Ah !!! Ma douce et tendre Memelyne ! Que deviendrais-je sans tes reviews et ta présence !
Je commençais à dépérir quand en regardant mes messages j'ai vu que tu avais posté !
Je t'aime ! Que dis-je, je t'adore !
Je savais bien que tu serais l'une des premières mais si je m'y attendais…
Je suis
trop contente que mon prologue te plaise. Très franchement,
j'expérimente avec un narrateur omniprésent et je dois dire que
c'est assez difficile (moi qui suis habituée à juste de
l'interne). Il faut jauger ce que l'on dit, ce que l'on ne doit
pas dire, ce qu'on veut masquer, cacher etc ; et très
franchement j'ai du mal.
Sinon bah, moi aussi je trouvais la fin
trop…insatisfaisante et j'ai décidé d'en faire la suite.
Concernant la jeune renarde, pas de souci, tu sauras tout en temps voulu (par exemple regarde vous n'avez su le fond de l'histoire avec Rin et son meurtre qu'à l'avant-dernier chapitre de la deuxième fanfiction avec Kumiko^^)
Bref, je ne dis rien pour l'heure, mais bonne nouvelle je poste la suite !
Ah ! J'attends vos reviews pour en poster davantage.
PS : vous ne reverrez nos amis que plus tard dans les chapitres.
Chapitre 1 : Le point de non-retour
Il lui fallut du temps pour comprendre où elle était et pourquoi elle s'y trouvait. A son réveil, la jeune fille était allongée dans un lit moelleux, aux draps aussi blancs que les murs environnant. Un vase était posé sur son chevet, vide de fleurs, vide de couleurs.
Elle se redressa doucement, laissant soin à ses vertèbres de craquer les unes après les autres. Ses membres étaient tous ankylosés et il ne fallait même pas penser à se lever. Ses jambes, qu'elle ne sentait plus, n'aurait pas pu supporter son corps.
Quand elle fut certaine de l'état de son petit corps, la jeune fille inspecta les environs d'un regard vide.
Elle était toute seule dans une petite chambre à un lit avec une télévision vissée au mur en face d'elle. Une imposante fenêtre trônait au milieu d'un mur blanc et donnait sur une grande plaine verte. Enfin, elle devinait parce que les stores abaissés ne permettaient pas de distinguer au-delà de quelques mètres, même s'ils laissaient passer la lumière au travers.
A côté de son lit, une table de chevet faisait œuvre de mobilier pour le restant de la pièce. Il y avait deux portes situées à sa gauche dont l'une, entre-ouverte, permettait d'apercevoir des cuvettes et un semblant de lavabo.
L'autre porte devait donner à un couloir, mais elle était fermée.
Son inspection terminée, la jeune fille remarqua ses vêtements : on avait troqué son uniforme vert pour un pyjama horrible, bleu nuit, à deux pièces et en coton. D'imposant bandages encerclaient ses poignets fins et au niveau de son coude gauche, un long tube remontait en serpent jusqu'au dessus du lit où s'écoulait lentement un liquide visqueux transparent dans une poche.
Elle inspira longuement et chercha le bouton pour appeler l'infirmière à sa charge. Cette dernière ne tarda pas. A peine avait-elle reposé le bouton, que deux femmes ainsi qu'un homme en blouse blanche, arrivèrent dans la chambre la mine soucieuse.
« -Comment vous sentez-vous Mademoiselle ? Demanda le docteur en trifouillant les pochoirs suspendus au dessus du lit.
-Mieux, répondit la jeune malade d'une voix absente. Je me sens mieux.
-Très bien.
-Que c'est-il passé ? Je ne me souviens plus…
-Nous en reparlerons plus tard mademoiselle, pour l'instant reposez-vous.
-Je n'ai pas sommeil, se plaignit la jeune fille. »
Malgré ses dires, la jeune fille vit ses paupières se refermer toutes seules et sentit son esprit partir au loin de la réalité.
« Peut être vais-je revoir le garçon et la créature, songea-t-elle avant de renoncer à veiller. »
Elle ne rêva pas cette fois. A son réveil, elle avait mal à la tête et son corps était plus lourd. Il lui avait semblé pendant ses délires sentir qu'on la déplaçait et qu'on la touchait. Alors quand elle ouvrit les yeux, elle ne fut pas étonnée d'avoir changé de lieu et de se retrouver à côté d'une vieille dame dans une chambre commune.
Elle tenta à plusieurs reprises de se relever, mais devant l'impossibilité de son envie, elle renonça et attendit un signe de vie de son entourage. Ce signe de vie, ce fut la petite vieille dame qui lui offrit. Cette dernière toussota dans son sommeil, ce qui la réveilla. Quand leurs regards se croisèrent, une boule d'angoisse se forma dans la gorge de la jeune fille.
« -Oh…tu es donc réveillée, s'exclama la petite dame d'une faible voix rauque, je suis bien contente, cela fait longtemps que je n'ai pas eu de compagnie. »
La jeune fille ne répondit pas. Elle ne parlait que quand c'était nécessaire. A dire vrai, elle avait la sensation que même si elle essayait, elle ne pourrait aligner deux mots.
« -Ces médecins sont un peu rustres, mais ils ne sont pas méchants tu sais, assura la vieille dame en offrant un pâle sourire. »
Une infirmière ainsi que le docteur de tout à l'heure, entrèrent dans la chambre :
« -Bonjour Nuriko-sama, fit le médecin en s'inclinant respectueusement devant la petite vieille.
-Ah, bonjour docteur Takashi, répondit-elle en souriant.
-Comment vont vos articulations aujourd'hui ?
-Bien mieux qu'hier docteur, je vous remercie beaucoup.
-Et vous Mademoiselle Suzume ? Comment vous sentez-vous ? »
Bien entendu, il ne prit pas la peine d'attendre une quelconque réponse de sa part, puisqu'il savait pertinemment qu'elle n'en avait pas la force actuellement. Pourtant, il prit quand même la peine de rassurer :
« -Cet état n'est que temporaire. Nous avons réduit la dose depuis votre dernière prise. D'ici quelques heures vous serez capable de vous exprimer parfaitement. »
Il s'inclina et disparut dans le couloir sans un bruit.
Il allait revenir. Pour sûr qu'il allait revenir. Ils ne la laisseront de toute façon jamais tranquille. La grand-mère poursuivit son monologue, rabâchant les mêmes plaintes et les mêmes conseils, oubliant qu'elle les énonçait pour la énième fois.
Et pendant tout ce temps, la jeune fille ne céda pas. Poings serrés, mâchoires crispées malgré les calmants, paupières fermées, elle ne cessait d'espérer que le sommeil la reprenne.
Rien n'y fit. Ce n'est pas qu'elle détestait les autres. Elle avait toujours jouis d'une bonne sociabilité avec son entourage, ses doux sourires et son visage féminin aidant beaucoup. Mais les récents évènements l'avaient transformés, et plus qu'elle ne le pensait.
Les heures passèrent sans que le sommeil ne la reprenne, la laissant avec cette même douleur sourde et brulante dans la poitrine. Le chagrin guettait le moment propice pour ravager ses joues blafardes, ses lèvres violettes attendaient le moindre relâchement pour trembler et sa gorge translucide n'attendait qu'un soupir de plus pour s'élancer dans une longue complainte dramatique.
Elle ne céda pas. Alors, quand le médecin entra de nouveau dans la chambre, elle n'avait pas bougé. Son regard froid se porta immédiatement sur le médecin, le fusillant avec toute la haine contenue et possible.
Il portait sa traditionnelle blouse blanche et un stylo plume était accroché sur une des poches de la poitrine. Son badge doré luisait à la lueur des néons et son sourire « trop aimable pour être vrai » lui collait à la figure comme sur les pantins maudits. Il avait les cheveux très cours, un début de calvitie aussi qu'il tentait tant bien que mal de dissimuler derrière des chapeaux. Cela se remarquait facilement, car ses cheveux étaient aplatis sur les côtés. Dès qu'elle put le reconnaître et le contempler de toute sa tête, elle sut qu'elle ne l'aimerait pas. Il avait l'air trop gentil, trop serviable pour être honnête et elle ne supportait pas ce genre de personne.
Il s'approcha de la jeune fille d'un pas assuré et contrôla la perfusion ainsi que les pochoirs avant de s'intéresser à sa patiente :
« -Pouvez-vous maintenant parler ? »
Elle se contenta simplement d'hocher la tête très lentement, sans pour autant quitter le mur d'en face des yeux. Il valait mieux se concentrer sur autre chose et réussir à se contrôler. Les calmants avaient en effet été réduis, elle le sentait bien maintenant. Ses bras répondaient aux moindres de ses désires, tout comme les émotions qu'elle ne souhaitait pas arborer devant autrui. Il poursuivit, dégoulinant d'hypocrisie.
« -Bien, je suppose que je vais devoir faire avec. Vous êtes donc Suzume Tomoe c'est cela ? »
Autre hochement de tête. Le simple fait d'entendre son nom prononcé provoquait un élancement de douleur dans le trou béant qu'était sa poitrine. Pourtant elle fit avec et continua de se concentrer sur le mur blanc d'en face.
« -Savez-vous pourquoi vous êtes ici ? »
Tomoe secoua doucement la tête. Non elle ne savait pas. Elle ne le saura probablement jamais. Pourquoi « elle » est ici et pas eux ? Pourquoi elle…
« -Suite à l'annonce tragique vous avez tenté de vous suicider en vous ouvrant les veines et en vous isolant dans la forêt, énonça le médecin comme s'il répétait une formule mathématique bien apprise. »
Pour la peine, Tomoe lui offrit un de ses plus terribles et méchants regards. Cela ne sembla pas faire grand effet, car le médecin lui offrit même un petit sourire à la place. Elle le maudit mentalement de ce geste et attendit la suite :
« -Comprenant le traumatisme que vous êtes actuellement en train de vivre, nous avons décidé de vous garder encore quelque temps sous traitement afin de nous assurer que vous ne recommencerez plus ce genre d'acte. »
Il nota deux trois mots sur son calepin et s'intéressa à la vieille dame qui dormait à point fermé. Mais Tomoe ne comptait pas en rester là. Il était un mystère dans cette affaire qui demandait à être réglé et ce au prix même d'un immense effort. Alors ses lèvres s'ouvrirent et une petite voix fluette sortit de sa frêle gorge :
« -Comment ?»
Cette question fit sursauter le médecin. Il ne s'y attendait pas. Elle s'en réjouit mentalement. Se retournant d'un pas maladroit, il se frotta les mains, pensifs, et s'approcha de la jeune fille :
« -Comment…comment nous vous avons retrouvé ? »
Elle hocha la tête, sérieuse. Là était le mystère. Les dernières images qu'elle avait c'était l'odeur de rouille et du sel caractéristique du sang ainsi que la verdure et la beauté d'une petite clairière au cœur de la montagne. Alors comment a-t-on pu la retrouver à temps ?
« -Dans votre agonie vous avez dû errer à travers la forêt. Des prêtres vous ont retrouvés à moitié morte prêt du chemin du temple, expliqua le docteur sans état d'âme. Vous avez eu de la chance qu'ils passaient par là… »
Puis il s'éclipsa comme il était arrivé et, sans prendre la peine de se retourner, abandonna Tomoe à sa solitude. Des prêtres ? Un temple ? Tomoe n'avait jamais fais attention aux divers habitants de la montagne. Pour elle, c'était l'idéal. Elle était persuadée que personne n'irait à l'encontre de sa volonté et puis elle n'aurait traumatisé personne. Mais cette explication lui sembla tout de même tirée par les cheveux. D'aussi floue qu'est ses derniers souvenirs, elle n'avait plus la force de soulever son corps et l'humidité ainsi que le froid avait condamné ses mouvements à de vague soubresauts. Alors comment avait-elle, dans son agonie, trouver l'énergie nécessaire pour « errer dans la forêt » et ce sans même en avoir des brides de souvenirs ?
Mais elle se lassa finalement de ce mystère et se concentra davantage sur son avenir incertain, tout en se remémorant de la cause du changement avec un soupir de tristesse.
Maintenant, si elle sortait d'ici, si elle quittait ce monde blanc où le temps ne semblait exister, elle savait ce qui l'attendrait… Alors, elle s'abandonna au rythme quasi inexistant de l'hôpital.
Une semaine s'écoula ainsi. Une semaine à écouter les jacassements d'une sénile en manque de compassion raconter sa vie, à supporter un docteur puéril et maladroit, à manger des plats qui ne devraient même pas exister tant ils étaient infectes et leurs consistances douteuses.
Une semaine sans desserrer les poings, sans ouvrir davantage la bouche que pour respirer. Une semaine entière passer à planer au dessus d'une réalité bien trop cruelle et sinistre pour l'accepter sans se pendre. Une semaine qu'elle aurait ardemment voulu éviter…oublier voire ne pas vivre.
Tomoe avait la sensation que son existence avait été mise en veille, en suspension, attendant un jugement important, un pardon ou au contraire une condamnation…
Elle ne ressentait rien, si ce n'était une sourde douleur à la poitrine qui ne la quittait jamais. Elle n'avait pas craqué. Dieu seul sait ce qu'elle aurait pu devenir si elle avait délaissé son mur de glace froid pour la chaleur consolatrice d'une paire de bras…
Elle s'était de temps en temps laisser à la rêverie, repensant à cet étrange songe dans lequel un garçon et une peluche parlante affrontaient une bête monstrueuse et horrible.
Ce rêve semblait si réel, si distincte, qu'elle pouvait presque en refermant les yeux revoir ce rouge étincelant émanant de la peluche parlante. Elle pouvait presque sentir son odeur chaude et la douceur de son pelage alors qu'elle s'était retrouvée prisonnière des bras du monstre en tentant de le sauver.
Pour la première fois depuis l'accident, elle s'était sentie vivre…
Mais la semaine passée eut tôt fait de la rappeler à la réalité et les quelques brides d'existence vécue dans un rêve à la frontière de la mort, ne devinrent plus que les fantasmes d'une fille agonisant sur le bord des routes, veines ouvertes.
Quand le docteur lui annonça qu'elle serait placée sous surveillance dans un orphelinat en attendant sa majorité, Tomoe crut que son cœur exploserait. Si elle n'avait pas été si faible, elle se serait jetée sur le médecin et lui aurait enfoncé les doigts dans les yeux.
Elle ne voulait ni de famille, ni de compagnie. Elle ne voulait encore moins retourner au lycée, là où ses souvenirs de jeune fille heureuse hanteraient ses journées, tandis que l'accident la maudirait un peu plus chaque nuit.
Malheureusement, elle n'avait pas son mot à dire. N'ayant que 19 ans, elle devait et allait se soumettre à l'autorité médicale qui agissait pour le « bien de sa personne ». Alors elle ne dit mot. Elle abaissa la tête, ferma délicatement ses paupières et se laissa conduire dans l'ambulance, silencieuse. Elle n'avait rien dit, aucun remerciement, aucune excuse, aucune promesse. Pourquoi remercier des gens qui l'avaient sauvée, quand son simple désir était de mourir ?
Pourquoi prendre la peine de regretter la compagnie d'une sénile abrutie dont la fin d'existence tardait autant que sa réflexion ?
A cause de tout cela, à cause de cette foutue société qui protégeait trop, elle avait été séquestrée (il n'existait dans ses pensées nul autre mot que celui-ci) dans cet infâme établissement !
Elle avait gardé son visage pâle à rivaliser avec les cadavres, fermé, froid et ses lèvres demeuraient scellées dans un mutisme affligeant. Les infirmières avaient bien tentées de la faire parler, en vain.
Dans la voiture, elle laissa son esprit vagabonder dans les paysages verdoyants de la vallée.
Il ne faisait pas très beau. Un épais rideau de nuage couvrait le ciel et le soleil, annonçant très certainement une averse dans la journée. Pourtant, cela eu l'effet étrange de calmer ses ardeurs. Elle ne se connaissait pourtant pas aussi violente et irrespectueuse…
Elle se demanda d'ailleurs si d'autres choses avaient changés en elle…mais ne voyant aucune réponse elle se concentra de nouveau sur l'extérieur.
Tomoe se moquait bien qu'il pleuve ou pas. Elle ne voulait tout simplement pas entendre les gouttes de pluie tomber sur le gravier des marches. Elle ne voulait pas non plus contempler son ombre sinistre sur le sol grisâtre des pavés de sa rue.
Serrant le poing, elle se força à observer les alentours, notant avec une attention nouvelle à quel point les lieux étaient charmants et magiques. Les arbres de toutes natures grandissaient dans une harmonie mélodieuse, s'élançant puissamment dans le ciel et arborant fièrement leurs feuillages touffus. Elle croisa la route de quelques écureuils, l'ombre d'un chevreuil également ainsi qu'une nuée d'oiseau dont elle ne connaissait le nom et l'origine.
Dans la forêt, tout semblait différent de la ville. Le monde même végétal et animal se distinguait de celui des hommes. Le temps n'avait aucune emprise et les notions comme la tristesse ou la perte étaient inconnues. L'instant d'un soupir, elle se vit rêver de nouveau. Elle était une renarde libre et farouche, consciente de ses gestes et pleine de désir de vivre. Dépourvue d'origine, sans qu'aucun de ses gestes n'aient de conséquence sur son entourage, elle était alors indépendante et fière. Elle se revit libre. Le rêve s'estompa aussi rapidement qu'il était venu.
Eut-il existé un jour ? Ce rêve…ces souvenirs…
Ils firent une halte près du temple où, soi-disant, on l'avait sauvé. Le docteur avait insisté pour que Tomoe rencontre les prêtres en question. Alors ils descendirent de la voiture et suivirent un petit sentier en montée jusqu'à un cabanon construit en bois et étroit. Devant ce dernier, trois hommes s'attelaient à leurs tâches : l'un balayait les feuilles, l'autre les rassemblait tandis que le dernier les faisait bruler tout en psalmodiant quelques prières.
Quand ils les virent arriver, ils se réunirent et saluèrent :
« -Nous sommes heureux de voir que tu te sens mieux, annonça le plus vieux. Tu nous as beaucoup inquiétés jeune fille. »
Face à temps de bonté, Tomoe ne put que baisser les yeux. Cet homme, contrairement au médecin, n'était pas hypocrite. Il était emplie d'une bonté et d'une sagesse qu'elle n'avait connu que dans les yeux de sa douce grand-mère, et de revoir, de ressentir cette impression exaspérante mais tout autant respectueuse, cela emplie son cœur d'une immense tristesse et creusa plus profondément le trou béant dans sa poitrine. L'ambulancier s'empressa d'expliquer la situation aux prêtres. Le plus jeune s'avança et posa une main ferme sur l'épaule de la jeune fille :
« -Je comprends la misère qui t'habite, déclara-t-il. Mais sache que tu ne trouveras dans la mort aucun réconfort.
-Mon frère est peut être le plus jeune de la famille, ajouta le deuxième, mais il est déjà sage et avisé. La perte de ceux qui nous sont chers est toujours douloureuse, mais elle ne doit en aucun cas faire barrière à ceux qui restent. »
De rage, Tomoe s'écarta vivement du réconfort qu'apportait les prêtres et commença à rebrousser chemin quand la voix du plus vieux résonna dans la clairière. Autant pouvait-elle ignorer les condoléances des plus jeunes, autant ne pouvait-elle être sourde aux conseils du plus vieux dont le regard était aussi gris que celui de sa grand-mère :
« -Il y a quelqu'un dans ce monde qui a besoin de toi, petite renarde. Ne l'oublie jamais. Si tu abandonnes, alors tu l'entraîneras avec toi dans ta perte… »
Tomoe s'arrêta et se retourna, surprise. Non pas par la présomption du vieillard, mais parce qu'il l'a appelé « petite renarde ». Dans son rêve aussi, elle était une renarde au pelage blanc. Et tout à l'heure aussi, elle avait divaguée sur cette entité. Intriguée, elle s'avança, sourcils froncés.
« -Renarde ? Murmura-t-elle d'une voix faiblarde. »
Comprenant la curiosité de la jeune fille, le vieillard entreprit de lui expliquer tout en ignorant la présence des deux ambulanciers :
« -Un peu avant de te trouver, j'ai fais un rêve durant une de mes nombreuses méditations.
-Grand-frère pense que c'est la déesse de la montagne qui nous a guidés à toi…
-Dans mon rêve, tu étais une petite renarde toute blanche, apeurée et affaiblie. Quelqu'un te portait dans ses bras et te déposait sur le chemin.
-Quelqu'un ? Demanda un des ambulanciers visiblement superstitieux.
-Je ne pense pas que se soit un esprit, rassura le plus vieux moine. En revanche, son aura était puissante et chaleureuse. Tu vois, petite renarde, je pense sincèrement que tu devrais rester en vie… »
Et sur ces mots, ils s'inclinèrent respectueusement et retournèrent à leurs taches, comme si Tomoe et les ambulanciers n'étaient plus là. Comprenant qu'il était l'heure de partir, ils reprirent le chemin de la ville, toujours dans le silence.
La curiosité de Tomoe avait laissé place à la perplexité. Elle affichait le même visage fermée et froid, ignorant les tentatives de discussion et les sourires des ambulanciers. Elle les aurait trouvé mignons…si rien de tout cela ne s'était produit. Face au mutisme apparent de la jeune fille, ils cessèrent leurs vaines tentatives de conversation et finirent par l'ignorer.
Ils arrivèrent bien vite à l'orphelinat.
C'était une grande bâtisse bien construite, en brique rouge, une réplique des maisons françaises de la « belle époque ». La porte d'entrer était en métal, tout comme les joins et la serrure. Un bœuf chargé à pleine vitesse ne l'aurait même pas déformée tellement elle semblait imposante et résistante. Comme la porte d'une prison, songea Tomoe en levant la tête. Un homme seul ne pourrait l'ouvrir de ses propres bras.
L'imposante porte n'était en faite qu'une décoration, certes trop dépassée pour l'époque. En effet, une deuxième porte, plus petite et à portée de tous, prônait en bas à gauche de la grande.
C'est cette dernière qui s'ouvrit en grinçant sévèrement et une petite femme au nez trapu et courbée s'avança. Elle portait un kimono bas de gamme, cousu avec des chiffons probablement et d'un vert délavé horrible. Ses cheveux gras et sales étaient souplement attachés en un gros chignon dégageant un visage fin mais sévère. Quand elle vit Tomoe, la vieille femme tira une mine sombre et antipathique. Tomoe sut d'office qu'elle ne s'entendrait pas avec :
« -Annie ? Demanda l'un des ambulanciers.
-Oui, c'est bien moi. Je suppose que cette petite est Suzume Tomoe ? Répondit la ménagère d'une voix suave et gutturale »
Ils s'effacèrent derrière la jeune fille en question. Annie s'avança et tâta le menton, les vêtements, la tenue de la jeune fille avant de déclarer :
« -Bah, faut voir le bon côté des choses…au moins elle ne piaillera pas comme les autres et puis elle ne restera pas longtemps !
-Vous vous souvenez des consignes ainsi que des prescriptions à suivre…
-Oui, oui, coupa Annie. J'ai bien compris le message. Quand dois-je emmener cette petite aux funérailles ?
-Demain soir, après les cours, informa le conducteur avant de s'effacer et de saluer une dernière fois Annie ainsi que Tomoe. »
Quand ils furent loin, Annie attrapa Tomoe par le bras et la poussa à l'intérieure :
« -Allons bon, je n'ai que ça à faire de m'occuper d'une rescapé à moitié recousue ! Que les choses soient claires jeune fille, la prochaine fois, ne te rate pas ! »
Et sur ces paroles, elle laissa Tomoe à sa solitude…
Elle commençait à s'y faire de toute façon.
La journée passa rapidement. Les autres orphelins étant principalement en classe, Tomoe eut le loisir d'arranger sa nouvelle chambre à souhait et de profiter de la quiétude de l'après-midi pour s'évader à nouveau dans ses rêves.
Quand 16 heures sonna et que l'imposante porte grinça dans toute la maison, Tomoe sut que l'enfer venait de commencer. En effet une horde d'enfants de tout âge déferla dans les couloirs, dans les chambres, bavardant, criant, se battant, jouant dans tous les sens dans une cacophonie insupportable.
La mère Annie braillait auprès de trois petits en même-temps, se mélangeant les pinceaux entre les prénoms ce qui ne faisait qu'augmenter sa fureur.
Inspirant profondément, Tomoe quitta le repos de sa chambre et descendit les marches de l'escalier une à une. Le son de ses pieds sur le marbre froid alourdissait son petit cœur, tandis que le décor changeait brusquement aux aléas de ses souvenirs. L'odeur de pisse et d'herbe séchée laissa place à celle des gâteaux de riz et du lilas, la poussière déposée sur la rambarde se transforma en bois bien ciré et les braillements des enfants devinrent les rires agréables de deux petits ainsi que les sourires tendres des mères. Pendant un instant, Tomoe crut être revenue en arrière, quelques années plus tôt, alors qu'elle descendait doucement les marches de bois de sa maison, entendant de l'autre côté de la porte, sa mère et ses sœurs rire. Sa grand-mère préparerait les gâteaux de riz et sa tante couperait du lilas.
Son père rentrerait bientôt du travail et comme toujours, elle lui sauterait dans les bras, embrassant son torse amoureusement comme toutes les petites filles.
Il lui dirait « tu n'es plus une enfant maintenant » et elle répondrait qu'elle s'en moque car de toute façon elle sera toujours sa petite fille.
Oui, elle le sera toujours. Se fut un silence lourd qui la sortit de ses rêveries. Une vingtaine de paire d'yeux s'étaient dirigés vers elle alors qu'elle avait pénétré le vaste vestibule. Annie aussi s'était retournée et la surprise de son visage intrigua Tomoe. Puis, elle sentit quelques choses de chaud s'écouler le long de sa joue et Tomoe comprit. En se laissant à ses rêves, elle ne s'était pas rendue compte que le chagrin l'avait rattrapé et qu'elle en subissait maintenant les conséquences.
Aussitôt elle referma son cœur, mordant sauvagement sa lèvre inférieure pour contenir le reste de tristesse qui affluait.
Elle porta un regard vide et sombre sur l'ensemble de l'assistance et Annie profita de ce silence soudain pour présenter :
« -Voici Suzume Tomoe, une nouvelle arrivée. »
Pas d'explication quand à sa présence, pas de « soyez gentils avec elle », juste une « nouvelle arrivée » histoire de dire « elle existe mais c'est tout ».
En voyant le nombre important d'orphelin, Tomoe ne put s'empêcher de se dire combien cela devait être difficile pour ses enfants de vivre ainsi.
Les enfants en question restèrent silencieux et éloignés de Tomoe, comme s'ils avaient peur d'elle. Elle n'en fit rien, se retournant pour regagner sa chambre et passer le restant de ses jours à maudire sa faiblesse.
La soirée passa, sans qu'elle n'en sorte. L'orphelinat était en plein centre ville et donc sujet aux bruits et animations diverses des rues. Il y avait d'ailleurs un clochard saoul qui s'écriait contre une poubelle quand Annie entra dans la chambre de Tomoe pour y déposer un paquet de linge :
« -Ton uniforme, expliqua-t-elle de sa voix de paysanne. »
Tomoe se retourna légèrement et abaissa sinistrement la tête. Elle aurait bien aimé qu'on l'oublie, ce fichu uniforme. Elle ne voulait pas retourner à l'école. Que penseraient ses amis de sa tentative ? Et les autres ? Alice et Marisa ? Et ce garçon sur qui elle avait eu le béguin depuis le début de l'année mais qu'elle n'avait jamais réussi à inviter ?
Et son professeur d'histoire avec qui elle engageait des conversations passionnées sur l'histoire de son pays…et tous ces autres…
Un quotidien commun à tous les adultes de son âge mais qui poignarderait son cœur à chaque pensée de sa famille. Elle n'avait vraiment pas envie d'y retourner.
Plutôt que de se morfondre dans l'incertitude du lendemain, Tomoe mit l'espèce de chemise de nuit qu'Annie lui avait laissée sur le lit et se coucha rapidement, sans manger. Comment pouvait-elle songer à manger comme si rien ne s'était produit?
Elle ferma les yeux et chercha la paix dans le sommeil, qui ne venait pas. Les heures passèrent ainsi. Se retournant plusieurs fois, inspirant et expirant comme une machine en sursis, plongeant son âme au cœur noire de sombres pensées confuses, Tomoe passa la nuit entière ainsi, dans l'incertitude des lendemains.
Ses poignets la grattaient étrangement et le sang qui affluait dans ses artères l'agaçait d'autant plus. Elle maudissait ce sang, tout comme elle maudissait d'en avoir assez pour vivre. Le sommeil n'eut pas raison d'elle, alors quand le réveil sonna, elle n'eut qu'à se lever pour constater l'étendu du résultat d'une nuit sans dormir.
En face de son lit prônait un petit miroir mural, fixé au mur par deux vis. Il était opaque mais pas assez pour ne renvoyer aucune image nette : ses cheveux étaient emmêlés et en désordre, son visage aigri boursouflé à certains endroits, ses yeux tout petits et injectés de sang et de grosses cernes soutenaient le tout.
Elle était horrible. Elle ne s'était jamais trouvée très belle de toute façon…
Elle prit une douche rapide, attacha ses cheveux en un chignon bien serré et s'habilla de manière mécanique. Les habitudes même si elles blessaient, demeuraient dans ses gènes. Alors fixer le nœud, attacher la jupe, enfiler le manteau…tout cela elle le fit en se battant contre elle-même et contre ses souvenirs. Le pire, c'était que même lavé, son uniforme sentait encore la douce fragrance de lilas de sa mère.
Cette journée allait être la pire de toute son existence. Aujourd'hui, elle enterrait toute sa petite famille. Mais plus encore, aujourd'hui, elle renoncerait à la vie une bonne fois pour toute. Et il n'y aura ni moine, ni médecin pour l'en empêcher.
