PARTIE I - CHAPITRE II
Noctis poussa un long soupir. Assis sur un banc au fond de la cour, dans un coin relativement dissimulé qui lui permettait d'éviter la foule curieuse, il étira ses muscles rendus douloureux par l'entraînement de la veille. La sonnerie venait de retentir, mais il n'avait aucune envie de retourner en cours. Que ne donnerait-il pas pour rentrer à la Citadelle et piquer un petit somme ? Ignis ne lui refuserait sûrement pas… s'il simulait la maladie. Après tout, il était le Prince, non ? Un instant, il envisagea sérieusement d'appeler son Conseiller pour que celui-ci vienne le chercher, ceci afin qu'il puisse retrouver son cher et tendre lit. Mais cela signifiait aussi qu'il aurait droit à un débriefing davantage détaillé des réunions politiques du jour et cette simple perspective suffit à le raviser. Mieux valait supporter encore deux heures ennuyantes plutôt que d'endurer cette torture.
Quittant son petit havre de paix, l'âme en peine, le Prince se leva et se dirigea vers le bâtiment principal. De loin, il aperçut trois jeunes collégiennes devant la porte d'entrée, qui jetaient des coups d'œil furtifs dans sa direction avant de pouffer et de se détourner quand elles s'étaient fait prendre la main dans le sac. Noctis soupira. Vraisemblablement, elles l'attendaient. Chouette, songea le Prince en hésitant un instant à poursuivre son chemin. Il en avait assez de l'attention qu'il recevait à cause de son statut. Si le monde pouvait le laisser en paix, il s'en porterait bien mieux.
En poussant un nouveau soupir, il se résigna et reprit sa marche en maugréant. Une silhouette mouvante attira alors son œil, plus loin à sa gauche. Cette silhouette qui lui était familière désormais : petite et maladroite, une cascade de cheveux pâles qui ondulaient dans son dos. Noctis se demanda ce que la petite Elerinna fabriquait à l'extérieur quand la sonnerie de la fin de la pause avait déjà retenti, et pourquoi elle se dirigeait dans la direction opposée au bâtiment principal.
Il avisa alors sa démarche légèrement claudicante. Sans aucun doute, elle se rendait à l'infirmerie. Le Prince fronça les sourcils alors que ses légers boitements l'empêchaient de marcher trop vite.
Ils ne l'avaient tout de même pas… ?
Noctis vit rouge.
Pour en avoir le cœur net, il décida de la suivre. Comme il l'avait deviné, elle se rendait bien à l'infirmerie. Noctis vit sa petite silhouette s'engouffrer par la porte ouverte dans le bâtiment dédié aux soins médicaux. Même à cette distance, il put entendre les plaintes aiguës des trois collégiennes qui l'avaient manifestement attendu pour rien. Heureusement qu'Elerinna était passée au même moment ; elle lui avait fourni une échappatoire parfaite, même si la raison de sa présence ici ne permettait pas la réjouissance.
Une fois qu'il eut atteint le bâtiment à son tour, il vit immédiatement la jeune fille assise sur l'une des chaises alignées contre le mur qui délimitait le couloir, près de la porte blanche qui donnait accès à l'infirmerie. Elerinna avait les mains sous ses cuisses et laissait sa jambe saine se balancer dans le vide. Son regard observait son genou ensanglanté. Noctis hésita un instant, avant de finalement s'avancer vers elle, les mains dans les poches.
« Salut, fit-il simplement, et la jeune fille releva brusquement le visage vers lui, les yeux écarquillés.
— Noctis ? s'exclama-t-elle, abasourdie de le revoir en de telles circonstances. Qu'est-ce que tu fais là ?
— Et toi ? Comment tu t'es fait ça ? » demanda-t-il en désignant d'un geste de la tête la plaie qui ornait sa rotule.
Elerinna marqua une pause, hésitante. Ses joues rosirent légèrement alors qu'elle baissait le regard, l'air penaud.
« Je suis tombée, souffla-t-elle, et Noctis dut presque se pencher pour entendre ses mots.
— Tombée ? On t'a poussée ?
— Non, non. J'ai juste… trébuché.
— Ah. »
Eh bien. Noctis ne sut vraiment quoi répondre à cela.
« Je sais ce que tu penses, fit-elle. Mais ce n'est pas eux. Je suis tombée toute seule. »
Le Prince hocha doucement la tête, l'air assez peu convaincu. Il s'assit alors près d'elle, deux chaises plus loin.
« Est-ce qu'ils ont recommencé depuis la dernière fois ? s'enquit-il, un air sérieux sur le visage.
— Non.
— Vraiment ? »
La jeune fille n'eut pas le temps de répondre que l'infirmière vêtue d'une blouse blanche apparut dans l'encadrement de la porte. C'était une femme à la forte silhouette, au visage sympathique et avenant, qui savait mettre les élèves à l'aise. Ses sourcils se haussèrent lorsqu'elle avisa sa prochaine patiente.
« Encore toi, Elerinna ? C'est la troisième fois ce mois-ci. Qu'est-ce que tu t'es fait, aujourd'hui, ma petite ? fit-elle en l'invitant à entrer d'un geste de la main. Noctis, ajouta-t-elle avec un grand sourire pour saluer le désigné, ce à quoi il répondit par un hochement de tête.
— Je suis tombée, répondit la fille en disparaissant dans l'infirmerie.
— Encore ? Tu es vraiment étourdie, ma petite, » soupira l'infirmière en fermant la porte derrière elle.
Se retrouvant seul, Noctis se renfrogna. Il ne croyait pas la jeune fille quand elle affirmait que cette bande de collégiens véreux n'avait pas recommencé. Il s'était renseigné ; ces garçons étaient dans sa classe. La pauvre Elerinna devait subir leurs railleries tous les jours. Et personne n'avait jamais rien fait. Noctis serra la mâchoire.
Il ne pouvait pas laisser une telle chose se produire.
« Merci beaucoup, Mademoiselle Curae, fit poliment Elerinna en ressortant du bureau de l'infirmière.
— Aucun problème. Fais bien attention à toi, surtout.
— Oui, je vais faire plus attention ! »
Son genou était fraîchement désinfecté et pansé. La petite fille soupira de soulagement. Lorsque l'infirmière referma la porte de son office derrière elle, Elerinna ne put s'empêcher de jeter un œil dans le couloir. Il était désert. Noctis n'était pas là. Qu'était-elle allée imaginer, franchement ? Il avait autre chose à faire que d'attendre une fille qu'il ne connaissait même pas. Et puis ça faisait déjà un bon moment que la sonnerie avait retenti. Serrant son billet de retard dans sa main, elle sortit, traversa la cour, rejoignit le bâtiment principal et monta les escaliers. Arrivée devant sa salle de classe, elle s'apprêta à frapper à la porte, mais son poing resta en l'air.
Elle n'avait pas envie d'y aller. Pas envie de retourner dans cet enfer scolaire que Kiran lui faisait subir. Pourquoi s'acharner ? Elle était incapable de se défendre, parce qu'elle avait peur, parce qu'elle voulait simplement vivre normalement, et que répondre à Kiran signifierait empirer les choses. Personne n'osait faire quoi que ce soit, de peur de s'attirer les foudres de ce tyran qui imposait sa loi partout où il allait. En parler à un adulte ? Elle n'y arrivait pas. De toute façon, il valait mieux essayer d'éviter Kiran, quitte à rester seule, plutôt que de répondre à sa violence. Vivre seule, elle y était habituée.
En tout cas, abandonner maintenant et arrêter d'aller en cours voudrait dire qu'il gagne. Et quand bien même il avait l'ascendant sur elle, elle refusait de lui octroyer ce plaisir.
Elle expira la respiration qu'elle retenait depuis un moment, puis inspira profondément. La tension dans son corps s'échappa peu à peu. Elle toqua enfin à la porte et entra. Aussitôt, des dizaines et des dizaines de paires d'yeux convergèrent vers elle. Elle s'excusa timidement, donna son billet au professeur et murmura à nouveau des excuses rapides avant de filer prendre sa place. Pendant un instant qui lui sembla durer une éternité, les regards étaient encore figés sur elle. Du coin de l'œil, elle distingua Kiran qui la fixait, les mains jointes devant sa bouche, les coudes sur la table, avant qu'il ne lâche un petit rire méprisant en se tournant vers ses acolytes.
Le professeur reprit le cours, et enfin, l'attention générale cessa de se concentrer sur elle. Elerinna soupira longuement.
« Bien remise de ta grave blessure, la moche ? »
Elerinna ferma les yeux et maudit de toute son âme ce rouquin qui semblait prendre du plaisir à lui faire subir sa torture tous les jours. Est-ce qu'à un seul instant il lui accorderait un répit ? C'était trop demander ?
« Non, c'est vrai, je m'inquiétais pour toi. Ta chute était si spectaculaire, j'avais peur que tu te sois cassé une jambe.
— Arrête.
— C'est tout ce que t'as à dire ? » ricana Kiran.
Elerinna l'ignora, termina de ranger ses affaires en vitesse et se dirigea vers la sortie de la classe. Sans aucun scrupule, Kiran la suivit à travers la salle, accompagné de sa bande insignifiante, lui lançant des piques à chaque pas.
« Même vue de dos tu restes moche, tu sais ? »
La jeune fille serra les dents en passant la porte. Au même instant, Kiran la poussa fermement en avant d'un coup sur l'épaule, en ricanant de plus belle.
« Avance plus vite, t'es dans mon chemin. »
Elle se rattrapa au mur en face en lâchant un cri de surprise. Quand elle retrouva son équilibre et qu'elle se tourna vers Kiran pour lui dire d'arrêter ça, Noctis empoignait le bras du rouquin pour le stopper dans son élan et dardait sur lui un regard furieusement menaçant. Malgré leur différence de taille, le brun ne semblait pas le moins du monde impressionné.
Kiran le toisa, avec l'air d'un homme que la fierté oblige à montrer à l'autre de quoi il est capable.
« Noctis… » souffla la jeune fille, sidérée de le voir subitement ici.
« Oh putain, c'est Noctis, » murmura l'un des acolytes de Kiran, la voix basse, pour ne pas que le désigné entende.
Dans le couloir, le silence était inexorablement tombé. Les collégiens qui sortaient des salles voisines se précipitaient pour assister à la scène. Ce n'était pas tous les jours qu'on voyait le Prince impliqué dans une dispute, surtout avec ce tyran.
Noctis fronça les sourcils, et son regard glissa vers Elerinna. Son visage était sombre.
« Tout va bien, Elerinna ? » demanda-t-il froidement, même si elle savait que cette froideur ne lui était pas destinée.
Timidement, elle hocha la tête. Le Prince dégageait une aura si royale, si intimidante, qu'elle se fit toute petite.
« On a envie de se battre, gamin ? » fit alors Kiran sur un ton insolent dont lui seul avait le secret.
Ses amis retinrent leur souffle. L'un d'eux le réprimanda sèchement.
« Parle pas comme ça, Kiran ! C'est le Prince !
— J'm'en tape. S'il me cherche, il va me trouver. »
Le rouquin dégagea alors son bras de l'emprise du Prince d'un geste sec et empoigna ce dernier par le col sans vergogne, avant de rapprocher dangereusement son visage du sien. La tension monta d'un cran. L'insolence extrême avec laquelle Kiran se comportait envers le Prince était un véritable affront à la famille royale. Les collégiens témoins de cette scène s'étaient tous figés et arboraient des airs indignés.
« Tu me fais pitié. Tu crois que t'as le respect de tout le monde parce que t'es le prince hein ? »
Sans se laisser démonter pour un sou, Noctis, dont le visage ne trahissait aucune hésitation, saisit le poignet de Kiran.
« Crois-moi, Trepent, fit Noctis, la voix forte. T'as pas envie de faire ça. »
Ce n'était pas comme si la musculature du gaillard qu'était le rouquin allait l'effrayer. Il s'entraînait avec Gladiolus, dont la largeur d'épaules faisait facilement quatre fois celle de Kiran. Noctis eut presque envie d'en rire. A côté de son Bouclier, Kiran était un adversaire risible.
« Détrompe-toi, scanda le roux. J'ai très envie de fai- »
Avant même qu'il ait pu achever sa phrase, Noctis s'était défait de son emprise d'un habile geste des mains vers le bas sur le bras menaçant du rouquin, avant de le retourner sur lui-même et de lui saisir les deux bras qu'il ramena dans son dos, le tout en un éclair. Même Kiran ne put dissimuler la franche surprise qui ornait ses traits à présent que le Prince n'était plus face à lui, mais derrière lui, et qu'il avait réussi à le neutraliser en moins de dix secondes.
« J'espérais avoir une petite conversation civilisée avec toi, mais si tu n'es pas capable de ça non plus, je me demande bien ce que tu fiches encore dans cette école. On ne peut rien pour les primitifs de ton genre.
— Espèce de sale petit-ah ! »
Un mouvement pourtant subtil de Noctis et le roux sembla sursauter de douleur. Noctis soupira, puis relâcha sa proie. Ce dernier, fraîchement humilié, se retourna lentement vers le Prince et le toisa avec toute la haine que la démonstration du brun avait attisée en lui.
« Désormais, vous la laisserez tranquille, continua Noctis. Vous n'avez pas le droit de vous en prendre à elle comme ça. Peut-être que ça vous fait rire, mais réalisez un peu l'effet que ça a sur elle.
— C'est pas parce que t'es le Prince qu'on doit obéir à tous tes ordres, » rétorqua glacialement Kiran.
Ses amis, derrière lui, retinrent leur souffle à ses mots.
« K-Kiran, dis pas ça… osa craintivement l'un d'eux.
— La ferme, toi. C'est pas un fils de riche qui va me dicter ce que je dois faire ou non.
— C'est le futur Roi, crétin ! murmura un autre, et Kiran lui jeta un regard furieux. T'es allé trop loin !
— Tu n'as pas compris ce que je t'ai dit, » reprit Noctis, la posture droite. En cet instant, malgré son jeune âge, toute son éducation royale ressortait de son être. « Tu ne lui adresseras plus jamais la parole. J'en fais mon affaire. Et je m'occuperai de ton cas si tu déroges à cette règle. J'en ai les moyens, ne l'oublie pas. »
Kiran ne répondit rien cette fois-ci, se contenta d'un regard noir que Noctis soutint sans peine. Elerinna se sentit affreusement coupable d'entraîner le Prince là-dedans.
Finalement, Noctis se tourna vers elle, le visage strict.
« On y va, Elerinna. »
Elle hocha la tête, les mots refusant de dépasser ses lèvres. Noctis tourna alors les talons et s'éloigna du groupe de garçons. Le silence régna un long moment dans le couloir. Elerinna se demanda si elle devait le suivre ou s'il préférait être seul. Il avait bien dit « On » mais cela signifiait-il qu'elle devait partir avec lui ?
Kiran se tourna vers elle, l'air furieux. Elle croisa son regard pendant de longues secondes. A aucun moment, Kiran n'ouvrit la bouche pour l'injurier. Au lieu de cela, il dardait sur elle un regard noir, et menaçant, sans rien dire, sans même l'injurier.
La voix de Noctis s'éleva à nouveau.
« Elerinna ! »
Elle sursauta légèrement et avisa le Prince au bout du couloir, tourné vers elle. Comme s'il l'attendait. Elerinna, encore interdite, le rejoignit alors. Une fois parvenue à son niveau, il reprit la route. Ils marchèrent en silence jusqu'aux casiers. Elle l'observa retirer des affaires du sien et décida de faire de même. Lorsqu'elle referma le battant en fer, Noctis attendait, un peu plus loin, le visage tourné vers elle. Elle le rejoignit à nouveau, puis ils sortirent dehors, toujours en silence.
Devait-elle faire la conversation ? Par les Six, il était le Prince. Qu'était-elle censée dire ? Devait-elle l'appeler « Votre Altesse » ? Elle se rendit compte, passablement mortifiée, qu'elle l'avait déjà appelé par son prénom, mais était-ce vraiment de rigueur ? Et si elle l'avait offensée ? Une vague de honte la submergea, et elle sentit une bouffée de chaleur l'assaillir.
« Merci, » osa-t-elle enfin, la voix timide et basse.
Du coin de l'œil, elle vit Noctis tourner le visage vers elle, mais elle ne put se résoudre à croiser son regard. Elle avait honte. Honte d'être ainsi la risée de sa classe, honte de ne pouvoir rien faire, honte d'être ici. Honte qu'il ait eu à intervenir.
« Et… désolée, » continua-t-elle, mortifiée, les yeux humides. Noctis haussa un sourcil.
« De quoi ?
— De t'avoir mêlé à ça. T'as sûrement d'autres trucs à faire et-
— Pff. »
Elerinna se tut aussitôt et serra les dents. Ses mots semblaient ne pas avoir plu au Prince. Quelle idiote elle faisait ! Il fallait qu'elle contrarie la seule personne dans ce collège qui avait osé faire quelque chose pour el-
« C'est moi qui devrais m'excuser, dit-il alors, la voix grave.
— Quoi ? s'exclama-t-elle aussitôt, avant de se reprendre en s'éclaircissant la gorge. Tu n'as rien à voir là-dedans.
— J'aurais pourtant dû le voir plus tôt. Si je l'avais vu plus tôt, crois-moi, Elerinna… ça ne se serait pas passé comme ça. Je suis vraiment désolé. »
La sincérité qu'il dégageait insuffla une douce chaleur dans le cœur de la jeune fille. C'était la première fois que quelqu'un faisait preuve d'autant de gentillesse envers elle depuis qu'elle était arrivée au collège. Une larme roula sur sa joue, qu'elle essuya rapidement d'un revers de manche.
« Tu ne pouvais pas savoir, lui dit-elle alors.
— J'aurais dû. Si je suis incapable de voir ça, qu'est-ce que ça donnera plus tard ? »
Il faisait sûrement allusion à son statut de Prince. Elerinna ne savait pas trop quoi dire. Dans son esprit, Noctis n'avait rien à se reprocher, au contraire. Il avait tellement fait pour elle, peut-être sans le savoir. Le simple fait de tenir tête à Kiran avait été pour elle un soulagement phénoménal dont il ne semblait pas soupçonner l'ampleur.
Noctis secoua la tête.
« Bon, si jamais ils recommencent, je veux que tu en parles, d'accord ? Pas forcément à moi si tu n'en as pas envie, mais à quelqu'un en qui tu as confiance et qui pourra t'aider. C'est important.
— D-D'accord… »
Il arrêta de marcher et scruta le parking du regard. Elerinna se demanda si elle devait continuer son chemin pour rentrer chez elle ou si leur conversation n'était pas terminée. Un instant plus tard, Noctis lâcha un petit « ah ! » puis se tourna vers la petite blonde.
« On te ramène ? proposa-t-il alors.
— Quoi ? Mais…
— Mais quoi ? Ça ne dérangera pas Ignis, t'inquiète pas. » dit-il, l'air si détaché qu'Elerinna finit par céder.
Elle hocha doucement la tête. Comment refuser une telle gentillesse de la part de son sauveur ? Le Prince pointa alors du doigt une voiture noire étincelante de propreté. Elerinna la reconnut aussitôt ; elle l'avait déjà aperçue à maintes reprises.
« Il est déjà là. » l'informa Noctis.
Sans aucune hésitation, il amena la petite Elerinna jusqu'au dit véhicule. Alors qu'ils approchaient, le dénommé Ignis – selon les dires du Prince – sortit de la voiture et la contourna pour ouvrir la porte arrière. Son regard s'arrêta sur la jeune fille qui suivait le garçon. Celle-ci sentit une appréhension croître en elle, nouant sa gorge. Ignis appartenait à la noblesse, c'était certain. Malgré son jeune âge, il dégageait une telle prestance et un tel sérieux qu'Elerinna se sentit intimidée malgré elle. Ses lunettes et sa coiffure précise ne faisaient que confirmer que le jeune homme était quelqu'un de perfectionniste et minutieux.
Lorsqu'ils parvinrent à son niveau, Noctis le salua amicalement, avant de désigner Elerinna d'un geste de la main.
« Ignis, voici Elerinna, une camarade. Elerinna, Ignis, mon conseiller royal.
— Bonjour, Elerinna, fit alors Ignis, le regard curieux.
— Bonjour, Monsieur Ignis…
— Juste Ignis, ça suffira, la reprit le conseiller avec un sourire aimable.
— Dis Iggy, on peut la ramener chez elle ? demanda alors Noctis.
— Je ne tiens pas à déranger… intervint-elle, les joues rouges.
— Elerinna, tu ne déranges pas ! » répéta le garçon, exaspéré.
Ignis, qui se demandait bien pourquoi Noctis souhaitait aujourd'hui en particulier ramener la jeune fille chez elle, hocha la tête. Il n'allait certainement pas, en bon gentleman qu'il était, laisser cette pauvre adolescente seule au bord de la route.
« Montez. J'ai juste besoin de connaître l'adresse de la maison, fit le conseiller en leur désignant d'un geste d'une main élégamment gantée la banquette arrière.
— Merci beaucoup… » souffla la petite blonde, abasourdie de pouvoir monter dans cette luxueuse voiture.
Une fois à bord, Ignis mit en route le GPS et démarra. L'intérieur de la voiture était aussi propre que semblait le prédire la carrosserie flambant neuve. Elerinna laissa son regard se promener sur les sièges en cuir et la netteté de leur couleur noire. Elle avait des difficultés à réaliser qu'elle se trouvait dans une voiture royale, en compagnie d'un conseiller royal et d'un héritier royal. Ce dernier se tourna vers elle.
« Ce n'est qu'une voiture, » commenta-t-il narquoisement en avisant son air béat, et Elerinna remarqua un léger sourire sur ses fines lèvres quand elle se tourna vers lui.
Elle rougit légèrement en rentrant la tête dans les épaules.
« Une voiture comme jamais je ne pourrais en avoir…
— T'es trop jeune pour dire ça. »
Quand bien même, elle n'avait pas beaucoup d'espoir.
Avec un petit soupir, elle cala son dos contre le dossier du siège et se délecta de la sensation. C'était diablement confortable !
« Donc vous êtes dans la même classe ? demanda alors Ignis, probablement pour faire la discussion.
— Pas vraiment, répondit Noctis. Je suis en 5-A. »
Il se tourna vers Elerinna, le regard interrogateur, attendant qu'elle réponde à son tour. Il était vrai qu'ils ne savaient rien l'un de l'autre.
« Je suis en 5-D, » répondit timidement la jeune fille.
L'allure minutieuse et formelle d'Ignis l'intimidait sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi.
« Comment en êtes-vous venus à vous rencontrer, alors ? » continua le jeune homme au volant.
De prime abord, seul le silence lui répondit. Elerinna jeta un œil hésitant à Noctis, qui l'encouragea d'un hochement de tête.
« Je… Des garçons de ma classe m'embêtaient et Noctis m'a aidée…
— Tu as des problèmes à l'école ? s'enquit le conseiller, l'air subitement inquiet.
— N-Non… enfin…
— Oui, l'interrompit Noctis. Mais on est en train de résoudre le problème.
— Si je peux faire quoi que ce soit…
— T'inquiète pas, Ignis. Tu es ma prochaine solution si mon avertissement n'a pas fonctionné.
— Je vois. »
Ignis ne répondit rien, mais Noctis savait que derrière ses prunelles se cachait une généreuse préoccupation pour l'état d'Elerinna. Celle-ci semblait ne plus savoir où se mettre.
« On va arranger ça, » lui dit-il alors, et il était si assuré, si convaincant, que la jeune fille ne put retenir un petit sourire.
Il lui rendit son sourire, et pour la première fois depuis des lustres, Elerinna se sentit bien.
