Chapitre 2 :


La bataille pour le lit de Harry fut féroce. Sirius insistait pour y laisser dormir le jeune homme, qui lui-même refusait obstinément. Pour bien prouver sa détermination, il avait pris un oreiller, un drap, et s'était allongé par terre. Après avoir tenté sans succès de le soulever pour le lancer sur le lit (ce gosse était plus dur à attraper qu'une anguille, bon courage à Voldemort), argué que prendre le sol était son devoir de parrain (« Ton père me maudirait de là-haut si je te laissais par terre ! Tu veux que ton père me déteste, c'est ça ? ») et boudé une demi-heure en vain, Sirius décida tout simplement d'utiliser la manière passive.

Il se changea en Patmol et alla s'allonger en travers du torse de Harry, qui après tout monopolisait son lit. L'oxygène étant l'une de nécessités de la vie, le jeune homme finit par plier.

Juste avant de s'endormir, Harry tendit une paire de bouchon d'oreilles à son parrain. « Si tu veux dormir un peu, tu vas en avoir besoin. »

« T'en as pas toi ? »

« Il faut une paire à Rogue aussi. Et puis j'ai l'habitude. Faut voir ce que Ron envoie, la nuit. »

« Oh. Bonne nuit. »

« Toi aussi. »


Les cachots de Severus ne lui avaient jamais autant manqué. Entre ses murs de pierre bien-aimés, pas de vague de chaleur estivale, pas d'animagus au crâne dur, pas de Survivant...

SRRrrrrrrrrrgnh !

Pas de ronflements non plus.

Pourquoi, pourquoi est-ce que Potter avait omis de l'informer que son oncle et son cousin étaient plus bruyants que des moteurs de mobylette dans leur sommeil ? S'il n'avait pas déjà été au courant que le gamin le détestait, le mystère aurait été dévoilé.

SRRrrrrrrrrrgnh !

L'eau dans le verre posé sur la table de nuit vibra faiblement. Ah, la fraîcheur béate de ses quartiers dans les donjons, le silence absolu qui y régnait en l'absence de centaines d'adolescents persuadés d'être discrets, le calme, la paix...

SRRrrrrrrrrrgnh !

Peut-être que s'il se concentrait suffisamment longtemps sur quelque chose de relaxant, il parviendrait à s'endormir ? Un chaudron frémissant sous la chatouille d'une flamme bleutée, un livre recouvert de cuir usé par les ans, un sol de pierre dure sur lequel raisonnaient ses pas, le silence béni des couloirs enfouis sous les entrailles d'un château millénaire. Rogue sentit ses paupières se faire lourdes, ses membres se détendre, sa respiration ralentir...

NOOOOOOOOON !

Rogue fit un bond assez spectaculaire en entendant le hurlement à glacer le sang, et se retrouva debout baguette à la main avant même d'avoir le temps de se rendre compte de ce qu'il faisait. Il ouvrit sa porte brutalement (elle alla claquer contre le mur, la poignée laissant une indentation des plus satisfaisantes dans le plâtre), traversa le couloir en deux enjambées, pointa sa baguette contre la porte de laquelle venaient maintenant une respiration saccadée, des murmurs et quelques sanglots, et l'ouvrit en grand.

En lieu et place de la horde de Mangemorts sanguinaires qu'il s'attendait à trouver, il vit Potter recroquevillé sur son lit, les genoux remontés contre la poitrine, le visage caché dans les mains et les épaules tremblantes, essayant désespérément de cacher ses larmes. Black était assis à côté de lui sur le lit, l'air totalement perdu, et il lui tapotait maladroitement le dos en marmonnant ce qu'il espérait être des paroles rassurantes.

C'était assurément un spectacle dont Rogue se serait passé avec joie.

En entendant la porte s'ouvrir, Black se retourna vivement. Et vit Severus Rogue dans une chemise de nuit en flanelle d'un blanc passé, ses mollets maigrelets et poilus dépassant comme perdus, pieds nus, et un bonnet de nuit orné d'un pompon perché sur la tête. Il avait une trace d'oreiller assez profonde sur la pommette gauche.

Il ne savait pas bien s'il devait rire ou hurler d'horreur.

Face à l'expression assez comique de Black, Rogue déduisit que l'on avait tous comptes faits pas besoin de lui. Il tourna sur ses talons en levant le nez bien haut, et repartit dans sa chambre sans refermer la porte derrière lui, afin que personne ne puisse l'accuser de s'être inquiété pour Potter. Histoire de bien affirmer la chose, il lança « La prochaine fois, tâchez de hurler dans un oreiller, vous ne réveillerez pas les honnêtes gens ! ». Là.

Il n'avait pas eu peur. Absolument pas. Non non. Et puis quoi encore. Il alla se coucher, et rêva que Lucius Malfoy avait volé le pyjama de Black et l'avait enfilé pour gagner la confiance de Potter, avec l'aide d'un grand panier de sucettes au sang. Il préféra ne pas se demander quels mécaniques psychologiques exactement étaient entrées jeu pour générer ça.


Lorsque Sirius entendit le cri, à travers les bouchons d'oreille, tout de même, il passa en mode automatique, comme tous les gens qui doivent agir tout en ayant la tête logée dans un orifice anatomique sombre et étroit pour cause de sommeil. Il se rendit compte qu'il était en train de tapoter le dos de Harry juste à temps pour se sentir horriblement stupide de ne rien pouvoir faire de plus.

En même temps, Harry était un garçon, un adolescent. Qu'il ne l'ait pas fichu dehors pour que personne ne le voit dans cet état tenait du miracle. Ou peut-être qu'il était trop sous le choc pour y penser immédiatement et que ça viendrait plus tard.

Au moment où Sirius commença à murmurer des âneries inutiles du type 'ça va aller', la porte s'ouvrit brutalement sur Rogue, offrant une distraction bienvenue, bien que visuellement pénible.

L'intermède permit à Sirius de faire semblant de faire attention à autre chose pendant que Harry s'essuyait les yeux, maîtrisait le tremblement de ses mains et faisait sembler d'aller parfaitement bien. La rapidité avec laquelle il parvint à reprendre contenance perturba vaguement l'animagus.

Il y eut une minute d'un silence douloureux. Harry s'éclaircit la gorge pile au moment où Sirius ouvrit la bouche.

« Je t'en prie ! »

« Non, non, toi en premier. »

Nouvelle minute de silence.

« Désolé de t'avoir réveillé, » finit par déclarer Harry. Sirius, à qui cette réaction paraissait absurde au possible, resta bouche bée de manière assez peu flatteuse. « Je le ferai plus. »

« Hein ? »

« Je voulais pas, juré. Je croyais pas que je faisais autant de bruit, vu que les Dursley se sont jamais réveillés les autres fois. »

« Les autres fois ? » demanda Sirius d'une voix blanche.

« Ouais, ça m'arrive, quelque fois, de faire des cauchemars et... Enfin, t'as vu. » répondit le jeune homme d'une voix dégagée, bien qu'un peu rauque.

« Oh. » Il aurait dû s'y attendre, vraiment. « C'est pas comme si t'étais le seul, » dit Sirius avant de pouvoir s'en empêcher. « A mal dormir, je veux dire. »

« Ah. Ben dans ce cas je t'autorise à me réveiller à deux heures du matin la prochaine fois. Je t'obligerai pas à dormir dans le jardin. »

Sirius eut un sourire. « C'est très aimable de ta part. » Puis, mal à l'aise mais se sentant obligé de préciser. « Si jamais l'envie te prend d'en parler... »

« Je sais. » Le jeune homme parut sur le point de dire quelque chose, mais il se ravisa et répéta : « Je sais. »

Puisque d'une part Harry avait l'air très pressé d'aborder un autre sujet, et que d'autre part, du point de vue de Sirius, quelqu'un qui fait une blague (ou tente de le faire, même si celle de la niche dans le jardin on la lui avait déjà faite mille fois) est quelqu'un qui va bien, ce dernier laissa tomber. Les deux messieurs se recouchèrent bientôt, assez fiers d'avoir survécu au moment.

Juste avant de s'endormir, Sirius se dit qu'il devrait se rappeler de se venger de Rogue pour avoir été un crétin insensible. Qu'il ait accouru baguette en main au premier signe de danger n'avait pas d'importance.


Le matin venu, lorsque Rogue sortit de la salle de bain lavé, rasé de frais et prêt à affronter une journée au pays des moldus, il croisa Potter qui attendait derrière la porte, une brosse à dents à la main, l'air positivement minuscule dans son t-shirt publicitaire aux couleurs fanées ('Avec les perceuses Grunnings, faites votre trou !') taille 52.

Si seulement il n'avait pas eu une serviette enturbannée autour de la tête pour éviter de mettre des gouttes d'eau sur sa chemise, son regard méprisant aurait fait fondre le gamin sur place. A la place, Potter se contenta de marmonner un vague bonjour, les yeux fermement fixé sur le linoleum, avant de se glisser à l'intérieur et de refermer précipitamment derrière lui. Rogue regagna sa chambre d'humeur guillerette.

Laquelle s'évanouit à la seconde où il vit que Black se trouvait là.

« Je peux savoir ce que tu fiches là ? Je croyais que Potter t'avait installé un panier au pied de son lit. »

« Ah ah ah, arrête, j'ai mal aux côtes à force de rire. »

« Je répète, qu'est-ce que tu fiches dans mon espace privé ? »

Black roula des yeux. « Je prends des vêtements propres. Ce sac est à moi au cas où t'aurais pas remarqué. »

« Et pourquoi tu ne l'as pas emmené dans ta chambre comme le ferait n'importe quel humain normalement constitué ? »

« Parce que les moldus auraient pu se demander d'où il venait, vu que les chiens voyagent rarement avec leurs bagages, comme l'aurait déduit n'importe quel humain normalement constitué. » Rogue se dit que son ton méprisant était bien meilleur que celui de Black.

« Si tu dois souiller de ta présence l'endroit où je dors, j'imagine que tu t'es au moins lavé, » déclara t-il d'une voix onctueuse. « Un petit bain anti-puce en prime, j'ose espérer ? »

« Oh oui, parce qu'un chien qui va prendre une douche c'est tellement discret. Pas étonnant que Dumbledore ait refusé de te renvoyer espionner, tu te serais fait frire en moins de deux, » rétorqua Black, piqué au vif, avant de marmonner quelque chose à propos d'un grosse brêle avec deux cerveaux droits.

« Tu n'as pas la moindre idée- » commença Rogue, deux tâches d'un rouge violent apparaissant soudain sur ses pommettes.

« En parlant de Dumbledore, » coupa Sirius, qui n'avait aucune envie d'entendre une tirade sur ce que Rogue avait dû sacrifier et comme quoi il ne serait jamais capable de comprendre. « Il t'avait pas demandé de faire un truc ? »

Rogue lui jeta un regard suspicieux.

« Tu sais, pour être plus discret. »

Regard horrifié. « Non. »

Sourire carnassier « Tu ne vas pas désobéir à Dumbledore quand même ? Il serait tellement déçu... »

« Je refuse. »

« Je ne crois pas que ton avis compte. »

« Non. »

« Oh que si. »