D'habitude, dans les bons jeux vidéo, avant d'accéder au tant redouté boss de fin, il fallait d'abord se frotter à son incorruptible bras droit. Un personnage assez puissant, retord, et doté d'un bon niveau de difficulté. Assez pour décourager quelques néophytes et calmer les ardeurs des aventuriers présumés être rodés. Pour bien montrer au joueur, alias le personnage principal, drapé dans sa fierté et sa puissance très relative, qu'il était encore bien loin d'égaler son maître. Et, accessoirement, se croyant naïvement complètement invincible, capable de maîtriser un jeu supposé être faisable les yeux bandés.

Lui-même avait usé de cette technique avec brio contre ce nouveau gamin détestable mais ayant un don pour se faire des amis sur Facebook. À l'avoir humilié dès son arrivée, provoqué indirectement sa déchéance, et sur lequel le terrible Seigneur des Ténèbres avait lancé son armée de zombies nazis. Suivis de quelques sbires assez intelligents pour s'allier à sa cause. Pour ensuite lâcher sur cet opportuniste son assassin personnel, Feldspar. Un traître uniquement dévoué à celui qui restait son meilleur ami, et un redoutable voleur ayant presque réussi à venir à bout de cet intrus toujours insupportablement muet.

Mais, cette fois, nul bras droit démoniaque en vue. Pas dans cette version du jeu peut-être censurée pour préserver la délicatesse et la perfection de l'image maternelle qui ne pourrait décemment pas se vouer au mal et combattre un pauvre petit garçon presque complètement innocent.

Tout sourire, Liane Cartman venait de lui ouvrir la porte et se montrait aussi rassurante que rayonnante. Encore plus que d'habitude. Et étrangement enjouée en le voyant débarquer, comme s'il était question de son enfant chéri qu'elle allait gâter plus que de raison en passant bien sûr tous ses caprices.

Presque ! Clyde croyait un instant s'être retrouvé projeté dans une autre dimension en sentant Mme Cartman aller jusqu'à lui caresser si gentiment la tête. Tout en lui expliquant que son fils lui avait signalé sa venue, ainsi elle avait préparé quelques cookies et autres délicieuses collations que son enfant modérément poli venait déjà d'entamer. Il était si adorablement impatient ! (D'après elle.)

Cartman pouvait bien engloutir tous les gâteaux que sa mère avait préparés avec amour, si de cette manière ça lui permettait de rester conciliant au sujet du sort de son petit protégé. Même si ce dernier ne se sentait pas totalement en danger avec la présence d'un adulte à ses côtés. Et pour être honnête, Clyde avait toujours apprécié la mère de Cartman.

Pas seulement parce que cette dernière se montrait bien souvent trop permissive et s'était essayée un temps à la pornographie. En jouant dans divers films de qualité inégale, plus ou moins hardcore, mais toujours avec des scénarios très... Intéressants. Ses poses lascives et suggestives sur quelques posters et pages de magazines pour adultes avaient également leur intérêt. Et, il y a quelques années, Clyde Donovan avait eu le grand honneur d'héberger chez lui ces vestiges d'une carrière aussi intense que brève, des biens immensément précieux, lorsque Kenny les lui avait confiés juste à temps.

En effet, un petit plaisantin avait eu la bonne idée de rapporter à Cartman que le gamin le plus pauvre de l'école avait des magazines pour adultes où figurait sa mère de façon bien sûr très compromettante. Et qu'elle continuait à se faire considérer comme une pute car Kenny prêtait ces fameux magazine contre un peu d'argent.

Le mystère perdurait quant à savoir si ce fils modèle avait mené cette mini vendetta pour laver l'honneur de sa maman chérie, ou s'il était furieux de ne pas avoir eu la monnaie qui devait lui revenir de droit puisqu'il était question de sa propre mère. En tout cas, faute de savoir la raison plus ou moins noble à animer ce gros porc, le courageux gamin à avoir protégé les fameux magazines avait appris par l'intermédiaire de Kenny que Cartman ne reculait vraiment devant rien. Pendant l'absence de la famille McCormick, il avait mis à sac la chambre de son ami Kenny. Pour espérer y trouver le butin amassé suite la prostitution illégale de magazines X et les pièces à conviction qui incriminaient sa mère. Au final, n'ayant pas mené à bien sa mission, ce héros aux méthodes très discutables n'avait pas retenté d'expédition punitive. Les bouquins interdits étaient donc revenus à bon port, et leur tuteur passager avait très bien su les utiliser et prendre soin d'eux.

Aujourd'hui, Clyde repensait à cette affaire non pas pour se rappeler du charme indéniable de Mme Cartman (Bien que se branler en pensant à la mère d'un ami s'était révélé être une expérience assez perturbante) mais pour se confirmer qu' Eric Cartman était terriblement rancunier. À la moindre petite faiblesse ou occasion facile, ce gros con sans cœur pouvait fatalement tomber dessus pour vous frapper alors que vous vous trouvez plus bas que terre.

Certes, le gamin n'était pas coincé devant un précipice ou une foule menaçante. Toutefois, il restait persuadé que Cartman lui en voulait encore d'avoir volé le Bâton de vérité et d'avoir failli le battre en tant que Seigneur de Ténèbres. Peut-être aussi que ce gros lard lui en voulant d'être sorti avec Patty Nelson, un de ses grands coups de cœur. D'avoir également très souvent ri de bon cœur suite aux blagues que Kyle faisait sur lui. Ou pour d'autres raisons obscures et inconnues. Bien que la pseudo-victime n'était pas exempte de fautes non plus ! Mais ça, Cartman s'en moquait bien...

Toujours de trop nombreux doutes plus ou moins confirmés, à s'évaporer d'un coup pour laisser la place à l'angoisse et de l'appréhension au moment où Liane Cartman l'avait finalement laissé seul avec ce monstre. Son fils unique qu'elle croyait doux et innocent, si gentil et sociable en ayant la visite d'un de ses amis. Cette mère qui pensait toujours faire le bien avait donc jugé préférable de les laisser s'amuser et discuter tranquillement. Comme deux bons amis normaux et complices.

En fait, elle voulait juste se retrouver seule dans sa chambre pour rester au téléphone des heures avec son nouveau petit ami chiant. Comme une adolescente pathétique qui venait tout juste de tomber amoureuse. D'après les explications que venait de lui servir Cartman, confortablement installé sur son canapé à regarder la télévision, et entouré de divers aliments délicieusement sucrés ou trop gras pour la santé qui, cette fois, ne venaient pas de la réserve personnelle et sacrifiable de Clyde Donovan. Tentant de rester digne coûte que coûte, celui-ci se sentait encore un peu engourdi à cause de l'appréhension. Mais était surtout étonné de voir que ce boss de fin demeurait si calme, semblant même totalement amical. À ne pas le menacer en le voyant s'approcher de son trône de fortune, sans le couvrir d'insultes ou de reproches à cause d'un retard qui serait imputé injustement.

Bien au contraire, après un sifflement admiratif, cet énergumène d'habitude si avare de compliments lui accordait un petit regard admiratif.

- Comme tu es élégant, Clyde ! Je t'avais déjà repéré ce matin, mais là c'est encore plus frappant... J'aime beaucoup ta veste, elle est parfaite pour un premier rendez-vous !

À cause de tous les tours pendables signés Eric Cartman, en particulier l'instabilité de ce dernier, Clyde n'avait jamais pu se dire que ce gars pouvait être sincèrement gentil. Servir de réelles paroles positives, encourageantes, qu'avaient l'habitude de dire les vrais amis animés de bonnes intentions. Pourtant, les faits étaient là, ces paroles devenaient une véritable bénédiction inespérée. Ce gros lard, uniquement centré sur sa petite personne, ne s'abaissait pas à le blesser verbalement. Comme il aurait pu le faire en observant, par exemple, que même habillé de la sorte, en beau gosse de bas étage, ce loser qui se croyait le plus mignon de l'école avait encore de nombreux kilos à perdre et beaucoup de muscles à gagner avant de se qualifier de mâle irrésistible. Apprendre à ne pas sourire comme un con et pleurer comme un bébé aussi...

Bien loin de toutes ses vilenies habituelles, ce tourmenteur toujours très inspiré pour rabaisser ses victimes préférées se montrait au contraire ravi de l'effort de celui qu'il formait.

Avec un sourire jusqu'aux oreilles et pas peu fier de toute cette attention tournée vers lui, ce gamin qualifié de très élégant se répétait encore les douces paroles de son confident, finalement plutôt sympathique et agréable quand on apprenait à le connaître. En plus, Eric avait bon goût en matière de vêtements si cette veste lui avait sauté aux yeux. Qu'il avait même ajouté que c'était un très bon choix d'habillement, chic mais pas trop pompeux. Et son ami ne comptait pas s'arrêter là niveau style vestimentaire et apparence !

- Je suis sûr que tu as pensé à tout et aussi mis tes plus beaux sous-vêtements. Quel dommage que Craig n'ai pas pu les voir, comme vous avez passé tout votre temps coincés à la table de ce restaurant merdique...

Là aussi ce redoutable personnage avait raison. Perfectionniste uniquement quand il le voulait bien, pour que ce rencart soit vraiment parfait, Clyde avait même pioché dans sa collection de sous-vêtements à revêtir uniquement dans les cas d'extrême urgence, pour se retrouver en pleine possession de ses moyens le grand jour. Même si pour cette fois le soupirant sans cesse éconduit de Bebe Stevens avait surtout voulu soigner le moindre détail, et non dominer Craig Tucker dès leur premier rendez-vous.

Sauf que ce gros porc n'était pas censé savoir cet infime détail vestimentaire, tout comme il ne pouvait pas encore être au courant du déroulement de son moment en tête-à-tête avec son meilleur ami... Un de ses principaux acteurs venait précisément pour lui en conter les rebondissements !

Le petit regard de fouine et le sourire grimaçant d'hypocrisie de Cartman parlaient d'eux même. Fidèle à ses roueries en tout genre, même dans un cas pareil où le code d'honneur d'entraide masculine pouvait prévaloir, ce triste sire s'était laissé aller à ses mauvais penchants.

Cet enfoiré l'avait espionné, il les avait surveillés Craig et lui durant ce moment précieux qui aurait dû uniquement leur appartenir. En ajoutant même, à l'instant et d'une voix écœurante de douceur très factice vu la perversité du message, qu'il aurait dû grandement profiter de la présence brève mais salutaire de Bebe. Saisir cette occasion pour rafler un peu de plaisir, en expliquant à Craig qu'il allait vraiment devoir y mettre du sien pour lui faire oublier son premier amour et le faire devenir gay. Incapable de résister à une telle déclaration et à l'opportunité de devenir la seule et unique pute de celui dont il était irrémédiablement amoureux, son cher ami l'aurait suivi docilement jusqu'aux toilettes. Pour naturellement se plier à son rôle de dominé et lui offrir une fellation dont seuls les gays avaient le secret. Et si son heureux bénéficiaire s'en sentait encore capable et ne jouissait pas dès les premiers coups d'une langue pire qu'experte, il pourrait même tringler sans remords son meilleur ami qui lui avait assez prouvé la profondeur de ses sentiments...

Premièrement, Clyde savait qu'il n'était pas gay. Juste à se poser des questions sur la bisexualité, nuance. Deuxièmement, le gamin était intimement persuadé que son compère ne se classait pas dans ce genre de profil : Un gars prêt à tout pour du sexe. C'était impossible. Craig aurait eu tellement d'opportunités d'abuser de lui ou de tenter une approche...

Et puis surtout, il ne supportait vraiment pas quand Cartman parlait de son pote et souillait son image.

Hélas, même en ayant comme meilleur ami un fin connaisseur en matière de baston en tout genre, l'admirateur de Bebe Stevens savait qu'il ne faisait pas le poids au combat à mains nues. Pourtant ce n'était pas l'envie qui lui manquait de se jeter sur ce gros porc pour l'étouffer avec tous les aliments à lui tomber sous la main. Ensuite, ramener sa carcasse encore fumante devant chez Craig et briller de bonheur devant l'admiration de son ami qui le récompenserait avec un tendre baiser. Ou le féliciterait simplement d'avoir vraiment battu Cartman cette fois... Ouais, la première récompense restait la meilleure. Plus en accord avec la beauté de son geste chevaleresque.

Au lieu de mettre à bien cette parodie d'acte héroïque (Alors qu'il ne jouait jamais le rôle du paladin d'habitude...), Clyde s'était rué vers la télévision pour l'éteindre aussi sec et se camper fermement devant son indigne confident. Un confident dans lequel il avait placé tant d'espoir tout en lui donnant une certaine confiance, qui venait à l'instant de tout piétiner et ne semblait pas le moins du monde désolé. Ou terrifié par la soudaine colère de son protégé.

En fait, ce sinistre individu trouvait cette situation merveilleusement hilarante et jouissive. Clyde Donovan, cet être pathétique et insignifiant, qui se tenait devant lui en croyant l'impressionner avec son air furieux mais risible. À s'enfoncer davantage dans le ridicule en commençant à l'insulter de tous les noms, pointer du doigt son manque de confiance très grave, cet acte d'espionnage illégal et incorrecte, l'outrage à sa vie privée et leur pacte... Clyde était sans conteste le plus drôle quand il s'énervait. Même Butters et Kyle ne lui arrivaient pas à la cheville !

En voyant cet abruti l'incendier avec cet air tellement sérieux, ses gestes désordonnés, et un espèce d'accent improbable (Un accent hollandais sûrement), Cartman avait l'impression de revoir Mme Donovan à l'époque où celle-ci était encore capable de gronder sévèrement son fils. Devant ses amis, sinon ce n'était pas drôle. Et même après son décès elle continuait de rendre pitoyable son enfant, d'une manière tout simplement excellente. L'unique spectateur de ce petit spectacle tragi-comique se chargeait d'ailleurs de le faire savoir, en plus de ses ricanements incessants.

- C'est tordant, tu ressembles vraiment à ta conne de mère quand tu es furax comme ça !

À défaut de faire rire Clyde, ce dernier s'était calmé immédiatement en entendant ces paroles acides teintées d'un discutable humour noir. Parfaites pour que la cible se referme instantanément sur elle-même et baisse la tête. Sans aller jusqu'à l'admettre, son auteur venait peut-être de se rendre compte, un peu tard, qu'il avait été trop loin. Son ami semblait réellement blessé, atteint très profondément par cette remarque de mauvais goût.

Depuis la disparition de Betsy Donovan, les sujets à entourer une figure maternelle restaient délicats pour le meilleur ami de Craig. Même les vannes de Cartman se censuraient d'elles-mêmes, par respect ou pour éviter les ennuis. Jusqu'à aujourd'hui. Où, peut-être sous le coup de trop fortes émotions, quelques paroles malheureuses avaient été prononcées. Et allaient être bonnes pour faire pleurnicher ce bouffeur de tacos qui venait justement de renifler. Une prémisse à une torrentielle crise de larmes...

Juste à temps, son confident avait rattrapé le coup et ainsi évité un drame qui aurait définitivement pu ternir son titre de personne de confiance et leur semblant d'amitié. Parce que Cartman n'était pas complètement inhumain et s'en voulait peut-être un peu de sa maladresse. Qu'il ne voulait pas non plus se faire punir ou avoir des ennuis au moment où Clyde aurait sûrement tout raconté à son père. Surtout le passage concernant Mme Donovan.

D'une voix plus calme, presque hésitante, cet ami au titre encore discutable commençait à se rattraper aux branches en expliquant que ce moment d'espionnage n'avait pas eu pour but de lui nuire. En bon coach, il avait simplement suivi discrètement le futur jeune couple modèle (et gay) pour s'assurer que le plus hésitant des deux ne se dégonflerait pas au dernier moment. Une crainte que Clyde chassait bien vite en commentant qu'il n'avait qu'une parole. Une réplique très cool quand elle sortait de la bouche de son meilleur ami, alors pourquoi avec lui le rendu sonnait si faux !

Au moins, Cartman n'avait pas relevé cette tentative ratée de jouer les types cools. Il avait autre chose en tête. Un point beaucoup plus important que cette broutille. Un sujet tellement sérieux qu'en bon conseiller des ficelles de l'amour, il avait tout de suite invité son protégé à s'asseoir à côté de lui, sur le canapé. Comme il n'avait pas vraiment le choix et était après tout suffisamment curieux pour céder à une nouvelle mise en scène de ce gros lard plutôt doué pour manipuler son monde, Clyde ne perdait pas de temps pour se décider et enfin prendre place.

En plus, miraculeusement, Cartman ne se faisait pas prier pour confier ce message supposé être très important. Habituellement possible à obtenir après quelques flatteries lâchées sous la contrainte ou une nouvelle séance dédiée à rabaisser sa cible actuelle. À la place d'une énième preuve de son immoralité, ce sale gamin prenait son interlocuteur entre quatre yeux pour lui parler de cette erreur fatale que lui, ce pauvre petit innocent perdu dans les ondes malsaines de son meilleur ami gay, avait failli commettre.

L'innocent en question avouait qu'il ne comprenait pas très bien où son cher confident voulait en venir. Et croyait bon d'ajouter, pour dédiaboliser son compère, que Craig avait été très correct avec lui. Sans ajouter plus de détails pour illustrer cet aveu, le doux souvenir et la sensation encore très présente de la main de son ami sur son genou n'appartenaient qu'à lui. Et était trop précieux pour se faire partager avec ce gros con toujours indésirable malgré sa soudaine sympathie. Mieux vaut rester prudent.

De toute façon, Eric Cartman restait uniquement concentré sur son explication distillée par bribes, avec une lenteur insoutenable. Et un petit sourire tout fier et juste insupportable, en remarquant que Clyde était pendu à ses lèvres. Guettait la suite de ses confidences et les explications censées excuser sa présence non désirée lors du récent rendez-vous amoureux. Un rendez-vous assez particulier puisqu'il était question de deux jeunes gens à la relation amicale encore sur la sellette, néanmoins un certain événement demeurait primordial, propre à tous les premiers rencarts. Et Cartman ne cachait pas sa joie en entendant Clyde l'énoncer avant même qu'il ait eu besoin de le lui faire deviner. Ou le balancer une bonne fois pour toute, histoire d'en finir avec ces détails chiants et directement passer à la suite des opérations.

Enfin, en attendant, le professeur tout fier de son élève lui tapotait gentiment l'épaule. En confirmant, qu'en effet, le fameux passage du baiser rimait souvent avec le grand final d'un rencart réussi. Terminé en grandes pompes à la tombée de la nuit, avec une longue embrassade sous les étoiles. Sinon, au moment des au revoir, un premier baiser plein de promesses. Ou un petit bisou surprise avant de fuir en courant et refixer une prochaine rencontre une fois bien à l'abri derrière son téléphone.

Se considérant lui-même comme un grand séducteur et donc un brillant connaisseur de ce genre d'art amoureux, Clyde Donovan souriait un peu bêtement en avouant qu'il avait l'habitude. Qu'après chaque moment en tête-à-tête romantique, au moment de raccompagner la fille chez elle, il l'embrassait directement. Et n'avait pas droit qu'à un seul baiser amorcé par ses soins, si la relation avait une chance d'aller plus loin qu'une simple invitation au cinéma ou une journée shopping totalement à ses frais. Un grand moment d'exaltation, où de simples échanges buccaux et la présence d'une jolie fille à bien vouloir de lui faisait son bonheur parfait.

Toutefois, au lieu de le féliciter ou de trouver tout ceci très touchant, son confident et ami l'avait traité de sombre crétin. Et sermonnait sans vergogne ce pauvre ahuri se prenant pour un tombeur, alors qu'au contraire un baiser ça devait se mériter ! Se faire désirer même. Que ce n'était pas étonnant si toutes ses conquêtes féminines le laissaient tomber aussi vite s'il mettait au rabais un élément aussi important ! Et osait fourrer sa langue dans la bouche d'une fille sans même avoir pensé à d'abord lui prendre la main ou dit une parole romantique...

D'après la sagesse infinie de Cartman, tout un chemin de croix devait se faire avant la célèbre scène du premier baiser. Après une quête de longue haleine, des preuves et des actes plus cools que simplement amoureux qui rendaient justement davantage savoureuse cette embrassade. Se sentir véritablement fier et comblé au moment où leurs lèvres se touchaient enfin. Et pas juste sabrer ce grand moment en bécotant grossièrement une fille qui serait bien déçue de si peu de délicatesse.

Pour montrer qu'il n'était pas complètement stupide et s'intéressait sérieusement aux véritables subtilités du jeu amoureux, Clyde avait jugé bon d'ajouter que cette fois il s'agissait de Craig et non d'une fille quelconque.

Après avoir observé, avec un soupçon de malice dans la voix, que cet égard envers son ancien meilleur ami et actuel petit ami était vraiment adorable, le seul à pouvoir l'aider dans cette affaire venait de confirmer cette observation très juste.

Là, en effet, il n'était pas question d'une jolie donzelle naturellement charmante et riche de ses charmes féminins à accentuer sa douceur feinte ou sincère. Pour ce délicat cas de figure la cible était un homme. Une forte tête qu'il faudra dominer avec une main de fer dans un gant de velours. Le travail se définissait comme déjà un peu mâché puisque Craig était gay et amoureux de celui qui le convoitait. Mais il ne fallait pas crier victoire trop vite en faveur du romantisme. Les choses devenaient même plus complexes et Eric confirmait ses craintes : Certaines gays ne supportaient pas d'être embrassés et pouvaient même devenir violents à la moindre approche jugée trop niaise. Comme par hasard, ce genre de profil correspondait parfaitement à Craig Tucker. À part pour faire des petits bisous affectueux à son cochon d'Inde, Clyde n'avait jamais vu son meilleur ami embrasser une fille. Ou un garçon. Mark par exemple...

Cependant, son coach personnel ne baissait pas les bras pour autant et ne se montrait pas défaitiste. Juste réaliste. Et même encourageant avec son futur petit prodige. Auquel il essayait d'inculquer la subtilité, en lui expliquant que rien n'était encore perdu mais que son sens de l'observation allait devoir rester constamment éveillé en présence de son ami. Pour guetter le moindre indice qui pourrait être l'opportunité parfaite pour oser franchir le pas.

- En fait tu dois l'embrasser quand tu sens que c'est le bon moment.

- Mais comment je peux savoir que c'est le bon moment ?

- Comment veux-tu que je le sache, Clyde ?! Ce n'est pas moi qui sors avec l'autre tarlouze !

Oui, ils sortaient ensemble. La réponse ne ressemblait pas vraiment à d'agréables et gentilles félicitations, mais un certain terme restait très doux à ses oreilles. Il sortait avec Craig. Ce fait, bien qu'encore fragile, le faisait esquisser un petit sourire stupide mais sincèrement réjoui qui n'avait bien sûr pas échappé à l'œil avisé de son compagnon de fortune.

- Il s'est passé quoi pour que tu veuilles à tout prix lui rouler une pelle alors qu'avant tu fuyais comme une fillette quand tu étais seul avec ce pervers... ?

C'est vrai, Cartman avait toutes les raisons de s'interroger à ce sujet et était en plus bien placé pour juger d'une étonnante évolution. À peine avait-il lâché son jeune élève dans la nature que ce petit bien méritant détenait une première victoire. Après quand même quelques cuisants échecs...

Clyde n'en était pas vraiment fier mais il admettait avoir eu peur de son meilleur ami. De s'être sournoisement méfié de celui-ci en raison de son homosexualité. De craindre pour sa pureté très discutable et ses préférences sexuelles que le gamin pensait fixées et impossibles à ébranler.

Puisque Cartman voulait de l'exclusif, des explications aussi choquantes que détaillées, et que lui-même n'en avait plus réellement honte, l'éternel soupirant de Bebe Stevens voulait bien lui ouvrir son cœur. Conter sa journée d'hier qu'il avait passé seul chez lui, dans sa cuisine, paisiblement. Probablement environné par l'esprit de sa mère, mais surtout par ce projet de premier rendez-vous amoureux destiné à Craig.

Mais même dans une situation aussi importante, Clyde n'avait pas fait preuve de beaucoup de sérieux. Au lieu de penser ardemment à des arguments parfaits pour faire à son pote une proposition qu'il ne pourrait pas refuser, cet élève décidément bien évaporé avait plutôt imaginé des choses plus... Abstraites. Bien que ces détails incertains lui avaient semblé bien plus clairs que toutes les spéculations ridicules et un brin insultantes imaginées au sujet de son meilleur ami.

À la place d'hypothèses inquiétantes et peut-être un peu exagérées, où la pauvre victime se voyait à la merci d'un gay dangereux et mal intentionné, le gamin s'était concentré sur des situations de couple plus réalistes que ces scénarios catastrophes. Où Craig et lui feraient les mêmes choses que du temps de leur pure amitié, c'est-à-dire regarder des films, jouer à des jeux vidéo, passer du temps avec leurs autres amis... Mais avec quelques petites rectifications assez notables pour méritées d'être relevées, et plaire à son auteur qui ne se sentait plus du tout terrorisé.

Au lieu de frissonner de peur en se voyant livré à lui-même face à son compère à ne pas vraiment l'aimer comme un ami, Clyde se sentait plus confiant. Il avait même quelques idées et envies pas du tout hétérosexuelles ou digne d'un super meilleur pote. Comme de prendre son ami dans ses bras avec beaucoup plus d'affection que d'habitude. Lui tenir la main lors des sorties ou des moments totalement insignifiants, rendus inévitablement mignons grâce à cette petite étreinte. Et, par goût du risque, essayer de faire aimer ce genre de sensiblerie à Craig en lui offrant ses meilleurs baisers. Que des choses très normales faites en couple, pas si effrayantes, juste un peu troublantes.

Au sujet de choses troublantes, le soupirant sans cesse éconduit de Bebe Stevens en profitait pour évoquer le jour d'avant, quand il n'arrêtait pas de penser à son ami dans le rôle de la personne à l'honorer de sa présence lors d'un premier rendez-vous amoureux. Et avouait que la perspective d'un moment romantique en tête-à-tête avec son fidèle complice ne lui déplairait peut-être pas. Qu'embrasser Craig pour de vrai, avec la langue, ne serait pas non plus terriblement dégoûtant ou incongru... Bien sûr il s'agissait juste de pensées très innocentes, qui l'amenaient à se poser quelques questions et voir les choses sous un angle différent. Comme quand on comparait un bouquin et son adaptation en film.

Mais cela ne voulait pas dire qu'il était devenu gay, Clyde appuyait bien sur ce point en soutenant le terrible regard moqueur de Cartman qui semblait penser le contraire. Et imaginer des choses beaucoup moins jolies que les paroles récemment partagées.

- Fais gaffe quand tu vas enfin pouvoir l'embrasser. Tu vas poser ta bouche sur celle d'un gars qui a sucé un nombre incalculable de bites.

Au moins Clyde était d'accord avec lui-même sur ce point : Il était profondément dégoûté par les propos de Cartman et non par la sexualité gay. En admettant que Craig avait déjà eu un petit ami, tous les deux s'étaient peut-être amusés à explorer ensemble la sexualité. Avec des sentiments et un consentement mutuel, pas d'une manière aussi ignoble que le décrivait cet immonde personnage.

D'ailleurs, non content d'avoir seulement récolté un regard furieux de la part du gars le plus marrant quand il se mettait dans une colère noire, ce gros porc bien peu respectueux insistait et en remettait une couche. Il voulait le pousser dans ses derniers retranchements maintenant que le sujet sensible était découvert.

- Je suis sûr que Craig a souvent baisé avec des vieux pour de l'argent. Comment tu expliques qu'il ait pu s'acheter ce superbe sac à dos Red racer très cher alors que ses parents refusaient catégoriquement de lui offrir ?

Cartman gâchait vraiment tout quand il se comportait comme le roi des enfoirés. Aussi, Clyde avait certainement peur d'admettre sa crainte au sujet des pédophiles ou des pervers qui auraient pu abuser de son ami. D'où la force employée pour empoigner vivement ce gros con par le col de son vêtement. Une force sous-estimée qui démontrait bien ce subtil mélange, tout de même assez violent, entre la colère et l'angoisse. Une rage néanmoins très calme, froide et incisive, lui faisant répliquer qu'il n'avait pas de temps à perdre avec ces conneries issues de ses fantasmes malsains alors qu'un gars de leur âge tournait autour de Craig dans l'espoir de le faire tomber sous son charme.

Avant de lui faire profiter de ses judicieux conseils, le grand confident plein de sagesse devait faire quelques rectifications : Quand Clyde Donovan était très sérieusement énervé, presque à sa limite, il employait des termes plus littéraires qu'à son habitude (Encore une influence de Betsy Donovan), et avait une poigne que même Kyle pourrait lui envier (Là, c'était une influence de Craig). Dans ces conditions, ce gars pitoyable gagnait quelques points en attitude cool. Cartman était même forcé d'admettre que Clyde avait presque l'étoffe d'un véritable Seigneur des Ténèbres cruel et impitoyable.

D'ailleurs, si ce gamin était redevenu un redoutable super vilain prêt à tout pour sa vengeance, il plongerait ce fameux Mark Cotswolds dans un bain d'acide et aurait passé des heures à constater de sa lente agonie. Juste parce que ce pauvre garçon avait osé adresser la parole à Craig, en se montrant un minimum gentil avec ce dernier... Au lieu de donner raison à son protégé qui venait enfin de le lâcher, Eric Cartman se montrait pour une fois plus mesuré. Mais pas agréable et sympa pour autant. Il évoquait juste le fait discutable que les gays avaient ça de commun avec les filles, ils adoraient attiser la jalousie pour être sûrs de leur pouvoir. Et de cette manière mieux manipuler leur cible par la suite, en montrant que plein de beaux gosses gravitaient autour d'eux.

Totalement sûr de lui en affirmant que son ami était loin de ce genre de bassesse, Clyde reconnaissait cependant que la présence de Mark le dérangeait. Sans aller jusqu'à admettre que l'intelligence et la culture générale de ce nuisible le dépassait, le gamin ajoutait simplement qu'il détestait ce genre de dragueur. Et se contentait de se jurer intérieurement que ce connard aurait droit à une bonne correction de sa part si l'envie de draguer son petit ami lui reprenait. En réalité, Clyde n'avait pas spécialement envie de se battre avec Mark, c'était juste agréable de penser que Craig était son petit ami. Normalement... Avec les filles, ce genre de détail semblait si simple. Alors que dans le cas d'un garçon, de surcroît son meilleur ami, quelques doutes persistaient.

Heureusement, son confident et sauveur du moment lui faisait directement penser à autre chose en déclarant qu'il savait comment éradiquer définitivement ce loser et se démarquer de tous les autres prétendants.

En commençant par ressortir des formules alambiquées au sujet de la suite du programme et des choses sérieuses. Qu'en parfait petit ami sûr de lui et dominant, il devait montrer à Craig ses bons goûts, surtout ses importants moyens financiers. Et avant que Clyde réplique que son ami connaissait déjà ses centres d'intérêt, Cartman lui avait tendu un papier où était dessiné un plan simple, accompagné d'une adresse et d'un numéro de téléphone.

- Tu vas l'inviter dans ce restaurant. Je me suis déjà occupé de la réservation.

- Un restaurant gastronomique français ?! Ça doit coûter une fortune...

- Bien sûr, Clyde ! Tu ne vas quand même pas l'emmener manger des tacos pour le faire rêver ! Tu dois y mettre du tien si tu veux vraiment l'impressionner et être mieux que tous les autres.

Oui, sûrement. Même s'il venait de gravement insulter les tacos, ce sinistre individu n'avait peut-être pas tort. C'est vrai que les filles appréciaient les belles enseignes pour un charmant dîner aux chandelles. Sans oublier d'être impressionnées et en extase du début à la fin, entre la perfection des plats, le romantisme de leur Prince charmant, la note importante mais toujours payée par leur galant petit ami... En tout cas dans les films ça se passait souvent comme ça. Dans sa petite vie plus simple et réelle, Clyde savait que son meilleur ami préférait amplement les pizzas à toutes ces choses de luxe. Sauf que Cartman ne l'entendait pas de cette oreille.

- Tu dois bien avoir une belle petite somme dans ta tirelire. Je suis sûr que ton père te donne plein d'argent de poche.

- Mais je mettais cet argent de côté...

- Pour quoi faire ? T'acheter un fleshlight ? Alors que si tu suis tous mes bons conseils tu pourras bientôt avoir un vrai esclave sexuel pour satisfaire tous tes fantasmes !

Vu le regard vexé et gêné dont le gratifiait le plus grand admirateur de Bebe Stevens, Cartman comprenait qu'il avait peut-être visé juste au sujet de l'objet pour lequel tant d'argent était amassé. À moins que Clyde ne supportait vraiment pas que ce gros con sans cœur persiste à voir Craig comme un simple objet juste bon pour le plaisir.

Peu importe, son confident savait toujours sur quelle touche appuyer pour faire céder son protégé et calmer ses petites crises.

- Si tu ne l'invites pas à ce restaurant, ça va être Mark qui va s'en charger. Et lui au moins il ne sera pas radin...

Touché. Mais, sûrement aussi fier que son meilleur ami, Clyde avait refusé d'admettre que ce misérable manipulateur avait peut-être raison au sujet de la menace que représentait Mark. Le gamin faisait pudiquement savoir son acceptation en prenant le papier où figuraient les coordonnées du restaurant, pour le ranger tout de même précieusement dans sa poche. Avouer à Cartman qu'il l'avait perdu serait une humiliation aussi terrible que tous les quolibets que ce gros lard lui balancerait.

Et puis, même s'il s'agissait d'un restaurant de luxe dûment étoilé, Clyde restait persuadé que Craig aurait préféré aller manger chez Whistlin Willy's en sa compagnie. Mais les deux amis avaient bien le temps de s'y rendre, maintenant qu'ils sortaient ensemble...