J'avais une vie normale, du moins tant que c'était possible, avec la famille que j'avais.
Quand les choses ont commencées à changer, j'avais dix-sept ans. Fin septembre, j'avais eu dix-sept ans depuis une semaine. C'était la date d'une compétition de natation à laquelle participait ma sœur. Rosalia était rapide- bien qu'elle ne semblait pas posséder le pouvoir de l'eau comme notre mère, rien qu'à la voir nager, on devinait que l'eau était son élément. Son entraîneur prétendait qu'elle avait un don, et qu'elle irait loin.
Dans la voiture, la discussion portait sur un des élèves de ma mère, un enfant de dix ans si agaçant (pour le dire poliment) qu'elle avait du mal à enseigner à cause de lui. Elle était professeur dans une école primaire. J'écoutais distraitement, regardant par la fenêtre, quand j'ai aperçu sur le trottoir un homme, dans les teintes de vert, transparent, qui regardait autour de lui. J'ai glissé mes écouteurs dans mes oreilles pour penser à autre chose. Les premières notes d'Am I Wrong ont résonné dans ma tête.
-Ai-je tort de penser à là d'où je viens?
Ai-je tort de dire que je choisirai une autre voie?
Je n'essaie pas de faire ce que tous les autres font.
Juste parce que tout le monde fait ce qu'ils font tous.
Si je sais une chose, dans quelle mesure grandirais-je?
Je marche sur cette route qui est mienne, cette route que j'appelle maison.
J'ai fait semblait d'admirer mes chaussures, tandis que le chanteur reprenait, un peu plus fort.
-Alors, ai-je tort de penser que nous pourrions être quelque chose pour de vrai?
Maintenant, ai-je tort d'essayer d'atteindre les choses que je ne peux voir?
Mais c'est juste ce que je ressens, c'est juste ce que je ressens.
Et c'est ainsi que je me sens en essayant d'atteindre les choses que je ne peux voir.
Avant le début du couplet suivant, ma mère a posé sa main sur mon avant-bras. J'ai sursauté, retiré mes écouteurs- plutôt arraché- des mes oreilles, en tirant sur les fils.
-Océane, a-t-elle soupiré. Ta sœur te parle.
Sur le siège à ma gauche, Rosalia m'a adressé un petit sourire contrit, fait un geste de la main, signifiant '' Non, ce n'est pas grave.'' Merril était assis sur la banquette arrière. Il avait un an de plus qu'elle, mais ils se ressemblaient beaucoup. Ils avaient les même cheveux auburn clair, le visage parsemé de taches de rousseur comme notre père. Elle avait ses yeux gris, tandis que lui possédait les yeux turquoise de notre mère. À respectivement treize et douze ans, ils étaient presque aussi grands que moi qui en avais dix-sept. Pour ma part, j'avais les cheveux d'un brun moyen, que je gardais cependant très longs, un teint un peu trop pâle et d'étranges yeux verts.
Dehors, une femme a passé à travers le fantôme, qui a pris un air ahuri avant de pleurer. Des sanglots secs. Ça m'a brisé le cœur. Par expérience, je savais que certains pouvaient mettre des jours avant de comprendre... Leur nouvelle condition. Ils n'étaient pas morts, mais ils n'étaient plus vivants pour autant.
-Alors, de quoi on parlait? ai-je demandé en ignorant du mieux que je pouvais ce que je venais de voir.
-De rien de spécial, m'a répondu Rosalia. T'écoutais quoi?
La discussion s'est poursuivie naturellement, sur d'autres sujets.
Sitôt arrivée, Rosalia est partie se changer. Elle est revenue, vêtue de son maillot, le noir avec des bandes blanches sur les côtés, qu'elle avait reçu en commençant à faire de la compétition. Elle ainsi qu'une douzaine de fillettes, de onze ou douze ans (Rosalia en avait douze), se sont alignées sur le rebord. Au signal, elles ont plongé.
J'assistais parfois à ses entraînements, et je savais parfaitement que c'était difficile, qu'un seul mouvement, une fraction de seconde, pouvait la faire gagner ou perdre. Je pouvais voir la concentration sur le visage de ma sœur tandis qu'elle consacrait tous ses efforts à être la première, à dépasser cette rivale aussi rapide qu'elle. Elles étaient presque arrivées, et j'ai eu l'intuition que Rosalia aillait perdre, quand elle a tendu les bras. L'eau de la piscine a bouillonné d'une manière anormale. J'ai cru voir Rosalia être poussée vers l'avant, tandis qu'elle rattrapait son retard et dépassait l'autre. Elle est sortie de l'eau en jubilant. Le juge a attendu qu'elles soient toutes sorties avant de la déclarer gagnante.
-Est-ce que j'ai bien vu? a questionné mon père à voix basse.
Les yeux de ma mère brillaient. Merril, lui, a souri à moitié. Ça faisait quelques semaines qu'il avait découvert son propre don.
Nous sommes descendus, l'avons rejointe. Rosalia a serré notre mère dans ses bras, sa médaille autour du cou.
-Vous avez là une championne! a déclaré le juge en souriant à ma mère.
Plus tard, dans la voiture, lorsque notre père lui demanderait, Rosalia avouerait qu'elle avait senti, un instant, que l'eau autour d'elle... C'était dur à expliquer, mais elle ne voulait pas perdre, et l'eau avait obéi. Ma mère était fière d'elle, comme le jour où elle avait gagné une compétition pour la première fois, comme si elle s'était découvert un talent.
...
-Pouvons nous changer de sujet? s'est enquise Marina, passant la main dans ses cheveux- elle montrait peu d'émotions, mais elle semblait impatiente.
Je lui ai accordé un sourire mal à l'aise. Elle avait accepté de nous accompagner, Merril, Rosalia et moi, pour les aider à étudier, et tout ce que mon frère faisait était raconter des légendes urbaines dont nous nous serions bien passés.
-Vous connaissez... a commencé Merril.
Il avait la main posé sur son livre ouvert. J'ai rabattu la couverture, qui a claqué. Il a crié de douleur, m'a fusillé du regard.
-Bien, ai-je dit en souriant ouvertement. Maintenant que j'ai ton attention, tu pourrais peut-être te concentrer sur ton examen d'histoire de la semaine prochaine.
C'était une semaine plus tard. Pour Merril, ça faisait un mois qu'il avait pris conscience d'avoir un pouvoir sur la foudre. Nos parents leur avaient bien fait comprendre que cela ne changerait pas leurs habitudes de vie, et que même s'ils devaient apprendre à les contrôler, ça ne serait pas au détriment de leurs études obligatoires. Ils lâcheraient l'école plus tard s'ils le voulaient, mais ils auraient au moins un diplôme d'études secondaires. Je trouvais ça drôle: j'avais le mien, et je n'étais pas retournée à l'école début septembre comme eux.
Il m'a tendu son manuel. J'ai commencé à nommer des dates au hasard. Une fois sur deux, il se trompait sur l'événement correspondant. Après un moment, je lui ai redonné son livre.
-Étudie davantage, Mer.
-À quoi ça sert que vous soyez là? a-t-il grogné.
J'ai échangé un regard avec Marina. Mon amie était singulière. Pas laide, non, juste unique, avec sa chevelure bleue d'une texture anormale. Elle était même très belle, avec son teint hâlé et lisse et son visage parfait que je lui enviais, à condition de faire exception des crocs qui dépassaient de ses dents bien droites dès qu'elle ouvrait la bouche. Marina était un de ces hybrides dont ni les serpentaires ni les hommes ne pouvaient expliquer l'existence. Elle disait au contraire qu'elle aurait voulu me ressembler: brune, ni laide ni vraiment jolie, si ce n'était de mes yeux verts. Elle disait qu'elle n'aurait pas dit non à des yeux comme les miens: les siens étaient gris, et comme Marina avait des origines hypnobrai, pas évidents à regarder en face pour ceux qui ne savaient pas. Depuis deux ans, elle vivait chez Darreth et sa femme Echo, dont elle était un peu la fille.
-Je suis là pour les pâtisseries, a répondu Marina, spontanément. Leurs muffins, surtout.
-Le café, ai-je enchaîné immédiatement en levant ma tasse. Ils font le meilleur café qui soit.
Rosalia a ricané discrètement derrière son bouquin.
Merril a subi un autre semi-examen une demi-heure plus tard, qu'il a échoué également. Nous avons décidés ensembles que c'était assez, avons ramassés nos affaires, avons quitté le café. Nous avons pris l'autobus, comme à l'aller. Marina n'avait pas de permis de conduire, et le mien était temporaire. Mon amie est descendue avant nous, puis a ça été à notre tour. Sitôt sur le trottoir, je n'ai pu ignorer mes visions. Par habitude, j'ai sorti mes écouteurs et mon iPod de ma poche.
Ma playlist s'est enclenchée sans que je regarde de quelle chanson il s'agissait.
-On m'a dit, petite, le monde est noir ou blanc
Il y a ceux qui sont et ceux qui font semblant
Tu n'auras pas toujours ce que tu attends
C'est la vie c'est comme ça.
Ma mère me reprochait souvent de m'isoler dans la musique alors qu'il y avait des gens, autour de moi, et elle avait raison. Cependant, je me voyais mal lui expliquer que me boucher les oreilles était parfois pour moi le seul moyen d'ignorer les fantômes, ceux que j'étais la seule à voir. Ça me rendait folle.
-On m'a dit, petite, descend de ton nuage
Toutes ces illusions ne sont que de passage
Tu t'en souviendras quand tu auras nôtre âge
Mais moi...
Je sais que nos rêves sont solides comme du béton.
A tort ou à raison,
Fais passer le mot.
Je sais qu'on est nombreux à savoir ce qu'on veut.
On baissera pas les yeux.
Fais passer le mot.
On m'a dit tu sais le monde ne t'attend pas.
Tu n'as pas les armes pour mener ton combat.
Rentre dans le rang de ceux...
J'ai vu les lèvres de Rosalia bouger, me donnant l'impression qu'elle parlait dans le vide, ai enlevé mes écouteurs avec ma délicatesse habituelle tout en songeant au fait que lorsque je m'isolais ainsi, je me créais une bulle au milieu des autres. Comme si j'étais seule, mais sans l'être réellement.
-Pardon, qu'est-ce que tu disais?
-Je te demandais l'heure.
-Heu, 16:33.
-Merci.
...
Quand je dis que mes visions me rendaient folle, ce n'est pas complètement vrai. Dans de vieilles histoires, là où les esprits sont des gens décédés, il en existe des gentils, qui veillent sur les lieux ou sur les gens. J'en avais connu plusieurs, petite, d'où ma réputation dans la famille d'avoir de l'imagination. Je m'étais tue en grandissant, avais accepté leur version, mais la réalité n'avait pas changée. La plupart n'avaient fait que passer brièvement dans ma vie, mais l'un d'eux était resté, et il était là depuis si longtemps que je n'avais pas de souvenir où je ne l'avais pas rencontré.
Moi aussi, j'avais mon ange gardien.
Il était tard dans la nuit. Le cadran numérique de mon réveille-matin m'indiquait trois heures du matin. Je ne parvenais tout simplement pas à dormir, au contraire de Merril, que je savais debout à cause de son examen du lendemain, dont il ne maîtrisait toujours pas la matière. Même si je savais que j'aillais le regretter puisque je devais aller travailler, je lisais, avec seulement un écouteur pour rester attentive aux bruits de la maisonnée et m'assurer d'éteindre la lumière si quelqu'un se levait.
J'ai entendu frapper à la fenêtre, ai éteint la lampe de bureau qui me permettait de lire mais qui masquait l'extérieur. Mes yeux ont pris un moment pour s'habituer à la pénombre. J'ai souri quand j'ai aperçu le visage familier de Shad. Il pouvait parfaitement entrer par ses propres moyens, mais persistait à frapper.
J'ai ouvert la fenêtre. Shad s'est précipité dans mes bras. De ce que je savais, Shad était plus vieux que moi, bien plus vieux, mais il avait l'allure et l'attitude d'un enfant de six ou sept ans. Il était d'ailleurs un de mes '' amis imaginaires''. Lorsque je lui avais demandé pourquoi il ne voulait pas vieillir, il m'avait répondu qu'il préférait être un enfant.
-Je suis content de te voir, Ava, a-t-il murmuré à mon oreille tout en passant ses bras autour de mon cou.
-Moi aussi, Shad, ai-je dit en caressant la curieuse mèche verte dans ses cheveux noirs, que je supposais avoir été blonde de son vivant.
