Chapitre 8 :
Sirius se trouvait dans une drôle de panade. Il venait de se réveiller, un bras et une jambe jetés en travers de Rogue, toujours endormi comme un bienheureux. Aucun problème ici. Sauf qu'en ouvrant les yeux, Sirius s'était retrouvé le nez fourré dans le cou de Rogue, ce qui était plutôt un nouveau développement. Et en s'apercevant que le visage de Rogue se trouvait à deux centimètres du siens, au lien de bondir d'horreur comme l'aurait fait toute personne sensée, il s'était retrouvé avec la bouche toute sèche.
Il n'était pas très sûr de vouloir savoir ce que ça signifiait exactement.
Il resta là, figé, à regarder la courbe de la mâchoire, la légère ombre de barbe, le coin de la bouche de Rogue, détendue par le sommeil. A la seule lumière de la lune, sa peau déjà pâle devenait totalement blanche, et Sirius se demanda vaguement si, dans l'éventualité où il la lécherait, elle aurait le goût de lait.
Il se demanda si sa forme animagus déteignait sur lui ou s'il était juste tout au bord d'une pente très très glissante.
Il se dit qu'il devrait vraiment se reculer avant de se rendormir.
Il ne le fit pas.
Severus fut réveillé de bon matin par une drôle de sensation de chatouillis dans le cou, qui s'expliqua par la présence du nez de Black dans la zone, soufflant contre les petits cheveux de sa nuque. C'était étrangement plaisant, ce qui le perturbait franchement.
Une fois de plus, il se leva sans rien dire et sans faire de bruit.
De temps à autre, Harry aimait rester dans son lit réfléchir en regardant le plafond une petite heure avant de se lever. Ces derniers temps, ses pensées étaient plus confuses que de coutume, et portaient sur les deux hommes encore endormis de l'autre côté du mur.
A peine plus d'un mois s'était écoulé, et ils étaient déjà passé du stade 'regarde-moi de travers et je t'égorge avec les dents' au stade 'je persiste à dire que je t'aime pas, mais c'est surtout par habitude'. Pour l'amour de Merlin, la veille ils avaient même fait trois parties d'échecs de suite sans s'insulter une seule fois !
En voyant Sirius persister à tapoter les pièces moldues dans l'espoir de les faire remuer, Rogue avait même eu cet espèce de presque-sourire qu'il avait quand il était mort de rire à l'intérieur, mais refusait tout de même de s'abaisser à glousser.
Harry se demandait parfois s'il n'avait pas des hallucinations. Après tout, peut-être que Voldemort avait trouvé un moyen de le faire devenir fou via la cicatrice ou quelque chose comme ça et qu'il était enfermé dans une cellule capitonnée sans le savoir.
En tout cas c'était toujours plus logique que d'admettre que Sirius avait vraiment lancé ces petits regards à Rogue pendant le dîner, et avait rougi à chaque fois qu'il s'était fait prendre. Et c'était beaucoup plus logique que d'admettre que Rogue l'ait laissé faire sans même montrer les dents.
Non vraiment, il se passait quelque chose de très étrange.
Il se passait quelque chose d'étrange. Tout le monde le sentait, Sirius avait même demandé à Harry de se faire un balluchon au cas où ils auraient dû partir en urgence, au milieu de l'après-midi. Harry avait carrément fait sa malle. Rogue avait passé toute la journée avec l'impression que quelqu'un marchait juste derrière lui.
Durant le dîner, l'atmosphère était tendue et silencieuse. Toute la journée, une espèce de tension n'avait fait que monter crescendo, pour culminer au coucher du soleil. Personne n'avait d'appétit ni d'envie de faire la conversation.
Rogue poussa dans un coin un morceau de navet du bout de sa fourchette. Sirius contempla avec morosité son demi steak haché restant. Harry frissonna et se leva pour aller chercher un pull. En se retournant il vit que la fenêtre commençait à se couvrir de givre.
« Euh, on a un problème, » dit-il d'une petite voix, les yeux écarquillés. Rogue releva le nez de son assiette, bondit sur ses pieds et partit en courant à l'étage. Sirius crut apercevoir une silhouette noire bouger derrière la vitre et se figea de terreur. Il fallut que Harry le traîne en le tirant par l'épaule pour qu'il réagisse et ne suive les traces de Rogue.
Il manqua de tomber dans les escaliers lorsqu'on frappa à la porte. Le son l'avait fait sursauter tellement fort qu'il s'était pris le pied dans une marche, et Harry dut le pousser sans ménagement pour éviter qu'il ne bascule en arrière. Il pouvait voir son souffle se condenser devant lui, ce qui le motiva pour se remuer un peu mieux que ça. Il attrapa Harry par une épaule et le tira pour le faire passer devant.
Harry courut chercher Hedwige et sa malle pendant que Sirius aidait Rogue à retourner la chambre à la recherche de leur portoloin d'urgence.
Harry revient juste à temps pour entendre Rogue lâcher une bordée de jurons mémorables qui cassèrent violemment son image de marque, puis se redresser avec une ombrelle à la main. Sirius en aurait poussé un soupir s'il n'était pas déjà au bord de l'hyperventilation.
« Potter, » aboya Rogue. « Votre main, vite. » Harry s'éxécuta en traînant sa malle derrière lui aussi vite que lui permettaient ses bras.
« Mais... et vos aff- »
« Pas le temps, on enverra quelqu'un chercher le reste plus tard. Black, ta main ! Prêts ? Trois, deux... »
Le un fut noyé dans un bruit de vitre cassé, et ils furent brutalement tirés jusqu'à Poudlard, le coeur battant et la sueur froide.
La petite troupe atterrit dans le plus grand désordre dans le bureau de Dumbledore, si bien que la cage d'Hedwige fit un vol plané et que Harry se retrouva coincé à plat sous Sirius, Rogue et la malle. Dans cet ordre.
En entendant la cacophonie de hululements indignés et de grossièretés, le directeur se rendit précipitamment auprès d'eux en passant par une porte adjacente, vêtu d'un short de plage hawaïen qui acheva de traumatiser tout le monde.
Les trois messieurs se virent promptement sommés d'expliquer la raison pour laquelle ils avaient quitté le seul endroit qui pouvait les protéger, puis fourrés de gros morceaux de chocolat dans la bouche une fois la réponse donnée. C'est seulement lorsque ses mains cessèrent de trembler que Sirius se rendit compte qu'elles avaient tremblé tout court.
De toute évidence, il n'avait pas laissé Azkaban derrière lui aussi efficacement qu'il l'avait cru.
Le directeur jugea préférable de garder tout le monde dans le château pendant les trois semaines de vacances restantes, puisque c'était à peu près le seul endroit sûr sur la planète, et distribua des chambre dans l'aile sud. Rogue était assez mécontent de ne pas pouvoir regagner ses appartements, mais Poudlard était immense et possédait un vrai gruyère de passages secrets, alors garder tout le monde au même endroit était le seul moyen de maintenir un minimum de sécurité.
Dumbledore appela Dobby, que Severus et Sirius furent également stupéfaits de voir tenter d'étouffer Harry en le serrant contre lui, et en un rien de temps chacun avait sa propre chambre propre et prête à les accueillir, et décorée aux couleurs de Serdaigle.
Sirius ne put que remarquer la porte de communication entre sa pièce à vivre et celle de Rogue, et se demanda si Dumbledore était vraiment extra-lucide, ou si les elfes de maison avaient agi de leur propre chef. Après tout, leur mission était de satisfaire les désirs des humains sans même qu'ils aient besoin de les exprimer...
Il se laissa tomber assis sur le lit, seul dans la pièce vide, et se prit la tête entre les mains.
Alors que Rogue était confortablement installé devant sa cheminée ronflante avec un livre épais et une paire de pantoufles fourrées, il se rendit compte de quelque chose de choquant.
Il s'ennuyait.
Un mois auparavant il aurait été l'homme le plus heureux du monde, dans cette situation : bien au chaud avec un grimoire relié cuir, les pieds en éventail, sans élèves, sans collègues, en silence. Et puis Black était passé par là, et d'une manière ou d'une autre il n'arrivait plus à supporter le silence.
Il lui fallait un verre.
Après un long moment passé à contempler les paumes de ses mains de trop près pour la santé de ses yeux, Sirius se leva brusquement avec l'intention ferme d'avoir une conversation sérieuse avec Rogue. Et aussi peut-être éventuellement de le remercier d'avoir réagi aussi vite et d'avoir sauvé la vie de Harry ainsi que la sienne. Peut-être.
Il frappa deux coups secs à la porte de communication et entra sans attendre de réponse. Il trouva Rogue échevelé, vautré dans un canapé avec une bouteille de Whisky-Pur-Feu à moitié vide posée sur une table basse devant lui.
« Black ! Toi ici ! T'es venu dormir ? »
Sirius resta bouche bée une longue seconde. « T'es bourré ? »
« Oui. Euh, attends » Rogue parut réfléchir une seconde. « Oui, je crois que oui. T'en veux ? »
« La vache, il faut que t'en tiennes une belle... » répondit Sirius avec une certaine dose d'émerveillement. Il avait cette impression de révérence que l'on ressent face à un spectacle unique et inouï.
« Me regarde pas comme ça, c'est entièrement de ta faute. » C'était vraiment remarquable, la façon dont il parvenait à ne pas buter sur ses mots même dans cet état. « Toi, et le bruit. »
« Le bruit ? »
« Oui. Enfin, le silence plutôt. Je sais plus. »
« ...D'accord. Je vais faire comme si j'avais compris, alors. » Rogue parut satisfait. Sirius en profita pour se servir au goulot. Rogue semblait estimer l'usage de verres complètement surestimé et n'en avait sorti aucun.
« Hé, met pas de salive dans mon alcool ! »
« Oh, arrête, y'avait déjà ta bave à toi sur tout le goulot, » répondit Sirius avec un geste nonchalant de la main. Il avait oublié à quel point ce truc montait vite à la tête.
« Ma bave est parfaitement propre. » répliqua Rogue, le nez en l'air.
« Et la mienne non ? »
« Je n'ai aucune preuve. »
« Je t'en foutrai des preuves ! »
Et alors Sirius fit quelque chose de très stupide. Ou de très brillant, il n'arrivait pas bien à se décider. Il se pencha en avant et embrassa Rogue à pleine bouche.
Au moins ça concluait la dispute sur la propreté de sa salive, puisque Rogue ne sembla rien y trouver d'anormal.
Il n'y eut pas de pause, pas de figement surpris, pas de rougissement gêné, juste des lèvres, des langues et des dents. L'effet général était très proche de celui d'un bouchon de champagne qui part d'un coup après des semaines de pression gazeuse.
Au bout d'un long moment, Sirius se recula pour reprendre son souffle. Il y eut un silence.
« Je suis fatigué, » finit par dire Rogue. Sirius hocha la tête.
« Je devrais aller me coucher. » Sirius acquiesça de nouveau.
Rogue se leva sans chanceler et se dirigea vers sa chambre. Sirius resta là, sans bouger, toujours sous le choc. Rogue se retourna.
« Alors, tu viens ? »
Sirius se leva et le suivit. Lorsqu'il referma la porte derrière eux, il avait le sourire aux lèvres.
