Chapitre 6 :
Allongé dans son lit, un homme réfléchissait.
Severus était très partagé. A trente-cinq ans, partager son lit lui était une expérience nouvelle, et relativement perturbante, s'il était parfaitement honnête avec lui-même.
D'un côté, une violation pareille de son espace personnel lui était presque une torture, et en plus plus ça allait, plus Black se mettait à l'aise. La première nuit, il s'était sagement endormi de son côté, dos tourné à lui. Puis, durant la nuit, il avait progressivement reculé, jusqu'à se retrouver le dos collé à son flanc. Il n'arrivait toujours pas à s'expliquer pourquoi il ne l'avait pas bouté hors du lit à coups de lampe de chevet.
Probablement que Black présentait une alternative trop efficace à la bouillotte.
La seconde nuit, Black s'était tenu moins recroquevillé. La troisième il s'était mis sur le dos. La quatrième il avait fini sur le ventre, étalé au milieu du lit, dans une imitation saisissante de l'étoile de mer échouée. A chaque fois, Rogue s'était réveillé avec soit une jambe jetée par dessus les siennes, soit, comme dans le cas présent, un bras lourdement déposé en travers de sa poitrine.
D'un point de vue purement physiologique, il pouvait difficilement nier que c'était agréable. Il préférait ne pas trop réfléchir au pourquoi. Il n'avait pas envie de finir dans une camisole plus que ça.
Chaque matin, il se réveillait avant Black, se levait et s'habillait, et revenait ouvrir les volets. Etant donnée l'orientation de la maison, l'évadé se retrouvait systématiquement avec un gros rayon de soleil très brillant en plein visage, et se réveillait dans un concert de grognements bougons.
Le spectacle d'un Sirius Black levé du mauvais pied ne cessait d'enchanter Severus, et lui permettait de ne pas se demander ce qui était en train de se passer. Et vue la réaction de Black à son érection matinale le premier jour (et les suivants), il n'était pas le seul à expérimenter de nouvelles choses.
Hmm.
Il repoussa le bras de Black, refusa de se demander pourquoi il l'avait fait avec douceur, et se leva. Il avait une journée à commencer.
Debout devant une machine qu'il savait destinée à faire du café, Severus était à deux doigts de s'arracher ce qu'il lui restait de cheveux. Il avait tiré un levier, appuyé sur quatre boutons différents, et il n'avait toujours pas son café. Très bien, le percolateur n'avait plus qu'à numéroter ses abatis, parce qu'il était maintenant officiellement de mauvaise humeur.
Juste avant qu'il n'abatte son poing sur le dessus de l'engin de malheur, la voix de Potter s'éleva timidement de derrière lui.
« Il faut la brancher. » Rogue fit volte-face.
« La prise électrique. Il faut la brancher. Après on met le café dans le compartiment au-dessus, on referme et on baisse le levier. »
Rogue ne répondit rien, ne le remercia pas, et se baissa pour trouver la prise. Potter s'était montré étrangement serviable depuis son arrivée, même après le départ des Dursley. Il avait beau essayer de comprendre, Rogue ne trouvait pas quelle fourberie pouvait le motiver. Mais dans ce cas-ci, c'était très simple.
« N'allez pas croire que je vais vous servir juste parce que vous avez pointé l'évidence, » déclara t-il avec dédain.
« Je ne bois pas de café, » répondit Potter avec un calme des plus étonnants. Il s'était probablement fait une raison et avait accepté que Rogue ne serait jamais poli envers lui. Il savait gérer ce genre de situation. Il avait commencé très tôt.
Décidément, ce séjour incitait Severus à se poser des questions sur un grand nombre de gens. Il avait toujours cru que Dumbledore avait son bien-être à coeur. Il avait toujours cru que Black était du genre à ronfler. Il avait toujours cru que Potter le laisserait mourir de soif plutôt que de lui montrer comment fonctionnait une machine à café électrique.
Une tasse à la main, Severus se laissa aller à jeter un bon coup d'œil à Potter. Il avait grandi, mais était resté aussi fluet qu'en première année. Son père n'avait jamais été bien large d'épaules, de toute façon. Pas comme Black. Sous un t-shirt qui aurait abrité trois adultes de corpulence moyenne, ses clavicules saillaient de manière un peu perturbante. Bah, les adolescents étaient souvent maigrichons. Lui-même n'avait dépassé les cinquante-cinq kilos qu'à vingt ans. Ses lunettes étaient légèrement de travers sur son nez alors qu'il posait trois verres sur la table et retournait chercher du lait et du jus de fruits dans le frigo. Et ses cheveux continuaient encore et toujours à défier la gravité lorsqu'il commença à trancher du pain.
Maintenant qu'il y pensait, Potter mettait toujours la table pour tout le monde. Il continuait à préparer tous les repas, aussi. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi, mais il ne manquait jamais un dîner, ni une lessive d'ailleurs. Severus ne put s'empêcher de se sentir assez mal à l'aise en pensant qu'un garçon ayant reçu une éducation normale se montrerait beaucoup moins serviable.
Mais Potter n'était pas serviable, en fin de compte. Il agissait par automatisme. Comme si on lui avait répété des années durant qu'il devait toujours attendre que tout le monde soit à table avant de s'asseoir, comme si on lui avait martelé dans le crâne que la vaisselle était à lui et à personne d'autre...
L'appétit coupé, Rogue déposa sa tasse à moitié pleine dans l'évier et alla se réfugier dans le salon avec un traité de métamorphose.
Le même matin, pour la première fois depuis qu'ils partageaient la chambre, Sirius se réveilla avant Rogue. Il était allongé sur le ventre, bras écartés, et son visiteur matinal -auquel il n'arrivait toujours pas à s'habituer- était écrasé de façon très inconfortable. Il envisagea de bouger, mais il y avait quelqu'un sous son bras, qui respirait lentement et qui sentait bon la menthe poivrée, et il se rendit compte qu'il se trouvait très bien où il était.
Au bout de quelques minutes, ou peut-être bien plus que ça, il aurait été incapable de le dire, quelqu'un attrapa son poignet entre deux doigts et déplaça lentement son bras. Puis le matelas remua et la porte grinça doucement.
Sirius se retourna sur le dos, poussa un soupir de bien-être, puis réalisa qu'il avait pris Rogue dans ses bras dans son sommeil. Ugh.
Après que Rogue soit revenu ouvrir les volets et soit descendu à la cuisine, Sirius se rendit à la salle de bains. Tandis qu'il urinait, un bras nonchalamment appuyé contre le mur, il essaya de comprendre pourquoi diable Rogue avait pu finir aussi près de son aisselle. En plus il était très clair que c'était lui, Sirius, qui était allé vers l'autre. Une fois douché et rasé, il n'avait toujours pas de réponse, mais très faim.
Il décida d'arrêter de se faire du mal et de ne pas y repenser.
A la fin d'une journée passée à soigneusement éviter toute forme d'introspection, Severus et Sirius allèrent se coucher. Harry était déjà monté depuis une demi-heure avec le dernier numéro de Quidditch Today (édition spéciale équipes Néo-zélandaises).
Comme d'habitude, ils se changèrent à tour de rôle dans la salle de bain, se glissèrent entre les draps chacun à son extrémité du lit et respectèrent un silence borné. Vers trois heures, Rogue se réveilla et étira un peu ses jambes. Et rencontra un mollet.
« Reste dans ta moitié ! » aboya Black, étrangement mal à l'aise. Il n'avait pas encore fermé l'œil.
« Comme si toi tu te gênais, » marmonna Severus d'une voix pâteuse.
« Moi j'ai pas les pieds froids ! Tu veux que je te fasse pareil ? »
« Oh, je t'en prie... » Sirius prit le ton dédaigneux comme un défi, et se tortilla jusqu'à avoir fourré ses pieds sous les genoux de Rogue. Ce dernier lui lança un regard qui disait clairement « Et alors ? »
« Je t'aurais pas cru si poilu, » commenta Black, partagé entre la surprise et le besoin irrepressible de dire quelque chose de stupide. Rogue leva les yeux au plafond mais ne fit rien pour repousser les pieds de Black. Après un instant de silence, ce dernier rajouta. « Même l'arrière de tes genoux est froid, c'est dingue ça. »
« Quel sens de l'observation, Black. Tu ne cesseras jamais de m'émerveiller, » répliqua sèchement Rogue.
« Oh ça va hein. C'est pas moi qui suis venu te faire du pied le premier. »
« Pardon ?! Je m'étirais, imbécile heureux. Si tu t'imagines une seconde que je te ferais ce genre d'avances, à toi, tu es encore plus abîmé que ce que je croyais. »
« Ah oui ? Retire ton pied alors. »
« Toi retire le tien ! »
« Oh bien sûr, môssieur a plus le droit que moi de- » Il fut interrompu par une série de coups sourds qui semblaient avoir été appliqués sur le mur de la chambre d'en face. Une voix étouffé les informa « qu'il y en a qui essayent de dormir ici », et la dispute tourna court.
Rogue ne songea même pas à lancer une réplique cinglante à ce Potter qui avait la présomption d'interrompre sa première dispute depuis des semaines. Il allait finir en crise de manque à ce train là.
Back souffla grossièrement et récupéra ses pieds avec humeur. Rogue se rendit compte que leur chaleur était très agréable, mais pas au point qu'il n'exige leur retour. Mais ils lui manquaient tout de même un peu. Sans un mot de plus, les deux hommes se tournèrent de nouveau le dos.
Sirius se réveilla drapé en travers de Rogue. Cette fois il n'avait pas posé son bras sur son torse, mais toute la moitié supérieure de son torse. Il envisagea brièvement de continuer à faire semblant de dormir rien que pour voir comment il s'y prendrait pour s'extirper d'en dessous.
Rogue remua légèrement. Sirius se surprit à souhaiter qu'il ne se réveille pas tout de suite.
Ce qu'il ignorait, c'est que Rogue ne dormait plus depuis près d'une heure déjà. Il n'avait pas bougé, d'une part parce qu'il s'était posé la même question que l'autre et avait conclu que le seul moyen de se lever serait de balancer Black par terre, ce qui ferait du grabuge, et d'autre part parce que sa position actuelle était très confortable, quoiqu'un peu étouffante.
Aucun des deux ne bougea pendant un long moment.
Sirius finit par se dégager lentement dans un soupir. Il se leva et prit des vêtements propres sans faire de bruit. Avant de quitter la chambre pour aller faire sa toilette, il se retourna et regarda Rogue.
Son bonnet de nuit lui tombait en travers du visage, et le duvet était remonté jusqu'à révéler le bas de ses mollets ornés de traces de drap.
En temps normal il aurait trouvé ça hilarant. Là c'était plutôt... attachant ? Il secoua la tête et partit à grands pas.
Rogue ouvrit les yeux et ce demanda ce qui avait bien pu se produire, une fois de plus. Ce ne serait pas la dernière.
