Rappels, triggers et tags : Violences physiques homophobes (non décrites) ; angoisse ; très (très) légers spoilers de Non, Réponse B ; morphine (en contexte contrôlé) ; humour noir pas drôle ; meufs badass dans l'adversité ; société, milieu, familles homophobes ; j'ai mentionné l'homophobie ? ; père dégueulasse, autre père moins dégueulasse ; amitié tendue et circonstancielle ; pas d'amour entre Théo et Draco.

Le prologue de cette deuxième partie est une version développée d'une scène mentionnée dans le chapitre 3 de Non, Réponse B, trois/quatre ans après le bac ; le reste se déroule quelques mois après la fin de NRB (donc on sait avec qui Draco finit^^), sept ans après le bac, à la louche.

Encore une fois : ceci n'est pas feel good du tout.

:/

Take care,

Cloe

Beta : Elenne


2


« Qu'est-ce que tu deviens ? demanda Théo doucement, après avoir regardé Draco inhaler sa première bouffée et repris le pétard.

C'était surprenant de l'entendre aussi calme, et en même temps pas tant que ça. Draco avait espéré qu'avec le temps, Théo... irait mieux. Il n'avait pas l'air d'aller beaucoup mieux – après tout, rien n'avait changé dans leurs relations familiales respectives, – mais au moins Théo lui parlait comme une personne normale, et Draco se sentit un tant soit peu soulagé.

- Absolument rien à raconter à part ce qui figure sur mon CV, répondit-il avec un rictus amer.

Théo exhala et rit doucement – ça devenait préoccupant, tant de sobriété.

- Les clubs inavouables avec le fils de la plus grosse chaudasse des "top 1%", ce ne sont que grossières rumeurs ? le charria-t-il avec une lueur amusée dans les yeux.

Draco grimaça.

- C'est mon coloc, c'est tout, répondit-il.

Puis comme il savait que Théo allait continuer de gratter :

- Très ouvert d'esprit en théorie, dit-il en mettant des guillemets péjoratifs dans son ton, mais vraiment très hétéro.

Il se risqua à croiser le regard de Théo en lui repassant le joint. Théo l'observait attentivement. Il opta finalement pour une réaction non verbale : une petite moue de pitié et d'incompréhension ; puis il détourna les yeux.

- Et toi ? tenta Draco sur le même ton.

Théo demeura très silencieux. Draco le laissa réfléchir à ce qu'il voudrait bien lui dire. Théo entrouvrit les lèvres et se décida :

- Tu vois Scrimgeour ?

- Je vois, oui..., répondit Draco avec un léger froncement de sourcils.

- J'ai fait un stage dans son cabinet, dit Théo en regardant droit devant lui. Je sais pas si tu suis qui il y a dans son entourage proche...

- Vaguement.

- Genre des préfets, des gens de Rothschild, Black Rock, du beau monde quoi...

Il y avait UN préfet surtout.

- Tu flirtes avec la scientologie, là…, tenta Draco, recoupant les rumeurs dans sa tête, puisque Théo voulait rester dans les formulations énigmatiques.

Théo pinça un déjà mince sourire. Il contempla le vide.

- Sa fille m'adore, dit-il enfin avec une grimace qui semblait dire qu'il trouvait ça dérangeant.

...

- Ça fait deux ans.

Draco ne savait pas quoi dire – à part qu'il valait mieux qu'il ne dise rien de toute façon. L'expression sur le visage de Théo était étrange – Draco ne savait vraiment pas comme le prendre. Théo lui faisait une vraie confidence, même s'il serait en position de nier si Draco le balançait : il n'avait rien dit de direct ; dans un autre contexte, Draco aurait pu croire qu'il parlait de la fille.

Il l'enviait un peu : ça avait l'air d'être une vraie relation. Et en même temps Draco n'avait pas envie de ça : d'être le secret bien gardé d'un homme marié, de devoir parler à mots couverts pour protéger non seulement la carrière de l'autre, mais la sienne aussi. Milieu de merde.

Non, il ne l'enviait pas du tout.

- Tu sais pas la meilleure, reprit Théo, retrouvant soudain son air goguenard caractéristique. Ton père et mon père sont en pleine conspiration pour que tu quittes ta coloc et rejoigne la nôtre.

- …

- Il aime pas du tout ton coloc, ton père ! Il pense qu'il a des vues sur toi et qu'il va t'influencer... et te faire devenir gay !

Il s'étouffa de rire sur la fin de sa phrase alors que Draco voyait rouge.

Théo n'en put plus de rire, plié en deux, à s'essuyer une larme au coin de l'œil. Il s'appuya à l'épaule de Draco pour lui redonner le joint et pressa le front sur le dos de sa main.

Draco l'aurait envoyé bouler s'il n'avait senti que c'était la seule demande de réconfort que Théo s'autoriserait jamais.


...

Trois ans plus tard.

...


Une image de Daphné Greengrass en lunettes de soleil Prada, lisant sur un transat de plage une revue sur le complot judéo-maçonnique, un cocktail à ombrelle à la main, apparut sur son écran de téléphone.

Harry pouffa de rire :

« C'est qui ça ?

- Une Ashkénaze qui repousse le mariage.

Sa réponse laissa Harry perplexe. Draco décrocha et porta le téléphone à son oreille :

- Une amie d'enfance, ajouta-t-il. Allô ?

- Awwww Draco ! Une amie d'enfance ? T'avais jamais parlé de moi à ton mec ?

- Maintenant c'est fait, dit Draco en levant les yeux au ciel, déjà fatigué de la rapidité d'esprit de Daphné. Que me vaut ce plaisir ?

À sa grande surprise, Daphné resta silencieuse. Draco retourna s'asseoir.

- Qu'est-ce qui se passe, Daphné ? demanda-t-il, inquiet.

- Tu as vu les journaux récemment ?

- Comment ça ?

- Genre Closer...

Draco se prit la tête dans la main, excédé.

- Non, Daphné, je ne lis pas Closer. Pourquoi je m'intéresserais à un truc pareil ?

Elle partit d'un rire amer :

- Je vais t'envoyer la photo, ça va t'intéresser.

Draco se mit en haut-parleur et ouvrit la fenêtre de messages.

- Je sais pas si ton mec est à côté mais c'est peut-être pas une bonne idée d'être en haut-parleur, dit-elle.

Draco échangea un regard avec Harry.

- C'est bon, t'inquiète pas, dit-il à Daphné.

- Comme tu veux.

La photo se chargea, révélant un homme proche de la cinquantaine aux prises avec un jeune homme de leur âge, titrée 'Scandale à Matignon'.

C'était Théo et son amant.

- Tu as vu ?

- Ouais j'ai vu.

- T'étais au courant ?

Draco désactiva le haut-parleur, faisant signe à Harry qu'il lui expliquerait après.

- Pourquoi tu m'appelles pour ça, Greengrass ?

- J'ai fait un an dans le même lycée que toi, je te rappelle. Tu étais ami avec lui, non ? Je voulais savoir si tu étais au courant de ce qui se passait ? De ce qui lui était arrivé, j'entends, puisque tu veux pas me répondre sur l'autre sujet.

- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

- J'ai un peu zoomé sur la photo, répondit Daphné, et je pense qu'il s'est fait jeter par son père. Il a un coquard monumental.

Draco se sentait pâlir.

- L'article dit juste que le mariage de ce type est en péril et ses alliances politiques compromises à cause d'une liaison homosexuelle ; qu'on l'a surpris en pleine dispute avec un jeune énarque prometteur. Ça me fait marrer en général, les erreurs de Closer sur les stars, mais là j'ai vérifié, c'est vrai d'une part et d'autre part quand j'ai vu l'état dans lequel était Nott, j'ai pas rigolé du tout. T'as remarqué qu'il a rien sur lui à part son portable ? Pas de sac, pas de veste ? Je connais pas ses colocs, à part qu'ils fricotent avec le front national, mais je me suis demandé si toi tu savais où il était. S'il t'avait contacté...

- Non, j'ai pas de nouvelles. On se parle pas vraiment.

- J'ai fait le tour des hôpitaux du coin – enfin, par téléphone, tu sais, parce que je suis à Tibériade, là – et je crois que je l'ai trouvé...

- Attends attends attends..., l'interrompit Draco. Quoi ? Et comment tu peux déduire tout ça d'une tâche sur une photo ?

- Si c'était Ogden qui l'avait frappé, ça serait supposé dans Closer. Ma pote m'a mise en contact avec le paparazzi. C'était pas une dispute violente, ça avait plutôt l'air d'une rupture, Théo se faisait chasser alors qu'il demandait de l'aide.

Draco n'en croyait pas ses oreilles.

- Et l'hôpital ?

- Ouais, je suis pas super sûre de moi sur ce coup-là. C'était juste une intuition. Mais il y a les urgences de Sainte Mangouste qui ont récupéré un mec qui correspondait à la description que j'ai donnée de Théo, qui n'avait rien sur lui pour l'identifier et qui refusait que la clinique contacte qui que ce soit. Je leur ai dit que j'allais envoyer quelqu'un.

- Moi, dit Draco.

- Voilà. Je me suis dit que s'il y avait une personne dans mon entourage qui devait être au courant que Théo était gay, ça devait être toi.

- Tu fais chier, Daphné.

- Écoute, vous avez été super discrets au lycée, y a rien qui laissait soupçonner quoi que ce soit entre vous, je ne fais même pas de suppositions là-dessus, je sais que tous les gays couchent pas tous ensemble, mais vue la vitesse à laquelle j'ai fait le rapprochement avec toi, si tes parents ne l'ont pas encore fait, ce n'est qu'une question de temps… Je voulais savoir si tu allais bien... aussi...

- ...

- Tu en es où avec ton père ?

Draco s'éclaircit la gorge, dépassé par les informations et les événements.

- Mon père, ça va. C'est clair qu'il va faire le lien, et va sûrement faire une crise, rétrospectivement, mais je pense pas qu'il y aura de problème pour ce qui me concerne. Harry est déjà venu à la maison.

- Oh wow, super ! Tant mieux ! Je sais pas comment il peut garder la tête haute face à Nott mais ... enfin quel bordel.

- Daphné, pourquoi tu fais ça ?

Elle soupira, brièvement, impatiemment.

- J'ai pas grand-chose qui m'attend dans la vie à part les ragots et la vie domestique. Si je veux pouvoir être utile, je peux rien faire d'autre que vous surveiller tous et dégainer le téléphone quand il y a besoin.

- Mais tu connais pas Théo. Il fait pas partie de "la bande".

- Mais tu l'as beaucoup fréquenté au lycée, répondit-elle.Ne serait-ce que pour vérifier qu'il te fasse pas de crasse en entrant en politique – et au cas où ce serait quelqu'un qui compte pour toi sans qu'on le sache – je l'ai toujours gardé à l'œil.

- ...

- J'ai bien fait ?

- Oui, admit Draco, perturbé.

- Et je sais tout de Zabini, au cas où tu te le demanderais. J'aurais cherché à te contacter tout de suite s'il y avait eu quelque chose. Vie de merde, mère à buter, mais c'était tout. M'étonne pas qu'il ait fini avec choupette...

- Tu es effrayante.

- Je veille sur mes petits serpents.

Draco soupira.

- Qu'est-ce qu'on fait pour Théo ?

- Tu veux que j'aille voir à la clinique si c'est lui, récapitula Draco.

- Si t'es dans le coin, oui. Si tu t'en fous, laisse tomber...

- Non, je m'en fous pas...

Daphné attendit patiemment.

- Il m'aurait jamais contacté directement, se formula Draco.

Pourtant Théo savait que Draco n'était plus dans le placard.

C'était peut-être ça le problème.

- C'est du genre à appeler à l'aide quand il est dans la merde ?

- Non.

- Alors va le voir. Au pire c'est pas lui et je flippe pour rien.

- Au pire tu me fais perdre une après-midi.

- Pauvre biquet. Faut que je te fasse le speech à toi aussi ?

- Comment ça ?

- Pansy, je sais que quand une situation tourne vraiment vinaigre, c'est la première à se tailler – et je dis ça en toute affection. Mais toi, je sais pas. Si c'était toi à la clinique, avec son genre de paternel, tu aimerais que Théo vienne te chercher, non ?

- ... J'ai pas besoin qu'on vienne me faire la morale, non, si c'est ça « le speech »…

- Bon, tant mieux.

- ...

- T'as de quoi noter ce que j'ai dit à l'hosto ? »

Draco résuma la situation à Harry, les hypothèses de Daphné, ce qui était le plus probable. Harry voulait exfiltrer Théo et massacrer de l'homophobe. Il comprit néanmoins que Théo puisse ne pas faire très bon accueil à Draco si celui-ci arrivait avec son petit ami.

« Va voir et tiens-moi au courant. »

Draco eut quelques difficultés à l'accueil de l'hôpital, n'ayant rien pour prouver qu'il était de la famille. Mais lorsqu'il essaya de faire comprendre que c'était la famille le danger, une infirmière qui entendit la conversation proposa d'aller voir le patient pour lui demander son avis.

« Il me dit de vous dire qu'il ne voit pas qui vous êtes, mais il voit très bien qui vous êtes, et ça avait plus l'air de l'ennuyer que de lui faire peur, et je sens que c'est le genre de patient à arracher sa perfusion et essayer de partir en douce, donc je vous emmène. Est-ce qu'il a touché à l'héroïne ? Il dit que non mais il m'a l'air à risque.

- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

- La veille des sans-abris nous l'a ramené avant-hier soir. Deux côtes fêlées, le visage bien amoché, pas de papiers sur lui. Agression, dit-il, mais son téléphone est intact. J'y crois pas trop.

- Je n'en sais pas plus que vous.

- On ne peut pas le garder contre son gré. Il était tellement épuisé hier qu'il est resté, mais on ne va pas pouvoir le garder très longtemps.

Elle s'arrêta devant une porte et se rapprocha de Draco pour terminer son discours à voix basse.

- Ma collègue a trouvé qu'il ressemblait au jeune homme qui a fait la une de Closercette semaine. Si c'est le cas, il vaut mieux que vous partiez avant que quelqu'un ait l'idée de voir si elles peuvent vendre l'information.

- Si c'est le cas, elles risquent des poursuites judiciaires, vu les gens qui attirent l'attention de ce genre de torchons, dit Draco en fronçant les sourcils comme si tout cela était grotesque. Mais je ne vois pas pourquoi mon ami ferait la une de Closer.

L'infirmière le scruta un instant du regard, retournant la réponse dans sa tête.

- Moi, en tout cas, je ne veux pas me mêler de ce genre d'histoires...

Elle ouvrit la porte, prête à laisser Draco entrer avant de repartir elle-même, mais elle aperçut quelque chose à l'intérieur :

- J'en était sûre, s'exclama-t-elle en entrant dans la chambre en deux grandes enjambées. Jeune homme, vous vous recouchez tout de suite…

- Draco dégage, cracha Théo qui venait de remettre son pantalon et n'avait pas encore arraché sa perfusion. Si on te voit, mon père va te tuer ! Comment t'as su que j'étais ici ?

Draco ouvrit la bouche, mais il était trop horrifié par les hématomes et les coupures sur la gauche du visage de Théo.

- T'as aucune idée de quoi tu te mêles. Et toi, lâche-moi, connasse…

- Il va se calmer celui-là, c'est moi qui lui ai trouvé un chargeur. Les gens se battent pour rester sous morphine d'habitude...

Elle vérifia qu'il n'avait rien défait des câbleset que ses pansements étaient en ordre et n'insista pas pour qu'il se recouche tant qu'il restait assis au bord de son lit et ne bougeait pas. Théo jura entre ses dents, l'air d'une bête enragée, mais étourdi de calmants.

- Je vous laisse, dit-elle en partant.

- Merci, répondit Draco.

- Ha, fit Théo.

Heureusement, il était seul dans la chambre. Draco le regarda de loin, sans savoir comment s'approcher.

- Je te retiens pas, hein, j'ai ma morphine, tout va bien...

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Si t'es là, n'importe qui peut me retrouver, dit Théo, sa panique tempérée par la morphine.

- Théo, explique-moi ce qui s'est passé.

Théo le regarda durement, mais sans le voir vraiment ; les larmes lui montaient aux yeux.

- J'aurais jamais dû le quitter, dit-il dans un souffle. Putain...

Il ramena ses jambes sur le lit et se rallongea, se recroquevillant sur lui-même et se cachant le visage...

Draco se risqua à avancer : avec la morphine, il avait peut-être une chance...

- T'as vu ce qu'il m'a fait mon père ? dit Théo en tournant la tête vers Draco. Ça a pas traîné. Jedusor lui a fait uneallusion de merde au fait que j'étais prêt à me mettre à genoux pour lui et le soir-même, bam. Il me met par terre et bloque les virementset me dit que je suis plus son fils. Qu'il n'a jamais eu aussi honte de sa vie. Que j'ai jamais été à la hauteur de toute façon...

Il parvenait à limiter les larmes, mais sa voix tremblait. Il semblait tolérer la proximité de Draco parce qu'au moins ses jambes lui procuraient une sorte de source de chaleur.

- Et après, continua Théo. Je vais voir Tiberius. Je le supplie de me pardonner de l'avoir lâché. Que c'était Tom qui m'avait dit de le faire. Et Jedusor avait laissé entendre à des fouille-merde qu'il y aurait des trucs à voir dans le secteur. Je l'aurais buté ce photographe si j'avais pu.

Draco n'osait pas le toucher, de peur d'interrompre ses confidences, mais dans quoi c'était fourré Théo ? Tom Jedusor ? Il ne l'avait jamais senti ce type, si charismatique et compétent, étoile montante de la politique et pourtant si « humble », si à l'écart des scandales qui éclataient, l'un après l'autre, dans les partis adverses. Son père attendait de voir, mais il était secrètement admiratif. Pour Draco, il faisait froid dans le dos.

- Et il veut plus me voir, répétait Théo dans un souffle, perdu dans sa douleur et ses mauvais souvenirs. Il veut plus me voir et maintenant sa famille va croire ce qui se dit sur nous et je ne pourrai plus jamais le voir. Je peux pas...

Sa poitrine se souleva sous un brusque sanglot qui lui arracha un gémissement de douleur.

Draco avait du mal à croire qu'il le voyait dans cet état. Il s'était fait à l'idée, vu le nombre d'années que cela durait, que la liaison de Théo devait être sérieuse, mais de voir son ami aussi perdu, murmurer des « il m'appelle pas, il m'écrit pas, il me cherche pas... » - c'était très perturbant.

Théo n'avait plus l'air capable de tenir une conversation. Draco rappela l'infirmière et dit qu'il allait essayer de le ramener avec lui, s'il était en état de sortir, et demanda ce qu'il faudrait qu'ils fassent. Elle le rassura qu'elle avait triché sur la dose de morphine, qu'il ne devrait pas être aussi shooté une fois qu'il aurait redormi. Il fallait bien ce genre de personne pour traiter avec Théo, mais elle lui déplaisait. Il espérait seulement que Théo accepterait de le suivre, ou au moins qu'il accepte de l'écouter.

Retrouvant ses esprits, Théo s'enfermait dans sa hauteur et son refus de toute aide et Draco voyait ce que l'infirmière percevait elle aussi : le risque auto-destructeur. Draco n'avait pas la patience : il lui coupa la parole en lui plantant le pouce là où il avait mal et l'empêchant de se dégager.

- Écoute moi bien, Nott, parce que j'ai autre chose à foutre que de m'occuper de tes conneries : tu nages en plein délire, et si on te laisse faire tu vas faire une connerie, mais ça va passer, et après tu vas te rappeler que tu as un boulot, que ta vie n'est pas finie, que tu n'as pas de comptes à rendre à ton père, que tu es tout à fait capable de t'en sortir tout seul, et que tu vaux mieux que ça, que si tu baisses les bras tu auras parfaitement joué le rôle dans lequel on t'a poussé et il n'y aura même pas besoin de se débarrasser de toi, tu l'auras fait tout seul.

- Arrête, arrête, ça fait vraiment mal, putain...

- Tu vas te reposer. Tu vas te soigner. Et quand tu auras les idées plus claires, tu vas réfléchir à comment t'y prendre pour la suite. D'accord ?

Théo hocha la tête frénétiquement et jura de soulagement lorsque Draco relâcha enfin la pression.

- T'es un enfoiré, Malfoy. Tu vas me le payer au centuple.

- Pour ça faut que tu restes en vie, imbécile.

Théo essaya de le frapper.

Draco regrettait déjà l'idée de le ramener chez lui.

Il temporisa, patienta lorsque Théo se mura soudain dans le silence, lui tournant le dos, parvint à lui faire dire des informations cohérentes, lucides :

- Tu peux pas aller à l'appartement, même si je te donne mes clés. Ils sont pas fiables. S'ils voient que tu es mêlé à tout ça, ça va remonter à dieu sait qui. Faut pas que tu t'impliques.

- On est d'accord que chez moi c'est le plus raisonnable pour l'instant ?

- C'est pas le plus sûr.

- Qu'est-ce qu'on risque ?

- Honnêtement, dit Théo d'une voix blanche, à part les paparazzis, rien. Je leur sers plus à rien maintenant que j'ai fait ce qu'ils attendaient de moi : que je foute la merde chez un de leurs opposants. Le seul vrai danger c'est mon père si je repointe le bout de mon nez. Suffit de pas le croiser.

Draco n'avait pas envie d'avoir des fouineurs près de chez lui. Avec un peu de chance, la crainte était exagérée : le scandale ne devait intéresser que parce qu'il y avait de l'homosexualité en jeu, mais le grand public ne connaissait pas bien Ogden. À moins que l'équipe de Jedusor n'alimente les médias, ça n'allait intéresser personne très longtemps. Ils avaient sans doute mieux à faire.

Quand il estima Théo suffisamment convaincu qu'il était dans son intérêt de rester sous l'aile de Draco pour 24 à 48h, que s'il se faisait la malle ou lui mentait il n'irait pas bien loin, alors seulement Draco lui fit signer les papiers pour le faire sortir. Théo lui jeta un regard plein de morgue lorsque Draco sortit une veste à capuche de son sac d'ordinateur, mais son silence voulait dire « merci, bonne idée ». Draco serra les dents en le regardant enfiler laborieusement une manche puis l'autre d'un vêtement qui appartenait à Harry : il ne voulait pas mêler Harry à ça ; il ne voulait pas que Théo l'abîme ; Théo n'avait pas intérêt à l'abîmer. Théo se recroquevilla dans le taxi, le plus loin possible de lui.

Harry était sorti à leur arrivée. Théo soupçonna néanmoins sa présence après avoir jeté un regard circulaire à l'appartement.

« T'as une vie bien rangée, dis-moi, railla-t-il. Il est là, le … ?

- Ta gueule, Théo, répondit sèchement Draco. Oui, il est là pour quelques jours. Faudra faire avec.

- C'est pas moi qui m'impose volontairement chez toi…, rappela Théo.

- Tu dormiras dans la chambre, avaient-ils convenu par SMS avec Harry.

Harry avait refait le lit ; Harry était un saint ; il était sorti refaire des courses comme prétexte pour les laisser arriver seuls dans l'appartement et il avait soulevé tout un tas d'arguments pleins de bon sens. Pour Draco, « saint » n'était pas complètement une qualité ; il y manquait l'instinct d'auto-préservation, et Draco devait refouler de toutes ses forces le cri intérieur à l'idée que Nott puisse s'enfermer seul dans ses affaires. Parce que Potter était parfait, il avait dû évacuer tout ce que Draco ne voudrait pas qu'un intrus voie ou touche. Heureusement, cela tenait peu de place.

Théo n'en menait vraiment pas large : ses commentaires étaient apathiques, son mépris sans âme, et il se contenta d'une moue d'assentiment indifférent, le regard ailleurs, quand Draco lui dit qu'il allait contrôler lui-même les prises d'anti-douleurs ; qu'il allait lui donner l'alternance d'ibuprofène et de codéine aux heures qui fallait et qu'il ne lui rendrait pas les boîtes avant que le gros de la crise soit passé. Théo obtempérait.

« J'ai l'impression d'être un gosse. » fut tout ce qu'il prononça au dîner. Et il tendit la main pour réclamer son cachet avant d'aller se coucher.

Le lendemain, il avait l'air dans un pire état encore, la couleur de ses hématomes évoluant et sa pâleur empirant avec la douleur et le sommeil insuffisant. Il faisait comme si Harry n'existait pas, même s'il était assis à la même table. Une autre fois, c'était un « avec sa gueule, vaut mieux pas » lorsque Harry proposa de lui, aller chercher des affaires chez Théo, à la place de Draco, puisqu'on ne le connaissait pas. Draco s'y opposa.

« T'as couché avec Jedusor ? demanda Draco tout à trac, alors que Harry remplissait son assiette de jardinière de légumes.

Il n'obtiendrait sûrement plus de confidences en tête à tête, de toute manière, et il n'avait pas envie de les pousser vers ce type d'amitié ; Théo n'était pas un bon ami.

Théo resta focalisé sur ses petits pois.

- On parle du probable futur ministre de l'intérieur ? demanda Harry.

Théo eut une réaction : un regard en coin, blasé et dédaigneux. Puis il croisa le regard de Draco. Il sourit laidement.

- À l'affût des potins ? railla-t-il.

Puis il rabaissa les yeux et répondit :

- Oui.

Puis il développa :

- Il est pas du genre à insulter gratuitement. Il sort les vérités exactement quand il faut, quand ça va lui servir.

Puis sa bouche se tordit encore en un autre rictus amer.

- Il m'a eu à genoux, il n'y avait rien à nier. Il est bandant, j'arrive même pas à le regretter.

Mais il se tut, aussitôt la vanne ouverte, parce qu'il y en avait, des regrets, et qu'il ne voulait plus les partager.

Draco l'entraîna sous la douche après la deuxième nuit parce que Théo refusait de se doucher et, tactique pour se faire mettre à la porte ou pas, ce n'était pas une attitude d'être civilisé, ça ne prouvait pas efficacement qu'il n'était pas déprimé, – Théo allait devoir trouver mieux. C'était plutôt que la douleur, sans la perfusion de morphine, mêlée au chagrin, lui rendaient la tâche trop difficile à son goût, son corps trop difficile à déplacer pour ces gestes compliqués, et il ne voulait pas demander d'aide. Draco dut faire mine d'entrer dans la douche avec lui, excédé, pour que l'orgueil de Théo prenne enfin le dessus ; Draco se rassit à côté, tout le long du processus, pour surveiller.

Lorsqu'il lui tendit la serviette, Théo fondit en larmes sur son épaule.



« J'ai été tellement dégueulasse avec toi, je sais pas pourquoi tu fais tout ça…

- Tu n'es pas pardonné, t'inquiète pas. »

Je te sauve le cul, c'est tout.

Mais même ça, pour Théo, ce devait être inconcevable : il n'était pas repentant, il était face à des actes qui défiaient son entendement. Si les rôles avaient été inversés, il n'aurait jamais essayé d'aider Draco. Draco avait une opportunité en or pour l'enfoncer, ou se venger en le laissant dans sa merde, et il ne le faisait pas. Ça ne devait avoir de sens que si Draco le retenait exprès pour le torturer ; inutile de chercher à expliquer.

Draco avait presque pitié.

Heureusement, Théo eut la décence de ne pas formuler son autre pensée :

« Je ne te rendrai jamais la pareille. »

Décence ou instinct de survie.

De toute façon, Draco savait.



Théo ne resta qu'une nuit de plus. Il disparut sans prévenir, laissant tous les habits qu'Harry et Draco lui avaient prêtés, reprenant les siens comme s'il avait simplement attendu qu'ils soient bien secs, embarquant ses médicaments sans avoir triché une seule fois alors que Draco avait tout laissé en évidence dans la cuisine avec l'ordonnance. Il ne leur vola qu'un chargeur de portable et une bouteille de whisky (que Draco retrouva en fait planquée dans un tout autre placard, comme un doigt d'honneur à son fliquage – à sa « mascarade d'inquiétude » – pour le faire chier), un ticket de métro et deux billets de 20€ dans le portefeuille de Harry (« Je t'avais dit de tout garder sous la main… »), une écharpe de Draco qui lui plaisait peut-être (« On la reverra pas. »). Pas un « merci », pas un « au revoir », pas un « ne me cherche pas » ou « je rentre chez moi ».

« Dossier clos » envoya-t-il à Daphné. Puis à Harry, il dit :

« C'était Théo. »