filles, et jusque sur le carrelage blanc des murs au-dessus des cuvettes; Brown est un putain de loup-garou et toutes ses déclinaisons moqueuses l'avaient saluée à chacun de ses passages pendant plusieurs semaines.

- Et toi, la relança Pansy, soudain curieuse de ce qui pouvait valoir à Brown un accès illimité à la réserve, qu'est-ce que tu cherchais ?

Lavande pouffe d'un rire sans joie, et lui répond d'un ton acide qui ne lui ressemble pas.

- Du papier, crache-t-elle en balançant une petite boulette tout droit sortie de sa poche sur la table, et se saisissant par la même occasion du dernier scone dans un geste rageur.

C'est inattendu – dans l'hypothèse où Pansy a bien compris de ce dont il s'agissait exactement, manipuler le papier est à peu près aussi rare que manipuler le verre, même si ses traces sont plus rares dans leur histoire récente.

- Intéressant, s'autorise-t-elle à commenter en regardant Lavande Brown, loup-garou supposément sanguinaire, réparer avec une facilité dérangeante un morceau de parchemin si froissé et déchiré qu'il était difficile de le voir destiné à autre chose qu'une chute rapide et sans douleur dans une poubelle. J'imagine que tu as déjà essayé les origamis ?
- Y a pas une heure, lui répondit Lavande en se renfrognant.
- Et ?
- Et je ne peux pas lire les bouquins de la Réserve, ajouta-t-elle d'un air exaspéré.

Puis, décroisant les bras et se tournant vers Parkinson, elle eut l'air d'avoir l'idée du siècle.

- Mais toi, tu saurais peut-être.

Ça, c'est la meilleure.

- On y va maintenant, lui chuchota Pansy, sans se rendre compte qu'elle s'était penchée vers Lavande à un moment ou à un autre de la conversation.

Sa proposition licencieuse allume une étincelle toute neuve dans le regard pâle de Brown, et une mèche blonde glisse hors du sort qui retient sa chevelure sur sa nuque; il est assez tard pour qu'elles croisent des préfets en patrouille dans les couloirs, même si personne n'ose trop les réprimander lorsqu'ils passent le couvre-feu. Ils ne sont même plus censés être là, alors quelques minutes d'errance solitaire dans les couloirs ne font plus peur à personne.

Elles s'évadent des cuisines sur la pointe des pieds, en se retenant de ricaner bêtement – ce n'est pas la première fois que l'une ou l'autre profite des couloirs déserts du château après le couvre-feu un soir de semaine, mais ni Pansy, ni Lavande ne s'imaginaient le faire un jour (une nuit ?) l'une avec l'autre.

- C'est le soir de Ron, lui souffle Brown en l'arrêtant au bord d'un couloir, son dos plaqué contre un pan de mur absolument glacial.
- Et alors ? Lui répond Pansy sans comprendre.
- Il va jamais plus bas que le quatrième étage, en général, lui explique-t-on.
- La bibliothèque est au quatrième étage, Brown.
- Justement, une fois qu'on est à l'intérieur – il suffira juste d'attendre la fin de sa ronde pour repartir, lui souffla Lavande, visiblement fière de son stratagème. Fais pas ta mijaurée, Parkinson –
- Je ne fais pas
- A peine !
- Brown, s'énerva-t-elle dans un murmure après la Gryffondor qui s'élança sans bruit jusqu'au bout du couloir, là où l'escalier immobile menant au quatrième étage semblait désert.

Arrivée au bas des marches, juste à côté de Lavande, elle entend les pas lourds de ce pataud de dernier fils Weasley résonner dans les escaliers, juste au-dessus de leurs têtes, et risque un coup d'œil assassin à sa complice de Gryffondor qui s'était décidément crue trop maligne; Lavande lui fait signe de se taire, et se tient là, dans la pénombre relative du couloir, ses yeux rivés sur le haut des marches tandis que Pansy recule d'un pas ou deux, jusque dans l'ombre rassurante d'une statue.

Elle ne l'avait jamais remarqué avant, et c'est idiot dit comme ça – mais le profil de Brown lui rappelle celui de Daphnée. Elles ont le même nez droit, et des grands cils blonds qui battent doucement leurs joues à chaque clignement de paupière; sauf que Greengrass ne serait pas à courir dans les couloirs comme une gamine après le couvre-feu, quand Brown n'a même pas eu l'air de s'arrêter un instant pour considérer le fait qu'il y avait, justement, un couvre-feu.

Pansy suppose que les lois sont toutes relatives, quand vous n'êtes plus vraiment humaine.

- Il va faire demi-tour, lui chuchote Lavande d'un si sûr que tout doute a soudain l'air de s'envoler.

Comment tu le sais ? N'a-t-elle-même pas le temps de lui murmurer, entendant déjà les pas de Weasley disparaître dans le couloir du quatrième étage, son regard se posant immédiatement sur la forme si immobile de Brown qu'elle avait presque l'air de faire partie du décor de tableaux et de statues du château.

- Tu viens ? S'enquit-elle alors en se tournant vers la Serpentard, et le souvenir vif de Brown lui tendant la main à la bibliothèque se fait brûlant dans sa mémoire.

Pansy a presque envie d'entremêler ses doigts à ceux de Lavande, d'en profiter rien qu'un peu – demain, elles ne pourront sûrement pas discuter sans qu'on les regarde et qu'on murmure des mots durs dans leurs dos. Pas que ça change grand-chose des autres jours, mais Pansy aimerait bien ne pas s'attirer l'inimitié de ses derniers amis encore sincères.

- J'arrive, lui chuchota-t-elle en sortant de sa cachette, rallumant le briquet moldu qu'elle cache dans la poche intérieure de son manteau.

Se faire prendre en train de fumer des cigarettes moldues lui donne déjà des airs de petite parvenue, pas question d'en rajouter une couche avec le briquet – même s'il est magnifique, pour un truc moldu.

Ils savent bien faire les trucs qui brûlent, lui avait sifflé Draco en la voyant avec, l'été dernier.

Lavande avait déjà monté la moitié des marches de l'escalier, pliée en deux pour ne pas être repérée par ce plouc de Weasley – un Lumos mal placé aurait suffi à la localiser, avec sa tignasse blonde à la Malfoy. Pansy ne peut pas s'empêcher de se dire que c'est normal, que Brown soit aussi à l'aise dans la pénombre quand n'importe qui d'autre se serait pris les pieds dans chaque marche.

Après tout, il paraît que les loups chassent mieux au crépuscule qu'à l'aube.

- Parkinson ! L'appelle-t-on depuis le haut de l'escalier d'un ton décidément pressant.
- J'arrive ! Pesta-t-elle en retour, sa main libre glissant sur la rampe lisse de l'escalier tandis qu'elle grimpait prudemment chaque marche une à une.

Lorsqu'elle finit par arriver dans le couloir, elle n'entrevoit de Lavande que les petites lueurs agitées qui sortent de sa baguette pour rencontrer ce qui doit sans aucun doute être la porte fermée de la bibliothèque.

- Allez, l'entend-t-elle, suppliante, un autre informulé s'échappant du bout de sa baguette sans donner aucun résultat.

Elle pose finalement son front contre le battant, son poing cognant d'un coup sec contre le bois dur de la porte.

- Brown, tente Pansy en sortant à son tour sa baguette, laisse-moi essayer –
- Tout ça pour ça, ronchonne-t-elle, amère, en voyant les sorts de la Serpentard échouer à leur tour.
- On reviendra demain, conclut Parkinson en donnant un bout de pied rageur à la porte avant de ranger sa baguette dans sa manche.
- Demain, acquiesce Lavande, et ça sonne comme une promesse.