Chapitre 7:


Severus Rogue aimait les puzzles complexes et les énigmes, mais seulement lorsqu'ils restaient dans l'empirique. Son casse-tête chinois présent était bien moins agréable. Les données étaient les suivantes :

Une vessie pleine qui commençait à s'impatienter, une tâche humide et très désagréable sur sa poitrine, là où Black avait bavé la moitié de la nuit, un bras engourdi par le poids dudit Black, et le poids en question endormi comme une souche.

Problème : comment s'extraire de là sans réveiller Black ? Celui-là il avait déjà laissé tomber. Nouveau problème : comment s'extraire de là tout court, sachant que Black était mine de rien très lourd, et qu'il ne pouvait le repousser qu'avec un seul bras.

Des mesures s'imposaient.

« Black, debout, » déclara Rogue d'une voix forte.

« Gnnnn. »

« Debout, j'ai dit. Ne m'oblige pas à m'énerver. »

Black ouvrit un oeil, se rendit compte qu'il y avait un gros rond humide sous sa joue, et fit la grimace.

« L'est quelle heure ? » demanda t-il d'une voix pâteuse, mais sans bouger.

« L'heure que tu me rendes mon bras, Black, » dit sèchement Rogue, en se surprenant de ne pas avoir déjà explosé de rage. Des plus étranges.

Black poussa un petit 'ah' et roula sur le côté. Il avait les joues très roses. Évidemment, ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne soit obligé d'affronter ses habitudes nocturnes, et la réaction de Severus. Cela dit il ne se serait pas douté que la réaction en question serait une envie irrésistible d'uriner. Il avait envisagé ça de manière beaucoup plus... vocale.

S'il était franc avec lui-même, il devait bien s'avouer être atrocement gêné. Il savait que Rogue supportait sa présence sans rien dire, puisqu'il se réveillait presque toujours le premier, et il se demandait franchement pourquoi d'ailleurs. Probablement qu'il n'en savait rien lui-même. Ou probablement que Dumbledore l'avait menacé de morts et tourments devant une tasse d'Earl Grey.

Il était franchement paumé.

Rogue se rendit promptement à la salle de bain tout en massant vigoureusement son bras gauche pour rétablir la circulation, et comme d'habitude aucun des deux ne reparla de ce qui s'était produit.


Ces derniers jours, Sirius avait occupé son temps à de discrètes préparations en tous genres. S'il envoyait une lettre de plus, il était quasiment sûr qu'Hedwige se mettrait en grève.

Il avait d'abord demandé l'accord de Dumbledore, qu'il avait promptement reçu, ainsi que l'assurance que le Ministère n'en saurait rien si de la magie était utilisée dans la zone le jour en question, puisque des Portoloins allaient être nécessaires. Ensuite, il avait envoyé les invitations, et demandé à Mrs Figg d'acheter des ballons, des bougies et tout le bazar nécessaire.

Et Harry ne se doutait de rien. Sirius se sentait très fier de lui-même.

Rogue avait l'air d'avoir remarqué son manège, mais de toute évidence il s'en fichait pas mal. Sirius refusait de s'avouer déçu.

Maintenant il n'avait plus qu'un problème à régler.


Severus était occupé à écrire une lettre particulièrement acide au rédacteur en chef de Potions Magazine, dans laquelle il l'enjoignait alternativement à faire relire ses articles au lieu de les publier farcis de fautes pouvant causer des explosions, à changer de métier et/ou à aller se faire examiner le cortex frontal par un médicomage dans les plus brefs délais. Alors qu'il appliquait sa signature au pied du parchemin, on frappa à sa porte.

Puis, sans attendre de réponse, Black entra, jeta un coup d'oeil dans le couloir pour vérifier qu'il était désert, et referma derrière lui.

« Quoi ? » demanda Rogue sur un ton qui sortit bien moins revêche que prévu.

Black prit une grande inspiration. « J'ai besoin que tu m'aides. » Rogue leva un sourcil.

« Voyez-vous ça. » Black affichait une timidité particulièrement étrange, une espèce de gène adolescente que, bizarrement, il n'avait jamais connue à l'adolescence.

« Euh, oui. Enfin, tu vois, l'anniversaire de Harry est demain, et j'ai déjà arrangé tout ce qu'il faut pour la fête, » La seule chose qui empêcha Rogue de hurler 'Quelle fête ?' fut son absolu sentiment d'horreur. « sauf le gâteau. Et je sais pas du tout faire la cuisine, et je peux pas demander à Harry de le faire, il est pas au courant... »

Un silence gêné s'installa.

« Que tout soit bien clair : tu es en train de me demander de te faire un gâteau ? » demanda Rogue d'une voix incrédule.

« Euh, oui ? »

Le silence fit un comeback triomphal.

« Et pourquoi est-ce que je ferais ça ? »

« J'imagine que te dire que ce serait très gentil de ta part ne te motiverait pas ? »

« Non. »

« C'est ce que je pensais, aussi. Et si je promet de harceler Remus pour qu'il répare le plafond de l'autre chambre ? »

Rogue fut alarmé de constater que ce n'était pas une bonne motivation du tout. Il n'était certes pas prêt à l'admettre à qui que ce soit, et ce fut ça plus que tout qui motiva sa réponse.

« Au fruits ou au chocolat ? » Sirius lui adressa un sourire étincelant, et Rogue sentit son estomac faire un curieux petit bond. Il avait probablement encore bu trop de café.


« Et t'es bien sûr qu'il sera toujours frais demain midi ? »

Rogue reposa la marise maculée de pâte sur le comptoir d'un mouvement brusque et se força à respirer calmement par le nez. Black n'avait cessé de lui coller aux basques depuis qu'il avait posé le pied dans la cuisine. Merci Merlin, Potter était en train de rédiger au propre son devoir de potions dans le jardin, et le connaissant il n'en aurait pas fini avant des heures.

« Black, si tu es toujours là dans cinq secondes, tu vas te retrouver avec des raisins secs plein le nez. »

L'homme afficha un air de surprise choquée assez comique. « Doux Godric, est-ce que tu viens de faire une blague ? »

« Absolument pas. Maintenant, recule, » répondit-il d'une voix glaciale en brandissant d'un air menaçant un paquet de fruits confits. Le four choisit ce moment pour s'exprimer dans un bip bip assourdissant qui brisa le peu de solennité qu'avait le moment.

Sirius étrécit les yeux. « Méfie-toi, Rogue, je pourrais bien prendre ça pour un défi. »

« Ah oui ? » demanda ce dernier avec un rictus supérieur.

« Oui. »


Lorsque Harry retourna dans la maison, dans le but bien innocent d'aller se verser un verre d'eau dans la cuisine, il tomba sur un spectacle qui tenait plus du surréalisme qu'autre chose.

Son parrain et Rogue étaient recouverts de la tête aux pieds de farine, d'œufs et de lait, et ils riaient tellement fort qu'ils devaient s'appuyer l'un sur l'autre pour ne pas tomber. Il réalisa que c'était la première fois qu'il entendait Rogue rire.

La cuisine ressemblait à un champ de bataille après le passage d'une armée équipée d'éléphants, et il soupçonnait fortement que ce serait à lui de tout ramasser.

« Est-ce que j'ai envie de savoir ? » demanda t-il à la cantonade. Rogue parvint à se ressaisir suffisamment pour lui répondre sur son habituel ton sec.

« Probablement pas, non. »

« Okay. Je serai dans ma chambre alors. » Puis il repartit. Les hurlements de rire le suivirent tout le long de l'escalier, et il s'en sentit le coeur bizarrement léger.


Le lendemain midi, par la force des choses, tout était prêt pour la fête d'anniversaire de Harry sauf le gâteau. Sirius avait demandé à Harry de retourner au grenier, histoire de voir s'il ne pouvait pas lui trouver de vêtements dans un vieux carton. Ensuite il avait profité de son absence pour gonfler les ballons et accrocher des guirlandes partout tout en bondissant d'excitation.

Rogue avait refusé net de participer à la mise en place des baudruches, mais pour une raison ou une autre il avait tout de même aidé à virer Harry du chemin. Il avait même trouvé le prétexte tout seul.

Les invités arrivèrent par groupe, silencieusement, dans le garage pour que les voisins ne voient rien. Sirius les poussa dans le salon avec un doigt sur les lèvres, parvint à caser Hagrid dans le canapé, accepta avec une profonde gratitude le gâteau que Molly Weasley avait amené avec elle (et Rogue ne put s'empêcher de penser que si son dessert n'avait pas fini collé au plafond, il aurait été autrement meilleur que ça), secoua la main de Remus jusqu'à ce que dernier ne l'informe que son bras était sur le point de tomber, et d'une manière générale sautilla de pièce en pièce.

Rogue prit sur lui de faire descendre Potter, étant donné qu'à ce train là on y serait encore à la rentrée.

L'expression d'émerveillement absolu sur son visage lorsqu'il constata qu'on s'était rappelé de son anniversaire le mit assez mal à l'aise. Heureusement, Hermione Granger le sauva de la pente glissante que prenaient ses pensée en se jetant sur Potter avec un grand cri aigu, telle une tornade chevelue. Rogue dut se frotter vigoureusement l'oreille pour qu'elle arrête de tinter.

Et ça ne faisait que commencer, se dit-il en regardant Molly Weasley serrer le pauvre garçon contre son giron jusqu'à ce qu'il frôle la détresse respiratoire tout en se lamentant sur sa maigreur d'une voix forte.


Le soir venu, Rogue était allongé dans son lit, délicieusement seul, et atrocement éveillé. Il avait beau se tourner, changer de position, retirer ses chaussettes, les remettre et compter les béchers de bile de tatou, pas moyen de s'endormir.

Il soupçonnait fort que l'absence d'un imbécile collant et baveur de quatre-vingt kilos y soit pour quelque chose.

Comme promis, Lupin avait expertement réparé le plafond de la chambre des Dursley d'un coup de baguette presque nonchalant avant de partir, et avait même poussé la délicatesse jusqu'à ne pas demander où avait dormi Sirius pendant tout ce temps, alors qu'il était évident qu'il se posait la question. Et Sirius avait regagné son propre lit, laissant Rogue tout seul. Et visiblement incapable de son propre sommeil.

Oh, et puis merde.

Rogue jeta un énième coup d'oeil au réveil digital, qui l'informa poliment qu'il était deux heures trente du matin, rejeta les couvertures et se leva. Il traversa silencieusement le couloir, ouvrit la porte de la chambre de Black, et alla s'installer dans le lit, sans dire un mot mais sans prendre la peine d'être discret non plus. Après tout c'était entièrement de la faute de Black s'il en était là.

Ce dernier se retourna vers lui, et leva les sourcils. Il oublia de préciser que lui non plus n'avait pas encore fermé l'oeil.

« Pas un mot, Black. » Le concerné cilla, puis haussa les épaules et se remit sur le dos.

« Bonne nuit, » finit-il par dire après quelques minutes.

Rogue ne répondit pas. Il dormait déjà.