Dante dormait profondément. Il tourna le dos à Trish avec un soupir et s'enroula une fois de plus dans la couette. D'habitude elle aurait tiré pour reprendre sa moitié de couverture mais cette nuit, elle était un peu absente. Elle restait assise dans le lit, regardant avec un sourire le pied de son fils qui faisait une bosse sur la peau de son ventre. Elle savait que ce serait un garçon, beau et fort comme son père. Elle ne s'étonnait pas de la vitesse extraordinaire à laquelle sa grossesse se passait. Ce n'était extraordinaire que si on prenait un référentiel humain. Ce qu'elle n'était pas.
Et au-delà de cette sensation étrange qu'elle tirait de sentir une petite vie grandir dans la sienne, il y avait ce quelque chose d'anormal dans l'air. Quelque chose qui la faisait frémir de bonheur.
Comme lorsqu'on rentre enfin chez soi.
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Dité ne dormait pas. Mary, qu'il avait écartée quelques minutes auparavant, revint se blottir contre lui. Il n'osait pas la réveiller, appréciant trop de pouvoir la regarder dormir. Il n'y avait bien qu'à ces moments-là qu'il pouvait profiter d'un peu de paix.
Et puis, rien ne pressait. Il sentait l'énergie des Enfers affluer petit à petit à travers la brèche dans la porte. Toujours plus vite, alors que la brèche devenait ouverture béante.
Mais ça ne serait pas avant quelques heures.
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Le soleil se leva paresseusement sur le jour que tous les démons avaient attendu une éternité.
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Dante ne leva pas la tête lorsque la porte s'ouvrit. Cette façon suffisante de pousser la porte et cette démarche sûre, ça ne pouvait être que Dité.
« Dante. »
Il se leva d'un bond en entendant la voix de son frère. Et il resta foudroyé en voyant qu'il s'était trompé.
« Je suis ravi de faire enfin ta connaissance, mon fils. »
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Mary s'étira paresseusement. Ses bras ne touchèrent que les draps.
« Dité ? »
« Je suis là. »
« Déjà debout ? »
« Je ne suis pas une marmotte, moi. Lève-toi, il est temps de… »
Il s'interrompit. Comment pouvait-il le dire ? Il est temps de mourir ?
« Oui ? »
« La porte va s'ouvrir dans la journée. »
« Je me lève. »
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« Père… »
« Ne sois pas si intimidé voyons. On m'avait dit que ton sens de la répartie ne te quittait jamais.»
« On ? »
« On. »
« Et bien disons qu'il a pris un jour de congé au mauvais moment. »
Sparda sourit. Il semblait juger chaque mot, peser chaque geste de son fils. Et cela mettait Dante profondément mal à l'aise. Et puis, combien de fois avait-il rêvé de ce moment ? Combien de fois avait-il répété ce qu'il avait à dire à ce père qui les avait abandonnés ?
« Pourquoi… »
« Pourquoi je vous ai laissés ? Disons que la condition humaine m'a lassé, à la longue. Tu peux comprendre ça, n'est-ce pas ? »
« Tu savais qu'ils allaient venir la tuer. »
« Non. Je pensais sincèrement vous avoir laissés dans un monde en paix. »
Sparda avait parlé d'une voix plus douce, mais l'expression s'effaça de son visage aussi vite qu'elle y était venue.
« Et pourquoi… »
« Pourquoi je reviens ? C'est pourtant clair, non ? Je ne pouvais passer le portail qu'avec les amulettes, or je les ai laissées à ta mère. J'étais obligé d'attendre que le portail se rouvre de lui-même. »
« Dante ! »
Dité resta à la porte. Sparda ne se retourna pas.
« Pas encore mort, toi ? Laisse-nous seuls. »
Devant le mutisme de son aîné, le Légendaire Chevalier Noir se retourna finalement.
« Serais-tu sourd ? Laisse-moi avec mon héritier. Je n'ai pas de temps à perdre avec quelqu'un comme toi. »
Mary apparut dans l'encadrement de la porte et prit le bras de Dité.
« Viens. »
« Papa… »
« Tu n'as pas entendu l'humaine ? Je ne te pardonnerai jamais d'avoir tué le meilleur de mes fils. Ni d'avoir trahi notre cause. »
La porte se referma.
« « Notre » cause, demanda Dante ? »
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« Ne le crois pas, dit Mary. Tu vaux mieux que… »
« Lâche-moi. »
« Quoi ? »
« Tu ne peux pas comprendre. Il est parti lorsque je n'étais qu'un enfant. Je m'en suis voulu de ne pas l'avoir retenu. J'ai cru qu'il avait préféré les humains à moi. »
« Tu étais jeune alors… »
« C'est pour ça que je détestais les humains. Parce qu'ils sont inférieurs, mortels, fragiles… Et puis j'ai rencontré Matelda. Elle m'a montré que vous pouviez transformer vos faiblesses en force. Et, en voyant Dante, j'ai cru que c'était le destin de ma famille que de se battre pour les humains. »
Il se tourna vers la rue. Des démons surgirent.
« En fait, il me déteste. »
Dité sourit en prenant son arme.
« Non, c'est faux. »
« J'ai toujours voulu qu'il soit fier de moi, en un sens… Et j'ai toujours échoué. »
« Je suis sûre qu'il est fier de te voir défendre les humains. »
« Alors tu es une sotte. C'est lui le nouvel Empereur des Enfers. Et il est là pour conquérir et détruire ce monde. Juste au moment où moi, je… »
« Maintenant ça suffit ! Un, tu n'as pas le droit de me parler sur ce ton. Deux… »
Elle l'empêcha de faire une remarque en enfonçant Kalina Ann entre ses côtes.
« Deux, disais-je, c'est toi qui es stupide. Tu n'es pas assez adulte pour faire tes choix tout seul ? Il faut vraiment que Papa vienne t'applaudir ? Tu as choisi ton camp, alors maintenant assume, et BATS-TOI ! Et si ton vieux n'est pas d'accord, montre-lui qui est le chef. »
« Pourquoi je ne tombe jamais sur des humaines ordinaires ? »
« Parce que tu mérites à l'évidence mieux que le standard. »
Elle effaça le sourire de Dité en ajoutant : « Ne serait-ce que pour te mettre du plomb dans le crâne ! »
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« Oui, celle des démons. Mais toi, c'est différent. Tu n'as pas eu le choix, avec ce que ton humaine de mère t'a inculqué… »
« Comment oses-tu parler comme ça de Maman ?! »
« Elle a fait de moi une ombre, pratiquement un humain. Heureusement, une partie de moi a refusé de se soumettre entièrement, et c'est grâce à cela que j'ai eu la présence d'esprit de retourner en Enfer, au lieu de rester à pourrir ici comme toi. »
Dante recula. Celui qui se tenait devant lui n'avait rien à voir avec le démon héroïque qui avait sacrifié ses pouvoirs pour l'humanité.
« J'ai eu une faiblesse, et au lieu de rouvrir les portes à mon Empereur, j'ai laissé les clés à la garde des humains. Mais il n'est pas trop tard. Je viens pour te ramener chez toi, Dante. En Enfer, avec les honneurs. Tu seras mon héritier, mon second même. Ensemble, nous serons les maîtres de tout ce qui vit en Enfer et sur Terre. »
Dante s'ébroua. Il devait se reprendre. Maintenant.
« Le plagiat serait complet si tu sifflais bruyamment dans un masque noir, dit-il. Mais George Lucas te ferait payer une fortune pour ça. »
« Quoi ? »
« Ah. Tu n'as pas du voir Star Wars, j'oubliais. Disons que le héros se retrouve dans ma situation : son père, ancien chevalier du bien qui a basculé du côté obscur, vient lui proposer de le rejoindre. Et tu sais ce que le héros répond ? »
« C'est votre seule chance de survie, à toi et aux tiens. »
« Non, il ne dit pas ça. Il dit NON ! »
Dante sortit Ebène et Ivoire et les pointa sur Sparda.
« J'aurais quand même bien aimé rencontré mon père. L'homme dont Maman est tombée amoureuse. »
« Cet homme-là n'existe plus. Tu viens de signer ton arrêt de mort, mon fils. »
« Arrête de m'appeler comme ça. Tu n'es le père que de Dité. Et encore, je me demande comment un sale type comme toi a pu avoir un fils bien comme lui. Ca doit venir de sa mère… »
« Et tu crois que tu pourras me battre ? »
« Je ne crois pas, j'en suis sûr. »
« Nous verrons cela. Si tu survis à mes Champions. »
« Envoie-les toujours, ça me fera un échauffement. »
Sparda sortit dignement dans la rue qui était devenue un champ de bataille.
« Bon sang, tu le crois ça, dit-il à Trish ? Mon père était schizophrène. Heureusement que j'ai eu un frère jumeau pour être mon double maléfique… »
Le sourire de Trish s'effaça quand elle vit que Dante tremblait.
