« Comment vous avez rencontré Amy ? »

Dante posa son verre et regarda les membres du groupe. Ils sourirent avant de laisser le leader prendre la parole.

« Elle est venue nous voir un jour, et nous a proposé de nous aider à écrire. Avec elle, l'inspiration ne nous a jamais fuis… Je crois aussi qu'on est tous un peu tombé amoureux d'elle… Surtout Jake, Ilfred et Leon… »

Ils devinrent plus sombres. Dante jeta un regard en coin à Dité. Celui-ci se leva.

« Je vous laisse, j'ai des choses à faire. A ce soir ! »

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Dité arriva juste à temps à la répétition pour constater que les artistes dormaient tous. Le chanteur était écroulé sur la scène, les musiciens à leur place. Il pâlit lorsqu'il avança un peu plus. L'odeur de la mort planait, putride, sur la salle. Il glissa d'un pas sur le côté instinctivement, avant même d'avoir entendu le claquement de la corde d'arc. Une flèche d'un bleu transparent se planta dans le mur et devint rouge. Dité se jeta en avant avant qu'elle n'explose, faisant un trou dans le mur épais de deux mètres.

« On m'avait dit que tu nous étais revenu en grande forme… »

Un homme aux longues oreilles couvertes par des cheveux dorés sauta des balcons et atterrit sur la scène en douceur. Il semblait ne rien peser tant sa démarche était légère. Une armure légère de cuir protégeait son torse. Une lanière de cuir noir était enroulée autour de son avant-bras droit pour le protéger des frottements de la corde du long arc d'ébène qui dépassait de son dos.

« Tu as arrêté de chasser l'humain, Barbatos ? »

« J'ai voulu m'aligner avec toi… Mais j'ai tout de même réussi à prendre à mes rets cette charmante proie… »

Le rideau du fond de scène s'ouvrit sur un sarcophage de verre. Hermine se débattait à l'intérieur pour se libérer des ronces acérées qui l'enserraient.

« Bon courage avec elle ! »

« Allons, toi, le nouveau champion de la noblesse, tu ne vas tout de même pas la laisser en si grand danger ? »

« Que suggères-tu ? Que je te batte pour la libérer ? Elle est très bien là où elle est ! »

« Peut-être, mais je suis sûr que ton bâtard de frère ne te le pardonnerait pas. Et puis, je suis juste là sur ordre pour voir ce que tu vaux. »

Un cri faiblement étouffé jaillit du sarcophage lorsque les ronces resserrèrent leur emprise. Barbatos prit le fouet qui pendait à sa ceinture et s'en servit pour remonter dans les balcons.

« Sur ordre de qui ? »

Une silhouette drapée dans une longue cape noire se matérialisa derrière Dité.

« Mais de l'Empereur, bien sûr ! »

Avant que Dité ne puisse poser d'autre question, un rire retentit dans son dos.

« Alors voilà l'humain qui a brisé le cœur de cette pauvre jeune fille. »

Dité se retourna, furieux.

« Je m'attendais à mieux. Franchement. Laisse-moi t'expliquer les règles… »

Le démon ouvrit son manteau et le fit tomber au sol, dévoilant un corps cuirassé d'insecte soutenu par deux pattes aux articulations inversées. Quatre autres pattes se terminant par des griffes pointues laissaient suinter un épais poison.

« Tu n'as le droit qu'à tes poings pour me battre. Toute autre attaque ferait se resserrer l'étau et mènerait la belle à sa mort. De même, le temps lui sera mortel. Allez, viens lui offrir un noble sacrifice ! »

Dité lança un regard dédaigneux aux balcons.

« Tu veux voir ? Moins d'une minute ! »

Il enleva son manteau et remonta les manches de sa chemise.

« Je t'attends, humain. »

Dité fut sur lui en un clin d'œil et frappa le torse du démon d'un coup de genou. Celui-ci recula, l'air étonné.

« Toi… Tu n'es pas… »

« Ne t'en fais pas, je n'ai pas besoin d'autre chose que mes poings pour te mettre en pièces. »

Il évita une attaque et enfonça son poing dans la cuirasse de chitine du démon qui hurla de douleur. Un deuxième coup le fit s'écrouler. Le sarcophage de verre se brisa et Hermine tomba à terre, le corps lacéré.

Dité continua à frapper le démon bien après qu'il ait cessé de gémir. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une mare de pus infâme. Enfin il se releva et prit Hermine par les épaules.

« Vous m'avez sauvée… »

Il la gifla, la mettant à terre.

« Vendez votre âme à qui vous voulez, mais n'impliquez pas les autres ! »

Il désigna les cadavres dans la salle.

« C'est de votre faute ! Vous les avez tués, tous ! »

« Je suis désolée… Je… Je voulais juste que… Que vous m'aimiez, dit-elle dans un sanglot. »

« A l'évidence, vous ne le méritez pas, dit Barbatos du haut des balcons. Laissez-moi vous assister, Madame. »

Il lâcha la corde de son arc qui claqua sèchement. Un rictus crispa les lèvres de la chanteuse lorsque la flèche noire irisée traversa son cœur. Elle tomba à terre, morte.

« Tu n'en voulais pas, je suppose ? En tout cas, je suis heureux de voir que les humains n'ont pas domestiqué ta sauvagerie. Mon Prince. »

« Barbatos ! »

Le démon avait disparu par une faille dimensionnelle.

Prince ?

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« Alors c'est là que vous répétez ? »

Dante s'arrêta au milieu du cœur et apprécia l'écho.

« Tu aimes, demanda le joueur de batterie ? »

« C'est un peu trop gothique à mon goût… »

Les arcs en ogive soutenant le plafond de l'église étaient décorés de démons et d'anges sculptés qui semblèrent prendre ombrage de la remarque de Dante.

« C'est une vieille église abandonnée. »

« Elles est en bon état pourtant. »

« On l'a trouvée en ruines, on l'a faite restaurer. »

« Et ça nous a porté chance : Amy était la fille de l'architecte ! »

L'intéressée ne réagit pas, elle semblait abîmée dans la contemplation de la rosace au-dessus de la porte d'entrée éclairée par le soleil couchant qui habillait ses traits d'ombres rouge sang. Dante fronça les sourcils.

« Quand arrive-t-il ? »

La voix rauque d'Amy fit sursauter tout le monde.

« Amy, ça va ? »

Le bassiste allait poser sa main sur l'épaule d'Amy quand une onde d'énergie démoniaque le balaya. Seules restèrent ses jambes qui tombèrent dans la cendre qui avait été son torse. La tête aux traits étonnés atterrit avec un bruit mat.

Dante fut tellement abasourdi qu'il eut juste le réflexe de faire reculer les autres. La sphère de signes cabalistiques violets s'éteignit, révélant une silhouette humanoïde dotée de longs tentacules aux poignets et aux chevilles. Une silhouette femelle. Le sang de Dante se mit à bouillir.

« Tu croyais être le seul ? »

La voix était horrible, mais elle tinta suavement aux oreilles du chasseur. Le rire inhumain qui s'échappa de la gueule de la créature sonna comme cristallin pour lui.

« Ma mère était une démone qui hantait ces lieux. Mon père, un humain, a rebâti cet endroit par amour pour elle, mais elle est morte sans voir ça. Je l'ai tuée le jour de ma naissance. C'est le sort de bien des démones. »

Elle tourna le dos à l'entrée et s'approcha de Dante.

« Et moi je cherche désespérément l'homme qui pourra me compléter. Les humains sont si fragiles… Je pensais qu'un demi-démon comme moi pourrait mieux me satisfaire. »

Elle se serra dans les bras de Dante qui resta immobile.

« Mais tu as dépassé mes espérances, lui souffla-t-elle à l'oreille. Tu m'as amené un vrai démon. »

« C'est toi qui les as tués ? »

« Oui. Le premier, je ne voulais pas. Mais tu l'as vu toi-même, un rien suffit à les briser, ces faibles créatures. Et leur sang est si goûteux… »

« J'ai jamais essayé. »

« Tu devrais. C'est une expérience incroyable. Tu sens leur vie… Leurs joies… leurs peines… »

« …Leurs souvenirs qui glissent dans ta gorge en longues lampées chaudes et sucrées. »

Amy se retourna avec un cri de joie et se jeta sur Dité qui venait d'entrer.

« Je me disais bien que tu avais quelque chose de plus que les humaines, dit-il. »

« Je t'ai attendu si longtemps, pleura-t-elle. Au fond de ma geôle de solitude… »

Dante sortit enfin Ebène.

« Je n'apprécie pas d'être éconduit comme ça… Surtout pour un démon. »

Amy tourna la tête. Ses yeux bleus s'agrandirent d'effroi. Un rictus se dessina en même temps sur le visage de Dante.

« Pitié… Toi qui partages mon sort… Ne l'as-tu pas senti, ce vide que l'humain ne pouvait pas combler ? »

« Bien sûr que si, dit-il en baissant son arme. Mais tu dois savoir qu'il est le même avec une démone. Ta quête n'a pas de fin. »

Une décharge électrique désarma Dante.

« Laisse-la choisir son sort, dit Dité. Je t'accorde juste un baiser, ajouta-t-il à l'intention d'Amy, pour que tu juges par toi-même. »

Amy ne vit pas Dante ranger son arme en haussant les épaules. Ses yeux se noyèrent dans ceux de Dité quand elle se jeta avidement sur ses lèvres. Elle voulut s'en détacher quand, au lieu de la chaleur de l'amour qu'elle avait tant attendue, elle sentit le froid de la mort la saisir. Mais Dité ne la lâcha pas. Pas tant qu'il resta un souffle de vie en elle. Des larmes avaient gelé sur les joues du cadavre asséché qu'il laissa tomber sur le sol dallé de l'église.

Dante pointa son arme sur lui.

« Je ne répèterai pas à Trish ce que tu as dit. »

Dante réfléchit un instant et rangea son pistolet.

« Je ne parlerai pas à Mary de ce que tu as fait. »

« En quoi ça me gênerait que tu lui en parles ? »

« Elle a raconté sa soirée à Trish. »

« La garce ! »

« Dis-moi… Elle a dit que sa mère était morte en la mettant au monde, que c'était comme ça pour la plupart des démones. Est-ce que c'est vrai ? »

« Je ne m'inquiète pas pour Trish, elle est forte. Le problème, c'est que les démons naissent avec tous leurs pouvoirs sans vraiment savoir les contrôler. Il parait que j'ai failli électrocuter Maman… »

Dante eut un geste de recul en imaginant la scène… Et en imaginant Trish dans cette situation.

Dité faisait la même tête.

« La pauvre… En plus, tu t'ennuies avec elle ! »

« J'ai pas dit ça ! Mais… Je comprends pourquoi Amy se sentait seule… Je ne sais pas si je l'aurais tuée. »

Dité haussa les épaules.

« Moi j'en avais besoin. J'ai croisé un ancien collègue, ce qui veut dire que les portes des enfers sont bel et bien en train de se rouvrir. »

« Tu sais comment les refermer ? »

« Ce n'est pas un problème. Tant que personne de trop puissant n'interfère… »

« A qui tu penses, demanda Dante ? »

Sa voix trembla légèrement. Il se souvint de son rêve.

« Je crois qu'on pense au même, dit Dité sombrement. »

« Jamais il ne ferait ça ! »

« Et s'il avait changé ? Pourquoi aurait-il renié uniquement les démons ? »

« Impossible ! Pas après ce qu'il a fait pour l'Humanité.»

« Il semblerait que notre père soit d'une redoutable duplicité. A ta place, je ne serais pas si naïf. »

« Quand vas-tu commencer à parler de façon intelligible ? »