Salut tout le monde !
Avec un peu de retard, voilà le 2ème chapitre qui débarque sans crier gare, mais au moins y a du contenu ^^
Merci à Dry1410 et à Lilia Purpurea pour leurs reviews !

Pas besoin de m'attarder plus, vous avez de quoi occuper vos yeux pour un petit bout de temps !
Donc bonne lecture à tous et à toutes !


Chapitre 2 : Routine

7 ans plus tard

"Sixte ! Maintiens moi cette foutue sixte !"
La phrase le heurta brutalement en même temps que la garde d'un fleuret à la mâchoire. L'impact déchira la peau de sa joue, à l'extérieur comme à l'intérieur, déversant sur sa langue le goût métallique et amer d'un sang fluide, s'écoulant petit à petit vers la gorge, ce qui l'obligea à tousser de toute ses forces, expectorant le liquide rougeâtre par la même occasion. L'attaque l'avait mis à terre, permettant à la poussière de se joindre à sa salive à chacune de ses difficiles respirations, et à s'infiltrer dans l'entaille de son visage, provoquant brûlures et démangeaisons, alors qu'il fixait sans but le sol ocre, tentant de retrouver ses esprits. Sixte, tel était le surnom qui lui avait été attribué par les membres du Domaine à force d'entendre cette même injonction lui être répétée tous les jours depuis plusieurs années, de cela, il s'en souvenait. En revanche, son prénom de naissance… John, à moins que ce ne soit Jo… Ou totalement autre chose ? Lui même ne pouvait y répondre. Peu importait, il était Sixte et il n'arrivait même pas à conserver cette position pourtant fondamentale à l'escrime. Ce fut soudain à son épaule d'être meurtrie d'une chaleureuse douleur, qu'il comprit être la musculeuse étreinte d'une main le redressant sur pieds. Sa vision fut troublée en un premier temps par quelques lueurs se baladant aléatoirement dans son champs de vision, laissant dessiner au fur et à mesure le visage d'une femme. Airyn, la maître d'arme de la cour du Cardinal Suprême Hassbar, était une femme tout ce qu'il y a de plus ordinaire, âge, taille et corpulence dans la moyenne. La teinte bleutée du noir de ses cheveux, offrant un contraste particulier au gris de ses iris, permettait toutefois de la différencier de toute autre à quelque lieux à la ronde. Tout comme la cicatrice qui parcourait tout son visage dans la diagonale, de la racine des cheveux jusqu'à la naissance du cou, marquant le haut de son nez au passage. Si le reste de ses traits n'était pas plus désagréable que ceux d'une autre, l'enfant n'y voyait que des détails et des imperfections que la violence et l'acharnement auraient laissé comme signature. Il n'admirait de son corps que les prouesses gymnastiques qu'elle était capable d'effectuer au service de son art meurtrier. Car pour Airyn, le combat était en effet l'expression la plus pure de ce que pouvait être l'homme. Si la danse reflétait tous les bons sentiments et l'amour que portait une personne, le maniement d'une arme extirpait ce qui se trouve au plus profond de chacun. Et le corps devenait un costume au service d'une chorégraphie, d'un tempo, avec ses règles et ses traditions. Mais tout le monde n'est pas bon danseur, surtout qu'on ne capte que rarement l'intérêt de pratiquer quand on est enfant.

Une claque à l'arrière du crâne eut vite fait d'aider les esprits du garçon à se concentrer sur les paroles de son entraîneuse, genoux fléchis devant lui.
"Tu m'écoutes quand je te parle ?"
Il acquiesça avec conviction, tout en sachant très bien qu'elle savait pertinemment qu'il n'en était rien.
" Le Cardinal a la générosité de te réserver une place parmis les Rapières Dorées alors que tu n'es qu'un orphelin qui avait plus de chance de finir comme garçon d'écurie, ou au cuisine… Et tu n'essaies même pas d'avoir un garde correcte !"
Elle leva ses bras au ciel, comme pour invoquer un élémentaire qui pourrait lui fournir une réponse, ce qui n'arriva bien évidemment pas.
" Tu sais que tu n'as aucune chance de survivre au combat si tu ne sais même pas avoir la position de base ! Et puis, je ne comprend pas, tu l'as assimilé très vite, et ca fait maintenant deux ans que tu t'obstines à ne plus l'appliquer ! Deux ans que nous n'avons quasiment pas avancé ! Expliques moi au moins ! Tu vois bien que je peux t'atteindre sans même utiliser ma lame !"
Nonchalamment, il haussa les épaules en faisant une moue témoignant du peu d'intérêt qu'il portait à la question. Elle ne cacha pas son exaspération face au peu de conviction que dégageait le garçon, et préféra lui remettre une frappe au même endroit que précédemment, toutefois moins forte, avant de regagner sa place et lui ordonner de se remettre en position.

Il ramassa son arme à ses pied, salua son adversaire en fouettant l'air de sa lame de son menton jusqu'au sol, et prit une posture tout aussi peu académique que celle préalablement reprochée. L'acte résonna comme une nouvelle provocation pour la monitrice qui n'hésita pas une seule seconde à s'avancer jusqu'à lui pour lui administrer une touche dans la zone corporel qu'il aurait dû protéger par sa garde. Toutefois, la riposte de l'enfant fut des plus inattendues. D'une rotation du poignet, il fit glisser sa lame en opposition à celle de son opposante et profita de l'impulsion de son action ainsi que de sa petite taille pour effectuer une glissade sous les jambes de la femme, sur lesquelles il prolongea son mouvement avec son fleuret. Dans son dos, après une acrobatie pour se relever, il n'eut plus qu'à se contenter d'une simple fente pour la toucher, sans ne lui avoir laissé guère le temps de se retourner. Le duo resta figé dans cette position quelques longues minutes. Finalement, la maître d'arme pivota pour lui faire face et le regarda avec mépris.
" Qu'est ce qui t'autorises à faire cela ? Tu ne connais rien en escrime et tu te permets déjà des fantaisies ridicules ! As tu idée de…
- Peut être, mais c'est moi qui ai gagné le point.
"Il l'avait coupé en plein milieu de sa phrase, rajoutant une couche à l'agacement qu'elle ressentait déjà. Elle se massa rapidement les paupières de son pouce et son index afin de ralentir son rythme cardiaque et pouvoir répondre sans se laisser emporter.
" Tu es là pour apprendre, et ce que tu fais n'a rien à voir avec le cours…
- Si je m'étais positionné en sixte, vous ne m'auriez jamais attaqué de ce côté là, en vous mettant en danger par la même occasion...Je ne suis pas sur qu'un combat sur un champs de bataille soit réellement codifié par des règles et un code de l'honneur… Rares sont les batailles loyales et j'imagine que ce n'est pas avec une lame fine et mouchetée que l'on se bat, et si c'est le cas, que cela puisse percer une armure."
Pour le coup c'en était trop Airyn, qui le salua, signant la fin du cours, pour mieux lui ordonner de "foutre le camps de son champs de vision" et lui conseiller de revenir demain en ayant laissé son orgueil de côté.

D'une démarche traînante, il quitta la piste en terre battue et traversa les jardins jusqu'à se rendre à l'arrière du manoir , dans lequel il entra par une petite porte en bois. Dès ses premiers pas dans la pièce, des voluptés d'arômes divers vinrent lui chatouiller les narines. L'odeur alléchante d'un poulet arrosé au vin rouge était surement la plus marquée, mais il ne négligea pas de relever les senteurs d'herbes aromatisant des patates douces, ou encore le bouillon de poisson qui dégageait des effluves marines aux teintes de saumon et de thon. Exténué, il cala un tabouret contre un mur afin de se laisser tomber dessus, à côté d'une cuisinière adolescente occupée à éplucher des carottes, qui laissa échapper un rictus de douleur en voyant la plaie béante à sa joue.
"Tu as encore provoqué Airyn et elle a écourté ta leçon une fois de plus à ce que je vois…
- Où est Lodan ?
- Tu es bien trop en avance, il ne descend prendre son repas que dans une demi-heure…"
L'enfant laissa échapper un grognement et préféra croiser ses bras sur la table où reposait les pelures orangées, et enfonça sa tête dans l'interstice de ses membres en attendant l'arrivée de ce mystérieux personnage. Trente minutes plus tard, ni plus, ni moins, l'intéressé arriva, et le moins que l'on puisse dire, c'est que son physique était dérangeant. Une peau pâle, à la limite du translucide, des cheveux noirs, courts, raides et désordonnés dans lesquels naissaient de façon éparpillée nombreuses mèches blanches, des yeux plissés et fatigués, contrastant avec l'absence totale de rides sur le visage. Sa tenue correspondait à un ample cache poussière en daim brun, recouvrant une chemise et un pantalon de coton blanc, tous deux noyés sous de nombreuses petites pochettes et sacoches aux contenus inconnus. Chacun de ses pas résonnait, et rendait sa démarche unique et reconnaissable parmis tant d'autre, surement grace aux talonnettes en bois de ses bottines. D'une petite taille, il possédait ce genre de corpulence sèche mais qu'on l'on soupçonne d'être bien taillée, comme le laissait présager ses mains larges desquelles émergeaient veines et muscles comme rarement. A sa façon de saluer les ouvrières de cuisine, on comprenait assez facilement qu'il n'était pas du genre à montrer ses expressions, laissant imaginer une voix d'une insupportable monotonie. Sixte s'était vivement redressé dès qu'il avait entendu le bruit précédemment décrit. Tout en sortant une paire de lorgnons, Lordan prit place sur un tabouret entre la marmiton et l'orphelin, lui saisissant la mâchoire pour mieux observer la blessure.

"Sixte, quand accepteras tu de suivre sagement une leçon d'escrime…
- Quand j'y verrais un réel l'intérêt… Je n'ai que sept ans, Lodan ! Je n'ai jamais demandé à être un soldat enfermé dans un château ! Aujourd'hui j'ai même reussit à gagner un combat, et de toute façon ce n'est pas les cours d'Airyn qui vont m'aider à progresser !
- C'est ce que tu penses… De quand date la blessure ?
- Environ cinquante minutes je dirais…"
L'adulte acquiesça et sortit de différentes sacoches une fiole, deux chiffons et un petit pot en terre cuite. Il versa le contenu de la fiole sur le premier bout de tissus et s'en servit pour nettoyer la plaie, qu'il examina sous différents angles, avant d'appliquer dessus, à l'aide du deuxième morceau, le baume se trouvant dans le mini receptacle.
Puis il ferma les yeux, dressa son index et son majeur face à la joue, et les fit lentement tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, comme s'il remontait une pendule. Un cercle runique apparut sur la peau du bâtard, autours de la zone où la pommade avait été appliquée. Il commença à ressentir cette étrange sensation à laquelle il s'était habitué. Là où s'effectuait le sortilège, la peau semblait lui être rigide comme le roc, pourtant il avait l'impression qu'une aiguille traversait cette couche pour insuffler à haut débit un liquide brûlant. Tout en continuant son ouvrage, le plus âgé des deux reprit la parole.
" Tu sais, c'est comme la magie, si je n'avais pas suivi mon apprentissage de mage du temps, j'aurais quand même pu te soigner en recherchant une formule dans un grimoire… Mais je n'oserais même pas imaginer l'état de ta joue juste ensuite, ou dans un futur proche comme lointain… Certes tu as reussit à la battre à un duel, mais pour combien d'autre perdus ? Combien de combattants comme Airyn serais tu capable d'enchainer sans savoir te battre de façon académique… L'action systémique te permet de pouvoir te défendre et attaquer par réflexe tout en laissant ton esprit libre d'établir une stratégie surprenante… Mais ca ne peut marcher que si tu suit consciencieusement l'entraînement."
Il rouvrit les yeux, ôta le baume, dévoilant une peau lisse et sans aucune cicatrice, puis rangea tout son matériel et ses lunettes aussi rapidement qu'il les avait déballé. Gentiment, il claqua la zone.
"Je te l'ai déjà dit, mais si je pouvais éviter de retarder mon repas plus d'une fois par mois, ca m'arrangerait, et toi aussi, tu as obligation d'assister quotidiennement à la Séance… Et il vaut mieux ne pas y être affamé ou sur la digestion."

Et comme si son souhait était un ordre, la jeune cuisinière s'occupant des carottes leurs posa deux bols remplis, avant de disparaître vers la salle commune, chargée d'une lourde marmite et de la mission d'en distribuer le contenu. L'enfant avala sa portion rapidement, contrairement à son aîné qui dégustait plus lentement chaque cuillerée. Ils s'accordèrent le temps de discuter, des nouvelles du cratère, de l'arrivée d'un groupe de mercenaires nains à Lasbalor en quête d'un de leur prince, et de quelques rumeurs futiles concernant les résidents du domaine. Dès que le soleil commença à se désaxer de son apogé, ils sortirent de table et marchèrent silencieusement dans divers couloirs. Arrivés à une petite porte, Sixte abandonna le mage et s'enfonça dans une grande pièce circulaire dans laquelle plusieurs lits étaient établis en cercle , et cela sur plusieurs étages, mis à part le dernier, qui ne contenait que quelques couchages, répartis plus aléatoirement. Il se dirigea vers le seul qui était accompagné d'un coffre et fouilla dans celui-ci. Il en sortit une chemise bouffante blanche à col à lacets, un pourpoint sans manches en cuir noir et un pantalon vert sombre en lin. Il échangea ses vêtements d'entraînements contre ceux ci, qu'il compléta d'une ceinture tressée et d'un pendentif de bouclier en or. Passant devant un miroir, il s'offrit le temps de se regarder, il était plutôt grand pour un enfant de sept hivers, mais cela le rendait aussi ridiculement maigre, toutefois, son teint halée et les joues un plus charnues de son visage ovale lui offrait un portrait agréable, bordé par une chevelure épaisse, dissimulant un front un peu prononcé, rebelle et ondulée, et d'un noir aussi sombre que son regard. Quant à ses lèvres qui étaient légèrement plus charnue que la plupart des hommes, elles lui offriraient surement plus tard un charme atypique.

Dès ce changement effectué, il reprit l'itinéraire inverse à celui qui l'avait conduit à sa chambre et se rendit jusqu'à une imposante double porte métallique. Non sans mal, il en ouvrit un battant et scruta l'immense salle dans laquelle il s'introduit. L'ensemble était d'un gris quasi-uniforme, murs, sols, voûtes et plafonds. Cependant la présence de vitraux aux teintes vives colorait l'endroit d'une luminosité particulière, réchauffant l'ambiance du lieux qui devait être naturellement froid. Devant lui, une allée se formait entre les rangées de sièges symétriquement disposés, permettant d'accéder à une estrade aussi minérale que le reste du décor, sur laquelle reposait une longue table, qui s'apparentait plus à un monolithe végétal couché, sculpté et taillé de sorte à laisser un espace pour les jambes.

Partout autours de lui, des visiteurs se baladaient, se hurlaient des choses plus ou moins agréables, cherchaient une place où s'asseoir, brandissaient parfois des parchemins, tandis que certains juraient d'être arrivés avant un tel ou un autre. Une véritable fourmilière en mouvance constante...sauf que le fourmis sont silencieuses et ne dégagent pas une odeur infecte de transpirations. L'ambiance sur le promontoire était en totale opposition avec celle de l'assemblée, chacun était assis à sa place, Hassbar au centre, la tête calée entre les trois premiers doigts de sa main droite, baladant son jugement de droite à gauche de son regard violet si intense, qu'il apposa finalement sur Sixte à son entrée. Il ne laissa rien transparaître dans ses émotions quand à ses sentiments sur l'enfant, mais ce dernier savait très bien que son comportement envers Airyn lui avait été transmis, et qu'il ne se priverait pas une fois de plus de l'en réprimander. Le panel entourant le Cardinal Suprême comprenait majoritairement des prêtres, quelques paladins et un duo de notaires, imitant majoritairement l'attitude muette du maître des lieux, à l'exceptions de deux ou trois qui chuchotaient fugacement avec leur voisin. L'orphelin passa sans encombre au travers de la rangée de Rapières Dorées qui surveillaient l'accès à l'estrade, et se dirigea derrière la tablée de représentants de l'Église de la Lumière, où des bancs, quasiment tous libres, étaient disposés contre le mur. Il prit place et attendit que le Bâtonnier frappa de quatres coup l'une des dalles de pierres pour annoncer le début de la Séance. Comme par miracle, chacun gagna sa place dans la seconde et se plongea dans un silence profond en attendant d'être appelé.

Se déroula ensuite un rituel que l'enfant avait déjà vu bien trop de fois. En un premier temps, le conseil accordait un temps de parole définit à un visiteur à propos d'un problème ou en quête d'un arrangement dans la région de Lasbalor. Cela pouvait tout aussi bien être un paysan, un inventeur, un mage, un riche propriétaire ou même un membre d'une Église adverse. Certaines négociations se déroulaient dans le plus grand des calmes, chaque partis y trouvant un avantage, d'autre n'aboutissaient pas mais se concluaient tout de même sans perturbations, cependant il n'était pas rare de sentir la tension monter entre les participants, qui en venaient parfois aux mains entre eux, ou qui tentaient d'atteindre le Cardinal et ses disciples. Heureusement, les Rapières Dorées étaient là pour mettre un terme rapidement aux conflits, et servir de champion pour les duels judiciaires demandés par les intervenants en cas de désaccord. Pari peu risqué pour l'Église de la Lumière, car de souvenir, Sixte n'avait connu qu'un seul escrimeur y laisser la vie. Ensuite, l'assemblée était évacuée pour laisser part à un conseil à huis clos, durant lequel les membres de l'Estrade faisait les comptes monétaires et humains des différents investissements et batailles en cours. Si le garçon ne se réjouissait pas particulièrement des journées qu'il vivait dans le Domaine, la Séance était vraiment la partie qu'il détestait le plus, sentant ses courbatures le brûler et ses muscles se raidir des efforts de l'entraînement matinal, il aurait tout donné pour pouvoir s'assoupir quelques instant… mais il n'était pas prêt à prendre le risque, si sa présence en ces lieux était obligatoire, c'est qu'il y avait un raison concrète, qu'il ne connaissait que trop bien.

La réunion prit fin quand le maître des lieux se leva, après cinq heures de papoteries incessantes qui avaient donné une affreuse migraine à Sixte, dont les veines tambourinaient ses tempes. Connaissant la suite de son emploi du temps, il se leva sans piper mot et suivit tout aussi silencieusement le cardinal jusqu'au bureau de ce dernier. L'odeur si particulière de la pièce ne cessait de la marquer depuis la première fois où il y avait été introduit, et aujourd'hui encore il ne savait pas si elle le réconfortait ou l'intriguait plus qu'autre chose. Il s'installa dans l'un de ces fauteuils dont les dossier le surpassaient largement et attendit qu'Hassbar en fasse de même, le temps d'ingurgiter quelques quarts de ses juteux agrumes favoris.
" Quelle était la symbole gravé sur le pendentif du sixième visiteur ?"
La question quotidienne était le justificatif qui l'obligeait à rester tant attentif à chaque Séance. Afin de développer son sens de l'observation, après chacune des réunions, le Cardinal l'interrogeait sur un seul et unique détail s'étant déroulé le jour même. Cela pouvait tout aussi bien être sur la demande d'un des visiteurs, comme sur le nombre de perles d'un collier porté par l'une des dames présentes au fond de la salle. Aujourd'hui, il semblait donc que l'Hôte avait penché pour le second type. Evidemment, l'enfant n'en avait aucune idée et tenta le tout pour le tout.
" Une tête de loup ?"
Au regard noir que lui jeta l'interrogateur, il comprit tout de suite qu'il était bien loin de la bonne réponse.
" Un bouclier fendu Sixte… A défaut de l'avoir remarqué, tu aurais pu te souvenir qu'il faisait partit d'une branche quasi-sectaire de l'ordre des Intendants, ca t'aurait aiguillé… Quand l'observation ne te suffit pas, je t'ai déjà rappelé que la déduction sera alors ta meilleure alliée, bien plus que ton intuition.
- Excusez moi messire…
- Ce n'est pas à moi de t'excuser, mais à toi de savoir si tu assumes d'avoir encore failli à l'un de tes devoirs… Je ne fais pas ça pour t'embêter mais pour te former !
- Je sais messire, mais…
- Pas de "mais" ! Je peux accepter que ce soit un exercice difficile et très exigeant pour un enfant de sept ans. En revanche, ce que je n'accepte pas, et que je ne pardonne pas, c'est l'insubordination."

Le voilà enfin venu le temps de la réprimande. Il s'enfonça dans le velours du siège, espérant y disparaître à tout jamais. Il n'avait que bel et bien cure de ce que tout le monde pouvait lui reprocher, mais quand le regard accusateur de l'homme de foi se posait sur lui, il se sentait sculpté de l'intérieur, comme s'il s'immisçait dans son cerveau et retournait sans dessus dessous tous les tiroirs de son esprit afin d'y graver à jamais chacun de ses reproches dans sa mémoire.
" Airyn est la seule capable de forger des êtres aussi disciplinés que les Rapières Dorées, et crois moi quand je te dis qu'elle reste indulgente en vue de ton jeune âge.
- Elle ne comprend ma façon d'apprendre…"
Hassbar s'offrit un courte pause pour respirer un grand coup et masser sa mâchoire barbue.
" Elle comprend surement mieux ce que tu fais que toi… Tu sais quoi, prenons le problème dans l'autre sens : Pourquoi aurais je choisi les rapières comme armes pour mes gardes ?"
Pour une fois, la question interpella l'enfant qui ne s'était jamais posé la question. S'il comprenait très bien malgré sa jeunesse que le reste de l'attirail permettait de ne faire aucune distinction entre chacun des membres, le cardinal venait de soulever un point obscur.
" Tu sera surement d'accord avec moi pour dire que ce n'est pas un outil qui devrait permettre de percer des armures, d'assommer son adversaire, ou qui ne ferait surement pas le poids face à une arme plus lourde, n'est ce pas ?"
L'interrogé se contenta d'acquiescer avec hésitation, comme si on venait de lui poser une question piège.
" Et pourtant, la rapière est ce qui se rapproche le plus de ton fleuret d'entraînement. Une simple lame, de tranchant et d'estoc, plus légère, précise et maniable que n'importe quelle autre, sans contrainte ni limite d'utilisation. Inutile de percer une armure quand tu peux t'introduire dans les failles de celle ci...C'est plus qu'un outil, c'est le prolongement de ton bras, de ton corps. Quand tu sauras en manier une, tu seras capable de te battre mieux que n'importe qui en utilisant n'importe quel objet, même le plus anodin, parce que tu ne te battras non plus avec une arme, mais avec tout ton être."
Le plus âgé laissa à ses mots le temps de s'imprégner dans l'imagination de son cadet, avant de reprendre.
" Donc que ce soit clair Sixte… C'est la dernière fois que je te retiens dans mon bureau pour un quelconque manque de discipline de ce genre… Ou alors je devrais passer aux sanctions plus rudes. Tu peux défier Airyn lors d'un combat annoncé comme tel, elle en sera la première ravie, mais pas pendant une leçon… Et travaille moi cette observation, tu fais peu de progrès en ce moment.
- C'est bien compris, messire."

Il n'eut pas besoin de se faire congédier pour savoir que la séance était finie, surtout en étant conscient que même si le soleil commençait à décliner et que depuis les portes vitrées du manoir il distinguait les premières premières aurores rougeâtres poindre à l'horizon, la journée n'était pas encore terminée. Il redescendit en hâte aux cuisines où il retrouva Lodan avec qui il débriefa du contenu de la Séance, tout en se délectant du potage du soir, avant de repartir tout aussi rapidement vers sa chambre où l'attendait un homme vêtu d'une simple bure de laine jaune, recouverte d'une chasuble noire. A sa pilosité capillaire et faciale abondante, on pouvait deviner qu'il faisait partie de ce type d'ordre de la Lumière qui privilégiait la concentration intérieure plus que l'aspect physique dans l'espoir d'entrer plus facilement en phase avec les puissances vénérées. Maître Trabold était son professeur particulier, l'entrainant à l'écriture, la lecture, la rédaction conventionnelle de lettres digne des membres de la plus haute société du Cratère, ainsi qu'à la description et la création de messages codés. Bien que le personnage n'était pas désagréable et que ses cours représentaient surement l'activité la plus intéressante de la journée, il n'avait en général plus la force de faire quoique ce soit comme exercice, ne serait ce que lire quelques lignes dont il prononçait le contenu sans prendre la peine de s'arrêter sur le sens. Cependant si la peau du vieil homme était aussi fripée que les parchemins qu'il transportait avec lui, il n'en gardait pas moins une volonté d'acier quand à l'apprentissage de son jeune élève. "Sévère mais juste" était la parfaite description du bonhomme, qui n'hésitait pas à récompenser l'enfant au moindre progrès. Deux heures de plus s'étaient écoulées et le maître n'eut plus d'autre choix que de libérer son apprenti pour qu'ils puissent se rendre à la prière du soir. Pour le coup, ce qui s'y passait, Sixte n'en avait que très peu d'idée, il se contentait en général de se mettre à genou, joindre ses mains et fermer les yeux, rêvant habituellement d'un futur où il pourrait être aventurier, explorateur, chasseur de trésors, qui pourrait bien l'en empêcher dans son monde onirique ? Mais aujourd'hui, ce furent les explications du cardinal qui se répétaient en boucle dans son esprit, il n'avait pas du tout envie de devenir une arme asservie à la botte d'un maître jusqu'à sa mort… mais quel enfant n'a jamais voulu devenir le meilleur combattant de tous, le meilleur guerrier du Cratère ? Cela ne l'empêcherait pas d'être aussi un aventurier, peut être même l'un de ces hommes qui deviennent des légendes de par leurs faits d'armes… Malheureusement, les cloches annonçant la fin de l'office le sortirent de son état de méditation et il se releva, douloureusement, pouvant enfin regagner sa chambre et son lit. La vue du bac d'eau chaude préparée par les servantes et l'attendant à son étage le mit dans la plus grande des joies et il se déshabilla en vitesse pour se décrasser et laisser ses muscles se détendre. Toutefois, il n'en profita pas autant qu'il voulut… Il distingua le grincement aiguë de la fermeture du portail métallique à l'entrée de la propriété, signifiant qu'il était l'heure, même pour la plupart des gardes, d'aller profiter d'une bonne mais courte nuit de sommeil. Il se glissa sous ses draps, bougeant ses jambes en vitesse pour les réchauffer et se planta en chien de fusil, un main sous l'oreiller, sortant de sa cachette et jouant avec une bande de tissus jaune qui avait perdue tout son éclat avec le temps.

Demain serait un autre jour. Et peu importe ce que cela lui coûterait, il s'entraînait dur pour devenir une Rapière Dorée, pour gagner sa liberté, rien ne l'arrêterait et ainsi il deviendrait une véritable légende dans le Cratère… Du moins c'était ce que ses espoirs d'orphelin lui ordonnait de faire… De devenir le père fantasmagorique qu'il aurait aimé avoir.


Voilà, Voilà...
J'espère que ça vous aura plu, une fois de plus je me suis vraiment fait plaisir lors de l'écriture et j'espère que ça se sent ^^
C'est assez long, mais décrire une journée en détail, ça prend du temps aussi...
Du coup, je ne sais pas si je vais continuer sur des chapitres de cette longueur, dites moi si ça vous convient ou pas, je m'adapterai en fonction ^^

Lâchez vous en reviews pour vos impressions, conseils, critiques, suppositions et onomatopées de je ne sais quel sentiment ^^ (et en plus, ça me permet de progresser aussi derrière, donc c'est tout bénéf !)
Bref, merci de m'avoir lu !
Bonne continuation !