Après avoir attendu quelques minutes qui parurent infinies, que même la brune allait finir par partir, la porte s'ouvrit soudainement et :
« Hé ! Salut…Maur…ça… euh… va... ? » Jane interpella doucement alors qu'elle se retrouvait à confronter celle-ci du regard. La légiste ne semblait pas être très accueillante à son approche, pas de salutation, pas le moindre sourire bienveillant et chaleureux, ce fut même le contraire. D'une grande froideur, pire qu'un bloc de glace, car celle-ci pouvait fondre. Pourtant elle restait toujours aussi belle, avec peu d'artifice, les cheveux attachés en queue de cheveux et son simple ensemble moulant qu'elle utilisait pour ses séances de yoga. La détective remarqua les traces de pleurs sur le magnifique regard qu'elle côtoyait quotidiennement, ils avaient bien rougi. Elle avait aussi des cernes…
Rizzoli se sentit encore plus coupable, elle savait qu'elle en partit responsable de ces états de trouble et chagrin. Maura avait le regard englué sur le sol, elle portait un châle qui couvrit ses épaules abattues, elle s'emmaillota dans ses bras comme pour se réconforter elle-même. Jane souhaitait la garder contre elle, la rassurer en lui susurrant que tout allait bien, cependant, elle n'osa pas empiéter dans son espace, elle connaissait parfaitement ses appréhensions sur les gestes de réconfort. Elle ne voulait pas résoudre la situation en forçant des gestes qui seraient mal venus sur le moment, elle voulait avancer progressivement au rythme de la légiste et essentiellement ne pas la brusquer dans ses retranchements.
La détective était là à attendre bêtement devant le perron ne sachant que rajouter, elle se gratta nerveusement l'arrière de sa nuque, elle ne s'attendait visiblement pas à un tel inconfort. Elle avait l'impression que deux inconnus se rencontraient pour la première fois, et n'avaient aucun sujet de conversation en communs, juste le silence. Comment était-il possible qu'elles soient arrivées à ce point de non-retour ? Elles avaient pourtant vécu de durs moments ensemble, et leur amitié ne fit que se renforcer. S'humidifiant nerveusement les lèvres, la brune avait même omis de donner le petit cadeau pour sa meilleure amie, elle réalisa même qu'elle l'avait fait tomber sur le sol sous ses doigts agités. Paniquée, elle se retourna et se baissa pour ramasser ce qui put être sauvé…ce qui était difficile, mais pas impossible.
« Putain de bordel de merde ! Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas mon jour ! » S'attendant à ce que la châtaine la réprimandât pour un mauvais usage du langage qui était assez coloré, la policière casse-cou se mit à grimacer qu'elle n'entendit rien ; à part une inspiration. Mais qu'est-ce que c'était ce châtiment de ne pas s'exprimer ? Était-ce le jeu du silence ? C'était si frustrant pour ses nerfs. Car elle était certaine de perdre, elle n'était pas non plus une grande bavarde, mais dans cette situation, elle ne voulait pas se réfugier dans les non-dits.
« Jane ... Que fais-tu là ? Tu ne devrais pas être à l'hôpital ou chez toi à te reposer ? Ce n'est pas raisonnable de ta part. » Déclara finalement avec détachement Isles, alors que son interlocutrice se mit à déglutir difficilement, elle n'osait même plus se retourner, mais se releva tout de même. Elle préféra se faire réprimander que d'être évité, c'était terrible que la personne avec qui on avait le plus d'affinité ne voulût plus nous parler. La fan des red sox commençait même à avoir des pertes de mémoire, c'était assez inquiétant.
« Oh…euh…ce que je fais…qu'est-ce que je fais ici ? Bonne question, oui, c'est une très bonne question...je...euh...je crois… en fait… je suis venue te voir, et te donner…enfin…ça…mais…je l'ai cassé, je suis désolée. Enfin, elle penche malheureusement comme la tour de Pise. On peut dire que c'est original... ? Pour l'hôpital, on m'a dit que tout allait bien et je n'avais pas envie de rester à la maison à ne rien faire… » Jane se contorsionna d'embarras en montrant une tulipe dans un pot, la terre avait disparu de moitié sur le sol. Et la propriétaire des lieux se mit à froncer des sourcils en voyant l'amas de terre sur son sol qui était normalement, plus propre. Son côté maniaque sur la propreté reprenait le dessus.
« Je nettoierais ! » l'Italienne proposa rapidement, elle donna discrètement de coup dans la terre avec la pointe de son pied afin de l'éloigner de la vision d'aigle de la propriétaire des lieux.
« Je vois ça… Ce n'est pas nécessaire, je pense qu'il serait préférable que je le fasse moi-même. » À cette simple remarque, cela donna l'impression à Jane qu'elle n'était pas la bienvenue, mais surtout qu'il était préférable qu'elle parte sur-le-champ. La brunette trop honteuse de pouvoir donner un cadeau aussi médiocre pour la scientifique, elle le ramena vers elle, mais Maura toucha ses mains, et elle se mit à frissonner d'alarme.
« Y a-t-il une signification particulière à ce cadeau ? Une bribe comme par le passé avec le chocolat ? Tu veux quelque chose de moi ? » La détective donna automatiquement le pot, et fut ensuite entièrement perdue dans les yeux verts de son interlocutrice, elle n'en avait jamais des aussi beaux, bien que normalement elle ne fit pas attention à ce genre de détail. Honteuse de penser ainsi, surtout à une situation pareille, elle baissa la tête vers le sol.
« Non ! Pas du tout ! »
« Tu savais que Tulipe était de la famille de Protée ? Dieu marin qui changeait de forme et prédisait la volonté ? Elle fut convoitée par Vertumne, Dieu de l'automne, mais Tulipe restait insensibles à ses marques d'affection, alors l'homme fut vexé, et chassa Tulipe jusqu'aux fins fonds des bois. Sa sœur Diane, sœur d'Apollon changea Tulipe en fleur qui s'épanouit au printemps. Depuis à chaque automne, le cœur de Tulipe s'ouvre. » Maura conta.
« C'est une magnifique histoire. » La brunette avoua, alors que sa comparse semblait intriguer qu'elle ait écoutée avec minutie tout son récit, normalement, elle se serait plainte, ou elle aurait ajouté qu'elle avait toutes les connaissances possibles, mais il n'y avait pas de moqueries, pas cette fois-ci. Est-ce qu'elle pouvait continuer dans ses récits, malgré qu'elle souhaitât l'écourter ? Et ainsi elle s'éloignerait de Jane ? Toutefois, quand elle vit ladite l'observer avec la plus grande tendresse avec ce sourire, la nervosité la gagna. Non, elle n'allait pas de nouveau tomber dans ce piège. Elle n'allait pas lui pardonner facilement, et faire comme si rien ne s'était passé. C'était beaucoup trop facile de venir la voir avec un cadeau et de tourner la page. Elle n'était pas capable d'oublier. Elle savait qu'un jour ou l'autre, ce genre d'accident éprouvant allait se reproduire. Elle ne pouvait savoir quand.
« Oui, elle est magnifique ce mythe. Donc una tulipa rosae…ces fleurs viennent originellement de Perse, on les évoque dans les textes des Mille et une Nuits, elle représente l'amour. Et la tulipe rouge signifie…l'amour éternel… »
« Oh… éternel ? C'est long. » La brune plaisanta, mais aucune réponse.
« Quand j'ai demandé à la fleuriste un conseil pour un bouquet, elle m'a demandé quel genre de fleur je voulais offrir, et n'y connaissant rien à ce sujet, mais surtout je n'en avais jamais acheté de ma vie pour quelqu'un, elle m'a demandé pour qui je voulais l'offrir. Alors j'ai essayé de mon mieux de décrire notre relation, et voilà avec quelle fleur je me suis retrouvée… j'aurais préféré des roses, mais il semblerait que ce soit l'amour avec le grand P de Passion. Enfin, on n'est pas encore là. »
« Qu'as-tu à la fleuriste pour qu'elle te donne cette tulipe ? » Isles demanda plus qu'intriguée alors qu'elle caressait délicatement une des pétales, la policière semblait comme gênée quand son amie se mit à la fixer intensément. Toutefois, elle mit ses appréhensions derrière elle, il fallait qu'elle brise la glace, elle était venue pour une raison précise, faire de nouveau sourire sa collègue de travail, effacer cette peine désagréable sur ses traits fins et délicats.
« Je…euh… je lui ai dit que nous étions complémentaires et si différentes, qu'on avait besoin de la présence de l'une de l'autre bien que ne l'avouait pas ouvertement, car c'était ancré en nous. On n'avait pas besoin de toujours s'exprimer verbalement pour comprendre la joie et la douleur de l'autre. Que je ne pouvais me résoudre de ne pas t'avoir dans ma vie, car tu étais une partie de moi dont je ne pourrais plus me passer aujourd'hui. » La policière avait omis le détail que la fleuriste lui avait dit que sa petite amie était chanceuse d'avoir une telle preuve d'amour…et que Jane avait décrite Maura comme une personne forte, belle, d'une beauté incroyable, mais d'une grande fragilité qui la rendit si inestimable à ses yeux et qu'on pouvait lui donner toutes les richesses du monde, elle ne l'échangerait jamais contre la nécessité d'avoir la légiste à ses côtés. Et il eut ensuite une farandole de compliment.
Isles se pinça les lèvres entre elles, elle n'avait envie que d'une seule chose : pleurer, c'était si beau ce que disait sa meilleure amie, pour une fois, elle ne reniait pas ses sentiments en faisant la dure à cuire, et le plus important, la scientifique ressentait la même chose qu'elle. Elle l'aimait tellement qu'elle ne pouvait plus envisager sa vie sans sa présence indélébile.
« Donc tu es allée à l'hôpital ? Tout va bien ? Tu n'as aucun problème ou des séquelles à cause de cette nuit dans la baie ? Tu devrais peut-être prendre ta journée pour te reposer. »
« Non ça ira, tout est parfait, je vais bien. Et si tu es si inquiète pour moi, tu peux me surveiller bien que tu disses le contraire, tu es un excellent médecin, tu arrives toujours à me soigner de mes maux. » Jane sourit alors qu'elle retrouvait enfin son amie, si soucieuse et attentionnée en son égard. Il ne manquait plus que leur embrassade, et tout serait parfait dans le meilleur des mondes.
« Je … ne sais pas… si c'est une bonne idée… » Rizzoli fut blessée par ce rejet, elle mit de côté sa frustration, c'était trop tôt pour faire une approche de réconciliation.
« Je comprends, tu es aussi épuisée, alors je vais rentrer- »
« Tu veux rentrer un moment ? J'ai fait du thé. » La légiste coupa à la plus grande surprise de la brunette qui croyait qu'elle devait partir.
« Je…ne voudrais pas te déranger. » La châtaine semblait réfléchir un moment, était-ce une bonne idée d'inviter la personne qui lui avait brisé le cœur, qui lui avait fait vivre en douze heures les pires tourments ? Qui ne semblait pas comprendre sa colère, mais qui était toutefois si tendre envers elle ?
« Tu…ne me déranges pas. » Rizzoli entra alors dans la maison, mais elle ne vit pas le regard triste de sa collègue qui serra contre elle le pot en terre cuite.
