Chapitre 3 : On continue
Sara leva les yeux de ses mains, croisées sur ses genoux, pour contempler le paysage devant eux. La vue était légèrement floue parce qu'elle regardait au travers de la vitre sale de la voiture. Ils approchaient de la frontière de l'Illinois avec l'Iowa. Le paysage était désertique, et l'autoroute plutôt vide; Sara en était reconnaissante. Elle avait à présent pleinement conscience de la réelle possibilité d'être suivie, et elle jetait des coups d'œil prudent aux voitures qui passaient.
Sara se remémora la dernière fois qu'elle était passée sur cette route, pour sortir de l'Illinois. C'était avec son père lorsqu'elle avait treize ans. Il avait dû aller dans l'Iowa pour une quelconque raison politique dont Sara ne se souvenait même plus en avoir connu la nature exacte. A treize ans, la politique était bonne dernière sur la liste de ses intérêts, même si elle se trouvait être la fille du gouverneur, sans doute même à cause de cela. Mais elle se souvenait très bien de son père lui demandant de partir avec lui, arguant qu'ils pourraient faire un voyage en voiture, quelque chose que Sara avait toujours voulu faire. A chaque fois que son père était parti en voyage d'affaires, il était parti seul. Mais cette fois, il refusa la classe affaire d'un avion, et dévoua le temps que prenait le voyage en voiture pour tisser des liens avec sa fille. Ce n'était pas très longtemps après que la mère de Sara fut décédée, et la jeune fille avait supposé que ce voyage était un moyen de lui faire penser à autre chose, et par la même occasion il avait permis à Frank de se rapprocher d'elle et d'agir comme un père.
Sara pouvait encore sentir la déception qu'elle avait ressentie pendant ce voyage, seize ans plus tôt, quand elle découvrit que rien n'avait vraiment changé entre elle et son père, et qu'elle ne voyait pas comment cela pourrait arriver. Ils avaient eut une terrible dispute après que Frank l'avait laissée, assise pendant un jour entier dans le hall d'un immeuble du gouvernement pendant qu'il assistait à plusieurs réunions. Elle avait compris que le voyage était pour son travail, mais elle avait quand même été en colère après lui. Elle se souvenait qu'il avait hurlé « iC'est mon travail, Sara ! » Tout ce qu'elle avait voulu, c'était en fait qu'il soit un père, ce que Sara pensait être, après tout, son travail le plus important.
"Nous nous arrêterons bientôt. Pour chercher un endroit où passer la nuit," dit Michael depuis le siège du conducteur à côté d'elle. Sara, plongée dans un souvenir d'enfance, fut presque choquée lorsqu'elle réalisa que c'était Michael, et pas son père, qui était maintenant à côté d'elle. Cela ne la contraria pas, pas le moins du monde. Elle soupira presque de soulagement. "Comme c'est ironique" pensa-t-elle. Elle se sentait plus détendue aux côtés d'un criminel recherché qu'auprès de son père.
"Ok," répondit-elle à la déclaration de Michael. Sara se réjouissait de s'arrêter bientôt, mais en même temps, elle ne voulait pas être la raison de cet arrêt et elle savait qu'ils devaient continuer d'avancer. "On peut continuer si besoin est, ne t'arrêtes pas à cause de moi " dit-elle.
"Non, ça va," répondit Michael. " On doit s'arrêter de toute façon, se reposer et prendre du temps pour décider de ce qu'on devrait faire. " Il parla avec désinvolture, comme si ce n'était pas très important qu'ils ne sachent pas quoi faire ensuite. Mais Sara savait qu'il était inquiet, il devait l'être.
"OK," répliqua-t-elle, et après un moment elle reprit, plus doucement. "Est-ce qu'on a une chance, Michael ? De mettre fin à tout ça? D'être libre?" Son ton était légèrement sceptique.
Michael quitta la route des yeux pendant une seconde et regarda Sara. Ses yeux étaient fatigués, et son corps affaissé dans le siège paraissait si petit, s'effaçant presque. Elle avait besoin d'espoir. Michael ne voulait rien de plus que de lui en donner, mais en même temps, il s'était promis qu'il ne lui mentirait plus jamais. Il ne voulait pas lui donner de faux espoirs, ni lui faire des promesses qu'il ne pourrait pas tenir.
"Je l'espère," dit-il simplement, ses mots lui semblant insatisfaisant, même pour lui. Sara hocha légèrement la tête, jouant avec l'anneau à son index. "C'est ça le problème avec le Panama. C'est le plus gros défaut que j'ai essayé d'ignorer," dit Michael. Sara le regarda, comme si elle l'incitait à continuer. Ses yeux se détournèrent de la longue route devant eux et rencontrèrent les siens. « Ce n'est pas une liberté parfaite. On vivra toujours cachés. C'est la principale raison qui fait que j'ai décidé que nous devions nous battre. C'est seulement lorsque Lincoln sera prouvé innocent et que l'équilibre sera rétabli, que nous pourrons être libre.
Sara écouta silencieusement, comprenant parfaitement ce qu'il disait, et se sentant heureuse qu'elle le puisse. Elle était même reconnaissante lorsque Michael, dans de rares moments comme celui-ci, se confiait à elle et lui disait des choses-sur lui, sur sa vie avant Fox River, sur sa relation avec Lincoln, sur les motivations qui l'ont poussé à faire tout ça. Tout. A chaque fois qu'il lui disait ses choses, elle se sentait instantanément plus impliquée dans tout ça, comme si elle faisait partie intégrante de toute cette histoire et pas comme si elle n'était qu'une intruse.
Sara ne pouvait nier que ce sentiment lui faisait peur. Elle préférait pourtant être dans le coup et savoir de quoi il retournait, plutôt que d'être un membre du groupe mais d'être cependant tenue dans le noir. C'était quelque chose dont elle c'était rendue compte, le fait que Michael, dans un certain sens, voulait cela pour elle. Comme s'il pouvait la tenir à l'abri de tout ça. Mais en l'écoutant parler de l'évasion et de la conspiration, elle se sentait instantanément plus proche de lui. Comme si le mystère qu'était Michael Scofield s'étiolait peu à peu pour laisser place à quelque chose de beaucoup plus tangible, beaucoup plus réel. Presque familier.
Michael continua de lui parler. "Ce matin, je pensais que nous y étions. Je pensais que nous allions cesser de nous battre. Reynolds était notre chance. " Sara pouvait entendre la tristesse dans la voix de Michael, le désespoir qu'il avait manifestement décidé de ne plus cacher. Elle savait que cette fois, c'était son tour de le rassurer. Elle savait qu'il ne voulait pas vraiment mettre un terme à cette lutte ou abandonner la bataille. Il était juste abattu, et qui aurait pu l'en blâmer ?
"Mais ce n'était pas notre dernière chance," dit Sara, rencontrant les yeux de Michael alors qu'il se tournait pour la regarder furtivement. Il semblait surpris par ses mots. "Je veux dire, la démission de Reynolds n'est pas le plus important, n'est-ce pas ? " interrogea-t-elle.
Michael hocha la tête. Puis, comme s'il réalisait le ton pessimiste de ses propos, il dit : " Je suis désolé … Je ne voulais pas euh … paraître démoralisé. "
" Tu ne l'étais pas du tout, crois-moi, " dit-elle en riant nerveusement, mais Michael resta silencieux, comme si son humeur avait immédiatement changé en une profonde inquiétude pour Sara. Il se sentit honteux de s'être laissé submerger par la déception du moment, oubliant pour un instant tout ce que Sara avait eu à endurer.
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La sensation de ses doigts sur sa peau était familière, et alors que Sara s'occupait des coupures et des bleus autour de l'œil de Michael, ce dernier se détendit. La légère pression le rassurait d'une certaine manière, ou était-ce le fait que c'était elle, c'était Sara. Cette seule pensée suffisait à lui apporter un peu de réconfort. Ils avaient trouvé un motel dans le Sud de l'Iowa après s'être rendus au drive-in d'un McDonald pour acheter de la nourriture. Ils avaient décidé que le drive-in d'un fast-food était l'option la plus sûre, puisque cela impliquait un contact humain réduit au minimum … Ils avaient intervertis leurs sièges et Sara avait conduit, pour que ce soit elle - la moins reconnaissable des deux-qui puisse faire face à l'employée du McDonald, qui heureusement était une adolescente blasée et désintéressée leur accordant le minimum d'attention requise pour leur donner leur nourriture.
Le motel dans lequel ils se trouvaient était plutôt ordinaire, mais assez confortable. Ils ne resteraient qu'une nuit de toute façon, Michael savait qu'ils ne pouvaient pas s'arrêter très longtemps, pas avec Mahone à leurs trousses, mais ils avaient besoin de repos ; d'un moment de répit. Cependant, Michael ne savait pas où ils iraient lorsque la nuit aurait passée et que le jour suivant commencerait. Il détestait ça, de ne pas savoir ce qu'il allait se passer, ce qui allait arriver ensuite. Il commença à réfléchir à l'endroit vers lequel ils se dirigeraient, mais fut tiré de ses pensées lorsque Sara prit la parole.
" Ok, les coupures sont propres, " annonça-t-elle, remettant le gant de toilette dans un bol chinois bon marché contenant de l'eau. Elle étudia le visage de Michael, comme si elle cherchait une erreur dans son travail. "Je devrais avoir de l'antiseptique quelque part par là …" dit-elle tout en commençant à fouiller dans les poches extérieurs de son sac, posé sur ses genoux.
"Ne rien jeter, c'est bien aussi" dit-il avec un sourire, faisant allusion au contenu hétéroclite de son sac plein à craquer. Sara sourit alors qu'elle continuait à farfouiller dans les poches, légèrement embarrassée mais touchée qu'il se souvienne d'une des nombreuses conversations qu'ils avaient partagé dans l'infirmerie, à Fox River. C'était un endroit, malgré le nombre incalculable d'heures qu'elle y avait passé à soigner des patients autres que Michael, et les nombreux autres membres de l'équipe qui le traversait, dont elle se rappelait toujours comme étant le leur. Le sien et celui de Michael.
"Ça y est," dit Sara, sortant un petit tube de crème antiseptique de son sac. Elle appliqua doucement un peu de crème sur les deux, heureusement peu profondes, coupures autour de l'œil de Michael. " Désolée si ça brûle," s'excusa-t-elle. Michael secoua la tête, ignorant délibérément la douleur. "C'est bon. Merci", la remercia-t-il.
"Ce n'est rien" dit Sara. " Michael … " commença-t-elle, et Michael jura qu'il avait entendu une trace de nervosité ou de gêne dans sa voix. Elle avait peut-être sacrifié presque sa vie entière pour être avec lui, et elle l'aimait sans doute plus qu'elle n'avait jamais aimé n'importe qui- mais ils avaient passé très peu de temps ensemble, surtout ces dernières semaines, ce qui était ironiquement le moment où leur relation était devenue plus sérieuse, depuis sa déclaration maladroite dans ce train à Chicago. " Merci, d'être revenu pour moi aujourd'hui " dit-elle, rencontrant bravement ses yeux et soutenant son regard intense, mais toujours aussi doux.
"Sara, tu n'as pas à me remercier", dit-il avec sincérité. " Je te l'ai dit, je ne te laisserais jamais- "
"Je sais," dit-elle en hochant la tête. " Mais merci, pour ça."' Continua-t-elle un peu maladroitement.
Michael lui sourit, et puis, lentement mais résolument, se pencha en avant et l'embrassa doucement, voyant ses yeux se fermer avant qu'il fasse de même. Il savait qu'ils ne s'étaient embrassés que deux fois, mais c'était comme la chose la plus naturelle au monde. Ce n'était cependant que leur troisième baiser. Et cet état de fait amena une pensée dans l'esprit de Michael –ils n'en étaient qu'au début. Ils avaient des milliers d'autres baisers à partager. Alors qu'il savourait le cadeau que représentait le fait d'embrasser Sara, il sut que la plénitude qui l'envahit ne disparaîtrait jamais. Après un moment, il s'écarta doucement et appuya son front contre le sien.
" Qui t'as fait ça, au visage ? " demanda-t-elle, comme si il lui apparaissait soudainement qu'elle ne savait pas quelle était la cause des blessures de Michael. Elle s'écarta brusquement de lui, avec regret toutefois, le regardant dans les yeux alors qu'elle attendait sa réponse. Michael fut subitement transporté à l'infirmerie, pendant les innombrables moments où Sara lui posaient des questions sur la façon dont il s'était blessé. Quand il lui mentait ou éludait la question. Aujourd'hui n'était plus un de ces moments.
"Je ne connais pas son nom, c'était un des types de la Compagnie. Il semblait être le chef, " dit Michael.
" Pourquoi a-t-il fait ça ? " demanda la jeune femme.
" Il voulait que je lui dise où se trouvait Lincoln, " répondit Michael. Sara hocha la tête ; elle ne voulait pas en savoir plus pour le moment.
Après un moment, Michael demanda : " Est-ce que Mahone t'as fait quoi que ce soit ? "
"Non," répondit Sara alors qu'elle secouait la tête. Michael acquiesça avec soulagement, levant les yeux vers Sara alors qu'elle continuait. " Est-ce que tu sais qu'il euh … qu'il prend quelque chose ? " dit Sara avec une certaine hésitation, ne souhaitant pas particulièrement remettre sur le tapis le sujet de la drogue, craignant que cela les amènerait à parler des ses propres problèmes dans ce domaine. Michael, une expression curieuse sur le visage, secoua légèrement la tête en réponse à sa question, regardant intensément Sara alors qu'elle poursuivit son explication. " Je l'ai vu prendre une pilule, c'était de la benzodiazépine. "
"Qu'est-ce que ça fait ?" demanda Michael, notant au passage que Sara évoquait le sujet de la drogue, et bien qu'il aurait pu dire qu'elle hésitait et qu'ils n'avaient jamais sérieusement parlé de ses propres problèmes d'addiction, il était heureux de savoir qu'elle se sentait assez à l'aise pour aborder le sujet, même si ce n'était pas directement lié à elle.
"C'est un tranquillisant. Ça calme l'anxiété et la tension," expliqua Sara. Elle se sentit utile d'une certaine manière, étant capable de se servir de ses connaissances médicales.
" Je ne savais pas qu'il prenait quelque chose, " dit Michael, la curiosité l'envahissant.
" Ouais. Je ne sais sait pas si c'est très pertinent, j'ai juste pensé que tu devrais le savoir. "
"Oui …" dit Michael lentement, semblant réfléchir et traiter cette nouvelle information. Après un moment, Michael regarda sa montre, et, réalisant qu'il était près de minuit, reprit : " Nous devrions dormir un peu. "
" Oui, je prendrais juste une douche rapide d'abord, "dit Sara.
" Oh, d'accord. Bien sûr, "acquiesça Michael.
« Mais tu peux aller te coucher, je serais là dans un minute, " dit-elle en désignant le double lit, ce que Michael prit pour la confirmation que ça ne la dérangeait pas de partager le lit avec lui. Michael ne s'attendait pas vraiment à ce que ça ne l'ennuie pas, mais il n'était pas très sûr, car une telle situation était nouvelle pour eux.
" Je t'attendrais, " dit-il. Sara sourit, l'ironie de ses mots ne lui avait pas échappé. Il semblait s'être écoulé tellement de temps depuis qu'il avait prononcé un « Attends-moi » désespéré dans l'infirmerie. Mais c'était seulement quelques mois auparavant, et c'était quelque chose qui ne la surprenait plus à chaque fois qu'elle y pensait. Elle n'avait jamais pensé qu'elle aurait pu tomber totalement amoureuse, et si rapidement. Mais ce n'était pas parce qu'elle ne s'y attendait pas qu'elle pouvait nier que c'était arriver.
