VI: Rencontres avec le passé
« Prêt, Charlie ?
-Prêt, Don. »
Les deux hommes descendirent de voiture et montèrent lentement les marches qui menaient à la porte du domicile de Carolina Johnson. Sous le regard encourageant de son compagnon, Charlie inspira un grand coup et appuya sur la sonnette. Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrit sur une femme d'une soixantaine d'années, aux cheveux gris court et d'allure élégante.
« Vous désirez ? demanda celle-ci, avant de pâlir. « Mon dieu... Seriez-vous...
-Bonjour Madame, lança timidement Charlie. Je... je cherche Mademoiselle Carolina Johnson...
-C'est moi, souffla la femme. Vous... vous êtes le fils de Gabriella Vezziano, n'est-ce pas ?
-Je...
-Oui, j'en suis sûre, vous êtes son fils, vous lui ressemblez tellement ! Oh... mon dieu, depuis le temps que j'espérais vous rencontrer ! Je vous en prie , entrez ! »
Deux heures et demie plus tard, c'est une Carolina Johnson émue aux larmes qui raccompagna les deux hommes à sa porte. Charlie lui était en pleurs, et Don l'avait réconforté un bon moment dans la voiture avant de reprendre le chemin de la maison. L'ancienne assistante sociale leur avait raconté dans les moindres détails sa rencontre avec Gabriella, la décision de celle-ci de faire adopter son bébé, puis le premier contact et tous les autres entre la future mère et le couple Eppes...
Carolina leur avait confirmé les paroles de Larry Fleinhardt, à savoir que Paolo, le frère de Gabriella, n'avait jamais quitté Los Angeles. Mademoiselle Johnson leur avait ensuite montré les lettres de Gabriella, que celle-ci n'avait pas manqué d'envoyer à chaque changement important dans sa vie: la fin de ses études, son premier poste, son mariage, la naissance de ses enfants... Mais ce qui avait fait fondre Charlie en larmes avait été la dernière lettre de Gabriella, datée d'il y a trois ans: celle-ci disait dans sa missive qu'elle pensait tous les jours à son premier enfant, qu'elle imaginait souvent quel visage il pouvait bien avoir, quel métier il pouvait exercer... Elle remerciait aussi Margaret et Alan et espérait que ces derniers avaient su donner plein d'amour à son fils, ce que Charlie s'était empressé de confirmer à Carolina...
Lorsqu'ils étaient repartis de chez l'ancienne assistante sociale, celle-ci avait chuchoté à l'oreille de Charlie:
« Je vous souhaite de tout coeur de pouvoir faire à nouveau partie de la vie de votre mère... Elle a tellement souffert de votre séparation... Paolo aussi, même s'il n'était que votre... oncle... Mais le fait de voir sa petite soeur dans cet état l'a énormément touché... Je... je sais que je ne devrais pas vous dire ça, mais... peut-être devriez-vous essayer d'aller voir Paolo, Charlie... »
oooooooooo
Après être rentrés pour déjeuner avec leur père, le mathématicien et son petit ami avaient décidé d'aller voir Paolo Vezziano, garagiste de son état. Vers la fin de l'après-midi, Don emmena donc Charlie à l'adresse qu'ils avaient trouvé dans l'annuaire. Les deux hommes demandèrent à la secrétaire à rencontrer Monsieur Vezziano, et celle-ci leur indiqua qu'ils le trouveraient dans l'atelier. Le mathématicien frappa timidement à l'entrée de la pièce:
« Monsieur Vezziano ? Bonjour, je...
-Oh bon sang ! C'est vous ? Non non non attendez, votre nom va me revenir, ma soeur me parle tout le temps de vous... Vous êtes prof de maths, c'est bien ça ? Ip... non Eppes, c'est bien ça ? Vous êtes le professeur Eppes !
-Oui, c'est bien moi, répondit Charlie, complètement abasourdi. Comment...
-Comment je vous connais ? Ben par ma soeur ! Elle est prof de maths dans un collège à San Francisco, et elle a une grande admiration pour vos travaux ! Elle n'arrête pas de dire que vous avez révolutionné les maths avec vos approches originales !
-Oh...eh bien... merci pour les compliments...
-Alors, qu'est-ce que je peux faire pour votre service, professeur ?
-Eh bien... C'est un peu délicat à dire comme ça... Pourrions-nous aller en discuter quelque part ? Vous avez un bureau ?
-Oui, j'ai un bureau, vu que c'est moi le patron ! Mais si c'est pour votre voiture, pas la peine d'aller dans mon bureau !
-Ce... ce n'est pas pour ma voiture que je suis là, Monsieur Vezziano... D'une part parce que je n'en possède pas, et d'autre part parce que le véhicule qui m'a amené ici est en parfait état, pas vrai Don ?
-Oui, répondit l'intéressé. En fait, Monsieur Vezziano, mon... frère adoptif voudrait vous entretenir d'une chose importante... aussi bien pour lui que pour vous...
-Frère adoptif ? Oh... Vous avez été adopté, Monsieur ? demanda Paolo à Don.
-Non, Monsieur Vezziano, reprit Charlie. L'adopté, ici, c'est moi... Eppes est le nom de mes parents adoptifs... Mon vrai nom, si les choses s'étaient passées autrement...aurait pu... être... Vezziano...
-... Quoi... »
Charlie crut que Paolo Vezziano allait faire une crise cardiaque sur place ! Ce dernier avait brusquemement pâli, et dut s'appuyer sur son établi pour ne pas tomber pendant que ses yeux regardaient fixement le mathématicien.
Ce dernier, quelque peu affolé, se tourna vers Don, qui s'approcha de Paolo pour le soutenir:
« Monsieur Vezziano, est-ce que ça va ? Monsieur, vous m'entendez ?
-Euh... je... Mon bureau... vous pouvez...
-Bien sûr... Vous allez savoir marcher jusque là ?
-Oui, c'est juste que... Bon sang, si je m'attendais à celle-là ! »
Don et Charlie attendirent patiemment que le garagiste reprenne un peu ses esprits. Puis ce dernier les conduisit à son bureau quelques mètres plus loin. Il fit asseoir les deux hommes en face de lui et ne pouvait détacher son regard de Charlie:
« Bon sang... Le gamin de Gabriella... Ça fait combien d'années, maintenant, trente ans à peu près ?
-Oui, monsieur, répondit timidement Charlie. C'est mon âge...
-Oh mince alors... Dire que j'ai vu votre tête pendant des années sur les couvertures des magazines de ma soeur et que j'avais jamais capté la moindre ressemblance ! Ma soeur non plus d'ailleurs... Mais bon, il faut dire aussi que la dernière fois qu'on vous a vus, vous n'étiez qu'un nouveau-né ! On aurait pu difficilement deviner à quoi vous pourriez bien ressembler une fois adulte !
-C'est sûr... Vous... Vous ne m'en voulez pas trop d'avoir ainsi débarqué comme ça chez vous ? Comprenez-moi, mon père m'a révélé mon adoption il y a un peu plus d'un mois et depuis, je... je cherche mes origines, vous comprenez ? Alors, quand l'assistante sociale qui s'est occupée de votre soeur m'a dit que vous habitiez toujours Los Angeles, je...
-Pour sûr que je comprends, professeur... C'est normal de vouloir savoir d'où l'on vient... Mais mettez-vous aussi à ma place, monsieur, ma soeur se retrouve enceinte, elle ne peut pas garder l'enfant et est obligée de s'en séparer... Il a bien fallu oublier un peu toute cette histoire pour pouvoir continuer à avancer dans la vie... Et voilà qu'un beau jour, après toutes ces années, vous arrivez et vous cherchez des réponses !
-Je sais que ce n'est pas facile pour vous non plus, Monsieur Vezziano, mais j'ai tellement besoin de savoir... Où vit ma mère maintenant ? Je sais qu'elle est partie vivre à San Francisco après ma naissance, mais aujourd'hui, où est-elle ? Sa dernière lettre envoyée à Mademoiselle Johnson remonte à trois ans... Vit-elle toujours là-bas ? Je sais aussi qu'elle s'est mariée et qu'elle a eu d'autres enfants... Je... Je ne cherche pas à m'imposer dans sa vie... Je voudrais... Je voudrais juste pouvoir la rencontrer, même si ce n'est qu'une fois...
-Je comprends bien, professeur, mais ce n'est pas à moi de décider si oui ou non vous pouvez rentrer dans sa vie à nouveau comme ça... Je... Je n'ai pas le droit de décider pour ma soeur, vous comprenez ? Alors oui, c'est vrai, mes parents et ma soeur sont partis vivre à Los Angeles, et ils y sont toujours... Oui, Gabriella s'est mariée et elle a eu deux autres enfants... Mais je n'ai pas le droit de la trahir... Je suis désolé, Monsieur Eppes, mais je...
-Je... Je comprends, Monsieur Vezziano..., soupira tristement Charlie. Je ne peux pas vous obliger à me donner des détails sur la vie de ma mère actuellement, mais j'aimerais tellement que vous puissiez lui dire que vous m'avez rencontré... sans lui dire qui je suis, bien sûr... Pardonnez-moi, je...
-Attention jeune homme, que les choses soient bien claires entre nous, le coupa Paolo. Je ne vous en veux pas d'avoir débarqué ici pour poser des questions sur votre naissance, moi à votre place j'aurais tenté la même chose ! C'est juste que... je ne me sens pas le droit de vous révéler le nom marital de ma soeur ni son adresse sans son consentement... Je ne sais même pas si je pourrai lui dire que j'ai rencontré le mathématicien qu'elle admire tant !
-Bien merci, Monsieur Vezziano, intervint Don. C'est déjà bien de votre part de nous avoir parlé... Si jamais vous changiez d'avis..., ajouta l'agent du FBI en lui tendant sa carte de visite.
-Merci jeune homme... Le FBI ! Vous êtes... un fédéral ?
-Oui, Monsieur, et Charlie est consultant pour nous ! Il aide mon équipe à résoudre des cas difficiles !
-Vraiment, professeur ?
-Oui, murmura l'intéressé. Oui, j'aide Don sur ses enquêtes...
-Bien, bien... Bon, messieurs, je m'excuse, mais je vais devoir vous laisser, j'ai du travail qui m'attend...
-Bien sûr... Au revoir Monsieur Vezziano », dit Charlie, le coeur lourd.
Après le départ des deux hommes, Paolo prit la carte de visite de Don et la regarda longuement... Le fils de Gabriella... Il l'avait revu après toutes ces années, c'était un beau jeune homme, qui semblait gentil et intelligent si l'on en croyait les articles qui lui étaient consacrés dans les revues que lisait sa soeur... Paolo soupira. Son... neveu était devenu quelqu'un de bien, il le trouvait adorable, et il ne put s'empêcher de penser que sa soeur avait souffert pendant trop longtemps...
