- Isumi !
Le jeune homme se retourna en entendant son nom. Il vit Waya courir vers lui et le rattraper, essoufflé.
- Waya ! Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je veux voir ton match avec Ogata Honinbo, bien sûr ! Je suis venu t'encourager.
- Merci, c'est sympa. Et Shindo ? Il va venir aussi ?
- Oui, mais il a dit qu'il arriverait en retard.
Tout en discutant, ils se dirigèrent vers la Nihon Ki-in. Ogata était déjà là et fumait une cigarette avec désinvolture. Isumi s'avança vers lui pour le saluer. Les journalistes en profitèrent pour prendre des photographies des deux concurrents. L'air intimidé d'Isumi amusa Ogata et, pris de pitié, il tenta de le rassurer.
- Ne sois pas aussi nerveux. Il faut que tu te détendes avant un match, sinon tu risques de perdre tous tes moyens pendant la partie.
- Vous avez raison, Ogata-sama. J'ai toujours eu du mal à contrôler mes émotions. Au fait, félicitations pour le titre de Honinbo.
- Merci. Il fallait bien que Kuwabara cède sa place un jour. Ce vieux singe... Il m'a donné du fil à retordre. Allons-y, c'est l'heure.
Isumi suivit son adversaire à l'intérieur du bâtiment. Waya et les journalistes du Go-Weekly firent de même. Les deux joueurs pénétrèrent avec respect dans la chambre du profond mystère et s'installèrent à leurs places respectives.
- Il est l'heure. Veuillez commencer.
Isumi posa la première pierre sur le goban en bois de kaya.
Lorsqu'Hikaru arriva, la partie était déjà bien avancée. Waya, Saeki, Ashiwara et d'autres élèves de Morishita-sensei et Toya Meijin suivaient le match avec un intérêt soutenu.
- Yo minna ! lança Hikaru à la cantonade.
- Shindo ! s'exclama Waya. Allons dans le fond, je vais reconstituer la partie pour toi.
- Qui gagne ? demanda Hikaru.
- Ogata Honinbo. Isumi a trop de retard ; il va perdre, c'est couru d'avance.
Les deux amis s'installèrent au fond de la salle et Waya montra à Hikaru les coups des deux adversaires.
- Isumi va perdre mais il est quand même devenu très fort ! fit remarquer Hikaru.
À ce moment, la porte s'ouvrit et Sai entra.
- Tu en as mis du temps ! le réprimanda Hikaru.
- Je suis passé voir les faux poissons, répondit Sai en souriant. Ils sont toujours là !
- Baka ! Viens regarder la partie au lieu de dire des bêtises !
Hikaru présenta Sai à Waya en prenant soin de ne pas révéler son identité.
- Je ne vous avais jamais vu avant, Fujiwara-san, ça fait longtemps que vous connaissez Shindo ? demanda Waya, intrigué.
- Euh... Oui, mais je suis parti à l'étranger quelque temps ; c'est pour ça qu'Hikaru ne m'a pas présenté avant.
- Ah d'accord, je comprends. Vous êtes son professeur ? Ou juste son ami ?
- Les deux, répondit Sai, un sourire énigmatique aux lèvres.
Soudain, quelqu'un cria « C'est fini ! » et les trois amis rejoignirent les autres. À l'écran, la tête d'Isumi apparut, indiquant son abandon et sa défaite. Les deux joueurs quittèrent la chambre du profond mystère.
- Ne sois pas triste, tu t'es bien défendu. De toute façon, tu n'avais aucune chance de me battre, déclara Ogata.
- Oui, vous avez raison, répondit Isumi en esquissant un pâle sourire.
Il leva les yeux vers le détenteur du titre. Sa suffisance était insupportable mais il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Son élégance et son assurance lui donnaient des airs de séducteur qui ne déplaisaient pas au jeune homme. De son côté, Ogata trouvait Isumi tout à fait à son goût. Cela faisait des années qu'il dépérissait d'ennui avec sa petite amie ; il était grand temps de mettre un peu de piment dans sa vie amoureuse.
- Tu es pressé ou tu as le temps de manger des sushis avec moi ? interrogea le Honinbo. Je t'invite, bien sûr.
- J'en serais ravi, répondit Isumi, étonné de l'intérêt que lui portait Ogata.
Il vit Hikaru et Waya lui faire signe et s'approcha d'eux. Ils lui présentèrent Sai et le félicitèrent pour sa belle partie. Malgré sa défaite, Isumi se sentit réconforté par les mots bienfaisants et consolateurs de ses amis. De son côté, Ogata recevait les éloges des journalistes et des autres spectateurs.
- Pourriez-vous m'accorder une interview, Ogata-sama ? demanda le directeur du Go-Weekly.
- Plus tard, répondit l'intéressé d'un geste de refus.
Il se dirigea vers Isumi et ses amis.
- Tu es prêt ? interrogea-t-il en posant la main sur son épaule.
Isumi se retourna en rougissant.
- Oui, j'arrive tout de suite !
Il prit congé d'Hikaru, Waya et Sai et suivit le Honinbo. Ils le regardèrent s'éloigner avec Ogata, surpris par la familiarité de ce dernier. Ce fut Waya qui rompit le silence.
- Bon, on va manger des sushis ?
- On en a mangé la dernière fois, je veux des ramen ! se révolta Hikaru.
- Vous n'allez pas vous disputer pour ça, intervint Sai, désireux de calmer le jeu.
Mais le malheureux Sai n'eut pas d'autre choix que de subir leur querelle, que les deux amis réglèrent devant un goban. Hikaru sortit vainqueur de cette confrontation et entraîna Waya et Sai dans un restaurant de ramen.
- Si Noir avait joué ici, il aurait mis Blanc en difficulté.
- Ah, je vois. Je n'avais pas pensé à cette possibilité.
Isumi et Ogata analysaient leur partie dans l'appartement de ce dernier. Lorsqu'ils eurent terminé, ils s'installèrent sur le canapé du salon pour boire un thé. Isumi se sentit soudain mal à l'aise. Ogata, que l'embarras du jeune homme amusait, lui frôla innocemment la main. Isumi devint plus rouge qu'une pivoine et, plus gêné que jamais, s'absorba dans son thé. Il but le plus rapidement qu'il put afin de prendre congé de son hôte. Mais au moment où il se levait pour partir, le Honinbo le força à se rasseoir et l'attira à lui. Avant qu'il ait pu comprendre ce qui lui arrivait, Isumi sentit les lèvres d'Ogata se poser sur les siennes...
- Tu es sûr que ça ne te dérange pas de rester seul avec Toya Meijin, Sai ?
- Absolument.
- Bon, je te dépose et je vais à mon match. Toya y sera aussi mais je ne joue pas contre lui aujourd'hui.
Un peu plus tard, Hikaru et Sai se présentèrent chez Toya Meijin, qui les reçut avec une joie non dissimulée. Après le départ d'Hikaru et Akira, Sai et Koyo Toya s'installèrent devant le goban. Étonné de ne pas voir Akiko Toya, Sai s'enquérit de son absence auprès de son époux. Ce dernier répondit qu'elle était partie le matin même chez ses parents pour rendre visite à son père malade.
- J'en suis vraiment désolé. J'espère que ce n'est pas grave, exprima Sai avec sollicitude.
- Merci. Je l'espère aussi.
L'ex-Meijin mit fin à la discussion en faisant nigiri. Ce fut Sai qui obtint les pierres noires.
- Bonne partie.
- Bonne partie.
La victoire revint une nouvelle fois à Sai.
- Si Blanc avait joué ici, il aurait pu tuer Noir. C'est parce que j'ai réussi à faire vivre mes pierres que j'ai gagné, expliqua Sai.
- Oui, vous avez raison, admit Koyo Toya. Votre analyse du jeu est impressionnante, Fujiwara-kun.
Le compliment fit rougir Sai. Devant son embarras, son adversaire changea de sujet et lui demanda s'il lui ferait l'honneur de dîner avec lui, ce que Sai accepta avec enthousiasme. Alors qu'ils s'apprêtaient à passer à table, le téléphone sonna. À l'autre bout du fil, l'ex-Meijin entendit la voix de son fils.
- Père, je rentrerai un peu plus tard ce soir, je dîne avec Shindo.
- Très bien, passez une bonne soirée tous les deux, répondit Toya Meijin, heureux de pouvoir passer une soirée seul avec Sai.
Après le dîner, ils disputèrent une autre partie. Chaque fois que c'était au tour de Sai, son adversaire ne pouvait s'empêcher de le dévisager. Avec ses traits fins, ses longs cheveux et ses gestes délicats, il ressemblait presque à une femme. Et ses lèvres étaient si tentantes... Cette pensée le paniqua : était-il, comme il le craignait, attiré par le bishonen ? Il était si troublé qu'il commit une erreur fatale.
- J'ai perdu, annonça-t-il. Je n'étais pas suffisamment concentré.
- Oui, vous sembliez distrait pendant la partie, renchérit Sai, quelque peu inquiet. Qu'est-ce qui vous préoccupe à ce point ?
- Rien d'important, rassurez-vous.
Sai n'insista pas et changea de sujet.
- Hikaru et votre fils ne devraient pas tarder.
- En effet, acquiesça l'ex-Meijin. Allons nous asseoir sur le canapé en attendant. Je vais préparer du thé.
- Merci beaucoup, sourit Sai en dévoilant des dents d'une blancheur éclatante.
Son hôte, entièrement sous son charme, se sentit rougir et se détourna vivement pour cacher son trouble. Il revint quelques instants plus tard avec le thé. Ils burent chacun leur breuvage en silence. Koyo Toya fut le premier à briser la glace.
- Fujiwara-kun, je dois vous avouer quelque chose...
Sai le regarda d'un air surpris.
- Je vous écoute, Toya-sama.
- Eh bien, je... je vous apprécie beaucoup... Vous savez, je ne parviens pas à vous trouver un seul défaut : vous êtes le dieu du go, vous êtes beau, poli, gentil, intelligent, raffiné... Vraiment, vous frôlez la perfection...
- Je vous remercie, Toya-sama. Mais vous savez, je suis loin d'être parfait ; demandez à Hikaru si vous ne me croyez pas !
Cette remarque fit sourire l'ex-Meijin.
- Vous êtes trop modeste, Fujiwara-kun.
Sai sentit la main de Toya Meijin sur la sienne. Le contact le fit rougir et il s'empressa de retirer sa main. Mais Koyo Toya la saisit à nouveau et se tourna vers lui.
- Fujiwara-kun, il y a une chose que vous devez savoir...
Il fut interrompu par le bruit de la porte d'entrée : Hikaru et Akira étaient enfin arrivés. À son grand regret, il dut lâcher la main de Sai, mais son esprit en conserva la chaleur, la douceur et l'aspect de porcelaine blanche, fine et délicate. Troublé, Sai se leva d'un bond et prit congé du Meijin. Les deux rivaux, surpris, eurent à peine le temps de se dire au revoir. Lorsqu'ils se furent un peu éloignés de la demeure des Toya, Hikaru interrogea Sai sur la raison de ce départ si brusque et si hâtif.
- Ce n'est rien, répliqua Sai d'un ton nerveux. Je suis un peu fatigué, c'est tout.
- C'est fatigant d'être vivant, hein Sai ? Sérieusement, qu'est-ce qui ne va pas ? Je suis sûr que tu me caches quelque chose. Que s'est-il passé chez Toya Meijin ?
- Rien, nous avons joué au go, c'est tout.
Hikaru comprit au ton ferme de Sai que la discussion était close et n'insista pas. Il se promit néanmoins de questionner Akira à ce sujet ; son père se confierait peut-être à lui.
