-Tes parents ont eu peur, m'a obligeamment informée Marina, le lendemain matin, sur le quai du métro. Ta mère, surtout.

J'ai accepté le verre en carton qu'elle me tendait, ai bu une longue gorgée de café noir. J'ai fait la grimace, mais il était six heures du matin, et je ne devais avoir dormi qu'une heure, tout au plus, sur un banc du métro, alors je me suis tue et je l'ai remerciée.

-Et maintenant?

-Bah, ils ont lu ton message.

-C'est eux qui t'envoient?

-Ta sœur. Elle est entrée dans ta chambre et elle a constaté que tu n'étais pas là, alors elle m'a appelée.

Marina a marqué une pause de quelques secondes, puis a repris la parole, son sourire malin dévoilant ses crocs. La femme avec qui je discutais quelques minutes plus tôt a eu un mouvement de recul. Marina était voyante, avec ses cheveux bleus et son manteau couleur rouille, mais tant qu'elle n'ouvrait pas la bouche, ça aillait plus ou moins.

-Alors, Avie, qui est cet ami-pas-de-e dont je n'ai jamais entendu parler?

Je me suis sentie rougir, ce qui a agrandi le sourire de Marina. Nous nous sommes éloignées du quai et avons trouvés un banc libre, un étage plus haut. Marina m'a tendu un sac de papier gras, je me suis pris un beignet.

-Qu'est-ce que c'est?

L'alimentation des serpentaires exigeait beaucoup plus de protéines que celle des humains. Coincés sous terre pendant des décennies, où avaient-ils trouvés ces protéines? Allez, goûte! C'est super bon, je te le jure. Je ne te dirais pas ce que c'est avant que tu n'ai pris une bouchée. Marina m'avait donné un bout de pain avec du fromage et des morceaux d'une viande indéfinissable. Le gout ressemblait un peu à celui de la crevette, j'avais aimé. C'était des vers de farine. Sur le coup, ça m'avait perturbée. Aujourd'hui, ça m'était égal. Même aujourd'hui, vivant à l'air libre, manger des insectes restaient dans leur culture, même à moitié humaine, bien que je la croyais élevée surtout par des humains, elle restait une hypnobrai.

-Des larves d'abeille.

-Tu aurais pu les prendre au bacon, ai-je dit avant de mordre dedans.

Elle savait que je me plaignais pour la forme. On y prenait gout, vous savez.

-Peut-être, mais je préfère cette saveur.

Nous avons mangés en silence, des beignets largement arrosés de café. Les souterrains étaient presque vides à cette heure matinale, le lendemain de Noël, et il était étrange de se sentir seule alors que tout était d'habitude si bruyant.

-Et maintenant? m'a alors demandé Marina.

-Tu n'es pas là pour me ramener chez moi?

-Tu l'as retrouvé, ton ami?

-Non, mais...

-Tu as changé d'idée?

-Non.

-Alors, allons le trouver.

-Je... Je ne sais pas vraiment si c'est une bonne idée.

-C'est à cause de tes parents que tu crains que...? C'est arrangé, Avie. Rose leur a dit que tu étais partie avec moi.

-Non, c'est... Shad est spécial, disons.

-Toi aussi, a-t-elle dit.

-Comment ça?

Elle a ramené ses poings l'un contre l'autre.

-Tu te souviens comment nous sommes devenues amies?

-Oh, oui. Nous étions deux marginales.

Elle m'a offert un sourire pointu.

-Quand je suis entrée au lycée, en deuxième année (1), ça a été l'horreur. On disait des tas de choses dans mon dos. J'en avais les moyens, alors j'ai triché. J'ai utilisé la suggestion - une sorte d'hypnose plus subtile- pour qu'on m'oublie. J'avais voulu me faire des amis, au départ, mais j'avais renoncé aussi vite. Puis je t'ai rencontrée. Tu me saluais gentiment, tu a commencé à t'asseoir à côté de moi en cours et à la cafétéria, tu acceptais de faire tes travaux d'équipe avec moi.

-Tu tenais tous les autres à distance, mais pas moi? Pourquoi?

-Tu as des yeux très spéciaux, a commenté Marina.

-Je sais. Chaque personne que j'ai rencontré dans les dix-sept dernières années m'a dit la même chose.

-Je ne parlais pas de leur couleur.

Son regard a croisé le mien et y est resté accroché. Le monde entier s'est distordu: seules ses iris gris restèrent stables. D'instinct je la repoussai loin de moi, et le kaléidoscope de couleurs s'inversa. Marina m'attrapa par le bras pour m'empêcher de glisser en bas du banc, elle-même appuyée contre le mur de pierre pour garder sa stabilité.

-Ça n'a jamais fonctionné avec toi, a-t-elle repris. Jamais.

-Tu as déjà essayé?

-Sur chaque personne qui s'approchait de moi. Toi, c'est comme si tu me renvoyais mon propre reflet plutôt que le tien. Après un certain temps, j'ai abandonné l'idée, peut-être parce que tu me fascinais, et je t'ai acceptée. J'espère que tu ne m'en veux pas, a-t-elle achevé dans un murmure.

N'écoutant qu'à moitié, perdue dans ma réflexion sur cette capacité et les révélations de Shad, il m'a fallu une seconde pour comprendre.

-Pourquoi je t'en voudrais? me suis-je étonnée.

Sûr que j'aurais aimé le savoir avant, mais je n'avais rien à lui reprocher.

-Parce que je ne voulais pas de toi comme amie.

-Ça fait deux ans que tu me prouve le contraire.

Son sourire est revenu, pas légèrement moqueur, juste sincère, pour une fois, puis elle a détourné la tête, ramassé ses déchets.

-Alors, on y va, chercher Shad?

Je me suis dirigée vers la sortie. Il faisait encore noir, mais de nombreuses lumière illuminaient la ville. Nous avons parcouru la ville, en bus et à pied. C'était une drôle d'expérience, en ce jour et cette heure. Le soleil s'est levé, tout pâlot à travers une épaisse couche de nuage. Il neigeait doucement, par intermittence.

-Comment se fait-il que tu n'as pas froid? m'a demandé mon amie, au bout d'une heure. Je suis un animal à sang froid, mais toi...

Elle a posé sa main sur mon bras, glissant ses doigts sous ma manche.

-Avie, tu es fraîche comme une rose avec un manteau clairement trop léger pour les moins quinze qu'il fait en ce moment.

J'ai parlé.

J'ai tout dit à Marina. J'ai parlé des spectres, tous ceux qui avaient passés dans ma vie depuis ma petite enfance, j'ai parlé de Shad, j'ai raconté la veille jusque dans chaque détail. J'ai déballé mes hypothèses vite élaborées. Elle a écouté, patiemment, sans me mettre en doute. Puis, en cherchant quoi dire, j'ai déclaré que je croyais avoir fini.

-Je me rends compte que je ne sais pas quoi dire, a-t-elle fait.

-Tu ne me crois pas?

-Si, au contraire. C'est juste que c'est beaucoup, et je ne sais pas trop quoi répondre en retour.

-Tu n'as qu'à me parler d'avant, ai-je lâché sans réfléchir.

Elle m'a jeté un regard mi amusé mi agacé, comme à chaque fois que je m'étais essayée. Mais cette fois, je l'ai vue abdiquer.

-Mon père est mort et ma mère n'a pas voulu de moi. J'ai vécu dans une douzaine de familles d'accueil, jusqu'à ce que Darreth et Echo décident de m'adopter, il y a deux ans. Voilà ce que j'avais d'intéressant à dire sur ma vie d'avant.

J'ai du paraître suffisamment désolée: elle s'est remise à sourire, m'a ébouriffé les cheveux- elle devait avoir une bonne tête de plus que moi. J'ai râlé; elle venait de défaire ma natte.

-Mais non, ne t'excuse pas. Je n'aime pas en parler, c'est tout. Je suis ce que je suis aujourd'hui: toi non plus, Avie, tu n'es plus l'enfant de Stix...

Mes pas nous ont dirigées vers un petit restaurant miteux, peut-être un bar, avec un détecteur à la porte mais pas de contrôle d'identité. Marina a posé une main sur mon épaule.

-Avie, ça saute aux yeux que tu n'as pas dix-huit ans.

Je me suis souvenue de la transformation de Shad, la veille, me remémorant le plus de détails possibles, et ai tenté de l'appliquer à moi. Quand j'ai rouvert les yeux, Marina me regardait avec un mélange d'étonnement et de joie. Elle a insisté pour me prendre en photo, me promettant de me l'envoyer plus tard, et nous sommes enfin entrées.

(1) Première, en France.