- J'espère que Shindo ne s'est pas perdu...

Akira commençait à s'inquiéter du retard d'Hikaru. Il sortit dans la rue pour guetter son arrivée. Au bout de cinq minutes, alors qu'il s'apprêtait à lui téléphoner, il l'aperçut au loin, marchant aux côtés d'un bishonen aux longs cheveux de jais. Il lui fit signe et son rival lui répondit avec enthousiasme. Quelques instants plus tard, Hikaru le rejoignit.

- Salut, Toya !

- Tu es en retard, Shindo.

- Oui... Désolé. Je te présente Fujiwara no Sai.

- Enchanté, Fujiwara-san.

- Moi de même, Toya-kun, répondit Sai en souriant, dévoilant des dents à la blancheur éclatante.

Ils entrèrent tous les trois et Akira prévint son père de l'arrivée des deux invités. Le cœur battant, Toya Meijin s'avança à leur rencontre. Lorsqu'il vit Sai, il eut le souffle coupé : il ne s'attendait pas à rencontrer un jeune homme d'une telle beauté.

- Toya-sama, c'est un honneur pour moi, déclara Sai en s'inclinant avec respect.

Et pour couronner le tout, il était d'une politesse exquise !

- Tout l'honneur est pour moi, Fujiwara-san, répondit l'ex-Meijin avec une émotion contenue. Entrez, je vous en prie. Comment vas-tu, Shindo-kun ?

- Bien, merci, bredouilla Hikaru.

Ils pénétrèrent dans le salon.

- Fujiwara-san, me ferez-vous l'honneur de jouer une partie avec moi ? demanda Toya Meijin.

- Avec grand plaisir, Toya-sama.

Ils s'installèrent tous deux autour du goban et firent nigiri. Ce fut Sai qui obtint les pierres noires.

- Bonne partie.

- Bonne partie.

Hikaru et Akira s'assirent non loin de là afin d'observer le déroulement de la partie, qui promettait d'être passionnante.


- J'abandonne.

- Merci pour la partie.

- Fujiwara-san, pourquoi n'êtes-vous pas professionnel alors que vous avez le niveau d'un Honinbo ?

Sai blêmit, ne sachant que répondre. Fort heureusement, Hikaru vint à son secours.

- Quelle partie magnifique !

- Oui, très belle partie, approuva Akira.

L'épouse de l'ex-Meijin fit alors son entrée dans le salon et salua les invités.

- Le dîner est prêt.

- Très bien, nous analyserons la partie après le repas, dit Toya Meijin en se levant.

Les autres l'imitèrent et ils passèrent tous à table. Lorsqu'ils furent rassasiés, Toya Meijin et Sai procédèrent à l'analyse de leur partie tandis qu'Hikaru et Akira disputaient un match dans la chambre de ce dernier. À la fin de la partie – qui se solda par la victoire d'Akira et la dispute habituelle – les deux garçons regagnèrent le salon, où Toya Meijin et Sai s'affrontaient une nouvelle fois en buvant du thé. Le vainqueur fut Sai, ce qui ne surprit personne.

- Décidément, je ne peux pas vous vaincre, Fujiwara-san, déclara l'ex-Meijin d'un ton résigné. Mais peu importe ; c'est déjà un grand honneur pour moi de jouer contre vous. Vous êtes un adversaire exceptionnel. Si, un jour, vous devenez professionnel, on vous surnommera « l'invincible », comme Shusaku Honinbo.

Sai rougit et l'assura que c'était un honneur pour lui aussi.

- Il est tard et je suis un peu fatigué, je l'avoue, reprit Koyo Toya peu après. Mon épouse va vous montrer la chambre d'ami.

- Merci beaucoup, Toya-sama, répondit Sai en s'inclinant.

- Shindo-kun, je suppose que tu préfères dormir avec Akira ? Je te laisse choisir, ajouta l'ex-Meijin.

- Ano, wakaranai..., bafouilla Hikaru, décontenancé.

- Tu peux dormir avec moi, Shindo, intervint Akira, sautant sur l'occasion. Comme ça, Fujiwara-san aura le lit pour lui tout seul.

- D'accord, soupira Hikaru, un peu inquiet à l'idée de laisser Sai seul.

Sai devina les réticences d'Hikaru et tenta de le rassurer.

- Ne t'inquiète pas pour moi, Hikaru, je peux très bien dormir seul.

Hikaru abdiqua et suivit son rival jusqu'à sa chambre, tandis qu'Akiko Toya emmenait Sai.

Les deux garçons se changèrent avant d'aller se coucher.

- Bonne nuit, Toya, marmonna Hikaru, qui commençait déjà à s'assoupir.

- Shindo, je peux te poser une question ?

- Vas-y.

- Quel est ton lien avec Fujiwara-san ? Vous vous appelez tous les deux par vos prénoms, alors je suppose que vous êtes très proches.

- Pourquoi ? Tu es jaloux ? répliqua Hikaru d'un ton moqueur.

Akira mourait d'envie de répondre oui, mais il n'en fit rien.

- Je suis curieux, c'est tout.

- Oui, nous sommes très proches. Tu es satisfait ?

- C'est un peu vague...

- Il est à la fois mon maître et mon ami.

- Je ne comprends pas pourquoi tu n'as jamais parlé de lui avant. Pourquoi tant de mystère ?

- C'est une longue histoire, je te raconterai plus tard.

- Comme tu veux, répondit Akira, dépité. Bonne nuit alors.

- Bonne nuit.

Sai, de son côté, n'éprouva aucune difficulté à s'endormir, contrairement à Toya Meijin, qui, malgré sa fatigue, ne parvenait pas à fermer l'œil. Il ne cessait de rejouer mentalement ses parties contre Sai. Au bout d'un moment, seule l'image du jeune homme resta gravée dans son esprit. Sa beauté, son extrême courtoisie, sa gentillesse désarmante, tout chez lui l'avait séduit ; il ne trouvait rien à lui reprocher. Il se rendit compte que lorsqu'il pensait à lui, son cœur battait plus vite. Se pouvait-il que lui, Toya Meijin, fût attiré par un autre homme ? Masaka ! Et pourtant... Le bishonen ne le laissait pas indifférent, il ne pouvait le nier. Cette pensée l'inquiéta et il tenta de se raisonner. Les émotions de la soirée devaient être pour beaucoup dans ces sentiments, qui disparaîtraient sans aucun doute après une bonne nuit de sommeil.


Akira s'éveilla avant Hikaru. Il regarda l'heure : sept heures. À côté de lui, son rival dormait paisiblement. Akira contempla son visage serein. Il le trouvait décidément de plus en plus beau, à tel point qu'il mourait d'envie de caresser les soyeuses mèches blondes qui lui tombaient sur le front. Au moment où il tendit la main vers lui, Hikaru ouvrit les yeux. Akira retira sa main plus vite que s'il s'était brûlé à la flamme d'une bougie et pria pour qu'Hikaru n'ait rien remarqué. Ce dernier s'étira en bâillant et se tourna vers Akira.

- Tu as bien dormi, Toya ?

- Oui, répondit celui-ci en rougissant légèrement. Et toi ?

- J'ai dormi comme un loir !

Lorsqu'ils furent prêts, ils rejoignirent Sai et Toya Meijin, qui les attendaient pour prendre le petit-déjeuner. Ils analysaient leur partie de la veille. Hikaru et Akira gagnèrent la cuisine pour ne pas les déranger. Akiko Toya les accueillit avec son enthousiasme habituel.

- Prenez place et mangez avant que ça refroidisse ! J'espère que tu as bien dormi, Shindo-kun.

- Très bien, Madame, je vous remercie, répondit Hikaru tout en attaquant le repas, affamé. Itadakimasu !

- Itadakimasu, déclara Akira à son tour.

Ils mangèrent de bon appétit. Lorsque Sai et l'ex-Meijin arrivèrent, ils avaient déjà terminé et étaient retournés dans la chambre d'Akira pour jouer une partie. Après le petit-déjeuner, Toya Meijin pria Sai de bien vouloir lui accorder une dernière partie avant de s'en aller, ce que Sai accepta avec joie. Ils n'étaient encore qu'au milieu du jeu quand Hikaru et Akira revinrent au salon. Ils s'assirent en silence et observèrent la fin du match, qui s'acheva, sans surprise, par la victoire de Sai. Après l'analyse de la partie, ce dernier se leva pour prendre congé. Koyo Toya l'imita.

- Vous avez encore une fois magnifiquement joué, Fujiwara-san. Je suis ébloui par votre immense talent.

- Merci, Toya-sama. Vos paroles me vont droit au cœur, répondit Sai, ému, en s'inclinant.

- Revenez très vite, je vous en prie. J'ai hâte de jouer à nouveau contre vous.

- Moi aussi. Je reviendrai bientôt puisque vous avez la gentillesse de m'inviter.

Toya Meijin sourit. La politesse hyperbolique de Sai ne cessait de le séduire mais l'amusait également.

- Salut, Toya ! On se verra bientôt et cette fois, je te battrai ! lança Hikaru à son rival.

- C'est ce qu'on verra, Shindo, répliqua Akira calmement. Entraîne-toi bien !

- Ouais, toi aussi !

- À bientôt, Shindo-kun, renchérit Toya Meijin.

- Sayonara, Toya-sama, et merci pour tout ! répondit Hikaru tout en s'éloignant, suivi de Sai.