« Salut, Dité. »
Une démone aux formes inhumainement avantageuses s'arrêta en face du démon. Il faisait nuit dans la petite rue vide.
« Alouqua… Ca faisait longtemps. Toujours aussi belle. »
Elle sourit et ramena ses longs cheveux noirs en arrière.
« Je croyais que tu préférais les blondes. »
« Jalouse ? C'est de l'histoire ancienne. »
Il continua son chemin et elle le suivit, restant à sa hauteur.
« Il paraît… »
« Et toujours aussi avide de ragots ? »
« Il paraît, reprit-elle sans relever la remarque, que tu t'es mis au service du fils du traître. »
« Vraiment ? »
« Il paraît aussi que tu protèges les humains. »
« Tu es là pour me prévenir ? »
« Disons que ce n'est pas très avantageux pour toi. Mais puisque tu as passé le difficile cap de la résurrection, tu as un peu de temps pour redresser le tir. »
Il s'arrêta.
« Pardon ? »
« Rédemption, Dité. Rédemption… »
Elle s'était pendu à son cou et avait susurré à son oreille. Il rougit faiblement.
« Si tu me parlais plutôt des nouvelles d'en-bas ? J'en suis resté à : « Mundus est mort, vive son successeur. » »
« Parlons-en. Tu l'as tué ! »
« Faux. J'étais déjà mort. »
« Indirectement. »
Il fit un geste de la main.
« L'unité a été brisée, et c'a été plutôt chaotique pendant un moment. Mais maintenant quelques seigneurs ont repris les choses en main… »
« Laisse-moi deviner : Beli-ya'al, Barbatos, Caacrinolaas,… »
« Entre autres. Des bons copains à toi… »
« Très drôle. »
« Je persiste à croire que tu as ta place dans le lot. A mon avis, n'importe quel démon capable de ramener la tête de Dante a sa place aux premières loges. »
« Tu viens de la part de qui ? »
« Disons que je suis censée te massacrer, mais je n'en ai pas envie… Après tout ce qu'on a vécu. »
Elle lui caressa la joue. Mais il prit sa main et la repoussa doucement.
« Je préfèrerais aussi que tu redeviennes celui que j'ai aimé. Cruel et inflexible. »
« Qui te dit que j'en ai encore les moyens ? »
Elle fit la moue.
« C'est pour ça que tu fais le ménage pour les humains ? Pour récupérer un peu de puissance ici et là ? »
« Il me faut tout reprendre depuis le début. Et je n'ai plus personne pour me couvrir en Enfer. »
« Je pourrais, moi. »
« Désolé, mais je ne préfère pas prendre de risques. »
« Tu te crois à l'abri de ce côté ? Réveille-toi, chéri, le verrou n'est plus approvisionné en magie depuis la mort de Mundus. »
« Quoi ? »
« C'est une question de semaines avant qu'il ne lâche complètement. Et la seule chose qui pourrait l'empêcher, c'est que l'un d'entre nous utilise je ne sais quel vieux grimoire qui a disparu depuis longtemps. »
« Oh. »
« Comme tu dis, ça change la donne. Alors, tu viens avec moi ? »
Alouqua tendit la main à Dité en lui lançant son plus charmant sourire.
« J'oublierai même ton escapade avec cette Trish. On rentre chez nous, je te trouve quelques malheureux qui ont perdu un duel et se croient en sécurité terrés quelque part, je fais en sorte que personne ne sache ton retour, et lorsque tu seras redevenu assez fort tu reviens ici, tu élimines Dante -et pourquoi pas la blondasse-, et tu reviens en héros aux Enfers. Le trône serait même à ta portée. »
« Et en échange ? »
« Je serai ton Impératrice… Rien de bien désagréable, n'est-ce pas ? »
Dité réfléchit un instant. Puis il lui sourit en retour et tendit le bras.
Son sourire à elle s'effaça lorsqu'elle vit le pistolet braqué sur elle.
« Désolée, mais j'ai déjà ma Rédemption. Tu peux rentrer et confirmer toutes les rumeurs que tu veux. Et même les nouveaux champions des Enfers peuvent venir, je les attends. »
« Tu es fou, gémit-elle. Ils vont t'anéantir. »
« Ta proposition m'a fait plaisir. Je m'en souviendrai si je change d'avis. Maintenant, va-t-en. »
« Alors adieu, mon amour. Je prierai pour que tu reviennes à la raison. En attendant, la prochaine fois que je viendrai, ce sera pour te livrer à eux. »
Elle s'estompa dans un halo rose.
« Si tu es la dernière personne que je vois avant d'être déchu, ça me va. »
---
Il rentra chez lui et se jeta sur le lit.
« J'ai dit non… J'ai vraiment dit non… C'est un cauchemar et je vais me réveiller et je ne vais jamais accepter l'aide de ce Caïn pour venir dans le monde des humains. »
Il ferma les yeux et serra les dents. Et puis un détail revint à sa mémoire. Cette histoire de vieux grimoire.
« Oh non… J'ai besoin de cet idiot de Dante pour fermer la porte. »
Un oiseau de nuit poussa un cri semblable à un ricanement. Dité se leva, furieux, et ouvrit la fenêtre.
« Et ça te fait rire, hein ? Sadique ! »
L'oiseau vint se poser sur le balcon et poussa à nouveau son petit cri. Dité rugit et l'oiseau explosa en une volée de plumes. Puis le démon rentra à l'intérieur, claquant la porte-fenêtre.
---
Le tonnerre d'applaudissements ne réveilla pas Dante. Sa voisine dut lui placer charitablement un grand coup de coude entre les côtes. Il se leva en sursaut et applaudit, comme les autres. Du coin de l'œil, il voulut s'assurer que sa proie était toujours à, mais il constata avec inquiétude qu'elle avait disparu.
« Merde ! »
Il sortit à la hâte, bousculant toute sa rangée qui faisait une standing ovation. Il aperçut la silhouette qu'il cherchait qui disparaissait dans une rue adjacente et courut à sa poursuite.
« HE ! »
Dité se retourna et lorsqu'il reconnut Dante, il repartit.
« Attends ! »
Dante le rattrapa et lui prit l'épaule.
« J'ai un truc pour toi… »
Il voulut prendre son sac à dos mais il vit qu'il ne l'avait plus.
« Merde ! Je suis parti tellement vite, j'ai oublié de le récupérer au vestiaire ! »
« Tu as aussi oublié tes armes, commenta sobrement Dité. »
« Oh, ça va, hein ! Si tu n'aimais pas les opéras ennuyeux… »
« La Création d'Haendel est loin d'être un opéra « ennuyeux ». »
« Ca c'est ton point de vue, moi je me suis endormi au deuxième jour. »
Dité éclata de rire.
« Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? »
« Je viens de trouver le point faible du légendaire Chasseur de Démons Dante ! Les opéras ! »
« A ta place, je ne me vanterais pas d'aller voir ces trucs. Ca ne colle pas avec l'image de méchant démon. Trop romantique. »
« Ma mère était surnommée la Cantatrice en enfer. Pour autant, elle était redoutable. »
« C'est pour ça que tu es fan ? »
« En partie, oui. »
Ils se frayèrent un chemin jusqu'au vestiaire à travers la foule qui sortait. Il n'y restait plus que le manteau de Dante et un étui à guitare.
Ils ressortirent et Dante se rhabilla et s'arma. Puis il sortit le livre du fond de son sac.
« Trish non plus ne peut pas le lire. »
« Je comptais venir te voir ce soir pour te le demander. »
« Quoi ? »
« J'en ai besoin. »
« Tu veux dire que… »
« Que si tu avais attendu quatre heures, c'est moi qui serais venu. Oui. »
« Mais pourquoi ? Pourquoi j'ai pas de chance comme ça ? »
Un ricanement perça le silence. Dité grimaça.
« Il faut qu'on parle. Tu viens avec moi ? »
Dante suivit Dité dans un dédale de rues sombres. Ils entrèrent enfin dans un vieil immeuble de style Renaissance.
« Tu dois payer une fortune pour le loyer. »
Dité ne répondit pas et monta les escaliers jusqu'en haut du bâtiment. Il ouvrit enfin une porte et fit entrer Dante dans un appartement directement sous la charpente. Celui-ci actionna l'interrupteur mais rien ne se produisit.
« Il n'y a pas d'électricité. »
« Quoi ? »
« Pour répondre à ta remarque… Mais je n'en ai pas besoin. »
Il ouvrit une seconde porte qui donnait sur un grand salon éclairé de centaines de bougies.
« T'es vraiment un grand romantique… Ta garçonnière doit avoir un succès fou auprès des filles. »
« Assieds-toi. »
« Pas de musique douce pour moi ? »
« Je ne suis pas sûr que tu le mérites. »
« Bon, d'accord… »
Dité posa le livre sur une table dans un coin de la pièce.
« Je crois que ta fille a fait une énorme bêtise. »
« Quoi ? »
« Elle a détruit quelque chose qui maintenait le sceau de Sparda. »
« Elle a détruit Force Edge, mais je pensais que ça ne changerait rien… »
Dité parut abasourdi.
« Quoi ? C'est si grave ? »
« Celui qui a amené le livre ne t'a pas paru familier ? »
« Non, pourquoi ? »
« Dans l'ordre : l'épée contenait la force de Papa. Tu penses qu'un sceau de ce genre, qu'on cherche tout le temps à forcer, a besoin d'être alimenté en énergie magique. »
« Oups. »
« Précisément. Le deuxième point, c'est que j'ignore ce qui arrive si on détruit une arme démoniaque. Mais j'ai vraiment eu l'impression que l'inconnu était Papa. »
« Tu es devenu fou, c'est tout. C'est pas grave. »
« Je t'assure ! »
« Oui, oui… »
Dité se leva et alla chercher le livre.
« On m'a dit qu'avec ça il était possible de refermer encore une fois la porte des Enfers. Et que l'ancien sceau allait lâcher très prochainement. »
« On ? »
« On. »
Dante se leva lui aussi et fit le tour de la pièce. Il ouvrit la porte du fond qui donnait sur une petite chambre.
« C'est quoi les plumes sur le balcon ? »
« Rien du tout. »
« En tout cas, je vois que tu t'en tires bien tout seul. »
« Décèlerais-je une pointe de regret ? »
« Non, pas du tout. Je suis content pour toi. »
Il referma la porte.
« Il faut dire que Trish, elle, se faisait un sang d'encre à ton sujet. »
« Tu pourras la rassurer. »
« Bon, et bien maintenant que tu as le bouquin tu peux t'attaquer au déchiffrage. »
Dante regagna l'entrée.
« Attends, Dante. »
« Oui ? »
« Tu m'as dit que tu avais compris pourquoi Papa était retourné en Enfer. Explique-moi. »
« La seule raison de vivre des gens comme nous, c'est de se battre. Père l'avait oublié et il reparti pour mettre fin à ses jours d'une façon digne. L'ennui l'a tué, en un sens. »
« Qu'est-ce que tu as fait ces dernières années ? »
« J'ai tué le temps… Je n'ai jamais vraiment décroché en fait, mais j'ai levé le pied et j'ai fait ça discrètement. »
« Quelque part, ça t'arrangerait que la porte se rouvre ? »
« Oui. Si on la referme pour de bon, je ne sais pas ce que je ferai… Mais au-delà de mon désir égoïste, je me suis promis de continuer ce que Père a fait ici. Les deux souhaits ne sont plus compatibles. »
« Et tu ne ferais pas comme lui ? »
« S'il n'y avait pas Trish… »
« Il vous a laissés là, non ? »
« Parce qu'il savait qu'on avait une chance de vivre normalement ici. Mais Trish n'est pas de ce monde. »
« L'emmener avec toi ? »
« Plus possible. »
« Pourquoi ? »
Dante soupira profondément.
« Parce qu'on ne sera pas que tous les deux… Elle attend un petit démon. »
« Tu plaisantes. »
« J'ai l'air ? »
« Non. »
Le cri moqueur d'un oiseau brisa le silence.
« Félicitations. »
« Merci. »
« Alors, si j'ai bien compris, tu vas passer l'éternité ici avec Trish et l'enfant, sans but parce qu'il n'y aura plus personne à combattre, et ça juste parce que tu auras préféré sacrifier ton bonheur et le leur pour ces humains ? »
« En gros, oui. »
« D'accord. »
L'oiseau cria à nouveau.
« Tu ne peux pas comprendre. »
« Détrompe-toi, je comprends. Pour tout te dire, une amie est venue me proposer un plan parfait pour retourner chez moi en vainqueur. »
« Hein ? »
« Ca impliquait séparer ta tête du reste de ton corps, alors j'ai refusé. »
« Je suis flatté. »
Il y eut un nouveau silence.
« Alors on la referme, demanda Dité ? »
« Oui. »
« D'accord. »
« Et tu ne me tues pas au dernier moment en te persuadant que tu m'as rendu un service. »
« Si jamais tu changes d'avis entretemps et que tu veux te suicider, tu me préviens quand même ? »
« Ca n'arrivera pas. »
« On ne sait jamais. »
