Chapitre 5 :


Le temps passa dans un calme parfait, ce qui était assez étrange lorsque l'on connaissait les habitants restants de la maison. Harry se faisait dorer au soleil dans le jardin, jouait à la baballe, écrivait à Ron et Hermione. Sirius lui tenait compagnie, tripotait les boutons de la chaîne stéréo pour voir ce que ça faisait, s'arrangeait pour que Miss Figg fasse leurs courses puisqu'ils ne pouvaient pas quitter la maison. Et Rogue rédigeait tous les articles scientifiques qu'il n'avait pas eu le temps de faire pendant l'année scolaire tout en évitant autant que possible de croiser les deux autres.

Tout était calme et serein. Et donc, Sirius s'ennuyait atrocement, ce qui était toujours dangereux.

Il parvint à se contenir une semaine, après quoi il craqua et alla farfouiller dans les cartons du grenier. S'il avait demandé à Harry, ce dernier lui aurait précisé que les combles étaient interdits d'accès pour cause de sol complètement vermoulu sur toute la moitié nord de l'étage, mais il se trouve qu'il ne lui posa pas la question.

Et donc, en allant voir pourquoi diable il n'y avait aucune caisse à cet endroit, Sirius passa le pied à travers le parquet, s'écroula par terre et fit un gros trou dans le plafond de la chambre des Dursley (qui à présent était la sienne) duquel pendaient moult câbles électriques.

Ce genre de chose ne pouvait arriver qu'à lui.

Lorsqu'il parvint à extraire sa cuisse du trou, il s'en alla inspecter les dégâts, et la conclusion fut bien triste : sa chambre était inutilisable. Le salon n'ayant pas de volets et les voisins étant atrocement fouineurs, impossible de dormir sur le canapé. Il allait devoir recommencer à partager une chambre.

Mince alors.

La jambe gauche couverte de plâtre et de morceaux de bois pourri, Sirius s'en alla frapper à la chambre de son filleul pour demander asile. Mais avant que son poing n'ait eu le temps de toucher le panneau de bois, il crut entendre du bruit. Tendant l'oreille, il perçut un très faible craquement rythmique, comme si quelqu'un s'agitait sur le lit en essayant de rester silencieux, et le son d'une respiration saccadée.

Rouge comme une pivoine, il fit un bond en arrière. Le fait qu'un garçon de l'âge de Harry ait besoin d'intimité lui était complètement passé au-dessus de la tête, et il se sentit brusquement très coupable. Pourtant Merlin savait que quand lui avait quinze ans, il s'adonnait à la même activité avec frénésie. C'était le bon temps...

En attendant, hors de question qu'il s'impose de nouveau. Non, il allait prendre son courage à deux mains, faire taire son ego pour une fois, et demander humblement à installer un sac de couchage par terre dans la chambre de Rogue. Qu'est-ce qu'il n'aurait pas donné pour une verre. Il resta figé dans le couloir tellement longtemps qu'il sursauta violemment lorsque la voix de Harry lui demanda s'il se sentait bien.

Il bafouilla quelque chose de vague, jeta un regard à Harry et détourna hâtivement les yeux. Il s'était presque attendu à ce qu'il ait l'air différent.

« Qu'est-ce que t'as à la jambe ? »

« Oh, ça. » Il avait presque oublié. « Accident de plafond. » Harry cilla. « J'ai eu un petit accident dans le grenier. »

« Ah. »

« Et maintenant il y a des câbles dénudés juste au-dessus de mon lit, alors je me prépare psychologiquement à aller réclamer une petite place chez Rogue. »

« Pourquoi ? » Harry avait l'air presque vexé. « Ca me gène pas que tu dormes dans ma chambre. Sauf si c'est moi qui- »

« Non ! C'est juste que... Ben, chacun son tour quoi. Moi à ton âge j'aurais jamais refilé ma chambre à qui que ce soit, et je me suis déjà imposé deux semaines. Je vais aller le faire chier le temps de trouver un moyen de réparer le trou, ça peut pas lui faire de mal. » Harry eut une moue dubitative. « Je ferai un effort pour qu'on s'en sorte tous les deux en vie. » Le jeune homme ne parut toujours pas convaincu. « Juré. »

« Ouais. Bon, préviens moi juste quand tu vas lui annoncer ça, que j'aille me mettre à l'abri. » Sirius eut un rire presque naturel, et Harry sourit.

« Oh, un boute-en-train comme lui, je suis sûr qu'il adore les surprises. »


Sirius eut beau retourner tous les placards, il ne trouva pas de sac de couchage. L'idée de dormir à même le sol ne l'effleura même pas, et afin d'éviter un long dialogue pénible et potentiellement dangereux, il adopta la solution la plus simple. Il se glissa dans le lit avant que Rogue n'arrive, éteignit la lumière, et fit comme si la situation était parfaitement normale.

Bien entendu, quand Rogue vint se coucher une demi-heure plus tard, il prit la chose plutôt mal.

Debout dans l'encadrement de la porte, emballé dans sa chemise de nuit, son bonnet de nuit sous le bras, lèvres pincées et regard noir, sa réaction première fut de pointer un doigt impérieux vers le couloir.

« Dehors. »

« Pour que tu me piques la moitié du matelas que j'ai déjà réchauffée ? A d'autres. »

« Je ne plaisante pas. Je me fiche de savoir ce que tu crois que tu fais exactement, mais c'est mon lit, et si tu y es toujours dans dix secondes je me verrai obligé de prendre des mesures. »

« Du genre ? » dit Sirius en se retenant à grand peine de monter le ton.

« T'enfermer dans le garage jusqu'en septembre est une possibilité, » déclara Rogue d'une voix parfaitement calme.

« Je ne crois pas pouvoir tenir aussi longtemps sans nourriture. »

« Et je pleurerai à chaudes larmes à ton enterrement. »

« Ca ne m'amuse pas. »

« Moi non plus. »

« Bien, au moins on est d'accord sur un truc. »

Il y eut un silence tendu meublé par un échange de regards noirs, qui s'étendit jusqu'à ce qu'une chouette ne frappe à la fenêtre. Personne ne bougea. La chouette frappa de nouveau, plus fort,et créa un petit éclat dans la vitre. Rogue alla lui ouvrir et récupéra sa lettre avec humeur.

Messieurs,

Le jeune Mr Potter a jugé bon de me prévenir cette après-midi de vos nouveaux arrangements nocturnes par voie de chouette. Une nouvelle preuve de son sens pratique à toute épreuve, et peut-être également de son instinct de survie, à n'en pas douter.

Je me rappelle distinctement vous avoir demandé de vous comporter en adultes, mais étant données les circonstances, il m'a semblé justifié de réitérer ma requête.

Ne m'obligez pas à me déplacer.

En vous souhaitant d'agréables vacances,

Albus Dumbledore.

Rogue jura, passa la lettre à Black avec une moue dégoûtée, et rejeta le duvet sur la moitié libre du lit. Parfois, Sirius se demandait quel genre de secrets Dumbledore pouvait détenir pour que Rogue s'écrase sans protester à chaque fois. Peut-être ne voulait-il pas vraiment le savoir.

Le maître des potions cracha « Sors de ta moitié du lit et tu finiras la nuit par terre » avant de se retourner et d'éteindre la lumière. Sirius fut très surpris de s'endormir aussi vite.


Il fut également surpris d'être réveillé par un méchant rayon de soleil en pleine poire. Il aurait pourtant juré que les volets étaient fermés quand il s'était couché. En ouvrant un oeil, il vit Rogue, habillé de pied en cap, adossé à la fenêtre avec un rictus satisfait. Sirius poussa un grognement et se redressa contre l'oreiller.

« T'as fait ça juste pour m'emmerder, hein ? »

« Non. Je voulais aussi être débarrassé du spectacle de cette chose, là, » répondit Rogue avec dédain tout en adressant à un vague signe de tête aux jambes de Sirius. Celui-ci baissa la tête, intrigué, et se retrouva face à un spectacle incroyable.

Le drap faisait une tente au-dessus de son entrejambe.

« Ben merde alors. » Il était tellement occupé à se fixer bouche bée qu'il en oublia de préserver sa dignité. Il faut dire qu'entre Azkaban, l'épuisement après son évasion, la malnutrition, le stress et le manque total de glamour de sa caverne, sa dernière érection remontait à 1981. Rogue quitta la pièce dans un reniflement dégoûté, mais Sirius le remarqua à peine.

Dans les brefs moments où il avait pu se concentrer sur les petits plaisirs de la vie, il s'était inquiété de ne plus jamais être capable de profiter de celui-là en particulier. En comparaison avec ses autres soucis, le sacrifice semblait bien petit. Mais là... Il allait être de bonne humeur toute la semaine, minimum. Il était même tenté par l'idée de se mettre à sautiller.

Lorsque, faute d'encouragement manuel, Popaul commença à retomber, Sirius commença à se demander pourquoi exactement la machine avait choisi de se remettre en route à ce moment précis. Bien entendu, il était en bien meilleur santé, mieux nourri, mieux reposé, et ça ne pouvait qu'avoir un effet positif. Mais il allait déjà bien en partant de chez Remus. Il allait bien dans la chambre de Harry, et mille mercis à Merlin, ça ne s'était pas produit quand il dormait avec lui. Il eut un frisson : qu'aurait-il été supposé penser de ça ?

Et à la réflexion, qu'était-il censé penser du fait que la présence de Rogue ait encouragé une réaction pareille ?

Rationnellement, il se dit qu'il n'avait plus partagé un lit avec un autre être humain depuis près de quinze ans, et qu'il était parfaitement légitime que son corps s'emmêle les pinceaux. Et le fait que l'être humain en question ait porté une chemise à la toile vraiment très douce, que sa mâchoire ait l'air d'avoir été taillée dans le marbre et qu'en sa présence il ait passé sa première nuit depuis il ne se rappelait même plus quand sans se réveiller trois fois ni grelotter n'y était pour rien.

Sirius se releva et sortit dans le couloir pour aller faire sa toilette. Il croisa Rogue qui remontait de la cuisine, et eut l'envie stupide de lui sourire et de lever un pouce.

Non, il n'y était pour rien du tout.


Une demi-heure plus tard, dans la cuisine, Harry se demandait franchement ce qui avait bien pu se passer pendant la nuit au-dessus de son bol de porridge.

Sirius souriait tellement qu'il avait presque l'air stone, mais en même temps il paraissait plongé dans une introspection qui n'était pas du tout son genre. Rogue gardait en permanence une petite grimace tordue avec la lèvre supérieure retroussée sur les dents, mais coulait des regards intrigués à Sirius dès qu'il croyait que personne ne le verrait.

Et aucun des deux ne semblait porter le moindre bleu.

Des plus étranges, se dit Harry. Des plus étranges.