Deux heures environ après le dîner, Lloyd m'a demandé si j'étais prête. J'ai répondu que oui, même si je n'en étais pas certaine. J'ai pris mon manteau d'hiver, ai enfoncé sur ma tête la tuque que Lloyd m'avait donnée- tous les plus jeunes avaient eu droit à des cadeaux très vagues, je dirais, qui auraient pu convenir à n'importe qui. Pour moi, un coussin en forme d'hibou, des boucles d'oreille en forme de hiboux, finement ouvragés, et la tuque, banale, d'un gris moyen, qui était pourtant bienvenue.

-Pourquoi croyez-vous que j'aime tant les hiboux? lui ai-je demandé, une fois au volant de la voiture de ma tante.

Si Lloyd avait du déployer beaucoup d'énergie pour convaincre ma mère, Skylar avait tout de suite accepté de nous aider. Même en étant au courant de ma fugue, de l'autre jour- ma tante était du genre à trouver ça drôle. Tant que ça n'arrivait pas à ses propres enfants.

Sur le siège passager, Lloyd a paru pensif.

-Je ne sais pas trop. J'ai rêvé de toi, à plusieurs reprises, les dernières années. Parfois tu parlais, tu disais des choses dont je ne me rappelle pas, parfois même tu chantais. Mais le plus souvent, tu marchais en silence en m'invitant à te suivre, comme si la gravité de ce que tu voulais me dire était trop importante pour la communiquer avec des mots. Une seule fois, il y a eu un oiseau. Un hibou, peut-être une chouette, je ne sais pas faire la différence.

-Vous ignoriez de quoi j'avais l'air. Comment pouviez-vous m'imaginer?

-Je l'ignore, m'a-t-il expliqué rapidement. À chaque fois je t'entend avant de te voir, je me demande toujours qui tu est, puis je te reconnais à tes yeux. Parfois, tu prend la peine de me rappeler à quel point ils sont rares et que c'est vraiment un drôle de hasard que c'est ce que la génétique nous a donné tous les deux.

Le silence est tombé dans la voiture. J'ai porté mes mains à ma bouche pour tenter de les réchauffer. Lloyd évitait soigneusement de me regarder.

-Je suis votre fille, ai-je laissé tomber après un moment.

-J'ai toujours cru que oui. Mon cœur, en ce moment, me dit que ça n'a jamais rien eu d'un hasard. Mais je... Je ne comprend pas comment c'est possible. Sincèrement. Il n'y a eu aucune femme, du moins pas avant ta naissance.

-Vous n'avez pourtant jamais tenté de savoir si ça l'était.

-Je connais Nya. Elle s'était mise à t'aimer, tu étais devenue un élément important de sa vie. Vous étiez devenu une famille, tous les trois, et je comprenais de plus en plus que ma présence était indésirable.

Il a soufflé dans ses mains à son tour.

-Tu devais avoir trois ans quand les procédures d'adoption ont étés finalisées. Bon, je ne veux pas te sortir le cliché comme quoi je t'ai abandonnée pour te protéger, mais malgré tout, ça y ressemble. Tu étais tellement heureuse, avec Nya et Jay, je ne pouvais décemment pas t'enlever de cette famille pour t'emmener avec moi dans mon existence de bohémien à l'écart du monde, ça n'aurait pas été te rendre service. J'avais des doutes, mais je n'ai jamais eu le courage de dire quoi que ce soit.

-Et vous êtes parti.

-Et je suis parti. Je trouvais que c'était plus simple. Ta mère n'aurait pas à t'expliquer quoi que ce soit sur nous, et je n'avais pas besoin de trouver l'énergie pour rester près de toi, pour ré-affronter mes doutes à chaque fois que je te verrais.

Il a inspiré à fond, rejetant la tête par en arrière. Sa respiration a produit un jet de buée dans l'air froid.

-Qu'est-ce que tu attend pour démarrer la voiture?

-Comment vous m'auriez nommée?

-Quoi?

-Si c'avait été vous, à la place de Nya, comment m'auriez-vous nommée?

Il a réfléchi quelques secondes.

-Nozomi, je crois, a-t-il décidé.

-C'est un prénom étrange.

-C'est un mot, d'une langue presque oubliée. Tu cherchera, si ça te plait.

Il s'est appliqué à écrire quatre caractères sur ma main avec un stylo qui traînait, avant de me demander une deuxième fois de démarrer cette foutue voiture. Je me suis exécutée, et en m'engageant sur la route, je me suis mise à hésiter.

-Shad n'est pas à Ninjago City, ai-je avoué.

-Comment sais-tu?

-C'est comme ça. Je crois qu'il est allé au sud, c'est d'instinct, je ne suis pas sûre.

-Pas de problème. J'avais un endroit à te montrer, je pensais le faire plus tard, mais maintenant, ça peut aller.

Il m'a fallu une demi-heure avant de me poser des questions.

-Où allons-nous, exactement?

-Contente-toi de conduire, m'a-t-il répondu.

J'ai répété ma question au bout d'une heure, juste avant qu'il ne me demande de quitter la ville. C'était une ferme, avec une maison au milieu des terres, coincée entre deux pans de falaise.

-Qu'est-ce que c'est? ai-je demandé, descendant de la voiture.

-La boutique de thé de mon oncle.

-Qu'est-ce que ça veut dire?

-Je viens de te kidnapper, m'a-t-il annoncé posément. Pour la semaine. Après, je te ramène chez toi, promis.

-C'est de ça dont tu discutais avec ma mère?

-Oui. Quelques heures ne l'auraient pas dérangée autant.

-Tu lui a dit quoi, exactement?

-Que nous nous étions trompés sur toi. Que je voulais savoir jusque où tu pouvais aller. Et que je préférais t'emmener ici.

-Tu aurais pu me demander mon avis, suis-je parvenu à dire normalement.

-Je ne voulais pas te laisser le temps de refuser.

Il a sorti un sac à dos du coffre. J'ai fait l'erreur de lui demander ce que c'était.

-Skylar et toi faites la même taille, m'a-t-il expliqué. Allez, viens.

Constater à quel point tout était prévu m'a fait enrager. Lloyd a cessé de marcher, s'est tourné vers moi.

-Tu est frustrée, pas vrai?

Il souriait. J'ai serré les poings jusqu'à sentir mes ongles s'enfoncer dans mes paumes. J'aurais pu l'étrangler.

-Regarde derrière toi, a-t-il suggéré.

Je me suis retournée. Mes pas avaient laissés des traces, dans la terre, anormalement profondes. J'ai compris.

-Vous m'avez fait fâcher juste pour vérifier votre théorie de tout à l'heure?

-Ça se pourrait.

Il s'est approché, désignant mes empreintes d'un geste vague de la main.

-Les pouvoirs de la plupart des maîtres élémentaires que je connais ont commencés à manifester durant l'adolescence, même si ce n'est parfois qu'un minuscule début, a commenté Lloyd. Toi...

Il a relevé la tête pour me regarder dans les yeux.

-Toi, c'est clairement autre chose.

...

Une heure et demie plus tard, Skylar était là, seule. Je n'ai su que c'était elle que quand elle est entrée dans '' ma'' chambre, l'ai reconnue à sa voix.

-Bonjour, Avery.

-Bonjour, ma tante.

Elle a éclaté de rire.

-Appelle-moi par mon prénom, je t'en prie. J'ai l'impression d'être vieille.

-Tu a plus de cinquante ans. Tu est vieille.

-Tu parlera comme moi à mon âge, m'a-t-elle prédit.

Je lui ai jeté un regard de biais. À peu de choses près, j'aurais pu jurer avoir Auria sous les yeux.

-Comment tu as rencontré mon oncle? Je veux dire, j'ai entendu l'histoire sur l'île de Chen, mais il n'avait que vingt-cinq ans, et tu étais presque dix ans plus vieille.

-Tu pense qu'il le savait? s'est-elle moqué, sans méchanceté. Je me demande encore tous les jours ce qu'il sait sur moi et ce qu'il croit savoir. L'amour est une drôle de bestiole, Ava.

-Tu étais au courant, quand Lloyd t'a demandé à emprunter ta voiture, ai-je dit.

-Absolument.

Elle souriait. Je me suis effondrée contre le mur, découragée. Skylar m'a demandé si ça aillait.

-Non, ai-je gémi.

-Qu'est-ce qu'il y a, Ava?

-Je... J'ai toujours été la seule, dans ma famille, à ne pas avoir de pouvoirs élémentaires. Maman a déjà cru que je m'en sentirais diminuée, mais ça n'a jamais été le cas. Au contraire, j'avais compris que j'étais différente, et je me sentais davantage normale.

J'ai enfoui mon visage dans mes bras.

-Maintenant, ce n'est même plus le cas.

Skylar m'a forcée à me redresser.

-Ce n'est pas certain, m'a-t-elle corrigé. T'as-t-on déjà expliqué comment ces pouvoirs se transmettaient?

-Par gènes, ai-je répondu, incertaine.

-Un gène qui était considéré orphelin jusqu'il y a quelques années: on ignorait sa fonction. Il dépend de beaucoup d'autres, ce n'est pas toujours certain. Rosalia, par exemple, qui est censée avoir hérité d'à la fois celui de votre père et de votre mère, mais qui n'aura jamais de contrôle sur la foudre, ou bien qui n'aurait tout simplement jamais eu de pouvoir.

-Et...?

-Et il est possible que tu ai hérité d'un gène semblable d'un de tes parents biologiques et qu'il se ne soit jamais manifesté, jusqu'à maintenant, par hasard. Ça ressemble un peu à certaines maladies: que tu en ai déjà eu un symptôme ne signifie pas que tu sera réellement malade.

J'ai éclaté d'un fou rire. Ma tante m'a regardée sans broncher.

-Contente de t'avoir fait rire.

J'ai repris mon souffle.

-Lloyd ne vous a rien raconté?

Elle a froncé les sourcils.

-Il nous a dit qu'il croyait avoir remarqué quelque chose chez toi et qu'il voulait te tester, histoire d'être sûr. Rien de plus.

Ce que j'ai éprouvé ressemblait à du regret. Je croyais qu'il avait trahi mon secret... J'avais compris que la veille, il avait tout fait pour me frustrer mais pas qu'il avait menti dans ce but.

Il n'avait rien dit.

-Que s'est-il passé?

-C'est compliqué, ai-je préféré répondre. Pourquoi est-tu venue?

-Je voulais voir si tu aillais bien. Tu m'as l'air morose.

-Pourquoi, crois-tu?

Elle m'a donné une tape sur l'épaule.

-Tu m'habituera, a-t-elle dit, et ça ressemblait à s'y méprendre à une promesse, au point que j'ai relevé la tête, me souvenant soudainement de ce qu'on m'avait raconté sur elle.

-Comment ca t'est arrivé, toi?

Elle a hésité une poignée de secondes à peine. Des souvenirs douloureux ont passé dans ses yeux.

-Ça ne peut pas tourner mal, Ava. Tu as une famille formidable. Elle t'épaulera, quoi qu'il arrive.

-Et si jamais ce n'est pas le cas?

Je ne remarquerais que plus tard qu'elle ne m'avait pas demandé pourquoi deux maîtres élémentaires conscients de l'être repousseraient leur fille adoptive si elle s'avérait en être une. Ce n'était tout simplement pas logique.

-Alors, il me ferait plaisir d'avoir une fille de plus.

-Merci.

-Allez, a-t-elle repris. Viens. Ils t'attendent.

-Qui ça, ils?

...

Skylar et moi sommes redescendues. Il faisait nuit, mais deux lampadaires de nulle part éclairaient la cour. J'ai aperçu une silhouette féminine adulte avec celles de deux enfants. J'ai pointé la femme.

-Est-ce que c'est...?

-Elle t'est fidèle, a commenté Lloyd. Je suis content que tu aie une amie comme elle.

J'ai fixé Marina, incrédule. J'étais partie aux alentours de minuit, il devait à présent être trois heures du matin. Elle s'est avancée vers nous. Son regard se balançait de Lloyd à moi, et pour finir elle lui a décoché un sourire avant de se présenter. Il n'a pas reculé, ni montré de dégout, ni rien.

-Je suis content de te rencontrer, Marina.

Je me suis intéressée aux enfants que j'avais vu plus tôt. Ils semblaient vêtus de ces vestes qui imitaient les animaux, avec des capuches pourvues d'oreilles de chat, mais couverts de peluche pour imiter de la fourrure. C'était étrange.

-Vos enfants? s'est enquise Marina à l'intention de mon, heu, possible père biologique.

-Oui, a acquiescé Lloyd.

Mon amie s'est penchée vers moi.

-Je le savais, a-t-elle chuchoté avant d'emprunter une voix exagérément sifflante, que même les serpentaires n'avaient pas. Ils ont les yeux.

Un fou rire incrédule m'a gagné.

-Qu'est-ce que je ferais sans toi? murmurai-je.