Chapitre : 1
Il y eut une très longue seconde d'un silence assourdissant avant que Harry ne réagisse en se pinçant le bras. Il n'avait pas eu une excellente journée. Il avait dû se lever à 5 heures du matin pour payer le hibou qui lui avait apporté le journal, s'était brûlé en faisant frire le bacon du petit déjeuner (dont il n'avait par ailleurs pas vu la couleur), avait passé toute la matinée à repeindre la porte du garage - « Deux couches, mon garçon, et fait ça bien ! » - et s'était vu refuser la douche dont il avait désespérément besoin. Pour ne pas gaspiller l'eau, à cause de la canicule.
Alors qu'il venait à peine de commencer à préparer le repas de midi, on avait sonné à la porte. Et maintenant Severus Rogue se tenait en face de lui. Il tint donc à s'assurer que tout cela n'était pas un cauchemar, et se pinça l'intérieur de l'avant-bras avec force. C'est alors qu'une énorme masse noire lui bondit dessus et le fit atterrir droit sur les fesses dans l'entrée des Dursley. Il eut à peine le temps de se demander s'il s'agissait d'une tentative d'assassinat avant que la masse en question ne commence à lui lécher le visage avec enthousiasme.
« Potter, c'est quoi ce vacarme ?! » tonitrua une voix depuis le salon. Notons qu'en dépit du grand cri aigu qu'avait poussé Harry en tombant, personne ne semblait s'être alarmé. Voyant le jeune homme trop occupé à essayer de se dégager de sous son parrain pour jouer les hôtes, Rogue s'invita à entrer tout seul. Il laissa sa valise dans l'entrée aux bons soins de Potter et se dirigea vers le salon, dans lequel Vernon et Petunia Dursley étaient rivetés à la télévision.
Il se plaça dans l'encadrement de la porte, croisa les bras sur sa poitrine, et prit bien soin d'avoir l'air terrifiant, juste parce qu'il en avait envie. Il sortit sa voix la plus sombre et veloutée et dit :
« Petunia et Vernon Dursley, je présume ? »
A son immense satisfaction, il récolta deux sursauts épiques, et un couinement apeuré lorsque la tante se retourna dans le canapé. Ses yeux s'écarquillèrent en apercevant Rogue, et celui-ci retint un grognement. Il avait vraiment espéré qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Le mari parvint à s'extraire du canapé à une vitesse surprenante, compte tenu du fait qu'il avait de toute évidence largement dépassé le quintal, et posa deux gros poings sur ses hanches grasses. Rogue imaginait qu'il essayait de se donner l'air intimidant.
« Qui êtes vous ?! Personne ne vous a demandé d'entrer ! » tonna t-il en virant lentement au rouge. Dans le couloir, Potter couina « Mais descend, je peux pas respirer ! » et Black aboya.
« Mon nom est Severus Rogue, Albus Dumbledore m'envoie. » Vernon pâlit vers une amusante nuance de lilas. « Au vu d'événements récents, votre neveu a besoin d'une protection rapprochée constante. Je vais donc passer l'été ici. Vous avez une chambre d'amis, j'espère ? Je détesterais devoir obliger votre fils à dormir sur le canapé. » poursuivit t-il nonchalamment. Petunia se leva brusquement et commença à ouvrir la bouche pour protester, mais la vision d'un énorme chien noir qui mettait joyeusement des traces de pattes plein son patio coinça les mots dans sa gorge. Rogue la regarda s'étouffer avec un amusement détaché. Lorsque l'oncle sembla ne pas devoir s'écrouler d'une crise cardiaque, il lui fourra la lettre de Dumbledore dans les mains. « Les détails sont là-dedans. »
« Mais... Il... Nous... C'est... POTTER ! » beugla l'homme après un long moment de silence incrédule.
« Oui ? » répondit l'appelé depuis le couloir. Il semblait être parvenu à déloger son parrain de sa cage thoracique, mais était hors d'haleine, échevelé, et avait deux tâches rouge vif sur le pommettes. Black était assis par terre à côté de lui, la langue pendante et l'air parfaitement innocent.
Rogue fixa un regard particulièrement glacial sur l'énorme oncle, qui sembla rétrécir sur place. Toute perspective de hurler sur Potter en l'accusant de tous les malheurs du monde s'évapora. « ... Va montrer sa chambre au monsieur, qu'est-ce que tu attends ! »
Potter hocha la tête et s'empara de la valise sans qu'on le lui demande, ce que Rogue trouva particulièrement suspect. Il eut besoin des deux mains pour la hisser dans les escaliers, mais pas une fois il ne demanda de l'aide ni même se retourna. Une preuve de plus de son insupportable arrogance, à n'en pas douter. Il déposa son fardeaux devant une porte (peinte en abricot, Rogue fit la grimace) qu'il ouvrit en poussant la clenche avec son coude, et dit :
« Voilà, c'est là. La salle de bain est juste à côté, sur la gauche en sortant. » L'air spectaculairement mal à l'aise, il fourra ses poings dans ses poches. « Dites... »
« Quoi ? » aboya Rogue avec agacement. Rien que le motif du couvre-lit avait suffi à le remettre dans son humeur massacrante première. Il refusait de dormir dans un lit fleuri, question de principe.
« Est-ce c'est vrai que Dumbledore veut que vous passiez tout l'été là ? Je veux dire, vous avez pas une maison de vacances ou de la famille à voir ou je ne sais quoi ? Je veux dire, vous avez sûrement mieux à faire que de rester là, je me débrouille bien tout seul. Je veux dire... »
« Je veux dire que je suis autant ici pour votre sécurité que pour la mienne, et que j'en suis aussi ravi que vous. » cracha Rogue. Black lui montra les dents, comme pour l'inciter à baisser le ton. « Lors du premier règne du Seigneur des Ténèbres, j'ai servi au directeur d'espion dans ses rangs. Lucius Malfoy le sait, il le lui aura dit. Il est donc raisonnable que je me mette à l'abri maintenant qu'il est de retour, et il se trouve que cette maison est le seul bâtiment de tout le pays qui lui soit totalement impénétrable. Sans compter qu'il faut quelqu'un de responsable » Il jeta un regard venimeux au chien. « pour garder un oeil sur vous. Vous semblez avoir un talent certain pour attirer les ennuis. »
A ces mots, étonnamment, Potter rosit. Il y eut un instant de silence, pendant lequel Rogue eut le temps de se dire que le jeune homme n'avait pas eu l'air surpris du tout en apprenant son passé de Mangemort et d'agent double. Évidemment, le grand méchant Rogue ne pouvait rien être d'autre qu'un mage noir. Quelle impudence.
« Et comment vous allez faire pour le lit ? Est-ce que vous pouvez le séparer en deux ? » demanda t-il après s'être éclairci la gorge. Il se sentait perdu en pleine science fiction. Son professeur de Potions se trouvait dans la chambre de la tante Marge, et il allait probablement devoir partager le lit avec son parrain. Il dut résister à l'envie de se pincer une seconde fois.
« Non, je ne peux pas faire ça. Aucune magie autour de vous, sinon le Ministère vous la mettra sur le dos. » Rogue eut soudain l'air horrifié. Il n'allait quand même pas devoir dormir avec Black ? Oh Merlin, il était en enfer.
De toute évidence, il n'était pas le seul de cet avis.
« Oh non, ça va pas marcher ça ! » s'exclama Black. Il s'était retransformé sous le coup de la détresse. « Je refuse ! »
Sentant venir la dépression nerveuse collective, Harry intervint. « Sirius peut prendre mon lit. » Il n'allait certainement pas le proposer à l'autre. Imaginer Rogue entre ses draps lui donnait des maux d'estomac. Non. « Ca ne me gêne pas de dormir par terre. »
« Non, je peux pas te piquer ton lit enfin ! » s'exclama Sirius. « C'est vrai, quoi. A ton âge il faut un bon matelas, pour la croissance et tout ça... » Harry, qui dormait sur un matelas en mousse de dix centimètres d'épaisseur depuis des années, leva un sourcil dubitatif.
« Si ça te fait plaisir, je peux te trouver un panier, »glissa Rogue avec une moue de dédain. Harry et Sirius lui jetèrent de concert un regard mauvais. Le jeune homme choisit d'ignorer l'intervention.
« Ca me dérange pas, j'ai juste à prendre la couette et m'allonger dessus. De toute façon il fait trop chaud pour dormir avec. »
Rogue marmonna quelque chose qui ressemblait à « Martyr ».
Tout espoir de mener une dispute à bien fut étouffé dans l'oeuf par un grand cri de « Mamaaaaan ! J'ai faiiiiim ! » provenant de la chambre de Dudley. Potter eut une drôle de grimace résignée et marmonna : « Je dois y aller. Je vous laisse vous installer. » avant de redescendre. Un « Ca vient ce déjeuner, Potter ? » tonitruant fit trembler le parquet alors qu'il était encore dans l'escalier.
« Black, arrête ça, » dit Rogue après une seconde de silence interloqué.
« Arrête quoi ? » aboya Sirius.
« Tu grognes. »
« Oh. Ouais, ben, y'a de quoi. T'as entendu comment ils lui parlent, Patmol leur croquerait un bout que j'en serais pas malheureux. »
Rogue leva les yeux au plafond et se mit en devoir de ranger ses affaires dans la commode. Pauvre petit Potter obligé d'aller touiller la salade de son cousin. Un véritable Oliver Twist. Il allait peut-être même en pleurer ce soir dans son lit fleuri. Franchement. Black resta un instant sans bouger, bras croisés et mâchoire serrée pour contenir son indignation, avant de se changer en chien et de descendre à la cuisine.
Il y trouva Harry occupé à mettre la table tout en gardant un oeil sur le four. Il releva la tête en entendant le cliquetis des pattes de chien sur le carrelage.
« Ah, c'est toi. » Sa voix était étrangement éteinte. « Je mets une assiette pour Rogue, tu crois ? »
« Woof. »
« Hmm. » Il récupéra un couvert supplémentaire dans le lave-vaisselle. Non sans une certaine satisfaction sadique, il le plaça entre celui de Vernon et de Dudley. Restait à savoir qui des Dursley ou de Rogue en ressortirait avec la plus grosse migraine. Ce serait intéressant à voir au moins.
Sirius vit que l'assiette de Harry était plus petite que les quatre autre, mais préféra ne rien dire pour le moment. Il s'assit dans un coin avec la gamelle que son filleul lui avait trouvé (il avait tiré un plaisir féroce du fait de donner les meilleurs morceaux du gigot que sa tante avait payé une petite fortune à un chien échappé de prison) et attendit que le massacre commence.
Une fois le déjeuner terminé et la famille Dursley au grand complet accointée avec toute la délicatesse dont était capable Rogue quand on lui frappait par accident le tibia sous la table (Harry se demandait si son oncle parviendrait à tenir tout l'été sans qu'une artère n'explose sous la pression), ce dernier s'installa confortablement dans le salon avec un énorme grimoire comportant des illustrations animées particulièrement peu propice à une bonne digestion, et y resta toute l'après-midi.
Harry le soupçonnait fortement de vouloir voir combien de temps il mettrait à plonger les trois Dursleys en pleine crise psychotique. Ce qui devrait être court, à en juger par l'étrange tic nerveux qui agitait l'oeil gauche de la tante Pétunia lorsqu'elle l'envoya arracher les mauvaises herbes du jardin. La seule idée de ces cheveux drapés sur ses coussins de canapé tous neufs devait lui faire frôler l'apoplexie.
Sirius, de son côté, occupa sainement son temps à uriner sur les pneus de la voiture de Vernon, à se rouler dans les plates-bandes bien-aimées de Pétunia, et à se laisser gratter le ventre par Harry. Puisque de toute façon la pelouse était irréprochable, l'arrachage des mauvaises herbes fut vite fait et parrain et filleul passèrent le temps vautrés dans l'herbe à regarder les coccinelles grimper sur les orteils de Harry, jusqu'à ce que ce dernier ne doive repartir préparer le dîner.
Sirius eut droit au plus gros steack du paquet, mais dut le manger avant que Pétunia ne s'en rende compte. Dudley mangea à peine tant il était occupé à essayer de se fondre dans sa chaise. Rogue le regarda faire avec un petit sourire terrifiant. Vernon vira au violet et se garda d'ouvrir la bouche. Pétunia mâchonna l'intérieur de sa joue et ne toucha pas à son assiette. Harry fit de son mieux pour faire comme si de rien n'était.
Globalement, pour un premier jour, ça aurait pû être pire. La première nuit, en revanche, allait mal partir. Et ça, Rogue l'aurait su s'il avait remarqué la boîte de boules Quiès posée sur sa table de nuit.
