Disclaimer : Les personnages appartiennent à Masami Kuramada.
Précédemment, dans Résurection.. (tatindin, tatindiin… tatindiiiiiin !)
Rhadamanthe est aux Enfers, avec Kanon, sa Déesse. Mais le Juge n'a pas le temps de savourer ces retrouvailles. Minos, fort du soutien d'Eaque, cherche à mettre Pandore sur le trône. Consciente ses responsabilités, Perséphone, affaiblie, décide tout de même de se rendre au Palais. Mais elle s'effondre, inconsciente, devant le Mur des Lamentations. Rhadamanthe, bouleversé, révolté, inquiet et épuisé, finit par rejoindre le Gémeau dans sa chambre. Les deux hommes se retrouvent. Enfin.
NdA :
Cylla : Woot ! Probablement la review la plus rapide depuis le début de cette histoire ! J'ai vraiment été impressionnée et touchée, par ton empressement à me retranscrire tes impressions. Tu as raison, Perséphone a bien été enlevée par Hadès. Et je compte être fidèle au mythe avec cette fic – même si j'en donnerai une interprétation personnelle.
Taïsha : que te dire à part merci ? Pas grand-chose, puisque je t'ai déjà expliqué ce que je ressentais... Alors merci. Encore une fois. Du fond du cœur.
Aquarii : Merci pour ton soutien et ton intérêt. La relation Eaque/Minos… elle m'a paru relativement évidente dès lors que je les ai vus débarquer ensemble dans l'Hadès Chapter.
Shirley no gemini : Contente de savoir que j'arrive à te faire patienter ! et à te faire rire. Je reconnais que je m'amuse beaucoup à écrire pour Kanon. C'est agréable de savoir que tu partages ces moments, avec moi.
lion no kalista : tu n'avais pas review le chapitre précédent, et j'avoue avoir craint de t'avoir perdue, à cause du changement de ton entre les deux premières parties. C'est un risque que j'ai pris en connaissance de cause… Je constate qu'il n'en est rien, et j'en suis très soulagée. Merci à toi aussi.
Yatusko : Jouer avec les non-dits n'est pas évident pour moi (c'est la première fois que je m'y essaye vraiment dans une histoire). Je crains toujours d'en faire trop – « Oh non, je porte en moi un lourd secret que je ne peux révéler… complotons tous ensemble mais ne révélons rien, on pourrait nous entendre » le genre de choses qu'en tant que lectrice, je ne supporte pas - et c'est vraiment un exercice de style très intéressant. Je suis bien contente de voir que je n'y arrive pas trop mal, suffisamment en tout cas pour susciter ton intérêt.
Shoshite, Eury et eternyti: Merci de lire cette fic, et merci de votre soutien. J'en profite pour remercier également Sscomplexe, sans qui les reviews anonymes n'auraient pas été possible.
Un chapitre qui a été un peu plus compliqué que les autres à écrire – ce qui explique qu'il vous aura fallu attendre un peu plus pour sa publication -… J'espère qu'il vous plaira.
Elle a peut-être huit ou neuf ans. Elle a de longs cheveux d'un châtain foncé presque roux. Couleur de feuilles mortes. Elle a de grands yeux verts. Et elle a l'air trop… sage pour une enfant de son âge. Surtout depuis que cet homme s'est présenté au couvent, qu'il a marché vers elle malgré les protestations des sœurs, qu'il s'est agenouillé devant elle, qu'elle a semblé le reconnaître, qu'elle lui a souri en posant sa petite main dans ses cheveux. Et l'homme est reparti, disant qu'il reviendra bientôt la chercher. Et depuis ce jour, la petite fille semble attendre son retour. Elle passe ses journées assise, ne semblant s'intéresser à rien et pourtant remarquant tout. Elle ne regarde pas l'horizon, dans l'espoir d'apercevoir une silhouette. Elle ne pleure pas, désespérée, doutant de la véracité des propos de l'inconnu. Elle ne dit rien, quand les sœurs s'approchent et lui expliquent qu'il ne faut pas qu'elle s'inquiète, qu'elles ne la laisseront jamais à un homme à l'air si mauvais. Non. Rien de tout cela. Elle attend. Tout simplement.
Les sœurs l'ont trouvée, des années auparavant, devant la porte de leur couvent, enveloppée d'un linge gris. La petite fille, le nourrisson d'alors, leur a souri. Et les sœurs l'ont aimée. Elles la protègent depuis lors. Elles lui apprennent ce qu'elles savent. La petite fille apprend vite. La petite fille comprend toujours tout. La petite fille est toujours de bonne humeur. La petite fille est toujours sage. La petite fille est un miracle. Alors quand l'homme revient, accompagné d'un autre, qui doit avoir presque cinquante ans, elles expliquent que la petite n'est plus là. Que la petite est partie. Elles ne veulent pas se séparer de leur trésor. Elles ne veulent pas la livrer à ces deux êtres aux visages si sévères et agressifs. Elles ne veulent pas l'abandonner.
Les deux hommes les écartent. Les sœurs commencent à crier. Les deux hommes hurlent à leur tour et semblent prêts à se battre. Contre des nonnes. Comment osent-ils ? Dieu les punira. Les deux hommes explosent de rire. Ils disent qu'ils ne craignent pas Dieu. Les sœurs se signent. Les sœurs en appellent à leur Seigneur. Les sœurs commencent à prier, pour que ces démons s'en aillent, qu'ils soient foudroyés, qu'ils ne leur prennent pas leur enfant. Pour que leur Seigneur protège la petite fille. Qui vient d'apparaître de l'autre côté de la cour. Et qui sourit.
-'Dès…
Le temps s'est arrêté. Les sœurs ont cessé de crier. Les sœurs ont cessé de prier. Elles n'ont pas pu sauver l'Enfant. Comment leur Dieu peut-il ne pas intervenir ? Comment peut-Il laisser ces monstres… ? Ils se sont arrêtés eux aussi. Ils ne bougent plus. L'un semble retrouver ses esprits, et se met à sourire. Il s'écarte un peu, comme s'il voulait laisser au second plus d'espace pour savourer ce moment. Car l'autre a sur le visage l'expression même de la béatitude.
-Mon amour…
L'homme s'avance à pas lents vers la petite fille, comme s'il craignait de la voir disparaître. Il s'accroupit devant elle. Il tend une main vers son visage. Il tremble. Quand les doigts de l'homme effleurent sa joue, la petite fille ferme les yeux, comme si c'était la chose la plus exquise au monde. La plus merveilleuse.
-C'est bien toi… cela fait si longtemps…
Il pleure. Elle pleure aussi. Elle met sa petite main contre celle de l'homme, penchant la tête pour mieux savourer le contact. Elle garde les yeux fermés. Ils semblent luire. Et ils disparaissent dans une lumière aveuglante. Finalement, le vieil homme était peut-être un envoyé de Dieu, venu retrouver un ange.
Elle ne veut pas ouvrir les yeux. Elle sait ce qu'elle va voir. Elle ne veut pas ouvrir les yeux. Elle veut revenir en arrière. Elle ne veut pas ouvrir les yeux. Elle veut revivre ces moments. Elle ne veut pas ouvrir les yeux. Elle veut encore sentir sa présence à ses côtés. Elle ne veut pas ouvrir les yeux. Mais ses yeux s'ouvrent quand même.
Ses yeux s'ouvrent et elle voit le corps d'Hadès. Hadès est mort. Hadès était un vieillard. Elle n'est encore qu'une enfant. Hadès est mort. Ils n'ont pas pu vivre leur amour. Pas dans cette vie. Hadès est mort. Elle sent son cœur se déchirer. Hadès est mort. Elle aimerait n'avoir jamais ouvert les yeux.
Ses yeux s'ouvrent encore et elle voit un champ de ruines. Les Enfers ne sont plus. Hadès est mort. Elle le sait. Il y a une voix dans sa tête, qui lui parle. Elle ne l'écoute pas. Hadès est mort. Et cette fois-ci, ils n'ont même pas eu l'occasion de se retrouver. Hadès est mort. La voix continue de parler… Mais Hadès est mort.
Hadès est mort. Elle est seule. Hadès est mort. Elle n'a pas pu lui dire « Je t'aime ». Hadès est mort. Alors elle veut mourir.
Elle veut mourir mais elle sait qu'elle ne fera que s'endormir. Et que lorsque ses yeux s'ouvriront à nouveau, Hadès sera mort. Son âme se brise. Hadès sera mort. Elle pleure. A quoi bon continuer ? Hadès sera mort.
Hadès sera mort.
Hadès sera mort. Ils ne peuvent pas continuer. Pas comme ça. Il faut essayer quelque chose. N'importe quoi. Parce qu'elle n'en peut plus de vivre sans lui. Elle doit trouver une solution. Hadès ne doit plus mourir. Sans lui, elle n'est plus rien. Hadès ne doit plus mourir.
Hadès ne doit plus mourir.
Hadès est mort. Elle n'a rien pu tenter. Hadès est mort. Athéna supplie Zeus, pour ses chevaliers. Hadès est mort. Perséphone accepte d'accéder à la demande. Hadès est mort. Perséphone fait même ressusciter les Marinas et les Spectres, Pandore et Poséidon. Hadès est mort. Ce sera la seule occasion. Hadès est mort. Elle doit mettre son plan en application. Hadès est mort. Elle connaît les risques. Mais elle s'en moque. Elle ne peut pas laisser Hadès mourir encore. Elle ne peut pas le laisser mourir, alors que c'est sa faute. Elle ne peut pas laisser Hadès mourir encore. Quitte à le perdre à jamais, elle veut qu'Hadès vive.
Elle veut qu'Hadès vive.
Kanon avait bien dormi. Peu, il fallait le reconnaître, mais la nuit avait été réparatrice. Et, en tous points, merveilleuse. Rhadamanthe, succombant à son besoin de tendresse et d'affection, avait fini par s'endormir, lové dans les bras du Gémeau. Le Grec était resté un long moment à admirer ce visage si noble, dont les traits s'étaient enfin détendus. Cet homme l'attirait. Cet homme l'émouvait. Cet homme l'obsédait. Cet homme le bouleversait. Et dans la nuit des Enfers, le Gémeau avait compris que s'il n'était pas encore amoureux de la Wyverne… Et de toute façon, il ne voulait pas tomber amoureux, il fallait que ce soit clair pour tout le monde, pas tant qu'il ne serait pas convaincu des sentiments de Rhadamanthe. Il était hors de question qu'il tombe amoureux et qu'il se rende compte que l'Anglais n'était pas capable de gérer, et sa relation avec Perséphone, et sa relation avec lui… Il était hors de question qu'il tombe amoureux de… cet homme… merveilleux… Voilà… Exactement… C'était absolument hors de question. Et il s'était enfoncé dans les brumes du sommeil, enlaçant tendrement cet homme qu'il n'aimait pas.
-Perséphone.
Kanon ouvrit un œil et se releva un peu, s'appuyant sur ses coudes. Pour découvrir que son Juge – son ? Il avait pensé son ?- s'était déjà levé et qu'il s'habillait. En quelques gestes diablement efficaces. Kanon grogna.
-Rhadamanthe ?
Le Juge le regarda d'un air terriblement sérieux. Lui, en tout cas, semblait parfaitement réveillé.
-Il s'agit de Sa Majesté.
Et il quitta la pièce, sans ajouter un mot. Sans un geste pour le Gémeau. Kanon se laissa retomber sur le lit, la tête dans son oreiller, et se retourna pour regarder le plafond, les bras en croix. Il poussa un très long soupir. Visiblement, ce n'était pas gagné… Mais cela ne l'empêcha pas de se lever, d'enfiler rapidement quelques vêtements, et de se mettre en route pour les appartements de la Reine des Enfers. Après tout, il avait su dès le départ que les choses promettaient d'être un poil compliquées. Maintenant qu'il avait pris la décision de leur laisser une chance, il n'avait plus qu'à assumer. Plus facile à dire qu'à faire quand même… Heureusement qu'il n'était pas amoureux.
Amoureux, Eaque, lui, l'était. Il aimait Minos. Et cela durait depuis des siècles.
Non. Il ne fallait quand même pas pousser… Même s'il avait été un grand romantique, Hadès l'en garde, Eaque aurait dû reconnaître que cette déclaration ne rendait rien de la vérité de sa relation avec son homologue. Elle était jolie, certes… mais trop fleur bleue. Pas qu'elle soit fausse en soi. Effectivement, il aimait Minos. Effectivement, avant eux, des Eaque et des Minos s'étaient aimés. Mais il ne s'agissait pas de deux âmes qui se vouaient un amour éternel, dont les sentiments auraient eu raison des séparations, deux âmes qui se retrouvaient et se reconnaissaient par delà le temps et l'espace… Non. Le Népalais aimait le Norvégien. Ses prédécesseurs, il ne les aimait pas. Parmi eux, il y en avait dont il doutait même qu'il aurait pu les supporter. Et les choses étaient très bien comme ça. Puisque Minos aimait Eaque. A sa façon. Minos restait Minos.
Perséphone avait Rhadamanthe. Hadès avait Minos. Evidemment les deux relations n'avaient pas grand-chose à voir. Celle entre le Dieu et son Juge ne se basait que sur une loyauté et une dévotion absolues du Spectre envers son Roi. Eaque, lui, n'avait personne. La Wyverne était le Juge de Perséphone. Le Griffon était le Juge d'Hadès. Le Garuda était le Juge des Enfers.
Sa position intermédiaire plaisait vraiment à Eaque. Il savait bien la réputation qu'il avait au sein des Spectres. On le disait arrogant, calculateur,… frivole aussi, même s'il se demandait comment les gens pouvaient arriver à concilier les deux derniers aspects. Il devait avouer que ce portait rapide n'était pas si éloigné que ça de la réalité. Mais il passait tout de même à côté de l'essentiel. Si Rhadamanthe et Minos étaient deux plateaux… lui était l'aiguille de la balance. C'était lui qui pouvait valider ou annuler les Jugements de Minos, en appelant ou non à l'arbitrage de Rhadamanthe qui rendait toujours une décision favorable au Garuda, même si la Wyverne n'en avait pas conscience. C'était lui qui, des trois Juges, avait le véritable pouvoir. Et personne ne s'en rendait véritablement compte. Il trouvait cela absolument délicieux. De jouer avec l'image que les autres avaient de lui, de les manipuler, de les amener à le sous-estimer. Il en retirait un profond sentiment de supériorité, qui ne l'empêchait cependant pas d'être parfaitement conscient des responsabilités de sa charge. Il faisait, comme les deux autres, son travail avec tout le sérieux et toute la gravité qu'il requérait. S'il s'était rallié à Minos, les sentiments qu'il éprouvait pour le Griffon n'étaient pas entrés en ligne de compte. Pas un instant. Il soutenait le défenseur des intérêts d'Hadès parce qu'il avait jugé que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire pour le Royaume. Perséphone n'était pas en état de le diriger. Elle le serait peut-être à nouveau un jour. Sans doute même. Mais cela n'entrait pas en ligne de compte pour le moment. A l'heure actuelle, il fallait l'écarter du pouvoir, au moins temporairement, pour le bien des Enfers. Dont il était le Juge.
Lorsque Rune entra dans les appartements d'Eaque, le Népalais sourit. Il l'aimait bien, lui. Il l'avait toujours trouvé très drôle. Et il se doutait bien que le Balrog aurait été offusqué s'il l'avait su… Cela participait beaucoup au charme du personnage.
-Seigneur Eaque, fit Rune en posant un genou à terre.
-Et bien, Rune, que me vaut le plaisir ?
-Le Seigneur Minos m'envoie vous demander s'il vous serait possible de lui accorder un peu de votre temps. Il vous attend, dans son bureau.
Le Garuda retint un fou rire. Ce n'était pas les paroles de Minos. Minos ne pouvait pas les avoir prononcées. Le Balrog était vraiment hilarant.
Valentine avait passé la nuit au chevet de Sa Majesté. Il l'avait veillée, depuis le fauteuil installé à côté du lit, en se laissant bercer par ses souvenirs de Sorrente. Il chérissait les moments où la Sirène n'avait joué que pour lui… lui offrant le spectacle de la Grâce à l'état pur. Il espérait qu'il aurait bientôt l'occasion de le revoir, conscient, cependant, que cela ne risquait pas d'arriver de si tôt. La priorité du moment n'était pas aux escapades amoureuses au sanctuaire sous-marin, malheureusement. Les événements qui se précipitaient leur laissaient à peine le temps de s'occuper d'eux-mêmes. Comment, dans ces conditions, construire quelque chose ? Il fallait attendre que tout soit résolu… en priant pour une fin heureuse.
Perséphone bougea dans son sommeil, le tirant de ses réflexions. Encore un cauchemar probablement. C'était épuisant de la voir ainsi, sans pouvoir rien faire. Valentine prit la main de sa Déesse, et l'étreignit doucement.
-Valentine ?
Il releva le regard vers ce visage, si doux, et ces yeux, si profonds. Perséphone s'était réveillée. Il en aurait pleuré de bonheur.
-Majesté… Ce que vous nous avez fait peur…
-Je suis désolée, s'excusa-t-elle dans un murmure.
-Non… ne le soyez pas. Vous êtes de retour parmi nous, c'est tout ce qui compte. Je vais appeler Queen, pour qu'il veille sur vous pendant que j'irais chercher Rhadamanthe…
-Ce n'est pas la peine, fit le Juge depuis la porte.
Valentine se tourna vers son Seigneur, et se leva pour lui céder la place. Rhadamanthe arborait un air calme et semblait parfaitement reposé. Perséphone lui souriait tendrement.
-Rhada…
Elle tendit les bras vers lui, et il vint l'enlacer avec douceur, savourant avec délice le parfum des cheveux de sa Déesse.
-Tu as dû t'inquiéter…, murmura-t-elle.
-Si peu…, fit Valentine d'un petit air moqueur.
Le Juge lui lança un regard noir, qui s'effaça quand il entendit la voix de Perséphone.
-En tout cas, tu as l'air d'aller bien, mon Rhada… Je suis heureuse de te voir comme ça.
-Vous êtes revenue… comment pourrais-je ne pas aller bien ? fit-il, très sérieux.
-Attends voir…, réfléchit la Harpie. Ne m'aide pas, je vais trouver… Si tu t'étais laissé aller à tous nous tuer comme tu étais sur le point de le faire… Si tu avais passé la nuit à te ronger les sangs ou à travailler comme un fou… Si…
-Cela suffit, Valentine, fit le Juge d'un ton sans réplique.
Le Chypriote leva les deux mains en un signe d'excuse.
-Hé ! Je ne fais que répondre à tes questions, hein…, répliqua-t-il le plus innocemment du monde.
Perséphone eut un petit rire. Limpide et cristallin.
-Je vous aime, tous les deux, leur dit-elle, sincère.
-Nous aussi, nous vous aimons, Majesté, lui murmura le Juge, en la reprenant dans ses bras.
Valentine, lui, ne répondit rien, le rouge de ses joues le faisant à sa place.
-Je ne vous dérange pas ?
-Kanon !
La voix de Perséphone était lumineuse. Le Gémeau la considéra un instant. La Déesse était décidément très perturbante. Elle sortait tout juste d'une sorte de coma particulièrement douloureux, et elle semblait radieuse, dans les bras de son Juge. Non, Kanon n'arrivait pas à comprendre comment cela était possible… à moins qu'ils lui aient tout les deux menti. Il s'inclina.
-Majesté. J'étais juste venu m'assurer que tout allait bien… Je vais vous laisser…
Son cœur se serrait. Il comprenait qu'il s'était fourvoyé… Une chance vraiment qu'il ne soit pas amoureux…
-Kanon…
Rhadamanthe s'était levé, sous l'impulsion et le regard impérieux de sa Reine.
-Kanon… qu'est ce que tu fais ?
Le Gémeau s'était arrêté et continuait de tourner le dos à au Juge. Il ne voulait pas que l'Anglais puisse lire sur son visage sa déception… sa douleur. Il voulait rester digne. Il avait encore sa fierté.
-Je viens de le dire : je vous laisse. Vous avez besoin de… vous retrouver. Je n'ai rien à faire ici.
-Mais qu'est-ce que tu racontes ?
La voix de Rhadamanthe hésitait entre colère et incrédulité.
-La vérité. Vous n'avez pas besoin de moi.
-…
Le Juge s'était finalement décidé pour le premier des deux sentiments. D'un geste brusque, il attrapa le bras du Gémeau, fit faire volte-face au Chevalier, l'attira contre lui, plaça une main derrière sa nuque, et l'embrassa. Comme il l'avait fait au Sanctuaire. Il le garda contre lui, après la fin du baiser.
-Quand est-ce que tu comprendras que j'ai besoin de toi ? Quand est-ce que tu comprendras que je t'aime ? Je t'aime, Kanon. Je t'aime…
-Kanon des Gémeaux.
Perséphone s'était levée, soutenue par Valentine. Elle regardait le Grec, le visage grave et déterminé.
-Majesté… vous ne devriez pas vous lever…
D'un geste impérieux, elle fit taire le Juge, qui n'osa pas protester. Elle repoussa la Harpie.
-Kanon des Gémeaux, approche-toi.
L'ordre n'admettait aucune réplique. L'ex-Marina s'exécuta et sentit le cosmos de la Déesse l'envelopper petit à petit. Un sentiment d'amour infini vint lui réchauffer le cœur, découvrant une détermination extraordinaire. La force d'âme de la Reine des Enfers le submergeait à présent, mêlée à une tendresse exquise… et à une faille, douloureuse, qui semblait croître à mesure que la Déesse livrait davantage d'elle-même. Le cosmos, si lumineux, s'assombrissait à vue d'œil, révélant l'atrocité de ce que cachait sa propriétaire. Kanon était au supplice, étouffant sous la pression de sentiments négatifs trop grands pour lui. Il sentit un cosmos volontaire, fort et violent, venir se battre pour l'arracher à cette noirceur.
-Arrêtez !, hurla une voix.
Alors le miracle eut lieu. La mort se retira et il n'y eut plus que l'amour… Mais les ténèbres avaient tout de même laissé leur empreinte dans l'âme du Gémeau. Il ouvrit les yeux. Rhadamanthe s'était interposé entre lui et la Déesse, regardant Perséphone avec un regard empli de colère.
-Qu'est ce que vous cherchez à prouver ?! Vous n'aviez pas à lui infliger ça !
La Reine des Enfers accrocha le regard de Kanon.
-Tu vois, Chevalier… Il veut te protéger. Même de moi.
Le visage de Perséphone perdit son extrême gravité, pour reprendre l'air doux et tendre qu'elle arborait habituellement. Elle prit les mains de Rhadamanthe et Kanon dans les siennes.
-J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur trop longtemps… et que tu me pardonneras ce que je viens de te faire subir, fit-elle en embrassant les doigts de Kanon.
Elle les lâcha et se tourna vers Valentine, qui la regardait d'un air désolé.
-A toi aussi, Valentine, je demande pardon.
-Ne vous inquiétez pas Majesté. Votre cosmos m'a pratiquement épargné… et puis j'ai toujours la musique de Sorrente en tête…
-Peut-être, un jour, aurais-je le bonheur de l'entendre ?
-Je suis certain qu'il serait honoré de jouer pour vous, fit la Harpie, les yeux brillants de fierté, anticipant l'éblouissant concert que leur offrirait la Sirène.
-Majesté ?
La voix de Kanon était faible. Dans les bras de Rhadamanthe, il ne s'était toujours pas remis de ses émotions.
-Comment faites-vous pour…. ?
Continuer à vivre… Mais la fin de sa question mourut dans sa gorge.
-Je te l'ai dit… Ne m'écoutes-tu pas, Chevalier ?, lui répondit-elle avec des accents presque taquins. Je me raccroche à un espoir, à mon objectif… et je puise, sans vergogne, dans l'énergie, dans la force de mon Juge.
Elle disait cela avec une légèreté désarmante. Elle semblait flotter, voler, presque, papillon délicat pris dans un ballet d'une extrême poésie. Et pourtant, Kanon savait, maintenant, ce que tout cela cachait de tourments… d'infamie. Il comprenait, à présent, l'obsession de Rhadamanthe à la protéger, à l'entourer de toutes les attentions. Que serait-il prêt à sacrifier, lui, si Saga lui avait présenté un tel visage ? Que ferait-il, lui, si Athéna se découvrait à ce point brisée? Tout. N'importe quoi. Et la relation, de dévotion et de confiance, de culpabilité et d'amour, qui unissait le Juge et la Déesse durait depuis des siècles… Pourtant, Rhadamanthe venait de s'opposer à sa Reine, voulant le protéger du calvaire qui était le sien, voulant le préserver du poids énorme qui reposait sur ses épaules. Il y a des vérités que l'on veut cacher à ceux que l'on aime, convaincus que l'ignorance, c'est le bonheur.
Kanon venait de découvrir l'horreur… et la vérité de l'amour de Rhadamanthe. Rhadamanthe l'aimait. Il en était convaincu. Il se jeta sur Perséphone, la serrant dans ses bras, de toutes ses forces.
-Merci…
Surprise, la Déesse mit un peu de temps à réagir. Elle caressa finalement la joue du Gémeau, et monta sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur son front.
-De rien. Fais attention à toi, Sire Chevalier. Si tu continues comme ça, je vais finir par être tentée de puiser de l'énergie chez toi aussi. Et je ne voudrais pas que ma cousine pense que je cherche à te voler à elle.
Pandore avait trahi Hadès. Pandore avait trahi Hadès et, pourtant, Perséphone l'avait absous de ce crime, qui aurait dû lui valoir une éternité de tourments dans l'Enfer du Cocyte, lui redonnant la vie, lui accordant même une place au sein des Enfers. Dès leur retour au Royaume, la Reine avait réglé son cas par quelques propos tenus devant les Juges. Pandore était la sœur d'Hadès. La jeune femme reprenait sa place de Prêtresse. Elle serait à présent responsable de la reconstruction complète du Royaume, et de l'intendance générale dès lors que sa tâche serait accomplie. L'égarement dont elle avait fait preuve lors des combats lui avait été entièrement pardonné et ne saurait plus être retenu contre elle, ou même évoqué. Seul Hadès aurait le pouvoir de remettre en doute son Jugement. Ainsi avait parlé Perséphone. Et les Enfers s'étaient inclinés, enfermant dans le secret de leur âme la rancœur qu'un pardon si vite accordé ne manquait de susciter.
Durant des jours, Pandore avait réfléchi à la décision de Perséphone. Elle ne comprenait pas comment l'épouse de son frère avait pu l'excuser… Trahir Hadès avait été sa décision. La première depuis longtemps. La seule peut-être même de toute son existence. Elle avait choisi de trahir un Dieu. Elle l'avait fait en conscience et elle voulait l'assumer. Jusqu'au bout. Jusqu'à la sentence, jusqu'à la punition… qu'elle méritait assurément. Mais la Déesse avait balayé ce moment, si fondamental, d'un revers de la main, le renvoyant au néant. Refusant de la punir, elle niait cet acte fondateur. Perséphone la traitait comme quantité négligeable, comme un objet, un concept et non comme une personne. Pandore en avait voulu à Hadès de ne pas lui laisser le choix. Elle en voulait maintenant à la Reine de lui voler et de détruire le seul qu'elle n'ait jamais fait. Et petit à petit, elle se mit à la détester.
Dans le même temps, elle s'était rapprochée de Minos. Il lui en voulait. Elle avait besoin qu'on lui en veuille. Sans en être particulièrement consciente, elle avait recherché sa compagnie. Au moins, lui, la condamnait. Malgré Perséphone. Contre Perséphone. Ils avaient fini par avoir de longues discussions, durant lesquelles Minos lui avait expliqué sa dévotion absolue envers son Roi. Au fil du temps, Pandore l'avait découvert moins détestable que dans ses souvenirs. Minos était d'une loyauté à toute épreuve, et à mesure qu'elle l'entendait parler d'Hadès, elle redécouvrait le Roi des Enfers. Hadès n'était pas maléfique. Hadès était simplement fou de douleur… Son désir de domination du monde, sa volonté d'anéantir Athéna, l'ultime éclipse, tout cela trouvait son origine dans la perte de Perséphone. En bâtissant un nouveau monde, dont il aurait été le maître absolu, il aurait été certain de l'avoir à ses côtés, il aurait été certain de pouvoir la protéger… Et petit à petit, Pandore apprit à aimer son frère.
Son comportement changea ainsi radicalement. Elle se dévoua corps et âme à la reconstruction et regagna la confiance des Spectres. Et quand Minos vint lui parler de son scepticisme quant aux capacités de Perséphone à diriger le Royaume, elle ne put qu'abonder dans son sens. Elle-même était la preuve éclatante que la Reine des Enfers n'aimait plus Hadès – comment aurait-elle pu pardonner sa trahison, dans le cas contraire ?-. Quand Minos, quelque temps plus tard, évoqua, à regret, la nécessité pour le Royaume d'avoir un couple à sa tête, elle ne comprit pas tout de suite. Le Juge lui expliqua que ce principe de double autorité était le fondement même des Enfers, et que, au-delà de ça, Hadès avait besoin d'une présence à ses côtés : n'était-ce pas après que Pandore l'eût trahi, une fois qu'il avait été seul, qu'il avait perdu la partie ? Dans l'esprit de la jeune femme, la remarque faisait sens et la trahison de Perséphone lui semblait d'autant plus abominable. Et quand, finalement, Minos lui proposa une alliance pour ne pas laisser le Royaume partir à vau-l'eau, elle l'assura de son soutien.
Quand elle entra dans le bureau de Minos, Eaque était déjà présent.
-Lady Pandore ! Nous n'attendions plus que vous ! Désirez-vous un thé, un café, quelque chose de plus fort ? Avez-vous bien dormi ?
-Eaque…
-Minos ? demanda le Garuda, faussement angélique.
Minos le considéra un long moment. Eaque et ses jeux… Les usages, la politesse,… il les respectait scrupuleusement et les tournaient en ridicule. En même temps. Le Népalais était un véritable prestidigitateur. Un illusionniste de grand talent. Le seul capable, en ces temps de crises, de s'accorder encore le temps de s'amuser, prenant prétexte de tout. Même de leur relation. Minos avait imposé le secret à Eaque, arguant qu'ils ne pouvaient donner le sentiment d'avoir perdu leur détachement et leur objectivité légendaires. Eaque n'avait pas protesté, loin de là. Le Garuda y avait trouvé une occasion supplémentaire de se divertir. Tromper son monde sur les sentiments que lui inspirait le Griffon, lui voler un baiser de temps en temps et subir les foudres de son regard, le retrouver comme un trésor caché sans cesse renouveler durant les trop rares nuits qu'ils passaient ensemble, et partir bien avant l'aube en jouant les espions, le Népalais semblait tout prendre comme un jeu. Et cela n'avait rien à voir avec de l'insouciance ou de l'indifférence. Minos savait que son compagnon aurait été le plus heureux des hommes s'ils avaient décidé de faire étalage de leurs sentiments… mais il préférait accepter les choses et tout faire pour y trouver une source de joie. Eaque était simplement quelqu'un d'extraordinaire. Un être réellement supérieur. C'était pour cela que le Griffon l'aimait.
-Non… rien …, soupira Minos. Laissons cela de côté. Il y a des questions plus graves que nous devons aborder.
Valentine, Kanon, Rhadamanthe et Perséphone avaient délaissé la chambre de la Reine pour s'installer au salon et s'étaient fait apporter de quoi se restaurer, annonçant ainsi le rétablissement de la Déesse. La rumeur s'était rapidement propager dans les Enfers et, au moment où les quatre amis se servaient leur thé, le Royaume entier murmurait à propos de l'éveil de sa Reine.
-Il est absolument nécessaire que nous fournissions une explication officielle à votre évanouissement, Majesté. Les hommes parlent. Nous ne pouvons pas laisser la version de Minos se répandre dans les esprits.
Perséphone prit une gorgée de thé, et regarda son Juge avec un calme olympien.
-Quelle est l'explication du Griffon ?
-Que de vous approcher du corps de votre époux vous a révélé l'horreur de votre trahison, et que vous n'avez pas été capable de faire face à l'atrocité de vos crimes. Bien loin de vous repentir, vous vous êtes enfuie… pour trouver refuge dans le seul endroit des Enfers où l'esprit d'Hadès n'a pas prise.
Rhadamanthe avait parlé en serrant les dents, réprimant la colère énorme que ces idées provoquaient chez lui. La Déesse sourit.
-Il n'a pas tout à fait tord…
-Comment pouvez-vous dire cela ! Vous n'avez pas trahi Sa Majesté ! Je ferai ravaler ces paroles à Minos, je vous le garantis !
-Tu ne feras rien, Rhada…
Bien loin de se calmer, le Juge continua à s'emporter.
-Je ne supporte pas que l'on vous traite de cette façon ! Qu'on ose vous appeler traitresse !
-Rhadamanthe ! Assez !
La Déesse avait crié. C'était la première fois que Kanon la voyait faire à ce point usage de son autorité.
-Tu feras ce que je te dirai de faire !
-Mais je me dois de vous protéger !, protesta l'Anglais.
-Tu dois surtout m'obéir ! Et ne viens pas me parler de la primauté de la directive d'Hadès ! Nous avons déjà eu cette conversation ! Tu as accepté de me suivre, je ne tolèrerai pas que tu prennes le risque de tout voir échouer, pour ce genre de futilité !
-Futilité ?, s'étrangla le Juge. Futilité ?! On vous traite de tous les noms, on vous méprise, on vous croit monstrueuse, et vous parlez de futilité ?!
-Ce ne sont pas les mots qui sont futiles, mais ta colère ! Si tu n'as pas capable de prendre sur toi, si tu n'es pas capable de suivre mes directives, tu peux me présenter ta démission, Rhadamanthe !
Tout le monde s'était figé dans la pièce. Le Juge était livide. Kanon et Valentine étaient éberlués.
-Je t'aime, Rhada, reprit plus calmement la Déesse. Je t'aime et j'ai besoin de toi. Mais je suis prête à tout, tu le sais. Je sacrifierai tout ce qu'il faudra… J'ai choisi de passer pour une traîtresse. J'ai choisi d'être mise à l'index. Si tu n'es pas capable d'assumer mes choix…
L'éventualité d'une séparation semblait vraiment faire souffrir la Reine, mais elle restait déterminée. Rhadamanthe vint se mettre à genoux devant elle.
-Je vous serai fidèle jusqu'au bout, vous le savez…
Elle lui prit la main et se laissa aller dans son fauteuil, son regard se perdant au plafond.
-Merci…
Valentine avait baissé la tête. Lui aussi savait ce qu'ils risquaient, ce dans quoi Perséphone les avait embarqué, par amour pour Hadès. Mais c'était la première fois qu'il se rendait compte que leur Déesse mènerait son plan jusqu'à son terme. Jusqu'à l'un de ses termes, quel qu'il soit. Seul Kanon restait perdu.
-Tu ne comprends pas trop ce qui se passe, n'est-ce-pas, Sire Chevalier ?, fit Perséphone, d'un air désolé.
-J'avoue, Majesté…
-Tu es impliqué, toi aussi, dans toute cette histoire. Tu as le droit de savoir…
-Ne vous sentez pas obligée…
-Je ne peux pas tout te révéler. Il y a une chose dont je réserve la primeur à ma cousine. Nos rapports n'ont jamais été cordiaux, puisqu'elle me méprise depuis… toujours ou peu s'en faut. Nous ne nous comprenons pas, toutes les deux. Je ne veux pas risquer qu'elle se vexe, si je te fais trop de confidences. Mais pour le reste…
La Déesse prit une grande respiration, comme pour mettre de l'ordre dans ses idées. Rhadamanthe était resté à ses côtés, serrant la main de sa Reine.
-J'aime mon époux, Kanon. Je l'ai toujours aimé, depuis le premier jour. Ma mère avait une réunion dans l'Olympe et, une fois n'est pas coutume, elle m'avait emmenée avec elle. C'est là que j'ai fait sa connaissance et que j'en suis tombée amoureuse. Il en a été de même pour lui. Nous avons compris que nous étions faits l'un pour l'autre, au premier regard. Quelques temps plus tard, il est allé trouver ma mère pour lui demander de lui accorder ma main. Mais elle a refusé. Alors il m'a enlevée.
Perséphone eut un petit rire.
-C'était une décision stupide… mais c'était tellement romantique. Ma mère a piqué une crise, Zeus s'en est mêlé. C'est amusant, je ne l'ai jamais considéré comme mon père, lui... Athéna est, techniquement, ma sœur, mais nous nous sommes toujours appelées cousines… Pardon, je m'égare… Il a fallu que nous trouvions une solution, pour pouvoir rester ensemble, Hadès et moi. Nous avons imaginé cette histoire avec les graines de grenade… et nous avons, enfin, pu être ensemble.
Elle marqua une pause, un sourire aux lèvres. Elle semblait heureuse à l'évocation de ces souvenirs. Elle poussa un soupir et son visage perdu un peu de sa douceur.
-Mais je suis morte. Par deux fois. Et Hadès a tenu Athéna pour responsable, les deux fois. Les Guerres Saintes ont alors commencé… Je ne veux plus de guerre, Kanon. Je suis lasse de tout cela. Je ne supporte plus de voir Hadès mourir à cause de moi. Je veux la paix. Et pour cela, il faut qu'Hadès pardonne, d'une manière ou d'une autre, à Athéna.
Perséphone regardait Kanon d'un air grave.
-J'ai eu le temps d'y réfléchir… au cours de toutes ces années, passée seule ici. Et j'ai… mis un plan au point. C'est peut-être une folie, mais je me dois d'essayer. Poséidon a déjà accepté de m'accorder son aide. Il ne me reste plus qu'à convaincre Athéna. Considérant nos rapports, et ceux qu'elle entretient avec Hadès, je ne peux être certaine d'y parvenir. J'ai envisagé cette éventualité. Si Athéna me refuse son appui… alors je veux qu'Hadès me déteste, qu'il reporte sur moi sa colère et sa haine. Qu'il me croit traitresse. Qu'il me répudie. S'il en vient à ne plus m'aimer, il n'aura plus de raison de faire la guerre à ma cousine. Et il vivra. C'est la seule chose qui compte.
La Déesse ne pleurait pas. Elle était au-delà de cette démonstration d'émotion. Elle était toute à l'accomplissement de son objectif.
-Et si, au contraire, il rend Athéna responsable de votre départ ? demanda Kanon, d'une voix hésitante. S'il en vient à penser que c'est de la faute de ma Déesse, si vous ne l'aimez plus ?
La Reine des Enfers le regarda, les yeux plein de résignation devant l'horreur de cette idée. Evidemment, elle avait envisagé aussi cette hypothèse.
-Alors la guerre continuera. Et j'aurais échoué.
Avant que quiconque puisse avoir la moindre parole réconfortante, trois Spectres firent irruption dans la pièce. Gordon, Queen et Sylphide n'avaient même pas pris le temps de frapper, et ne pensaient même pas à s'agenouiller.
-Majesté ! Seigneur Rhadamanthe ! C'est une catastrophe !, déclarèrent-ils d'une même voix.
-Que se passe-t-il ? fit le Juge en fronçant les sourcils.
Si ces trois-là en venaient à manquer aux usages les plus élémentaires, la situation devait être grave, effectivement.
-C'est… vous… et le Chevalier des Gémeaux…, hésita Queen, grimaçant.
Il jeta un coup d'œil furtif au Basilic, espérant que le Secrétaire aller l'aider sur ce coup. Ce qu'il fit.
-Tous les Enfers ne parlent plus que de la nuit que vous avez passé ensemble.
-Et alors ?! Ma vie privée ne regarde que moi !
Une fois de plus, Rhadamanthe fulminait. Il était hors de question que quiconque mette en péril sa relation avec Kanon.
-Calme-toi, Rhada… l'intima Perséphone. Expliquez-vous. Quel est le problème ?
Ce fut Gordon qui s'avança, posant un genou à terre devant sa Reine.
-Les hommes y voient la preuve que le Château a définitivement sombré dans la traîtrise.
-Quoi ?!, hurla le Juge.
-Rhada, mon chéri ? Qu'est ce que je viens de te dire ? Il faut que tu te calmes…
-Que je me calme ?!, rugit-il. Que je me calme ?!
-Oui. Exactement. Alors, Gordon… la situation est-elle à ce point critique ?
-J'en ai peur, ma Reine, confirma le Minotaure de sa voix grave. Nos agissements ont toujours paru suspects… y compris à ceux qui vous soutenaient. Mais maintenant… même au sein du Château, certains commencent à douter, Majesté. Et en-dehors, on parle ouvertement de vous accuser de haute-trahison et de vous destituer.
-Est-ce ton cas, Gordon ? Doutes-tu de ma loyauté envers Hadès ?
Le Minotaure prit son temps avant de répondre.
-Je suis au service de Rhadamanthe, qui est lui-même sous vos ordres directs, Majesté. La question de votre loyauté ne me concerne pas.
Queen et Sylphide firent un pas en avant, se portant aux côtés de leur camarade. Il venait d'exprimer leur sentiment à tous les deux.
-Et vous trahiriez les Enfers, si je vous l'ordonnais ?
-Vous êtes la Reine des Enfers, Majesté, fit Sylphide, le plus sérieusement du monde. Ce serait en refusant de vous obéir que nous commettrions un acte de trahison.
Perséphone se leva et vint se placer devant eux.
-Je vous remercie, tous les trois, pour votre franchise et votre dévouement. Reprenez votre travail, et ne cherchez pas à me défendre ou à défendre Rhadamanthe contre les rumeurs. Vous portez suffisamment le poids de nos choix, il est inutile de vous impliquer plus avant. La voie que j'ai décidée d'arpenter est périlleuse… je ne veux pas que l'on puisse vous en tenir rigueur.
Quand ils se furent retirés, Rhadamanthe considéra un moment sa Reine.
-Que comptez-vous faire ?, finit-il par demander.
Elle s'appuya un instant contre le dossier d'un des fauteuils.
-Je ne peux pas en vouloir à Minos de faire exactement ce que j'attendais de lui… mais j'aurais préféré qu'il ne déclenche pas les hostilités aussitôt…
-Je ne m'excuserai pas, Majesté, fit Rhadamanthe, très digne. Ma relation avec Kanon…
-Mais ne sois pas bête, Rhada… C'est davantage mon évanouissement que cette nuit qui a précipité les choses. Valentine ?
-Majesté ?, répondit aussitôt la Harpie.
-Puis-je te confier une mission ? Deux en fait…, dit-elle en s'installant à son bureau.
-Evidemment, Majesté. Je suis à vos ordres.
-Techniquement, tu ne dépends que de Rhadamanthe…
-Comme si ça faisait la plus petite différence, fit le Juge en levant les yeux au ciel. De quoi s'agit-il ?
-Deux lettres. L'une, d'abord, à ma cousine. L'autre pour Poséidon.
Elle croisa les mains un instant, prenant le temps de considérer son analyse de la situation et s'assurer qu'elle ne s'apprêtait pas à commettre une erreur. Mais, de toute façon, ils n'avaient plus le temps. Bientôt, Minos, soutenu par Pandore et Eaque – le ralliement du Garuda ne faisait plus de doute : le Griffon n'aurait pas agi sans son accord, trop respectueux des règles des Enfers -, allait tout tenter pour l'évincer. Il y réussirait, puisqu'elle-même refuserait de risquer une guerre civile aux Enfers.
-Dans la première, je demande à Athéna de m'accorder une audience et l'hospitalité. Ne lui révèle rien de nos motivations, ni de la situation ici, mais il faut qu'elle accepte, Valentine. C'est absolument capital. Je pense qu'elle te donnera une réponse positive, je ferai en sorte que ma lettre ne lui laisse pas le choix, mais je compte sur toi pour parer à toute éventualité.
-Je ne trahirai pas votre confiance, Majesté.
-J'en suis certaine. Ensuite, dès qu'Athéna t'aura informé de sa décision, tu te rendras chez mon oncle, pour lui faire un exposé complet de la situation. Je ne veux pas qu'il pense que je le mets de côté… Une fois ceci fait, tu rentreras ici. Rhadamanthe, Kanon et moi, nous partirons pour la Grèce et le Sanctuaire de ma cousine.
-Minos prendra cela comme un ultime signe de trahison… Il apparentera notre départ comme une désertion. Et le fait que nous allions au Sanctuaire…
-Je sais. Nous allons perdre le contrôle des Enfers. Mais la seule chose qui compte à présent, c'est de rallier Athéna. Si elle accepte, tout ou presque sera réglé. Dans le cas contraire et qu'ils croient que je me suis enfuie trouver refuge les ennemis du Royaume… et bien c'est tout à fait ce que nous désirons non ? J'aurais aimé avoir plus de temps pour préparer ma cousine… mais nous n'avons plus le choix. Le sort en est jeté, mes amis.
Elle avait raison. Dans quelques jours, au plus tard, tout serait décidé. La victoire ou la défaite. La gloire ou le déshonneur. La paix ou la guerre.
FIN DE LA SECONDE PARTIE
