IV: Lettre émouvante et discussion bouleversante

« Cette fois-ci je ne vais pas me défiler, je vais la lire ! », s'exclama Charlie en sortant de son cartable la petite boîte que son père adoptif lui avait remise un mois auparavant. Le jeune homme avait tenté vainement la veille de se donner du courage, mais ses doigts s'étaient mis à trembler à chaque fois qu'il avait voulu soulever le couvercle. Le mathématicien avait donc décidé d'embarquer son « héritage » à l'université pour le découvrir entre deux cours. Il regarda sa montre: il était midi, et il ne reprenait pas avant 15 heures. Il avait donc trois heures pour déjeuner, corriger éventuellement quelques copies, lire la lettre de sa mère... et se remettre des émotions qui ne manqueraient pas de l'étreindre une fois le document parcouru.

Charlie posa doucement la petite boîte sur son bureau, inspira un grand coup et souleva le couvercle: il vit tout d'abord les deux photos et le pendentif. La lettre était en-dessous. Le jeune homme sortit le tout et prit l'enveloppe – non scellée - sur laquelle une écriture fine indiquait « Pour mon fils ». Il la regarda quelques instants, puis l'ouvrit. Dès la lecture de la toute première ligne, il sut qu'il ne parviendrait pas au bout de la missive sans pleurer.

« Los Angeles, maternité Kensington,

18 mai 1976

Mon petit Tonio,

Lorsque tu liras cette lettre, tu seras probablement déjà un grand garçon. Peut-être auras-tu 10 ans, peut-être en auras-tu 20... Tu ne me connais pas, mais tes parents t'auront parlé de moi je pense, du moins je l'espère de tout coeur...

Je m'appelle Gabriella Vezziano, j'ai 19 ans, et je suis ta mère. Oui, tu as bien lu, ta mère, c'est moi qui t'ai donné le jour le 15 mai 1976, en présence de tes futurs parents et aussi de Paolo, mon frère... Cette lettre est la nouvelle version de celle que j'avais écrite avant mon accouchement, je croyais t'avoir tout dit à ce moment-là, mais c'était avant de t'avoir vu... Lorsque tu es né, lorsque la sage-femme t'a posé sur mon ventre, c'était, ce fut... unique, magique. J'ai su à ce moment-là que je ne pourrais jamais t'oublier et te faire sortir de ma vie...

Alors je suis là en train de t'écrire, pendant que tu dors à côté de moi dans ton petit lit... Eh oui, à l'heure où je m'exprime, tu as 3 jours et tu reposes bien sagement... 3 jours... ce qui signifie que dans 2 jours, il faudra nous dire « au revoir »... Rien qu'à prononcer ces mots j'ai une boule dans la gorge, d'ailleurs je crois bien que je vais me mettre à pleurer...

Tu voudras probablement savoir comment une fille de 19 ans a pu se retrouver enceinte. La réponse est « un concours de circonstances », je sortais depuis quelques mois avec un membre de l'équipe de football de l'université, et un jour nous avons franchi « le » cap. Ce garçon s'appelait Steven Kramer... Seulement voilà, je ne maîtrisais pas encore bien ma contraception, et cette maladresse combinée à un incident – un « accessoire » déchiré – te fit exister. Quand j'ai découvert ma grossesse, j'étais enceinte d'environ six semaines, et je t'avouerai que sur le coup j'ai pensé à te faire disparaître... Mais au fond de moi je ne pouvais m'empêcher de penser que je portais un petit être en moi et que je ne pouvais pas lui refuser le droit de vivre...

J'ai donc pris mon courage à deux mains, je me suis confiée à mon frère avant d'en parler à ma mère. Elle a été très déçue de me savoir dans cette situation, et mon père ne voulait même plus m'adresser la parole... Mais ma mère lui a dit que ce qui était fait était fait, et qu'il valait mieux essayer de me soutenir et de trouver une solution pour moi... Quant à Steven, sa réaction quand il a su pour ma grossesse ne lui permet pas de mériter à mes yeux le titre de « père » vis-à-vis de toi: il a dit que « j'avais tort de me prendre la tête pour une broutille » (!) et que « ce n'était pas de sa faute si je ne savais pas utiliser une pilule contraceptive correctement » ! Et comme je n'étais pas disposée à avorter, puisqu'il faut bien dire les mots, il s'est empressé de me larguer en disant que je n'étais qu' « une petite idiote qui se compliquait inutilement la vie » !

Enfin bref, maintenant tu sais tout de ta conception et de ta venue au monde... Et afin de te transmettre un peu de mon histoire familiale qui est aussi la tienne, je t'ai appelé Tonio Carlo: Tonio comme mon grand-père paternel, malheureusement décédé il y a cinq ans maintenant, et Carlo comme mon père, qui a une santé fragile depuis quelques mois: il fait bronchite sur bronchite, et comme il a beaucoup fumé dans le passé, les médecins craignent que ses poumons ne se soient usés prématurément... Les deux prénoms que j'ai choisi de te donner sont italiens, je pensais au départ te donner le prénom de mon autre grand-père, Charles, mais je me suis toujours sentie plus italienne qu'américaine, malgré ma peau bien blanche comme celle de maman ! Maman... un mot que tu adresseras à une autre personne désormais...

J'ai rencontré tes futurs parents vers la fin de ma grossesse, ils m'ont beaucoup soutenue et viennent me voir tous les jours à la maternité. Bien sûr, ils ne viennent pas que pour moi... Je pense très sincèrement que tu seras heureux avec eux: Margaret te couve déjà des yeux presqu'autant que moi, quant à Alan, il n'est pas aussi démonstratif mais on sent qu'il est ému à l'idée de devenir père pour la seconde fois... Eh oui, mon petit Tonio, tu ne grandiras pas seul, tu auras un grand frère, Don, qui a déjà presque 5 ans et qui a demandé à ses parents pourquoi son petit frère n'était pas dans le ventre de sa maman !

Voilà, je crois que je t'ai tout dit maintenant, tu es né à Los Angeles, tout comme moi. A la rentrée prochaine en octobre, j'irai étudier à San Francisco, après ce qui m'est arrivé, je n'ai plus envie de recroiser mes camarades, surtout mon meilleur ami, mon « presque frère » Larry... Pauvre Larry, je m'en veux de partir comme ça sans lui dire au revoir, déjà qu'il n'a rien su pour ma grossesse, mais je n'ai pas la force de lui parler... Je crois qu'en fait j'ai peur de sa réaction, je crois qu'il serait très déçu d'apprendre que j'ai eu un enfant avec le premier play-boy venu... et dans le fond je ne peux pas vraiment lui donner tort...

C'est terrible, je sais que j'ai fini de raconter ma vie, mais c'est plus fort que moi, il faut que je continue d'écrire. L'assistante sociale qui m'a accompagnée pendant ma grossesse s'appelle Carolina Johnson, peut-être qu'elle aura quitté Los Angeles ou qu'elle sera partie à la retraite lorsque tu liras cette lettre, pourtant j'espère que tu essaieras de la rencontrer. Je ne sais pas encore de quoi ma vie sera faite, mais j'ai promis à Carolina de lui donner de mes nouvelles, pour qu'elle sache où me trouver si, un jour, tu décides de # »

Charlie ne put lire la fin de la phrase, l'encre avait été diluée – Gabriella avait dû laisser tomber une larme en écrivant – mais le jeune homme eut la certitude que les mots effacés devaient être « me retrouver » ou « me rencontrer ». Il essuya ses larmes et se félicita de ne pas avoir « tâché » la lettre avec celles-ci, mais ses yeux semblaient ne pas lui obéir: de nouvelles larmes perlèrent et coulèrent sur ses joues...

« Charles, que dirais-tu d'un déjeuner avec ton vieux collègue ?, lança la voix enjouée de Larry Fleinhardt dans son dos. « Charles ? »

-La... Larry ?, répondit l'intéressé d'une voix tremblante en se retournant vers son ami.

-Charles, tu as mal à la gorge ? On dirait que tu es enrhumé... Oh mon dieu, Charles, mais que t'arrives-t-il ?

-Je... c'est... ma mère..., répondit le jeune homme en reposant la lettre sur son bureau.

-Oh... ta mère... biologique...?

-Oui... Sa lettre... Elle... Les photos...

-Les photos ? Tu sais donc à quoi ressemble ta vraie maman ?

-Oui, dit Charlie en lui tendant l'une d'elles.

-Quoi ! Mais que... qui... Non, ce n'est pas possible ! Ça ne peut être elle ! Oh mon dieu, Charles, je crois que je vais défaillir... Au... Aurais-tu l'amabilité de m'aider à m'asseoir s'il te plaît, je... »

Le mathématicien, complètement décontenancé par la réaction de son ami, en oublia de pleurer. Il fit asseoir le physicien en face de lui et l'observa: Larry avait blanchi d'un coup, sa respiration était quelque peu saccadée et il avait le regard vide. Charlie sentit son coeur battre la chamade, l'émotion manifestée par son ami ne pouvait signifier qu'une seule chose: le physicien connaissait sa mère ! Il attendit quelques minutes pour laisser à Larry le temps de reprendre un peu ses esprits, puis il lança timidement:

-Tu... tu la connais, n'est-ce pas ? Ma mère... Gabriella... Larry ?

-Mon dieu mon dieu mon dieu mon dieu, fut la seule réponse de l'intéressé.

-Larry, s'il te plaît, ressaisis-toi et réponds-moi... Je... J'ai besoin de savoir... »

Le physicien inspira profondément plusieurs fois, puis, regardant Charlie:

« Je... Je... Oui. Oui, j'ai connu la jeune femme sur la photo, Charles... C'était la fille des voisins de mes parents, nous avons le même âge et nous avons fait pratiquement toute notre scolarité ensemble... Nous sommes partis étudier tous deux à l'université de Los Angeles, elle en mathématiques appliquées et moi en physique. Nous... nous étions comme frère et soeur, nous n'avions pas de secret l'un pour l'autre... Enfin, c'est ce que je croyais... La dernière fois que je l'ai vue, c'était il y a trente ans, nous commencions notre deuxième année universitaire, Gabriella s'était trouvé un amoureux pendant l'été, mais ils ont rompu... Début octobre, je crois... Gaby... je veux dire Gabriella, ta mère, a eu beaucoup de mal ensuite à s'intéresser à ses études, et elle a abandonné l'université courant novembre... Je me rappelle que ses parents avaient dit aux miens qu'elle faisait une dépression suite à sa rupture amoureuse et que son état ne lui permettait plus d'étudier correctement...

-Elle était enceinte... de moi...

-Drôle d'état, n'est-ce pas... Attends voir... Tu es né au mois de mai, cela voudrait donc dire qu'en novembre, Gabriella était dans son troisième mois de grossesse, elle ne voulait pas que ça se sache et encore moins que cela ne se voit... D'où l'interruption de ses études... et le déménagement de sa famille...

-Elle a quitté Los Angeles ?

-Oui, ses parents ont dit que leur fille avait besoin de changer d'air pour se remettre de sa dépression, ils sont partis... à San Francisco je crois... Mais c'était il y a bien longtemps, tout cela est vieux maintenant... Oh ! Cela dit sans vouloir t'offenser mon cher ami, trente ans pour une personne c'est jeune, mais pas pour les souvenirs...

-Ne t'inquiète pas Larry, j'avais bien compris, répondit Charlie avec un petit sourire.

-Gabriella a eu un fils... Un fils que j'ai eu comme élève avant qu'il ne devienne l'un de mes collègues et mon meilleur ami ! La vie est parfois bien étrange...

-Au fait, Larry, tu n'étais pas venu pour me proposer de déjeuner avec toi ?

-Euh... si, mais après les émotions de ces dernières minutes, je crois que je serais bien en peine d'avaler quelque chose de consistant ! Je pense que je vais me contenter pour ce midi d'un potage, ou d'une salade de tomates, enfin quelque chose de léger et digeste... »

Charlie allait répondre, lorsque trois petits coups tapés à la porte attirèrent son attention:

« Don ! Je... je ne pensais pas te voir avant ce soir !

-Moi non plus, Charlie, mais le devoir m'appelle et il me mène vers toi ! Nous avons un maniaque qui sévit depuis quelques jours: il enlève des jeunes femmes, les torture et on les retrouve généralement 48 à 72 heures après... décédées... Comme je sais que le lundi tu as un peu de temps devant toi l'après-midi, je me suis dit qu'on pourrait aller déjeuner ensemble et discuter de l'affaire en cours ? Euh... au fait, bonjour Larry !

-Bonjour Don !

-Alors qu'est-ce que tu en dis, Charlie ?

-Du dossier ou du déjeuner ?

-Euh... les deux. Oh, vous n'aviez pas prévu quelque chose au moins avec Larry ? Parce que si c'est le cas, on se verra dans l'après-midi ou ce soir après ton cours !

-Non, nous... En fait, Larry était venu me proposer de déjeuner avec lui, mais nous avons discuté d'autre chose et...

-Charlie... Ça va ? Parce que tu fais une drôle de tête, et... toi aussi Larry... Mais qu'est-ce que vous avez tous les deux ? C'est mon affaire qui vous fiche un coup ?

-Don..., murmura le mathématicien. Larry... ma mère... il connaît, ou plutôt a connu, ma mère... »