Cf avertissements au chapitre précédent.


1


Draco régnait en maître sur la cour de récré au primaire. Il régnait un peu moins dans le collège public où il avait atterri ensuite. Crabbe et Goyle disparus de son horizon, il continuait d'avoir des adeptes, d'inspirer crainte et admiration chez ses camarades – filles comme garçons –, mais on le méprisait d'avoir sauté une classe, et les quelques enfants qui n'étaient pas des fils et filles des ingénieurs, cadres et juristes du coin regardaient ses affaires de marque d'un œil mauvais. Le choix de son futur lycée fut l'objet d'une discussion à table, sa mère lui demandant s'il souhaitait continuer dans le secteur pour rester avec ses amis, son père se déridant brusquement lorsque Draco dit qu'il s'en fichait de ses amis, reniflant dédaigneusement, qu'il préférait s'occuper de son propre avenir ; le soir-même, Lucius lui montra les papiers de dérogation qu'il avait déjà remplis pour l'inscrire au lycée privé international, tout près de son bureau, puis il lui fit tout de même un petit sermon sur la nécessité d'entretenir de bons rapports avec ses camarades au fil des années, on ne savait jamais quand ces « amitiés » pourraient se révéler utiles. Draco se referma d'autant plus, et entra au lycée avec une attitude beaucoup plus prudente et observatrice.

Il n'y avait pas que le mépris mutuel entre ses camarades et lui qui l'avaient refroidi ; celui-ci était apparu et s'était accru pour des raisons que Draco ne comprenait pas toujours. Mais il y avait aussi cette tension informulée dans son corps depuis le primaire, qui n'avait cessé d'empirer, d'érections impromptues au judo en rumeurs entendues dans la cour sur la froideur avec laquelle il considérait le sexe (il surenchérissait toujours en brutalité dans les conversations, puis disait qu'il s'ennuyait) et les filles, qui ne l'intéressaient pas. On avait peur de lui jusqu'en quatrième, puis il avait terminé le collège à deux doigts de basculer dans la catégorie des proies de harcèlement parfaites. Un an ou seulement quelques mois de plus et on se serait risqué à le racketter. Ou pire. Lui-même ne s'en serait pas privé.

Dans son nouveau lycée, il se fondait dans la masse des fils et filles d'expatriés, des gosses de riches comme lui dont les parents voulaient les placer dans le monde dès le plus jeune âge. Il avait soudain beaucoup de points communs avec ses camarades, beaucoup plus de concurrence en matière de qui était allé le plus loin et le plus longtemps en vacances, qui a croisé quelle star un jour, dans un hall d'hôtel cinq étoiles, mais les discussions ne lui en parurent que plus superficielles. Il ne voulait se rapprocher de personne. Il s'en remit finalement aux consignes de son père, qui l'enjoignit de se lier d'amitié avec le fils de son collègue, Théodore Nott.

Théo Junior était, de manière surprenante, un être encore plus hypocrite et fier que Draco. Il souriait comme le plus charmant des adolescents sortis vainqueurs de la puberté, il flirtait avec les filles sans lourdeur, sortait parfois avec l'une d'elle pour finalement la laisser le quitter pour tel autre « qui était sans doute mieux pour elle », et s'attirer ainsi la sympathie admirative de leur petite société ; mais en privé, avec le cercle choisi de mecs « importants » qui savaient comment contacter les dealers, il avait un regard dur, la langue nocive, une aura de danger qui faisait froid dans le dos quand il le voulait. C'était le reflet de son père : brutal et égoïste, libre de toute contrainte, à la différence près que Théo ne s'abîmait pas les phalanges à frapper qui lui déplaisait, alors que le père, Draco en était persuadé, avait dû lui en retourner une plus d'une fois.

Draco se méfiait de lui, mais il avait repéré un détail chez Théo qui le lui rendait plus… potentiellement sympathique ; qui créait entre eux une sorte d'amitié souterraine, à défaut d'autre vraie complicité. Draco le voyait charmer les filles qui s'intéressaient a prioriplutôt à d'autres garçons, ou qui intéressaient au départ d'autres garçons que Théo : Théo s'immisçait dans leurs phases d'approche comme un contretemps, dérobant les conquêtes sous forme d'« amitié respectueuse » ou d'aventure éclair, romance foudroyante qui n'avait finalement « peut-être pas lieu d'être », mais surtout, lorsqu'il regardait parfois sa cour d'admirateurs, et au sein de celle-ci tous ces garçons qui ressemblaient de plus en plus à des hommes, il se mordait la lèvre, son regard dérapait le long des corps masculins, se voilait un instant avant de reprendre son éclat contrôlé. À force d'observer, Draco identifia un ou deux beaux camarades qui obsédaient son ami, et il comprit qu'il n'était pas le seul.



Théo avait du mal dans certaines matières, alors Draco racontait qu'il l'aidait lorsqu'il passait les fins de journées chez les Nott en attendant que son père ait fini de travailler. En réalité, Théo se lassait vite de cette excuse, et se servait de Draco comme spectateur de sa « liberté totale » : il fumait beaucoup, dans de petites pipes aux allures compliquées qui faisaient des vapeurs douteuses ; il aimait boire entre midi et deux et faire avaler au moins un shot de vodka à Draco avant de retourner en cours ; il ricanait comme un mioche, discrètement torché sur sa table en littérature, et régulièrement, Draco trouvait ça plutôt marrant : parce qu'ils s'en tiraient toujours. Théo était plus attentif à sa propre ivresse qu'à l'approche réticente de Draco à tout ça. La cigarette, pour Draco, c'était l'ombre ponctuelle, passée, au tableau de son père, une consommation de plébéiens ; l'alcool, c'était un art, et Théo l'admirait un peu pour son snobisme. En revanche, au fil des après-midis qu'ils passaient de plus en plus fréquemment ensemble, Théo se mit à le chercher sur des questions de sexualité :

« Tu as déjà baisé ? »

Draco n'avait aucun scrupule à dire non.

« Moi non plus » dit Théo, le regard baissé sur le bout de son briquet, l'air important. « Enfin, j'aurais pu avec [Insérer ici le nom d'une des plus jolies filles avec qui il était sorti]. Mais ça n'empêche pas de savoir ce que c'est. On n'est pas ignorants. J'en sais plus que Cormac sur comment faire jouir une fille, je suis sûr. Tu regardes quoi comme sites de cul ? »

Draco n'avait pas tellement droit à internet chez lui.

« P'tain faut que j'te montre… »

Mais c'était tellement désagréable à regarder que Draco lui prenait le joint. Se resservait de vodka. Théo se faisait violence aussi, ou alors il avait suffisamment de filtres dans la tête pour se concentrer sur les hanches des hommes qu'on apercevait et faire abstraction du reste ; il fermait souvent au bout de deux minutes, prétextant impatience, ennui,…

Un jour, il insista pour que Draco essaie quelque chose avec lui : il tremblait déjà quand il ouvrit le petit flacon et se l'agita sous le nez, se renversant dans sa chaise de bureau avec un peu trop d'exubérance :

« Essaye, intima-t-il en le lui tendant. Fais pas ta fiotte.

- M'appelle pas comme ça, pédale, rétorqua Draco.

Théo ne renchérit pas sur l'échange d'insultes. Il fallait que Draco essaie son truc. Draco lui prit le flacon des mains et se recula prudemment. Théo se mordit la lèvre au ralenti en le regardant ; il avait les deux mains agrippées aux accoudoirs de sa chaise et les jambes relâchées, ouvertes, dans sa direction. Draco sentit son pouls s'accélérer ; il posa le flacon sur le bureau et se leva de sa chaise pour glisser à genoux entre les cuisses de Théo.

- Merde…, souffla Théo, les yeux écarquillées, les pupilles dilatées.

Draco prit une inspiration discrète, soulagé que Théo ne réagisse pas violemment à son initiative ; il défit sa braguette offerte, lui baissa le pantalon, baissa le boxer parce qu'autant y aller jusqu'au bout, et posa la main sur son érection ; il releva la tête, adressant un regard et un rictus narquois à Théo.

- Lèche-le, pétasse, t'attends que ça, dit Théo, mais d'une voix étranglée de désir.

Draco continua de le parcourir du bout des doigts à sa guise, grisé de l'effet qu'il lui faisait.

- Ça te plairait…, répliqua-t-il, vibrant d'excitation.

Théo respirait drôlement vite. Il contrôlait à peine ses gémissements, se malmenait la lèvre inférieure. Puis il repoussa Draco, tomba de sa chaise à genoux devant lui et écrasa les lèvres sur les siennes ; accroché à son col, posant la main sur l'érection de Draco, ils gémirent tous les deux. Ils cessèrent de s'embrasser deux secondes, le temps de regarder leurs entrejambes, hébétés de passer à l'acte, puis ils reprirent leur frénétique appropriation de l'autre, débarrassant Draco de son pantalon, roulant sur le sol en se dévorant la bouche, le cou, touchant un maximum de peau, mais surtout leurs pénis et leurs testicules.

- Malfoy, haleta Théo, avant d'enrouler la langue de nouveau à la sienne, puis de s'écarter, le souffle court, Malfoy suce-moi, s'il-te-plaît… s'il-te-plaît suce-moi… s'il-te-plaît Malfoy…

C'est la vulnérabilité de sa supplique qui décida Draco. Il retourna Théo sur le dos d'un geste vif et le prit dans sa bouche. Théo agrippa une main à sa nuque, l'autre à son épaule, et se cambra de plaisir.

- Oui, oui, oui, oh putain, oui…

Draco sentit que Théo allait jouir, vite et fort ; il se redressa brusquement et le regarda pulser, sans cesser de le masturber, les sensations fantômes de chair dure et de poils pubiens contre ses lèvres, lui paraissaient incroyables – le gland qui dévalait son palais jusqu'à sa gorge, la verge tendue sur sa langue… Théo ne retenait pas les sons qui lui sortaient de la gorge – heureusement qu'ils étaient seuls dans la maison ; il tendit le cou pour contempler ce qui venait de se passer, regarder les doigts de Draco pendre au-dessus de son ventre, couverts de sperme ; puis il attrapa le poignet de Draco et échangea leurs positions. À califourchon sur ses jambes, il lui fit empoigner son propre sexe encore tendu et referma la main par-dessus pour le guider, le masturber maladroitement ; puis il écarta leurs mains et recula sur ses genoux pour lécher le sperme qui maculait désormais l'érection de Draco, et le prendre dans sa bouche à son tour.

Draco voulut le prévenir lorsqu'il se sentit près de jouir, mais Théo ne voulut rien entendre, et continua de le masturber à la racine tout en enfonçant dans sa bouche autant de pénis qu'il pouvait. Il repoussa Draco d'un air dégoûté après coup, mais il l'avait avalé volontairement, s'essuyait la bouche et gardait sa paume pressée contre ses lèvres, les yeux fermés, le souffle tremblant. Lorsqu'il s'aperçut que Draco le regardait, il se ravança au-dessus de lui à quatre pattes et se coucha sur lui pour l'embrasser, lui faire goûter le sperme. Draco gémit de dégoût, mais Théo lui tint le menton fermement et l'embrassa, sensuellement, au point que Draco finit par sentir son excitation revenir.



Théo lui jeta le contenu d'un verre de Coca sur la chemise sans crier gare. Draco tenta d'enlever le plus gros de la tache à l'eau en fulminant, dans la salle de bain attenante à la chambre. Son agacement n'était pas feint lorsqu'il retrouva son père et se jeta dans la voiture pour rentrer, mais « l'incident » expliquait l'état d'agitation et de débraillement dans lequel il était. Il monta quatre à quatre dans sa chambre se changer. Au dîner sa tension passa pour une mauvaise journée, saute d'humeur adolescente, mais il était frais et douché, renfermé – rien ne sortit de l'ordinaire. Il contempla longuement son plafond avant de s'endormir, les mains à plat sur son ventre, à travers les draps, puis sur son entrejambe, – définitivement convaincu qu'il voulait recommencer, et qu'il n'y avait rien de mieux que ça.



« C'était quoi ta daube, au fait ? demanda Draco alors qu'ils bossaient maintenant, – roulaient sur le lit de Théo pendant une heure, ou deux, ou seulement quinze minutes, puis bossaient, réellement. C'était l'arrangement parfait.

Théo releva le nez et le scruta du regard, cherchant quelques instants de quoi Draco voulait parler.

- Ah, se souvint-il, un rictus revenant sur ses lèvres. Ça t'intéresse ?

- Pas plus que ça, dit Draco en se détournant, haussant une épaule.

Théo toucha sa cheville avec la sienne sous le bureau et lui adressa un sourire, calculateur mais réjoui, l'expression la plus honnête et détendue qu'on puisse voir chez lui ; il tendit la main pour replacer une mèche de cheveux derrière l'oreille de Draco, rayonnant d'affection moqueuse ; Draco lui écarta la main.

- La prochaine fois, bébé. » dit Théo.



La « prochaine fois » lui fut imposée, comme beaucoup de choses lorsqu'il s'agissait de Théo. Il fallait le laisser diriger, sinon il s'emportait, et Draco avait peur que quelque chose le fasse basculer dans la violence. Draco s'en sortait plutôt bien : ils ne faisaient rien qui ne lui déplaise, et on s'y habituait, à la soumission, tant que Théo n'en faisait pas mention. Théo avait gros à perdre lui-même si cela se savait. Draco était plus doué que lui en façade. On le croirait plus volontiers.

Théo adorait le sucer ; il persistait à sortir, de temps à autre, une insulte humiliante, mais il prenait son pied à faire les plus lentes fellations possibles, et s'auto-congratulait pour son talent. Draco se délitait sous ses caresses. Il sursauta de gêne la première fois que Théo joua avec ses tétons, mais il en appréciait désormais même les accrocs de douleur, quand Théo y raclait ses ongles doucement. La combinaison de stimulations contraires était divine.

Ce jour-là, Théo le poussa jusqu'au bord de l'orgasme puis le retint, deux fois, avant de s'interrompre complètement et de venir s'asseoir à califourchon sur son bas ventre. Draco aurait dit oui à n'importe quoi pour que Théo s'écarte et le laisse finir.

« Tu veux essayer, alors ? demanda son amant de seize ans.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Draco, légèrement plaintif et essoufflé.

Théo déboucha le flacon et l'inhala ; sa poitrine se souleva ; il sourit.

- C'est génial. Tu vas kiffer, répondit-il. Et c'est pas très fort, tu verras.

Il marqua une pause, sourire mystérieux et content de lui aux lèvres :

- C'est pour le sexe.

Draco fronça les sourcils ; il se redressa sur ses coudes. Théo se recula légèrement, puis lui prit la nuque pour l'inciter à se redresser complètement. Il avança le flacon sous le nez de Draco. Draco sentit l'effet monter progressivement, très rapidement ; son pouls s'emballa, et la bouffée de chaleur lui fit tourner la tête.

« Encore » entendit-il lui dire Théo, après quelques minutes, alors qu'il avait fermé les yeux et que les sensations commençaient à retomber doucement. Il avait rarement vu Théo aussi patient : il le fixait de ses yeux clairs, avide de ce que le produit faisait à Draco. Draco n'était pas sûr d'en vouloir plus, mais il céda à son regard et inhala de nouveau, un peu plus profondément. Il se laissa retomber dans les oreillers. Il ferma les yeux, respira, – une fois, deux fois, – rouvrit les yeux, partagé entre l'envie de s'ouvrir à ces effets étranges et son habituelle, légère panique à l'idée de laisser un phénomène chimique influencer son corps et peut-être sa tête ; son cœur battait très fort. Théo reboucha le flacon et s'en débarrassa : il attrapa le lubrifiant qu'ils utilisaient parfois pour se masturber l'un contre l'autre et Draco le regarda faire. Il ferma les yeux quand Théo vint l'embrasser, soupirant dans sa bouche.

- Tu sens l'effet que ça te fait, là ? demanda Théo en glissant une main sur sa hanche, jusqu'à ses fesses.

Draco releva et écarta la cuisse instinctivement. Il gémit faiblement son assentiment.

- Ça sert à se détendre. Tu vas voir, c'est très agréable.

Draco prit une brusque inspiration, comprenant ce que Théo était en train de sous-entendre. Il lui agrippa le bras. Théo profita de sa crispation pour accéder à son cou et y déposer des baisers ouverts et brûlants.

Draco n'avait toujours pas dit « non » ; il n'était pas sûr de ce que Théo voulait faire – il avait dit après tout « c'est pour les petites tapettes dégénérées de s'enculer, on n'est pas comme ça, toi et moi ». Draco regarda Théo se redresser, se mettre à sucer son index – c'était bizarrement fascinant – puis demander :

- Tu te touches des fois, par là ? Je suis sûr que tu le fais…

Draco restait muet, comme tétanisé malgré les sensations au contraire délicieuses dans son corps ; Théo le fatiguait avec ses discours de mec dangereux, Draco ne l'écoutait même plus quand il posait ; il regardait l'index, le cœur battant ; il avait envie de voir ce que ça faisait.

Son regard glissa vers le lubrifiant. Théo rayonna, victorieusement. Il se recula entre les jambes de Draco et replongea le nez contre ses testicules. Draco se mordit la lèvre. Il détourna les yeux, au son du capuchon du lubrifiant, puis les ferma lorsque Théo lui toucha l'anus. Il le tâta quelques instants ; Draco avait envie de s'écarter du contact et de s'enfoncer tout à la fois. Oui, il s'était déjà touché là en se caressant. Et ça l'avait fait jouir. Et il se touchait même « là » tous les jours, sous prétexte de se laver, espérant quelque chose de très lointain avant de se concentrer sur autre chose. Mais il n'avait jamais osé « se doigter ». Théo enfonça l'index complètement.

Il enfonça deux doigts tout aussi facilement, quoique moins profondément, – c'était obscène comme le corps de Draco l'acceptait. Il adorait la brûlure. Les muscles résistaient alors Théo s'en tenait là, mais il resta longuement , le doigtant lentement, poussant un tout petit plus loin de temps en temps, hypnotisé lui-même par les sensations autour de ses doigts et par ce qu'il voyait :

- Tu peux jouir comme ça ? demanda-t-il dans un souffle, effleurant le sexe de Draco de sa main libre.

Draco hocha la tête, la gorge sèche. Théo força un peu plus la pénétration, continua de tâter son chemin à l'intérieur, ses phalanges écartant délicieusement le sphincter, et se remit à le masturber.

Draco agrippa la tête de lit. Théo le manipula jusqu'à ce que Draco ait plaisir à des va et vient plus rapides et plus fermes, jusqu'à ce qu'il proteste de manque lorsque Théo se retira pour ajouter du lubrifiant ; puis Théo le masturba pour le faire jouir et Draco se cacha le visage, étouffa son cri derrière son bras.

Théo attendit longtemps avant de retirer ses doigts. Draco n'osait pas parler. Enfin Théo reprit sa main, retint Draco lorsque celui-ci voulut bouger, et il se masturba jusqu'à lui éjaculer sur le corps et mélanger leur sperme.

Il regarda son index et son majeur, comme si Draco n'existait pas.

Puis il regarda Draco.



Ils devinrent accros aux sensations procurées par les poppers. Théo en avait trop abusé, disait-il, et ça ne lui faisait plus autant d'effet qu'à Draco. Il mesurait les doses de Draco, amusé de ce jeu de rationnement, amusé de pousser Draco à lui en réclamer – parce que ça voulait dire « je veux que tu me doigtes » et ça le rendait puissant. Il laissait Draco lui empoigner les fesses quand ils se tordaient l'un contre l'autre, mais il ne voulait pas de pénétration. Draco commençait à tellement aimer ça qu'il n'insistait pas pour équilibrer les choses : il se mettait à quatre pattes comme une chienne, volontairement.

Théo le poussa à réclamer son sexe.



Il aurait voulu que Théo mette un préservatif. Théo inventait des excuses « on est vierges, qu'est-ce que tu crains ? », « ce sera mieux sans », tout un tas de conneries, – Draco n'était pas convaincu, mais au moins Théo acceptait de mettre beaucoup de lubrifiant. Il n'eut pas le temps d'avoir mal, ou de s'habituer à quoi que ce soit, parce qu'à peine entré Théo jouissait, s'excusait, disait qu'ils pourraient réessayer dans pas longtemps. Draco considéra ce qui lui coulait entre les fesses en grommelant.

« J'explique comment, pesta Théo, les préservatifs usagés dans les poubelles, les jours où je vois que toi ?

Draco resta muet d'horreur. Est-ce que cela allait jusque-là ? Devoir surveiller le contenu des poubelles ? Théo n'avait pas eu l'air tracassé lorsqu'il avait jeté sa pipe cassée dans la poubelle de sa salle de bain ou lorsqu'il époussetait ses cendres dans les parterres sous sa fenêtre.

- L'odeur de cannabis, par contre, c'est bon…, rétorqua Draco, sardonique.

- Il faut bien que jeunesse se fasse », répondit Théo, citant les points de vue paternels avec une irritation tournée vers Draco.

Ce que Draco ressentait alors était un mélange de colère et de terreur, un cocktail très fort qui lui faisait repousser autre chose d'informulé au fond de son ventre. Il n'émit pas d'autre objection à ce sujet, mais souleva le fait qu'il n'avait pas envie de sentir ni le sperme et l'inconfort ni la douche trop évidente quand il rentrait chez lui, et que Théo n'était pas le seul à devoir dissimuler l'affaire.

L'affaire s'étiola progressivement, à mesure que Théo prononçait des choses qui paraissaient invraisemblablement ridicules et absurdes à Draco, – en contradiction totale avec ce qu'ils étaient et ce qu'ils aimaient faire :

« C'est pas déviant et dégueulasse, ce qu'on fait, Théo, tenta de dire Draco, interrompant une énième déclaration désagréable.

Théo haussa un sourcil condescendant, l'air amusé de la naïveté de son ami :

- Bien sûr que si, c'est déviant et dégueulasse, répondit-il, avant de se redresser de sa position allongée à côté de Draco pour lui grimper de nouveau dessus et lui susurrer à l'oreille : C'est ça qui est kiffant.

- Me touche pas, grinça Draco en le repoussant.

Théo se laissa retomber à côté de lui en ricanant.

- Je suis pas déviant, cracha Draco. Je suis gay.

- Moi aussi je suis gay, répliqua Théo plus sombrement. Mais c'est déviant, c'est comme ça. On est des pédales, contre-nature, faut assumer. »

Draco sentit son désir pour Théo mourir à ces mots. Il s'enferma dans la salle de bain et laissa l'eau chaude couler longtemps sur son corps, frottant sa peau plus exhaustivement que d'ordinaire : il se sentait souillé.

Pansy arriva dans sa vie à ce moment-là, avec ses étreintes fusionnelles et ce sentiment foudroyant d'avoir rencontré une âme sœur, cette affection sans équivoque qu'il ne trouverait jamais chez Théo – mais il n'en voulait pas, – qu'il ne trouverait peut-être jamais chez un autre garçon, si les comportements du panel qu'il avait sous les yeux au lycée se révélaient représentatifs.

« Je sais pas ce qu'on est, dit Pansy un soir chez elle, après dîner, alors que l'heure de repartir par respect des bienséances approchait. Comment on peut le savoir ?

- Si c'est être un monstre, être homosexuel, je veux rien avoir à faire avec ça…

- Moi, les filles ça m'attire pas, j'en suis sûre, mais je comprends ce que tu ressens. Je ne vois pas pourquoi on serait des parias. C'est du sexe : personne ne sait ce qu'il fait. »

Quand Théo, frustré que Draco ne le laisse plus le toucher, – et peut-être conscient d'avoir commis une erreurquelque part, qui sait ? peut-être pris de remords,bien enfoui sous les couches de violence psychologique qui l'aveuglaient – lui sortit qu'il se comportait comme un cliché de fiotte avec ses sensibleries,

« putain, assume que t'aimes te faire mettre »,

Draco cessa de venir chez lui.



Théo se drapa de froideur hautaine, non-affecté par le rejet de Draco dans l'attitude qu'il se donnait. Il revint vers lui au cours de leur dernière année de lycée, proposant, en guise d'excuses, de poursuivre l'amitié que leurs pères attendaient d'eux, sans y mêler quoi que ce soit d'autre, sans qu'ils attendent quoi que ce soit de plus que ça l'un de l'autre. La fréquentation croissante de Pansy justifiait, tout à fait légitimement, aux yeux de Lucius, que Draco esquive parfois les fins d'après-midi chez Nott pour aller la retrouver à son lycée, dans l'autre ville, parcourant la moitié du trajet retour en train ; Draco n'avait plus « besoin » d'aller chez Théo.

Mais il accepta de reprendre la mascarade : Théo ne l'avait jamais balancé, à qui que ce soit, n'avait jamais laissé traîner la moindre allusion, la moindre insulte en public ; ils continuaient de se protéger l'un l'autre sans un mot. Théo ne gâcha pas sa seconde chance. Les quelques fins d'après-midi passées chez lui étaient studieuses, sans une parole déplacée, le spectre de Pansy entre eux comme un sujet tabou ; parfois Théo parlait des mecs qui lui plaisaient, parfois ils riaient ; Draco ne lui parla pas du béguin qu'il avait pour le prof de SES.

Théo prit ses distances après le bac.