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Une longue, longue attente…
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16. Breathe
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Je suis recroquevillée sur mon lit, les yeux grand ouverts à fixer une petite tâche de lumière juste sous la fenêtre me faisant face. Demain matin, les médecins vont débrancher l'appareil qui permet à Peeta de respirer. Prim est venu me voir dans l'après-midi, pensant me faire part de la nouvelle et elle a été très étonnée de me savoir déjà au courant. Elle m'a expliqué en long, en large et en travers de quelle façon ils allaient procéder et surtout ce à quoi je devais m'attendre. Elle pensait sans doute qu'en connaissant tous les détails, les choses seraient plus faciles à appréhender pour moi, elle avait tort. Rien de ce qu'elle m'a dit ne m'a rassuré, rien ne m'a enlevé ce poids sur la poitrine et rien ne m'a aidé à tourner mes pensées vers autre chose que la possibilité qu'il ne se réveille pas. La douleur de mon cœur ne faiblit pas et je sais que je serais incapable de fermer l'œil de la nuit. Je regarde cette tâche, seule point de lumière dans la pénombre de ma chambre d'hôpital. Plus l'obscurité est grande et plus la moindre étincelle de lumière la repousse non ? D'un mouvement brusque, je repousse les draps et je me redresse. Je reste assise sur mon lit à fixer cet éclat de lumière puis je tends la main pour attraper mes béquilles et me lever complètement. Il est inutile que je reste seule dans cette chambre si ce doit être la dernière pour lui et moi.
Sans prendre la peine d'enfiler ma robe de chambre, je sors dans le couloir. Il n'y a personne mais même en croisant quelqu'un, ma détermination à rejoindre Peeta ne sera pas ébranler, juste ralentie. Je suis exactement le même parcours que la veille, la douleur dans les jambes en moins. Suis-je anesthésiée par celle qui me ronge le cœur ? J'arrive devant sa porte et j'entre. Elle est plongée dans le noir, comme la mienne, mis à part les petites lucioles des machines près de lui qui scintillent sans discontinuer. Eclairée par cette lumière factice, je me rapproche de lui, pose mes béquilles et me glisse sous les draps. Son corps est chaud et sa respiration régulière. Il est impossible qu'il me quitte demain, totalement impossible. Délicatement, je me pelotonne contre lui et je pose ma main sur son torse. Les battements de son cœur sont vigoureux et cette mélodie atténue un peu mon inquiétude. Je sens à nouveau son odeur. Une odeur rassurante, si masculine, comme il n'en existait nulle part ailleurs pour moi. Je ferme les yeux et plonge mon nez contre sa nuque. Je respire à plein poumon. Je veux m'enivrer de lui, je veux fixer chaque senteur, chaque note subtile de son arôme dans mon esprit, être capable de la reconnaître entre mille et par la même occasion lui faire sentir qu'il n'est plus seul : je suis là et une lumière, aussi infime soit elle, peut repousser l'obscurité.
Mes pensées vagabondent vers des moments plus heureux et sa proximité me ramène à notre weekend au chalet.
Début du flashback
_ Qu'est-ce que tu nous prépares ?
Peeta m'enlace tendrement, positionnant sa tête dans le renfoncement de mon épaule et faisant courir le bout de son nez contre ma peau. Sans réfléchir, je ferme les yeux et bascule la tête en arrière. Je m'étonne moi-même de la facilité avec laquelle il initie tous ses petits gestes d'affection et de la façon dont j'y réponds. Je n'ai jamais connu une telle osmose. Même avec Cato, qui était pourtant mon grand amour, je n'avais jamais été capable de me livrer totalement. Je profite de la chaleur de son souffle contre mon cou tout en continuant de remuer mon bras mais mes mouvements deviennent de plus en plus incertains.
_ Alors, me susurre-t-il ?
_ Humm… je fais un gâteau. J'ai vu que tu avais quelques livres de cuisine et cette recette me semble assez simple.
Il détourne son attention de mon cou, je le sens sourire puis je l'entends tourner quelques pages.
_ Et est-ce que tu as besoin d'aide ?
_ Non, surtout pas, je veux le faire moi-même.
Je ne suis pas douée en cuisine, Prim rirait de me voir là, mais quand j'ai vu ce livre, j'ai voulu lui faire plaisir. Lui montrer que je pouvais m'occuper de lui, comme il s'occupe de moi. Mais là tout de suite entre finir ce gâteau et me laisser aller dans ses bras, je ne sais plus trop ce qui a le plus d'importance.
_ Ah. Il est écrit lorsque la pâte est prête, elle doit reposer une heure avant d'être enfournée. Elle me semble prête à moi.
Je redresse la tête et le regarde plonger le bout de son index dans ma préparation pour le porter à sa bouche. J'ai vu des dizaines de films ou de publicités ou ce simple geste est largement utilisé et poussé à une sensualité extrême. J'étais persuadée de ne pas faire partie des filles qui fondent devant ce genre de scène. Et pourtant… je n'ai pas raté une nanoseconde du cheminement de son doigt vers sa bouche. J'ai senti mes lèvres s'entrouvrirent en même temps que les siennes et le bout de sa langue allant à la rencontre de la crème a fini de m'achever. J'ai étouffé un soupir quand sa bouche s'est refermée sur son doigt et son regard a glissé vers moi. Il a immédiatement compris où mon esprit perverse s'était égaré et j'ai senti la honte et la confusion m'envahir en un instant avant de détourner la tête. Peeta me fait de l'effet, je peux bien me l'admettre maintenant mais être pris en flagrant délit de « matage » c'est autre chose. J'essaye de me reprendre quand je vois le bout de son doigt, à nouveau recouvert de crème, se présenter juste sous mon nez.
_ Tu veux y goûter toi aussi ?
Mon Dieu, pourquoi fait-il ça ? Il resserre sa prise sur ma hanche et approche son doigt de mes lèvres.
_ Tu verras, Kate, c'est délicieux.
Je le sens tout contre moi et je ferme les yeux en ouvrant doucement la bouche. Sa voix a pris une intonation qui ne laisse aucun doute sur ce qui va suivre si mes lèvres se referment à leur tour sur son doigt et le rythme de mon cœur accélère déjà. J'aime la sensualité dont il fait preuve avec moi, j'aime sa douceur, sa façon de ne jamais me presser, de toujours attendre mon assentiment, de penser à moi autant qu'à lui. La tête remplie d'images de choses à venir et hautement consciente de la chaleur de son corps contre le mien, je referme ma bouche sur son doigt.
Fin du flashback
Je me suis endormie tout contre Peeta et j'ai rêvé de nous deux. C'était un rêve doux et plein d'espoir, à l'opposé de ceux que je fais régulièrement depuis que je suis sortie de mon « sommeil ». Un rêve d'espoir. Pleinement réveillée et totalement confiante, je reste là, à le regarder pendant que le soleil gagne progressivement sa bataille contre la nuit. Le monde continue de tourner. Le mien s'est arrêter et ne reprendra sa course que lorsque Peeta posera à nouveau ses yeux sur moi. Quand il me prendra dans ses bras et que je pourrais lui dire combien je l'aime et combien tout ce qu'il a apporté dans ma vie ses derniers mois est extraordinaire. Je ne veux pas le perdre, pas après avoir perdu mes parents si jeunes et avoir vécu l'enfer avec Cato. Non, ça n'arrivera pas.
*OooooO*
_ Katniss. Katniss ?
Je me suis à nouveau endormie. Le père de Peeta est là et me regarde avec bienveillance. Je lui souris et ajuste ma position près de Peeta. Il m'a dit hier que ça ne le dérangeait pas et que Peeta devait se sentir moins seul comme ça. Mais une voix rocailleuse brise notre complicité.
_ Mademoiselle Everdeen ! Vous ne pouvez pas rester là. Monsieur Mellark a demandé votre présence mais vous n'avez rien à faire dans ce lit.
Je me redresse d'un coup, envoyant une décharge de douleur dans mes côtes et mon bras. Derrière moi, ce trouve Melle POPS. Je déteste cette femme. Elle est la surveillante de l'étage et avant-hier, déjà, elle voulait me faire sortir de la chambre de Peeta. Si son père n'avait pas été là. Il tente une fois encore de prendre ma défense.
_ Madame, je ne pense pas…
_ Monsieur Mellark, les médecins ne vont pas tarder et vont avoir besoin d'espace pour travailler. Il est déjà inhabituel qu'un individu, non membre de la famille, puisse rester… je ne peux accepter que Melle Everdeen qui devrait être, elle-même en soin, ne garde cette proximité avec mon patient.
Si j'avais pu, j'aurais feulé. Tout en elle, me donnait envie de sortir les griffes. Son autorité mal placé, le ton de sa voix, ses airs de madame-je-sais-tout et surtout la façon dont elle avait utilisé le terme « mon patient » en parlant de Peeta.
_ Mademoiselle Everdeen peut rester mais il sera en effet plus pratique pour nous qu'elle prenne un siège.
Un homme en blouse blanche est arrivé derrière Melle POPS et à son attitude, je comprends qu'il s'agit d'un des médecins dont elle a parlé. Son aspect est à l'opposé de celui de cette gargouille. Il doit avoir une cinquantaine d'années et le regard de quelqu'un de compatissant qui en a vu d'autres. Sans rien ajouter, il me tend mes béquilles et m'indique la causeuse de l'autre côté du lit de Peeta. Voyant que je tiens avec difficulté sur mes jambes de si bon matin, il m'apporte son aide puis Monsieur Mellark prend le relais. Je m'assois sans rien dire et j'attends. Le père de Peeta tire une chaise près de moi et s'assois en posant sa main sur la mienne dans un geste très naturel. Je ne la retire pas. Je ne connais cet homme que depuis deux petits jours mais nous sommes liés maintenant. Je lui souris puis je tourne mon regard vers son fils qui semble dormir.
Quelques minutes viennent de s'écouler et la discussion entre Melle POPS et le médecin est interrompu par l'arrivée d'un groupe de personnes. Tout ce petit monde commence à discuter tout en jetant un œil de temps en temps vers Peeta. J'aurais aimé que Prim soit là mais elle travaille et je ne sais pas si quelqu'un de plus aurais été admis dans cette chambre, nous sommes déjà nombreux. Le temps semble interminable et je commence à m'impatienter. Puis enfin, le médecin se rapproche de nous et nous explique ce qui va suivre. Je n'écoute que d'une oreille. Premièrement, Prim m'a déjà tout dit et deuxièmement, les autres sont en train de s'afférer autour de Peeta et je ne peux pas regarder ailleurs. Le médecin retourne ensuite près de son équipe et à chacun de leur mouvement, je sens le père de Peeta se tendre à côté de moi. Survivre à ses enfants… ce doit être un calvaire pour un parent. Il a repris sa main et tord nerveusement le journal qu'il avait laissé là, la veille. De mon côté, se sont mes doigts que j'entortille entre eux, le souffle de plus en plus court. Ils s'apprêtent à retirer son assistance respiratoire et je revois tout le film de notre rencontre : le Twelve, la bagarre dans la ruelle, son arrivée chez moi, ses mots tendres et son regard si déstabilisant, notre premier baiser. Je souffle et je pose mes doigts sur mes lèvres en y repensant, ressentant encore le contact de ses lèvres sur les miennes. L'équipe médicale s'affaire toujours et se sont des images de cette rencontre en plein Panem avec Johanna, de notre premier rendez-vous et de mon incertitude sur la plage. Ils retirent les tubes et je revois son regard quand je l'ai invité à monter chez moi, son regard à notre réveil, son regard quand il m'a rejoint dans son bureau. Le rythme cardiaque de Peeta change et se sont toutes nos scènes de bonheur partagé qui me sautent aux yeux, qui me vrillent le cœur. Trop peu nombreuses, trop courtes. Un long bip résonne et cette fois c'est moi qui agrippe Monsieur Mellark tout entendant une résonnance de la voix de Peeta à mon oreille: « Tu m'aimes ?... Kate. Réel ou pas réel ? »
_ Réel.
Les mots sont sortis de ma bouche comme un souffle. Je sens que son père me regarde, il s'accroche à ma main lui aussi et l'équipe continue de tourner autour de Peeta comme un essaim d'abeille autour d'une ruche. Mais ce bip résonne toujours.
_ Peeta, non, je t'en supplie ne fait pas ça.
Ma phrase n'est qu'un murmure et je reste choquée par des images de l'accident, de ma confusion, de Peeta sans vie à côté de moi et le bip de cette chambre fait échos à celui de mes souvenirs.
Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip
_ NOOOON !
Je me suis relevée en hurlant mais c'est trop pour mes jambes et je m'affale pratiquement sur Monsieur Mellark qui sans dire un mot me serre contre lui. Je sens que mes larmes coulent toutes seules et je veux mourir. Si Peeta ne survit pas…
Bip Bip Bip Bip Bip…
J'ouvre les yeux sans oser bouger. Tout contre le torse de Monsieur Mellark, je n'ose croire ce que j'entends. Monsieur Mellark aussi à entendu car sa main qui me caressait le doucement le dos, s'est stoppé en plein mouvement. Il pousse un soupir de soulagement et je me tourne lentement pour faire face à Peeta. Il est là, l'infirmière est en train de réinstaller le drap sur lui et les médecins semblent satisfaits. J'essaye de faire un pas vers lui et Monsieur Mellark avance avec moi. Nous nous soutenons l'un, l'autre.
Bip Bip Bip Bip…
Comme ce son est doux à mes oreilles. Je m'approche de Peeta qui n'est plus entravé que par quelques fils et je lui caresse doucement le visage. Sans demander l'autorisation à quiconque, je m'installe de nouveau à côté de lui. Je vois Melle POPS faire un pas vers moi mais le père de Peeta lui bloque le passage. Le médecin intervient et parle avec lui. Personne ne s'intéresse plus à moi et je ne m'intéresse plus à personne. Peeta respire par lui-même. Je sais que rien n'est gagné et que son chemin est encore long mais à cet instant, je ne veux penser qu'à ça. Il est encore là, près de moi.
*OooooO*
_ Tu as un meilleur appétit.
Prim vient d'entrer dans ma chambre. Je relève la tête vers elle et lui sourit. J'ai passé une bonne partie de ma journée dans la chambre de Peeta et ce n'est que maintenant que je me décide enfin à manger quelque chose. Je ne mentirais pas en disant que mon esprit n'est toutefois pas totalement dans cette pièce. Prim se rapproche de moi. Elle est en civil, signe que sa journée est finie.
_ Il faudra que tu rattrapes tes séances d'aujourd'hui avec le kiné et la psychomotricienne.
_ Oui, je sais. Mais ça en valait la peine.
Nous nous regardons sans rien dire, le sourire aux lèvres.
_ Il respire, me dit doucement Prim.
_ Oui.
Ni l'une, ni l'autre nous n'ajoutons quoique ce soit. Cette simple constations suffit à notre bonheur. Effacées les semaines d'angoisse pour elle et moi, effacées nos tensions quant à son état. Même si rien n'est joué, cette petite victoire est comme un baume sur nos cœurs rudement mis à l'épreuve. Nous sourions toujours et elle me fait signe de finir de manger. Je retourne à mon assiette et elle sort un magazine qu'elle commence à feuilleter nonchalamment. Dehors le soleil brille et la douleur dans ma poitrine à laisser place à quelque chose de plus grand : de l'espoir.
Bonjour, bonjour,
Je vous demande encore pardon pour cette attente et j'espère que ce chapitre vous aura plu.
J'espère ne pas avoir heurté d'éventuels lecteurs du corps médical par ma description des évènements et je vous dis à bientôt pour la suite…
