Disclaimer : Les personnages appartiennent à Masami Kuramada.

Résumé :

Une fois sa mission au Sanctuaire terminée, Rhadamanthe rentre aux Enfers. Avec, à ses côtés, Kanon qui a convaincu Athéna de lui laisser le poste d'ambassadeur.

NdA :

Pas grand-chose à ajouter à la review que j'ai faite. Juste une chose : l'amour de Shaka… c'est un secret. Et aussi un grand merci, encore, pour votre soutien. J'espère que cette seconde partie ne vous décevra pas.


-Mom ? (Maman ?)

-Yes, Sweetie ? (Oui, mon chou ?)

-I've told you… My name is Rhadamanthys. (Je te l'ai dit… mon nom est Rhadamanthe.)

-Yeah, I'm sorry Honey… So, Rhadamanthys, what's up ? (Oui, je suis désolée, mon chéri… Alors, Rhadamanthe, qu'y a –t-il ?)

-I have to go. (Je dois partir.)

-What ?! (Quoi ?!)

-I have to go. I gotta be by her side. To protect Her. (Je dois partir. Il faut que je sois à ses côtés. Pour La protéger).


Rhadamanthe arpentait les allées du Royaume des Enfers d'un pas rapide et déterminé, prenant à peine le temps de distribuer quelques regards et gestes de salut aux spectres qui s'agenouillaient sur son passage. Sur ses talons, Kanon éprouvait la plus grande difficulté à suivre le rythme et, souvent, il se retrouvait obligé de faire quelques mètres au pas de course pour revenir à la hauteur du Juge. Depuis qu'ils avaient mis un pied aux Enfers, le Gémeau ne reconnaissait plus vraiment l'Anglais. Au Sanctuaire, il se dégageait de lui, sous l'apparence stricte, quelque chose de réservé, d'affable, de conciliant. A présent, le rôle de diplomate l'avait complètement déserté. Il était ici en terrain conquis, Seigneur et Maître, sûr de sa puissance. Sa prestance et son charisme étaient écrasants, oppressants même. A chaque pas, Kanon doutait du bien fondé de sa décision. La façon même par laquelle Rhadamanthe l'avait fait monter dans la barque de Charon perturbait le Gémeau. Il n'avait eu aucune phrase d'explication, à peine un vague « Nous sommes pressés. », et le Passeur était resté avec les questions qu'il n'avait pas osé formuler. Le Juge n'avait pas présenté le Gémeau en tant qu'émissaire d'Athéna… Kanon avait la sensation de n'être qu'un souvenir rapporté de Grèce, lors d'une escapade quelconque, par un homme dont le pouvoir était total. Et il devait admettre qu'il détestait ça. Autant pour sa Déesse que pour lui-même.

Ils avaient depuis longtemps déserté l'avenue qui menait jusqu'au Palais, et au-delà du Mur des Lamentations à Elysion, et parcouraient à présent une route moins large qui serpentait au flanc d'une colline de pierres noires. Arrivé au sommet, Kanon fut pris de vertige. A ses pieds, un à-pic. Et dans la vallée, ainsi révélée, un fort, né dans les landes d'Ecosse, semblait somnoler paresseusement au cœur d'un parc aux arbres centenaires. Peu touché par un tel spectacle, Rhadamanthe accéléra le pas. Quand ils parvinrent aux portes du Château, les Gardes en faction se jetèrent aux pieds du Juge, qui les ignora superbement. Il traversait les couloirs, plus vite encore si cela était possible, marchant toujours…. Enfin, il poussa les battants d'une lourde porte et pénétra dans une salle richement décorée. Son étude, à ce qu'il semblait à Kanon. La pièce était immense, parée de couleurs sombres et chaudes. Le mobilier était d'un bois presque noir, et de larges tentures prune pendaient aux murs entre les bibliothèques emplies de livres et de bibelots. La plus grande partie de l'espace était occupé par un salon composé de larges fauteuils, de canapés à l'apparence confortable et d'une table basse. Au fond, surélevé de quelques marches, trônait son bureau derrière lequel se devinait un magnifique terrarium.

Le Juge jeta sa cape sur le bras d'un fauteuil, ramassa d'un mouvement vif le courrier présent sur la table, et invita Kanon à s'installer confortablement. La porte s'ouvrit soudain sur un Spectre à la chevelure d'un gris presque blanc. Il ne portait pas son surplis mais une tenue civile qui rappelait celles du Juge. Il posa un genou en terre.

-Seigneur Rhadamanthe, pardonnez mon retard. Je n'ai appris qu'il y a quelques minutes votre retour au Château.

- Ce n'est rien. Kanon des Gémeaux, voici Sylphide du Basilic, mon Secrétaire. Quelles sont les nouvelles ?, questionna le Juge tout en parcourant les documents qu'il tenait.

Kanon, mal à l'aise, debout au milieu de la pièce, s'attendait à ce que le Spectre émette au moins une légère objection à faire son rapport devant un étranger, mais il n'en fut rien.

-Valentine est revenu hier de son voyage chez Poséidon, qui a approuvé la suggestion de Sa Majesté. Il attend votre convocation pour vous faire part de ses impressions. Les Spectres ont pratiquement achevé les réparations du Palais. Les Seigneurs Minos et Eaque ne semblent pas avoir rencontré de difficultés nécessitant votre arbitrage. Et vous avez un message de Lady Pandore : elle exige que vous vous présentiez devant elle pour lui faire votre rapport.

-Elle exige ?! Et depuis quand Pandore a-t-elle le pouvoir d'exiger quoique ce soit de moi?, gronda le Juge.

-Je ne sais pas, mon Seigneur, mais…

-Mais quoi, Sylphide ?!

-Depuis votre départ, Sa Majesté n'a pour ainsi dire pas quitté ses appartements. Et, d'après Gordon, les rumeurs enflent dans les rangs des Spectres. Leur soutien à Pandore va croissant, mon Seigneur.

-Elle va si mal que ça ?

La voix de Rhadamanthe traduisait une inquiétude réelle. Il avait même interrompu sa lecture.

-J'en ai peur. Je suis… désolé : nous n'avons rien pu faire.

D'un simple geste de la main, le Juge accepta les excuses de son secrétaire et reporta son attention sur son courrier.

-Dis à Valentine que je le recevrai demain. Trouve Queen, et demande-lui de préparer une chambre pour notre invité. Celle à côté de la mienne. A ce propos, Kanon des Gémeaux est ici en tant qu'émissaire d'Athéna, et en mission auprès de Sa Majesté. Veille à ce que tout le monde soit averti de son statut. Et préviens Gordon que je le verrai juste après Valentine.

-Il sera fait selon vos ordres. Seigneur Rhadamanthe ? demanda Sylphide après quelques instants.

L'Anglais releva les yeux.

-Oui ? fit le Juge un peu étonné de voir que le Spectre était encore dans la pièce.

-Je voulais vous dire… Je suis vraiment heureux que vous soyez de retour. Nous le sommes tous.

Après un instant de surprise, le visage de Rhadamanthe s'adoucit.

-Je le suis aussi. Et ne t'inquiète pas, je vais reprendre les choses en main. Va maintenant, nous avons beaucoup à faire.

A ces mots, Sylphide du Basilic s'inclina respectueusement et quitta la pièce, sans un regard pour Kanon.

Dès que la porte fut refermée, Rhadamanthe jeta le courrier sur la table.

-Et je ne suis parti que quatre jours ! hurla-t-il.

D'une main, il agrippa une lampe qu'il balança contre un mur.

-Hé ! Calme-toi…, tenta doucement Kanon en s'approchant.

Le visage que Rhadamanthe tourna vers lui, fit reculer le Gémeau d'un pas.

-Ne me dis pas de me calmer ! Tu n'as aucune idée de ce qui se joue en ce moment ! Tu n'as aucune idée de ce qu'ils… ils… essaient de faire!

Dans un cri de rage, le Juge libéra sa colère et sa frustration.

-Mais qu'ils osent seulement… qu'ils osent ! Je les écraserai ! Tu m'entends ?! Je les écraserai…

La voix de Rhadamanthe prenait à présent des accents violents, sadiques. Puis soudain ses yeux s'agrandirent, les flammes qui les parcouraient s'éteignirent et il s'effondra dans un fauteuil. Il soupira.

-Non. Tu as raison. Tu ne sais rien, mais tu as quand même raison. Il faut que je me calme… Tu veux un verre ?

-Si tu en prends un toi-même, répondit un Kanon hésitant…

-Par contre, je n'ai que du Scotch.

-Le Scotch sera parfait.

-Tu me diras quels sont tes goûts, que ce soit en boisson, alimentation ou que sais-je encore, pour que Queen se charge de l'approvisionnement.

Le Juge se leva et alla servir deux verres au bar qui se trouvait dans un recoin de la pièce et que le Chevalier n'avait pas remarqué.

-Rhadamanthe ? demanda le Gémeau alors que celui-ci revenait, ne te sens pas obligé de… mettre les petits plats dans les grands… Tu as vu notre façon de vivre au Sanctuaire…

-Je ne fais rien de particulier, Kanon, à part la précision concernant le choix de ta chambre… Je me contente de prendre les dispositions qui semblent appropriées pour quelqu'un de ton rang.

Kanon ne savait plus où se mettre… Quand il pensait au Juge qui avait dormi sur un matelas, à même le sol, dans la chambre de Milo, quand il pensait que lui-même lui avait proposé de dormir sur un canapé… pour qu'il finisse par passer la nuit dans un des lits défoncés de l'infirmerie… le Gémeau avait honte. Pas de servir Athéna, pas que le Sanctuaire n'ait pas les même moyens que les Enfers – après tout le Royaume d'Hadès était connu pour être le plus riche d'entre tous – mais d'avoir traité Rhadamanthe non pas comme un ambassadeur mais comme un… autre chevalier venu faire une visite impromptue. Il se rendait parfaitement compte à présent, il se rendait douloureusement compte que, durant tout le temps de son séjour, le Juge avait été en service commandé. Il avait agi sur ordre, il avait adopté l'attitude que sa mission exigeait… Il avait contenu l'impressionnante aura qu'il laissait libre à présent. Comment n'avaient-ils pas su voir les efforts auxquels le Juge avait consenti – sans même aborder le problème de sa confrontation avec Camus - ? Comment lui-même avait-il pu se méprendre à ce point sur cet homme ?

De l'autre côté de la porte, une voix s'éleva.

-Mais vous ne pouvez pas entrer ! Le Seigneur Rhadamanthe n'est pas seul… ! Nous n'avons pas…

Les deux battants s'ouvrirent d'un coup, révélant un homme que Kanon reconnut aussitôt. Eaque du Garuda, Juge des Enfers, se tenait dans l'encadrement.

-Rhadamanthe, mon cher, tu devrais tenir tes subordonnés un peu mieux. Me refuser l'entrée de ton bureau parce que tu es soi-disant occupé, tu avoueras que c'est cocasse.

-Mes hommes n'ont rien à se reprocher, fit l'Anglais en renvoyant les gardes d'un geste rassurant. Pourquoi es-tu là ?

-Tu ne me proposes pas un verre ? Tu ne m'en voudras pas si je m'en sers un, n'est-ce-pas ? J'ai toujours trouvé tes alcools absolument renversants, minauda Eaque en se dirigeant vers le bar. Un single malt en provenance directe de la Speyside… tu nous gâtes ! Fêterais-tu quelque chose en particulier ?

-Pourquoi es-tu là, Eaque ?, fit Rhadamanthe d'une voix dure.

-Voyons, tu sais bien que les nouvelles vont vite, fit le Juge Népalais en s'installant dans un fauteuil. Je suis venu saluer ton retour, et voir ce que tu nous as rapporté de ton séjour chez Athéna… mais je ne m'attendais certes pas à ça. Je suis certain que Minos sera ravi de retrouver sa poupée.

-Kanon est en mission officielle. Fais attention à ce que tu dis, gronda Rhadamanthe.

-Si on ne peut même plus plaisanter entre amis… Je suis certain que Kanon n'a pas du tout mal pris ma remarque, n'est-ce-pas, Chevalier ? Ou dois-je vous appeler Monsieur l'Ambassadeur ?

Le Gémeau ne répondit rien, se contentant de planter son regard dans celui du Juge. Qui leva les yeux au ciel et soupira.

-Vraiment, vous n'êtes pas drôles.

Il vida son verre d'un trait, et se leva.

-Pandore, Minos et moi dînons au Palais, ce soir… Nous ferez-vous le plaisir de votre présence à tous deux ?

-Vous dînez au Palais ?

-Nous le faisons, depuis ton départ. La salle de réception a été la terminé le jour même. Cela nous permet de rester en contact, et d'échanger nos points de vue sur l'évolution de la situation aux Enfers… tous les trois.

Le sourire et le regard d'Eaque… Kanon comprit immédiatement que quelque chose se jouait même s'il ne savait pas de quoi il retournait exactement.

-Ne comptez pas sur nous. Nous dînerons en compagnie de Sa Majesté.

-Oh, je vois… Tu vas retrouver ta Reine.

-Notre Reine, Eaque.

-Oups… quel lapsus malheureux…, fit le brun faussement contrit. Passez une agréable soirée !

Et il quitta la pièce. Laissant un Rhadamanthe, une fois de plus, furieux.

A peine quelques minutes plus tard, on frappa à nouveau à la porte du Bureau.

-Entrez !

Un Spectre aux cheveux bordeaux, lui aussi en civil, pénétra dans la pièce et posa immédiatement un genou à terre.

-Seigneur Rhadamanthe, je suis venu vous avertir que les appartements du… Seigneur Kanon sont prêts, acheva-t-il après un instant. Je m'excuse, je n'ai rien trouvé dans le Protocole qui définisse précisément son statut et le titre auquel il a droit…

Le Spectre s'était à présent relevé et gardait les yeux baissés. Rhadamanthe sourit légèrement à la gêne manifeste de son subalterne.

-J'en toucherai un mot à Sa Majesté. Queen ? Je souhaiterais que tu fasses parvenir une de mes meilleures bouteilles à Eaque. Le plus discrètement possible, évidemment. Il est impératif que personne ne soit au courant.

-Il en sera fait selon votre désir, mon Seigneur.

-Attends… Tu vas offrir une bouteille à… Eaque ?!

Kanon était estomaqué. Queen l'était tout autant. Comment ce Chevalier pouvait-il oser discuter un ordre de son Seigneur ? Comment pouvait-il lui parler sur ce ton ?

-Kanon…, fit le Juge d'une voix douce.

Queen ouvrit de grands yeux. Comment son Seigneur pouvait-il admettre ce manque de respect flagrant ? Prenait-il sur lui car ce Chevalier était un émissaire officiel ? Y avait-il autre chose qui puisse expliquer cette aberration ?

-Non, mais là, je ne te comprends plus ! On n'a pas assisté à la même scène, tout à l'heure ?

-Visiblement, non, soupira le Juge. La visite d'Eaque a été un avertissement, une mise en garde. Il a pu paraître agressif mais, en réalité, il est venu me prévenir… tout en sauvant la face. Tel que je le connais, il doit vouloir ménager les deux parties tant qu'aucune n'est assurée de l'emporter. Il faut lui faire comprendre que j'ai bien compris son message, et que j'apprécie le geste. C'est dans notre intérêt qu'il reste indécis le plus longtemps possible.

Le Gémeau avait vraiment l'impression d'être tombé au milieu d'une partie d'échecs… Le seul problème résidait dans le fait qu'en dehors des deux Reines, qu'étaient apparemment Pandore et Perséphone, et du fou Rhadamanthe, les autres pièces restaient dans l'ombre.

-Tout est politique ici, si je comprends bien ?

-A peu de choses près, oui. Très peu de choses.

Rhadamanthe se laissa aller un instant dans son fauteuil, puis se releva dans une attitude déterminée.

-Bien. Queen ! Conduits notre invité jusqu'à ses quartiers. Nous nous retrouverons dans une heure pour aller rendre hommage à Sa Majesté.

-Désirez-vous que je la fasse prévenir de votre visite, mon Seigneur ?

Le Juge eut un regard profondément triste.

-J'aurais tellement aimé que tu n'aies pas eu à poser cette question… Et j'aurais tellement aimé avoir à te répondre oui…


L'agressivité de Queen à son égard, malgré l'extrême courtoisie dont il faisait preuve, dérangeait véritablement Kanon. Et lorsque l'Alraune l'avait laissé devant la porte de sa chambre, le Gémeau avait été profondément soulagé. Il poussa la porte… et resta un moment, immobile, sur le seuil.

La taille de la chambre dépassait pratiquement celle des quartiers privés des Gémeaux. Un salon aux tons bleus faisait office de pièce centrale. Sur la gauche, un porte était entr'ouverte et révélait une salle de bains luxueuse. Au fond, une arche donnait sur un lit double… La seule chose qui semblait manquer était une cuisine personnelle, détail absolument fondamental pour une chambre… Le malaise de Kanon grandit. Il s'effondra sur le lit, les bras en croix.

Ce n'était pas seulement l'attitude de Queen… Tout le dérangeait ici. Les usages, le faste, les attitudes… le changement de comportement de Rhadamanthe… Se pourrait-il que Saga ait vu juste? Que le Juge ait eu ces mots à son égard… et ce baiser – par l'Olympe ! ce baiser ! – parce qu'il désirait, dans un but purement stratégique, que le Gémeau l'accompagne, nouvelle pièce dans le Jeu des Enfers. Rhadamanthe le lui avait dit, et Kanon en avait eu la preuve plus d'une fois, il était prêt à tout pour parvenir à ses objectifs, et était passé maître dans l'art de la manipulation. Se pourrait-il que le Juge… l'ait utilisé, lui, Kanon des Gémeaux, l'ait manipulé à sa guise, comme le pantin qu'il avait été, pris dans la Cosmic Marionnetion de Minos ? Rhadamanthe ressentait-il le moindre son sentiment à son égard, ou n'était il qu'un pion? A cette pensée, Kanon sentit son cœur se serrer. Il n'était pas certain de savoir ce qu'il éprouvait pour le Juge, mais ce dont il était sûr c'était d'avoir été profondément touché par Rhadamanthe. Etre aimé de cet homme… l'idée l'avait bouleversé.

Au Sanctuaire, sa vie avait été simple. Il s'était découvert un côté léger, il s'était découvert un visage insouciant, un peu puéril même, il le reconnaissait sans peine, dans lequel il s'était senti instantanément à l'aise. Emporté par la frivolité apparente d'Aphrodite, et malgré la dépression de Milo, il avait été heureux. Il avait protégé ses pairs, sans gravité excessive, il avait soutenu son frère… Il devait reconnaître que la paix lui allait bien, maintenant qu'il était allégé de son ressentiment envers Athéna… maintenant qu'il avait retrouvé son jumeau. Mais cette sérénité avait disparue… avec la déclaration de Rhadamanthe. Aux mots du Juge, Kanon avait compris qu'il lui manquait quelque chose, que son bonheur pourrait être encore plus absolu. Il avait pris peur, au début, conscient qu'il risquait de perdre ce qu'il avait construit. Mais il avait finalement décidé de courir le risque. Le Juge lui avait fait comprendre que le jeu pouvait en valoir la chandelle. Mais, maintenant qu'il était allongé sur ce lit, il n'était plus sûr de rien. Depuis qu'ils avaient quitté le Sanctuaire, depuis qu'ils avaient mis un pied en Enfer, Rhadamanthe n'avait pas eu le moindre geste à son égard, la moindre parole pour prouver ses sentiments… Ce qu'il aurait aimé que Saga soit là, que Saga le prenne dans ses bras et le rassure… Mais non. Il était seul. Seul et perdu.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Une douche brûlante lui ferait le plus grand bien. Quelque soit son état personnel, il devait se reprendre. Il était l'émissaire d'Athéna. Il avait un statut à préserver.

Une heure plus tard, Kanon avait revêtu le costume qu'ils avaient acheté à Venise et attendait l'arrivée de Rhadamanthe. Lorsqu'il avait posé la question de sa tenue à Queen, l'Intendant lui avait répondu que le port de l'armure n'était pas nécessaire et qu'il était même persuadé que Sa Majesté apprécierait de voir le Gémeau dans une tenue plus civile. Dubitatif, le Gémeau avait tout de même décidé de suivre les conseils du Spectre. Lorsque le Juge frappa à sa porte et que Kanon alla lui ouvrir, il constata que Rhadamanthe portait, lui aussi, un costume. Ouf…


Dans les couloirs qui menaient aux quartiers de Perséphone, ils croisèrent un Spectre désespéré qui portait un plateau sur lequel reposait un repas à l'apparence délicieuse.

-Seigneur Rhadamanthe ! Par l'Olympe, vous êtes revenus !

Le soulagement dans la voix du Spectre était poignant.

-J'imagine qu'il s'agit de son repas ?

-Elle n'y a pas touché… Les cuisines font pourtant des efforts, je vous le garantis. Ils déploient des trésors d'imagination, changent son menu continuellement dans l'espoir qu'elle accepte au moins quelques bouchées de l'un ou l'autre des plats. Mais rien… Ils ne savent plus quoi faire…

-Remercie-les de ma part, et de celle de Sa Majesté. Je sais qu'elle apprécie leurs attentions, même si elle n'en donne pas le sentiment.

-Je transmettrai et je suis certain que cela leur réchauffera le cœur, mais… si je peux me permettre, ils en sont conscients, mon Seigneur. C'est d'autant plus douloureux, pour eux. Pour nous tous.

Rhadamanthe passa une main fatiguée sur son visage.

-Dis-leur de préparer un en-cas. Du thé, des sandwichs, des biscuits, peut-être quelques fruits… ce genre de choses. Tout ce à quoi ils pourront penser. Je ferai en sorte que Sa Majesté mange, ce soir.

Le visage du Spectre s'illumina. Il semblait presque sur le point de pleurer de joie.

-Rien ne saurait leur faire plus plaisir ! Je cours les prévenir !

Kanon le regarda partir à toute vitesse. Encore une chose qui le perturbait. Il avait toujours eu le sentiment que les Enfers étaient un endroit dur, où seuls la force et le pouvoir comptaient. Mais il devait se rendre à l'évidence. Dans ce château, sous l'apparence stricte, sous la façade extrêmement sérieuse et solennelle des échanges, il y avait de l'amour. Un amour profond et véritable, qui dépassait le simple respect et la simple loyauté. On lui avait toujours dit que c'était la peur qui dominait aux Enfers, qu'Hadès menait ses troupes d'une main de fer, que les Spectres étaient avant tout motivés par la crainte de leur Roi, particulièrement cruel. Le Gémeau ne pouvait que constater qu'il en allait tout autrement, au moins en ce qui concernait Perséphone.

Rhadamanthe frappa à une lourde porte et, sans attendre, pénétra dans la pièce. Aussitôt, Kanon le vit mettre un genou en terre et baisser la tête, en signe de dévotion. Le Gémeau prit le temps de refermer la porte, se retourna et…

Perséphone était assise à une fenêtre, les mains jointes sur ses genoux. Ses longs cheveux, couleur de feuilles mortes, étaient attachés en un chignon bas. Elle portait une robe, à la coupe simple qui lui dégageait les épaules, faite d'un velours vert sombre, bordée d'or, et dont les longues manches traînaient sur le parquet. Un collier d'or enserrait son cou fin et gracile. Son seul autre bijou était un anneau d'or, à l'annulaire de sa main gauche. Elle paraissait très mince et très lasse… trop, peut-être. Elle était l'expression même de la fragilité.

Au bout de longues minutes, elle tourna son visage vers la porte. Avait-elle remarqué leur présence ? Kanon n'en aurait pas juré, mais, s'il avait fait quoique ce soit pour troubler ce tableau magnifique, il s'en voulait terriblement. Elle posa sur lui un regard vert, doux et profond et d'un coup, elle sembla le voir. Elle reporta son attention sur l'homme agenouillé, et son visage s'éclaira en un sourire merveilleux. Elle se leva aussitôt et se porta auprès de son Juge.

-Rhada… tu m'as tellement manqué…

Elle s'agenouilla et prit l'Anglais dans ses bras, dans une accolade d'une tendresse exquise. Le Juge n'y tint plus et serra ce corps si fin contre lui, comme s'il ne voulait plus le lâcher.

-Je suis désolé de vous avoir laissé seule si longtemps, Majesté…, dit-il d'une voix submergée par l'émotion.

-Chut… ne le sois pas. Tu as fait ce qu'exigeait la nécessité. Tu as fait ton devoir… Je t'en remercie. Et je suis fière de toi.

Elle déposa un baiser sur son front, se releva et l'aida à faire de même. Puis lâcha doucement sa main, pour s'intéresser au Chevalier.

-Kanon des Gémeaux, je présume ? Je suis absolument ravie de faire ta connaissance... C'est un honneur de t'accueillir dans nos murs.

Kanon fixa un moment Perséphone… C'était une Déesse. Quelque soit ce qu'il avait pu éprouver envers Athéna, il comprenait à présent qu'il n'y avait rien de commun entre une réincarnation et une Déesse dans son véritable corps. Elle était, tout simplement, divine. Au point que Kanon, manquant de souffle, finit par se rendre compte qu'il avait arrêté de respirer. Cela lui permit de reprendre ses esprits, et il s'agenouilla devant la Reine des Enfers.

-Votre Majesté… tout l'honneur est pour moi. Et pour ma Déesse, dont je vous apporte le message.

Perséphone eut un petit rire cristallin.

-Relève-toi, Sire Chevalier. Et ne te sens pas obligé d'être si solennel… Ici, chacun est libre de dire et de se comporter comme il l'entend.

Elle lui tendit une main, que Kanon accepta de bonne grâce.

-Sire Chevalier ? demanda Rhadamanthe, qui s'était apparemment remis de son émotion. Il s'agit du titre officiel ? Queen se posait la question…

La Déesse mis une main devant sa bouche, et sembla réfléchir un instant, en tapotant ses lèvres.

-Je ne sais pas… il faudrait regarder dans les textes.

-Il les a déjà consultés. Il m'a dit qu'il n'avait rien trouvé.

-Dans ce cas… Cela me semble approprié, qu'en pensez-vous ? demanda-t-elle aux deux hommes. Seigneur est habituellement réservé aux Juges… Nous pouvons donc considérer que nous devrions le garder pour le Pope d'Athéna et le premier des Généraux de Pos'… Sire Chevalier, et Sire Ambassadeur, semblent convenir au poste d'émissaire. Si d'autres personnes venaient à se présenter, nous nous contenterons de faire usage de leur position. Chevalier. Général. Sans leur adjoindre de préfixe. Non ? Il y a tellement longtemps que je ne me suis pas intéressée à ses histoires…, soupira-t-elle.

-Je ferai part de votre décision à Queen. Il vérifiera si cela est cohérent avec le reste du Protocole.

-Si ce n'est pas le cas… demande-lui de trouver quelque chose. Et qu'il me soumette ensuite sa proposition, qui sera en tous points parfaite, j'en suis certaine.

-Bien, Majesté.

-Bon… maintenant que ce problème crucial a trouvé sa solution, que diriez-vous de nous installer, pour discuter tranquillement ? fit-elle en les invitant à prendre place dans les fauteuils, un peu plus loin. Il me semble que nous avons des choses à nous dire…

Kanon remarqua qu'à ces mots le visage de Rhadamanthe s'était fermé instantanément.

-C'est le moins qu'on puisse dire, lâcha le Juge, d'une voix pleine de reproches.

Perséphone grimaça.

-Tu ne pourrais pas attendre, avant de me sermonner ? Tu viens juste de rentrer, Rhada… et, notre ami, ici présent, à des choses très importantes à me révéler.

-Une chance pour vous, effectivement, que Kanon soit revenu avec moi. Je vais voir où ils en sont aux cuisines. Je leur ai demandé de préparer un petit quelque chose. Nous dînerons ici. Tous les trois, asséna-t-il en fixant sa Reine, qui prit une petite mine contrite. Bien, je vois que nous nous sommes compris. Je vous laisse. Kanon… Majesté…

Il s'inclina et quitta la pièce.

Une fois seule avec Kanon, Perséphone poussa un long soupir. Son visage démontrait que les paroles de son Juge l'avaient profondément touchée.

-Je suis certain qu'il n'est pas aussi en colère qu'il veut bien le montrer. Il tient à vous… il vous aime. Il est juste inquiet…, tenta le Gémeau.

La Déesse eut un sourire, qui fit fondre le cœur de Kanon.

-C'est gentil d'essayer de me réconforter… Mais je sais que c'est lui qui a raison. Il a raison d'être en colère, il a raison de m'en vouloir, il a raison de me faire des reproches. Et je le trouve très mesuré, même… je me conduits comme une gamine irresponsable et capricieuse…, avoua-t-elle. Une chance pour moi que je lui ai beaucoup manqué… Enfin, laissons cela de côté, pour le moment, et, si vous le voulez bien, parlez-moi de ma cousine.

Kanon acquiesça en silence, et fut tout de même surpris de constater que Perséphone s'installait confortablement, ramenant ses jambes sur le fauteuil, sa tête reposant dans sa main. La Déesse avait les pieds nus.


Perséphone avait été véritablement très intéressée par l'ensemble de l'exposé du Gémeau, bien après qu'il lui ait annoncé qu'Athéna soutenait sa proposition. Elle l'avait particulièrement questionné à propos de l'ambiance générale au Sanctuaire. Le récit des événements concernant Camus et Milo l'avait profondément émue, et elle avait même pleuré lorsque Kanon lui avait décrit la scène de leur réconcilliation.

-Je suis désolée, sourit la Déesse à travers ses larmes. Je réagis comme… une adolescente. C'est simplement que…

Kanon ne savait pas quoi faire. Lui aussi avait été touché par Milo et Camus, évidemment, mais pas comme ça, pas autant… et puis, lui, il les connaissait. Il se leva et s'approcha de Perséphone. Elle n'arrivait plus à contenir ses pleurs, à présent. C'est un regard désespérément perdu qu'elle releva vers Kanon quand le Gémeau lui prit la main et y déposa un léger baiser.

-Votre Majesté…

Rhadamanthe choisit ce moment précis pour revenir dans la pièce. Voyant sa Reine en larmes, il se précipita vers elle et la prit dans ses bras. Kanon s'était écarté précipitamment.

-Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, je t'assure, Rhadamanthe…, fit-il d'une voix affolée. Je lui parlais de Milo et Camus et…

-Je comprends, le coupa le Juge d'une voix douce. Ne t'inquiète pas…. Ce n'est pas toi. Merci d'avoir été là.

Le Juge reporta alors tout son attention sur sa Déesse. Il lui caressait les cheveux, et embrassait son crâne, tout en lui parlant à voix basse.

-Tout ira bien, ma Reine… tout ira bien… Je vous le promets… Je te le jure, sur ma vie, Persy. Tout va s'arranger.

Elle releva la tête.

-Je dois offrir un bien triste visage, pour que tu en arrives à utiliser ce surnom ridicule…

Il replaça, avec tendresse, une mèche de cheveux derrière son oreille.

-Je n'ai toujours pas trouvé d'autre moyen pour vous rendre le sourire… Et je me permettrai de souligner le fait que « Rhada » l'est tout autant.

-Tu n'aimes pas que je t'appelle comme ça ?

-Dans la bouche de votre Majesté, je le trouve ridicule mais il ne me dérange pas, car il témoigne de notre attachement réciproque.

-Hé ! réalisa soudain Kanon. Milo aussi t'appelle comme ça !

Rhadamanthe leva les yeux au ciel.

-Oh je sais… Et je déteste ça. Mais trêve de bavardage, le repas nous attend. Du thé pour tout le monde ? A moins que tu ne préfère du café, ou autre chose, Kanon ? Tu n'as qu'à demander et je me charge de te le faire apporter.

-Non, non… le thé ira très bien. Il faut bien que je fasse avec les coutumes d'ici, n'est ce pas ?

Rhadamanthe, un sourire aux lèvres, s'inclina devant l'argument.

-Et vous, Majesté ?

-Je n'ai pas très faim…

Rhadamanthe croisa les bras et la regarda avec intensité.

-Vous tenez vraiment à ce que je commence maintenant la liste de vos manquements, durant mon absence ?

Quelques secondes auparavant, l'amour du Juge pour sa Reine semblait manger l'espace, débordant et envahissant. Maintenant, l'Anglais la regardait avec des yeux durs, inflexibles. Toute trace de sentiments semblait avoir disparu.

-A moins que vous ne préfèreriez que je renvoie ces plats aux cuisines et que je les prévienne que nous dînerons avec Pandore, Minos et Eaque, dans la salle de réception du Palais?

-Tout mais pas ça, je t'en supplie… Je ne veux pas aller là-bas…

-Il le faudra bien pourtant ! Dès demain, nous mangerons avec eux.

-NON ! Je refuse, tu m'entends ?! Je refuse de retourner là-bas ! Je n'y mettrai pas les pieds ! Tu ne m'y obligeras pas !

-Vous n'avez pas le choix ! Vous avez une idée de ce qu'ils font ?! Vous savez ce qu'ils préparent ?!

-Bien sûr que je le sais ! Mais je n'irais pas au Palais ! Je… je ne peux pas, Rhadamanthe ! Je ne peux pas…

Des torrents de larmes… Kanon se rendait compte que Perséphone, Reine des Enfers, était vraiment dans un état psychique lamentable et il en concevait une douleur immense, sans qu'il puisse vraiment se l'expliquer. Peut-être était-ce simplement le fait de constater que les Dieux eux-mêmes pouvaient avoir des failles.

-J'ai essayé… je te le jure, Rhada… J'ai essayé… Mais rien que l'idée d'y aller, j'en avais des nausées… Sylphide m'accompagnait… J'ai essayé… Je me suis effondrée sur les marches, avant même d'avoir passé la porte.

-Il ne m'en a rien dit, déclara le Juge en fronçant les sourcils.

-J'avais donné des ordres. Je ne voulais pas… que tu l'apprennes. Que tu saches à quel point… à quel point, je suis faible.

-Ne redites jamais ça. Vous n'êtes pas faible, Majesté. Mais vous souffrez depuis bien trop longtemps, c'est tout... Chaque être a ses limites. Il suffit de quelques jours, quelques mois à peine, à un humain pour sombrer. Vous, vous avez tenu durant des siècles… La faiblesse n'a rien à voir là-dedans. Vous êtes la personne la plus forte qu'il m'ait été donné de rencontrer. Et c'est un honneur de vous servir, au-delà même de mes sentiments pour vous.

Il avait fini son discours en s'agenouillant devant elle, et il plongeait son regard doré dans les yeux verts de sa Déesse. Kanon se sentait mal. Vraiment mal. Il ne se sentait pas à sa place devant… cet étalage d'affection, et d'amour. Il savait qu'ils avaient besoin de se retrouver. Mais en même temps… Il comprenait parfaitement ce que Milo avait ressenti. Le Scorpion avait parlé du sentiment qu'il avait éprouvé en voyant Camus et Hyoga dans les bras l'un de l'autre, le sentiment qu'ils étaient complets… et que lui était de trop. Et les doutes qui l'avaient assailli et qu'il avait refoulés pour mener à bien sa mission, envahissaient à nouveau son esprit. Pour se transformer en une douloureuse certitude : dans le cœur de Rhadamanthe, il n'y avait plus de place. Ni pour lui. Ni pour personne. Il n'y avait que Perséphone.

-Mais vous ne pourrez pas vous défiler éternellement, Majesté, fit le Juge en se relevant. Il faut absolument que vous assistiez à l'un de ces dîners. Ou au moins que vous sortiez d'ici… Les hommes ont besoin de savoir qui dirige les Enfers, Majesté.

-Je sais… je sais. Mais c'est tellement douloureux. D'arpenter ces routes, de regarder ces murs, de me promener dans ces jardins… Tout me rappelle Hadès. Tout. Chaque odeur. Chaque son… Je le vois derrière chaque arbre, chaque rocher. C'est insupportable.

-Vous préférez rester ici, et perdre le contrôle du Royaume ? Voir Pandore et Minos le diriger et détruire tout ce que nous construisons ? Nous avons besoin du pouvoir, et vous le savez parfaitement. La seule véritable question est de savoir ce qui est le plus important à vos yeux : aujourd'hui ou demain.

-Tu connais ma réponse, Rhada. Je ferai ce que j'ai à faire. Mais laissons cela… Kanon doit se dire que nous faisons de bien mauvais hôtes à discourir de choses qu'il ne peut pas comprendre. Le jeu politique, pour le contrôle des Enfers, bat son plein, fit-elle en s'adressant au Gémeau.

Rhadamanthe, de son côté, s'occupait de servir le repas.

-C'est ce que j'avais cru comprendre, fit prudemment le Grec.

Elle eut un sourire tendre.

-Ma cousine vous a bien choisi, vous vous faites vite à ce poste.

-Je dois avouer que je lui ai un peu forcé la main…, répondit-il en rougissant légèrement.

-Croyez-vous vraiment que vous pouvez imposer quoique ce soit à Athéna ? Je connais ma cousine : je la pratique depuis quelques millénaires… Si vous êtes ici, même si c'est vous qui en avez fait la demande, je suis persuadée qu'elle vous considère comme le meilleur pour le poste, et qu'elle vous l'aurait proposé.

-Je n'en suis pas certain, fit Kanon, gêné. Je l'ai trahie, j'ai manipulé Poséidon…

-Cela montre au moins que vous avez l'expérience de traiter avec les Dieux. Ce n'est pas donné à tout le monde, avouez-le. Merci Rhada, fit-elle en acceptant une tasse de thé. Et maintenant, Kanon, puis-je vous poser une question ?

-Bien évidemment, votre Majesté ?

-Comment trouvez-vous mon chez moi ?

-C'est… une très belle pièce…, fit le Gémeau hésitant.

-Je ne parle pas de ça, voyons. Rhada ! Tu ne lui as rien expliqué ?! Tu devrais avoir honte…

-J'ai été plutôt occupé depuis notre retour…, fit le Juge d'une voix neutre.

-Comme si c'était une excuse ! Kanon est ton invité…

-Kanon est un émissaire d'Athéna en visite officielle, rectifia-t-il en tendant une assiette au Gémeau.

-Si tu veux…, soupira Perséphone en levant les yeux au ciel. Mais tu aurais quand même pu prendre le temps de lui expliquer.

-Je ne voulais pas vous priver de ce plaisir…

-Comme c'est charmant… Ce voyage t'a beaucoup plus changé que tu ne veux bien le montrer, Rhada. Tu es moins… piquant d'habitude, nota-t-elle.

-Ce doit être notre faute, Votre Majesté, s'excusa Kanon. Les us et coutumes du Sanctuaire sont un peu moins… cérémoniaux qu'ici. Il est possible que nous ayons un tout petit peu déteint sur votre Juge.

-Ah ça… la Chevalerie d'Athéna ne s'embarrasse pas avec le Protocole, fit Rhadamanthe en s'installant pour manger. Même les comportements laxistes que vous tolérez ici passeraient pour rigoureusement formels.

-Les comportements laxistes ?, s'étonna Kanon, qui, vraiment, n'avait rien vu de tel depuis son arrivée.

-Rhadamanthe a toujours eu quelques problèmes avec les règles qui régissent ma Maison, expliqua la Déesse. Ce Château est le mien. C'est un cadeau qu'Hadès m'a fait, il y a très longtemps. Le seul endroit des Enfers a échappé à son autorité. Il n'y a jamais mis les pieds, à partir de l'instant où il m'en a donné les clés. Ici, je suis la seule souveraine. Cela répondait à un objectif bien particulier : mettre en place un lieu où les Spectres pourraient venir discuter à loisir, sans tabou. Ils sont libres de critiquer les décisions de mon époux, et les miennes… Certains me demandaient des audiences pour se plaindre, que je leur accordais de bonne grâce. Et pour que tous se sentent à l'aise, j'ai allégé le protocole. On m'appelle encore Majesté, mais on ne s'agenouille pas pendant des heures dès que je mets un pied dehors.

-Certains ne s'agenouillent même plus du tout…, reprocha le Juge.

-Toi, tu t'agenouilles mais tu ne cesses de me critiquer et de me crier dessus. Crois-tu vraiment que ce soit l'absence de révérence qui soit la plus grande entorse aux usages ?

Rhadamanthe se figea instantanément et devint livide.

-Je me contente de faire mon possible pour agir au mieux de vos intérêts, Majesté, murmura-t-il d'une voix atone. Si quoique ce soit dans mon attitude vous laisse à penser que je vous manque de respect…

-Ai-je dit cela ? Cette relation si particulière dure depuis longtemps, depuis bien avant ta naissance, expliqua Perséphone. Chacun à leur manière, tous ceux qui ont porté le nom de Rhadamanthe, qui ont porté cette armure de la Wyverne, tous ceux qui ont reçu, avant toi, l'âme de mon Juge, m'ont parlé avec une grande liberté de ton. Et j'en suis heureuse, vraiment. Je voulais simplement te rappeler que jamais Hadès ne laisserait Minos avoir ce genre d'attitude face à lui.

-Certes…, reconnut le Juge.

-Mais mon époux n'est pas moi. Et je n'attache pas d'importance au fait que les gens se jettent à mes pieds… et j'aimerais que tu ne sois pas aussi sévère avec ceux qui ne le font pas. Cette façon de me saluer… elle est totalement superflue et aurait même tendance à me gêner plus qu'autre chose, je l'avoue, fit-elle dans un sourire à l'adresse de Kanon.

Rhadamanthe la regarda un moment, puis baissa les yeux.

-Je sais que vous n'appréciez pas que je m'emporte face à ceux qui, à mes yeux, vous manquent de respect… Mais je ne peux pas m'en empêcher. Cela me met dans une colère noire…

-Rhadamanthe…

Perséphone se leva, et vint s'installer aux côtés de son Juge.

-Il y a des moments où je regrette d'avoir lié, à ce point, ton destin au mien.

L'Anglais se leva d'un bond, effrayé.

-Ne dites pas cela ! Vous ne devez pas regretter ! Je ne le regrette pas, moi !

Perséphone eut un pauvre sourire.

-Le pourrais-tu seulement ? Je t'aime Rhadamanthe… et j'aimerais tellement pouvoir t'offrir la liberté.

En terminant sa phrase, elle regarda Kanon, d'un air désolé.


Ils avaient passé le reste de la soirée à bavarder, échangeant sur les différences entre les sanctuaires. Quand ils avaient quitté Perséphone, la Déesse était retournée à sa fenêtre. Kanon ne put alors s'empêcher de noter le regard attristé de Rhadamanthe. Arrivés devant la porte de sa chambre, il se tourna vers le Juge.

-Qu'a-t-elle voulu dire lorsqu'elle a parlé du lien entre elle et toi ?

Rhadamanthe soupira. Il savait que Kanon ne se contenterait pas d'une réponse laconique.

- Nous, les Trois Juges, vivons des sortes de réincarnations. Une partie de l'âme de nos prédécesseurs se fond en nous. Cela doit avoir un rapport avec notre charge, j'imagine : les Dieux ne laisseraient pas n'importe qui juger les défunts. Je porte en moi la mémoire de tous ceux qui m'ont précédé, de tous ceux qui ont, un jour, porté le nom de Rhadamanthe. C'est plus un titre qu'un nom, en fin de compte, même si je me souviens à peine de ma vie d'avant. J'ai oublié jusqu'au nom que l'on m'a donné à ma naissance. Mais ne soit pas désolé, ajouta le Juge en voyant la mine défaite du Gémeau. Cela n'a aucune espèce d'importance. Je suis Rhadamanthe et personne d'autre, depuis que cette partie de ma conscience s'est réveillée.

Il marqua une pause. Apparemment, l'évocation de ses souvenirs était une chose douloureuse.

-Il y a longtemps, Sa Majesté s'est sacrifiée pour me protéger. Elle est morte, dans mes bras, pour me sauver la vie. Son sang a coulé sur cette armure. Depuis ce jour, mon destin est lié au sien. Il n'existe pas de mots pour définir ce qui nous unit. Il n'y a rien au monde que je ne ferai pour elle. Je trahirais les Enfers sans hésiter, si elle me le demandait. Bonne nuit, Kanon. A demain.

-A demain… Rhadamanthe ?

L'Anglais, qui s'éloignait déjà, se retourna vers le Gémeau. Kanon aurait aimé avoir le courage de lui proposer de rester un peu. Mais rien dans l'attitude de Rhadamanthe ne semblait l'y inciter, aussi préféra-t-il renoncer.

-Non… rien… Bonne nuit à toi aussi.

Et le Juge regagna ses propres appartements.