Je suis retournée dans le salon, plus calme qu'une dizaine de minutes plus tôt.
-Je suis désolée pour ma réaction, me suis-je excusée à Zane et à Cole.
-Ce n'est rien, a dit Zane. Nous avons l'habitude.
Cole a esquissé un geste qui pouvait vaguement vouloir dire la même chose. Il me regardait, du même air curieux que celui qu'il avait lorsqu'il m'avait demandé mon nom. À ce moment, Merril est entré, tenant un bac contenant une console trop fragile pour la tenir sans, et a entrepris de la brancher à la télévision du salon plutôt que celle du sous-sol. Je l'ai aidé, tandis qu'arrivaient Odran, Auria et Rosalia.
Merril s'est donné le droit de choisir le jeu à lequel nous allions jouer: Super Mario Galaxy. Cole s'est joint à nous sur le tapis, avec la même attitude adolescente que laissait supposer son apparence, et j'ai cru trouver une explication au comportement de Shad quand à son âge: il était resté figé dans le temps, tout comme Cole, qui avait dix-neuf ans depuis des années.
Nous étions à présent six, pour quatre manettes. Le premier tour, Rosalia et Odran ont du se retirer. Quinze minutes plus tard, ils sont revenus. Rosalia nous a demandé de choisir un chiffre entre un et quatre. Lorsque j'en ai choisi un mauvais, j'ai du accepter ma défaite et remettre la manette à Odran, tandis que Rosalia s'emparait de celle de Cole.
Ma mère en a profité pour me confier la tâche d'aller servir des chips dans des bols, sur la table du salon. J'ai obéi en me retenant de protester, et me suis permis de me servir avant les autres.
-Lesquelles sont tes préférées?
J'ai sursauté, me suis retournée. Cole se tenait dans l'embrasure de la porte, ses maudits yeux colorés fixés sur moi.
-Les Cheetos, ai-je répondu en levant le sac pour lui montrer. Pourquoi?
-Je voulais savoir.
-Tu n'a rien de mieux à faire?
J'ai regretté mon ton brutal. Il a paru surpris.
-Désolé, a-t-il marmonné.
-Non. Non, c'est moi qui s'excuse. Tu a le droit d'être ici.
J'ai poursuivi, tout en sachant qu'il continuait à me regarder. Après une ou deux minutes, il s'est approché de moi.
-Je préférais celles-ci, a-t-il dit en désignant du doigt un sac de croustilles nature.
Il parlait au passé, évidemment. Son état de mort-vivant lui avait enlevé de nombreux besoins: manger, dormir, respirer.
-Ca te manque? ai-je demandé.
Je n'aurais jamais osé poser cette question à Shad, et je me suis sentie coupable aussitôt. Mais Cole m'a regardée avec calme.
-Ca arrive, a-t-il répondu.
-Comment c'est arrivé?
-Une malédiction.
Il a secoué la tête.
-Je ne devrais pas te parler de ca, a-t-il ajouté. Ca ne ferait que... te faire peur.
J'ai clairement entendu l'hésitation dans sa voix. Il ne me quittait pas du regard, et j'ai eu l'impression dérangeante qu'il pouvait me deviner. J'ai reculé d'un pas. Il m'a retenu d'un geste, m'agrippant par le bras: je sentais toute sa force à travers ce simple contact, retenu comme s'il savait parfaitement qu'il aurait pu me faire mal. Son regard ambré a accroché le mien, gris-vert, et nous sommes restés plusieurs secondes à nous dévisager en silence. Je me sentais vraiment mal à l'aise.
Il a fini par me lâcher.
-Tu brille, a-t-il lâché dans un murmure.
-Euh... C'est gentil.
-Non, a-t-il repris. Tu brille vraiment. Tu est entourée d'une aura verte, exactement de cette couleur, a-t-il précisé en me montrant son avant-bras. Et même si je ne fais pas attention, je ne peux pas te traverser.
-Je... suis verte?
-Oui.
Cole a esquissé un mouvement, comme pour me montrer.
-Ton aura s'arrête à peu près ici, m'a-t-il indiqué. À vue d'œil, tu est entourée d'environ un pouce et demi(je préférais utiliser les centimètres) de lumière verte. Mais derrière, tes couleurs sont normales: tu a les cheveux bruns avec des paillettes blanches, tes yeux sont gris. Tu porte une robe noire avec une ceinture bleue, a-t-il ajouté comme si j'avais l'air de ne pas le croire.
J'étais peut-être indécise, mais je le croyais.
-As-tu déjà vu ça? lui ai-je demandé.
-Tu est la première. Tu ne sais pas, toi non plus, pourquoi?
Rosalia a choisi ce moment pour surgir dans la cuisine, m'empêchant de poser d'autres questions à Cole. Elle était venue nous annoncer que c'était au tour de Merril et d'Auria de faire autre chose et que nous pouvions revenir.
...
-Pourquoi est-ce que je brille?
Shad, qui jouait à un jeu sur une console portative assis dans mon fauteuil, a levé les yeux. Il avait toujours les traits d'un adulte, un peu plus mature que Cole.
Ce dernier était reparti, comme Zane et comme la famille de mon oncle, durant la soirée, à peine quelques minutes plus tôt. Je n'avais pas pu me retrouver seule avec lui une deuxième fois, et avais attendu pour pouvoir m'isoler dans ma chambre avec Shad. À ce moment, j'étais encore fermement décidé à ce que mon confident, qui m'aimait d'une façon que je n'avais pas désirée, reste mon ami.
-À qui as-tu parlé? s'est-il enquit.
-L'ami de mon père.
-Je vois.
-Répond-moi, s'il te plait, ai-je exigé.
Il a jeté sa console sur la table. Il a gardé un moment de silence, le regard fixé sur moi. Un drôle de sourire est apparu sur ses lèvres.
-Tu brille, a-t-il commencé, parce que tu est une part de moi.
-Tu me l'a déjà dit.
-Mais ce n'est pas une manière de parler, Ava.
Il a parlé d'un ton neutre, il paraissait si calme. Tout le contraire de moi, qui le dévisageait en silence, assise sur mon lit, incapable de savoir quoi dire et sûrement les yeux grands ouverts, j'aurais parié là-dessus.
-Que veux-tu dire? ai-je demandé par réflexe, sans même y réfléchir, prenant conscience de ce que je disais après l'avoir dit.
-Je fais partie des meubles! s'est-il écrié, mort de rire, à présent vautré dans mon fauteuil. Vous entendez? Elle a tellement l'habitude de ma présence qu'elle n'essaie même plus de comprendre pourquoi je suis là.
-Tais-toi! me suis-je affolée.
-T'inquiète. T'est la seule à m'entendre, Ava.
Il s'est redressé.
-D'habitude, tu est plus intelligente que ça.
-Pourquoi est-tu là? ai-je demandé froidement, décidant de ne poser qu'une question à la fois, essayant de prendre un peu de distance.
-Je suis lié à toi, m'a-t-il répondu. L'inverse est vrai aussi.
-Qu'est-ce que ça veut dire?
-Je ressens tes émotions, et je sais toujours où tu est, aussi éloigné que je puisse être de toi.
Il a posé la main sur son cœur, un geste qui m'a d'abord paru théâtral.
-J'ai été noyé, avant ta naissance. Je suis mort pour de bon je ne sais combien de temps. Et pourtant, je ne suis pas parti, j'ai flotté dans un espace indistinct, puis je me suis reformé comme si de rien n'était. J'avais changé. J'étais plus vivant que je n'avais pu l'être durant plusieurs années. Je me sentais vivant- tu n'imagine même pas ce que j'ai pu ressentir.
Je n'essayais même pas.
-Puis je t'ai vue, toi. J'ignore comment, mais j'ai compris que c'était à toi que je le devais. Tu m'avais fait revivre, tu m'avais redonné un peu d'humanité.
-Et j'en ai perdu, ai-je complété.
Shad a hésité.
-Mouais. J'imagine qu'on peut le voir comme ça...
Nous avons gardé le silence un très long moment.
-J'adore cette robe, soit dit en passant, a-t-il finalement dit.
Sa tentative désespérée pour changer de sujet n'a servi à rien. Le malaise que j'éprouvais s'apparentait à la nausée, de savoir que si j'avais la capacité de voir des fantômes, c'est parce que je l'étais en partie moi-même.
-Ok, a repris Shad avant de se lever. J'ai compris: tu as besoin de temps.
Il est passé à travers la fenêtre, et sans que j'ai eu le temps de dire quoi que ce soit, il avait disparu dans l'obscurité. Ma réaction a été aussi stupide, et probablement plus: le suivre.
Il était presque minuit, j'ai supposé que tout le monde dormait, mais par précaution, je suis restée silencieuse autant que possible. Je me suis changée, délaissant ma robe pour un jean et un t-shirt, ai écrit un message (Je me suis disputée avec un ami. Suis partie le retrouver. Avery.), puis ai attrapé un manteau et suis sortie. J'ai été affronter le froid en pleine nuit parce que j'étais inquiète pour un mort-vivant né quarante ans avant moi.
Vous la sentez bien, l'ironie, là?
