Les paroles sont Awake and Alive, de Skillet.
Sans grande surprise, Cole et Zane étaient là également. Merril s'en est désintéressé pour aller convaincre Odran de l'aider à brancher sa console à la télévision.
-Ils sont bizarres, a murmuré Rosalia pour que je sois la seule à l'entendre.
J'ai haussé les épaules comme si c'était banal. Je n'avais pas peur d'eux. Pas avec mes secrets.
En passant devant moi, Auria m'a dévisagée, mais c'est sa mère qui s'est exprimée en premier.
-J'adore ce que tu porte, Ava. Ça te change.
-Merci, ai-je répondu avec un sourire.
Je crois l'avoir mentionné plus tôt, sans l'avoir vraiment expliqué. Skylar n'avait jamais épousé Kai parce qu'elle avait voulu rester libre, d'une certaine manière. Elle avait hérité de la chaîne de restaurants de son père, Chen, même s'il n'apparaissait pas sur son acte de naissance et qu'elle portait le nom de famille de sa mère, Eneko. Il arrivait que des inconnus la reconnaissent comme telle; de ce fait, elle était assez connue.
Skylar non plus ne faisait pas son âge: à cinquante-deux ans, elle en paraissait quinze de moins, mais elle, au contraire, n'essayait pas de se vieillir pour avoir l'air de la mère et non de la grande sœur de ses enfants, elle en profitait, et oui, elle s'habillait généralement de la même façon que sa fille ou ses nièces. Quand j'y repense, j'aurais probablement du comprendre que cette similarité entre ma mère, Skylar et Echo ne relevait pas du hasard.
Je suis plutôt allée m'asseoir sur le canapé du salon, observant les gars jouer à Call of Duty. Pas intéressée.
-Je suis en guerre avec le monde et eux
Ils essaient de me pousser dans l'obscurité
Je lutte pour trouver ma foi
Comme je glisse de tes bras.
J'avais cédé à la tentation: aller chercher mon Ipod dans la poche de mon manteau, et me boucher les oreilles tout en regardant Merril, Odran et Cole se défouler. Ce n'était pas comme d'habitude, simplement que je voulais échapper aux sons du jeu qui m'écœuraient.
-Il devient difficile de rester éveillé
Et ma force s'épuise rapidement
Tu respire enfin en moi.
Je suis éveillé, je suis vivant
Maintenant je sais ce en quoi je crois au fond de moi
Maintenant c'est mon heure
Je vais faire ce que je veux parce que c'est ma vie
Ici et maintenant
Je vais tenir ma position et jamais me replier
Je sais ce en quoi je crois au fond de moi
Je suis éveillé et je suis vivant.
Je suis en guerre avec le monde parce que je
Ne vendrais jamais mon âme
J'ai déjà pris ma décision
Peu importe ce que je ne peux acheter ou vendre.
Quand ma foi s'affaiblit
Et je me sens sur le point d'abandonner
Tu respire en moi encore.
Les vers m'évoquaient ce que m'avait dit Shad, que je l'avais rendu vivant, qu'il préférait mourir plutôt que de continuer sans moi. J'ai souri seule en pensant à mon frère. J'ai écouté le reste de la chanson avec ce sourire aux lèvres, jusqu'à ce que Merril mette son jeu sur pause. J'ai retiré mes écouteurs, me demandant de quoi il s'agissait- connaissant mon frère, ça devait être grave.
-Il y a quelqu'un à la porte, a lâché Odran.
-Ça doit être Lloyd, a avancé Cole.
J'ai échangé un regard surpris avec Rosalia, assise à ma droite. Lloyd Garmadon, le ninja vert, le maître du spinjitsu doré?
-Je vais aller ouvrir, ai-je décidé.
J'avais envie depuis un bon moment d'un prétexte pour me lever sans trop savoir quoi aller faire, mais la vraie raison était que je mourais d'envie de le voir en personne- même si je savais qu'il avait été un bon ami de mon père, je le voyais comme tout le monde, comme une légende.
Ce que j'ai vu en premier, c'est une pile de cadeaux instables.
-Peux-tu m'aider? a demandé une voix masculine.
Sans plus, il m'en a renversé quelques-uns dans les bras, que je me suis empressée d'attraper tout en essayant de ne pas échapper mon Ipod que je tenais toujours d'une main. Il a profité d'avoir les mains libres pour refermer la porte. Une fois certaine que je n'aillais rien échapper, j'ai relevé les yeux pour le regarder, ai croisé son regard, ai eu un choc.
Lloyd avait trente-neuf ans, comme me l'avait dit mon père, mais il semblait bien plus jeune. Je lui aurais donné trente ans tout au plus. Il avait des cheveux blonds platines, pas très loin du blanc, et ondulés (ils lui arrivaient à la nuque), et les yeux verts- exactement de la couleur des miens, quasiment fluorescente.
-Avery? m'a-t-il demandé.
-Oui. Comment le savez-vous? Vous ne m'avez pas vue depuis seize ans.
J'ai failli dire qu'il ne m'avait jamais vue, mais c'était faux. À Stix, au tout début, Lloyd avait été le premier à me tenir dans ses bras.
Il a levé un doigt, juste sous mon nez.
-Tes yeux. Ta mère t'a raconté ton histoire?
-Des dizaines de fois.
-Tu savais que tu a failli t'appeler comme moi? Nya a eu l'idée quand elle a remarqué que nous avions les mêmes yeux, avant qu'elle ne découvre que tu étais une fille.
L'anecdote m'a arraché un sourire. Après avoir jeté son manteau dans le garde-robe, par dessus la pile, il m'a repris une bonne partie de son tas de cadeaux.
-Ce n'est pas Noël, me suis-je permis de lui faire remarquer.
-J'ai raté les seize derniers Noëls avec mes amis. Je peux bien me rattraper un minimum. Alors, a-t-il lancé d'une voix enthousiaste, une fois dans le salon, où dois-je mettre tout ça?
Cole a laissé tomber la partie pour le saluer. Zane, Kai et mon père ont également abandonnés leurs occupations pour venir le rejoindre. Mon oncle, en particulier, a semblé heureux: il a été le seul à serrer Lloyd dans ses bras, à oser réellement s'approcher.
Au dîner, étant donné qu'ils avaient fait la guerre ensembles et tout, la conversation s'est rapidement orientée vers le passé. Mes frère et sœur, mes cousins et moi avons préférés nous retirer. Ce n'est qu'en retournant dans la cuisine, juste à côté de la salle à manger-je cherchais des kleenex pour me moucher- que je me suis rendue compte qu'ils parlaient à présent de moi.
-Oui, je lui ai dit, a certifié Lloyd.
Ma mère a posé les coudes sur la table. Elle faisait une drôle de tête.
-Je crois, a-t-elle finalement dit, que j'aurais préféré mieux pas.
Lloyd a soupiré.
-Oh, Nya. Avery n'est pas aveugle. Des yeux comme les nôtres se remarquent.
-C'est un hasard, Nya, l'a approuvé mon oncle. Elle comprendra.
-Elle a de l'imagination, a persisté maman. Je ne veux pas qu'elle aille s'imaginer que...
-S'imaginer quoi? lui a demandé Lloyd.
Maman a posé ses mains sur sa bouche un instant, avant de les abaisser.
-Océane fabulait beaucoup, petite fille. Elle inventait des gens, elle prenait parfois des noms qu'elle tirait de la télévision ou du journal, et elle en faisait des amis. Ils ne restaient jamais bien bien longtemps, heureusement, mais ça recommençait sans cesse.
-Un jour, a poursuivi mon père, il y en a eu un qui est resté.
La conversation devenait vraiment intéressante. Je me suis approchée davantage, tout en souhaitant ne pas être vue- ils s'arrêteraient alors de parler, je le savais bien.
-À son anniversaire, a poursuivi ma mère, pour ses cinq ans, elle m'a demandé de mettre une assiette supplémentaire à table pour son ami, que c'était injuste qu'il soit délaissé même s'il ne mangeait pas. Ça a continué comme ça des mois. Selon un psychologue, elle se sentait seule, à un point qu'elle avait fini par croire qu'il était réel. Elle a lentement fini par oublier Shane.
Lloyd a regardé par dessus l'épaule de maman, m'a aperçue, puis a rapidement détourné la tête.
-Et après?
-C'était juste pour dire qu'elle avait trop d'imagination. J'ai juste peur qu'elle s'invente que vous avez un lien.
-Et tu lui en a parlé? s'est alors enquit Lloyd.
-Ça va, ai-je ri. J'ai compris que je n'ai rien à voir avec une erreur de jeunesse de Lloyd.
Personne ne m'a répondu: j'ai même cru voir ma mère pâlir.
-Océane? a-t-elle fait d'une voix un peu tremblante, alors que je regrettais déjà mon impulsivité.
-Désolée, je...
-Où est-tu? m'a-t-elle coupé.
J'en suis restée muette. Elle me fixait, mais son regard papillonnait autour de moi: elle ne me voyait pas. Je me suis écartée pour la laisser passer alors qu'elle me cherchait avant de m'éloigner de l'autre côté et de me réfugier dans l'entrebâillement de la porte menant au balcon, me montrant une ville enneigée. Ma main invisible a tout de même laissé une empreinte sur le verre glacé.
-C'est joli, pas vrai?
Lloyd s'est planté juste à côté de moi. Il m'a souri.
-Comment se fait-il que vous me voyez? ai-je demandé.
-Aucune idée. Je distingue juste vaguement une silhouette. C'est comme si tu étais faite de verre.
Je suis redevenue pigmentée, vérifiant mon reflet juste pour être sûre, sans qu'il n'y ai de réaction de sa part.
-Ça ne vous fait rien?
-Pas plus qu'à toi qui es drôlement habituée pour une adolescente normale... J'ai vu le maître de la lumière faire ça, autrefois. Pareillement. Il se fondait dans le décor...
-Je ne suis pas une maître, l'ai-je coupé.
-Avery, a murmuré Lloyd d'une voix drôlement douce. C'est évident que...
-Savez-vous garder un secret?
-Oui. Bien sûr.
-Je veux dire, vraiment, garder. Ne pas le répéter à personne. Pas même mes parents.
Il a hésité, mais a fini par acquiescer.
-Je vois des fantômes, ai-je lâché dans un souffle, comme si ça pouvait minimiser la nouvelle.
Lloyd m'a regardée avec de grands yeux.
-Depuis combien de temps?
-Depuis toujours.
-Alors, tes amis imaginaires...
-Des vraies personnes. Des gens décédés qui ne l'acceptaient pas. J'ai un ami, ai-je ajouté. Shad. L'ami d'enfance dont t'a parlé ma mère.
Je me suis tordue les mains nerveusement. Marina, c'était une chose, mais pourquoi faisais-je confiance à Lloyd? Je commençais à regretter quand il a souri.
-Saurais-tu retrouver Shad? m'a-t-il demandé.
-Maintenant?
Il a jeté un regard par dessus mon épaule.
-Disons, dans quelques heures.
J'ai accepté.
