Ogata sortit de la Nihon Ki-in et alluma une cigarette. Une fumée bleuâtre s'éleva dans les airs. Il ne pouvait s'empêcher de se demander ce que devenait Isumi. Il avait revu sa petite amie depuis le baiser et l'explosion de colère du jeune homme, mais il s'ennuyait ferme avec elle. Il voulait retrouver l'excitation qu'il avait ressentie le jour où il avait invité Isumi chez lui. Perdu dans ses réflexions, il écrasa machinalement sa cigarette sous son pied. Au moment où il s'apprêtait à retourner dans le hall de la Ki-in, il aperçut quelqu'un qui se dirigeait vers lui.

- Isumi-kun ! s'exclama-t-il en se précipitant vers le jeune homme.

- Ogata-sama... Je ne m'attendais pas à vous rencontrer, balbutia Isumi, confus et embarrassé.

- J'espère que tu ne m'en veux plus pour l'autre jour, le coupa Ogata en posant la main sur son épaule. Tu es pressé ou tu as le temps de boire un thé avec moi quelque part ? Je t'invite, bien sûr !

- Euh... Oui, j'ai le temps, répondit Isumi d'un air résigné après un moment d'hésitation.

Ils s'installèrent dans un salon de thé près de la Nihon Ki-in. Ils discutèrent de leurs prochains matchs comme si rien ne s'était jamais passé. Néanmoins, Ogata sentait l'embarras d'Isumi. Bizarrement, cela l'amusait. Un jeune homme si pur et si naïf... Il mourait d'envie de l'inviter chez lui. Soudain, une idée lumineuse lui traversa l'esprit.

- Isumi-kun, que dirais-tu d'une partie de go chez moi ?

- Euh... Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, Ogata-sama, répondit le jeune homme d'un ton sans conviction.

- Allons, ne sois pas timide. Je t'interdis de refuser !

Isumi esquissa un pâle sourire. La vérité, c'était qu'il était attiré par le Honinbo mais refusait de l'admettre tellement il en avait honte. Il n'avait cessé de penser au baiser volé depuis le jour où il s'était enfui de chez lui. En son for intérieur, il savait que s'il acceptait sa proposition, il prenait un risque énorme. Le problème, c'était qu'il souhaitait ardemment prendre ce risque.

- D'accord, allons jouer chez vous, s'entendit-il répondre.

Le visage d'Ogata s'éclaira d'un sourire triomphant.

- À la bonne heure ! Allons-y !

Isumi prit place dans la voiture d'Ogata et celui-ci démarra. Ils restèrent tous deux silencieux pendant toute la durée du trajet. Arrivés à l'appartement d'Ogata, ils s'installèrent autour du goban.

- Je te laisse les noirs, annonça Ogata.

Isumi plaça la première pierre. Son adversaire remarqua que sa main tremblait légèrement.

- Est-ce que c'est moi qui te rends nerveux, Isumi-kun ?

L'intéressé, qui évitait soigneusement de croiser son regard, ne répondit pas. Ogata joua à son tour.

La partie se solda par la défaite d'Isumi.

- Si tu avais joué là, ce groupe de pierres aurait été protégé et je n'aurais pas pu le tuer. Tu n'étais pas assez attentif, le sermonna Ogata.

- Vous avez raison, Ogata-sama. Je n'étais pas suffisamment concentré, admit le jeune homme.

Insensiblement, Ogata s'était rapproché de son jeune adversaire. Isumi rangea les pierres en tremblant. Il était terrifié mais cette fois, il ne voulait pas s'enfuir. Ogata posa la main sur son épaule.

- Isumi-kun...

Le jeune homme tourna la tête vers lui. L'espace qui séparait leurs visages s'amenuisa progressivement, jusqu'à ce que leurs lèvres se touchent. Le baiser fit frémir Isumi. Lorsque le visage d'Ogata s'éloigna enfin du sien, le jeune homme retira délicatement les lunettes du Honinbo. Il n'avait jamais vraiment remarqué la couleur de ses yeux jusqu'à maintenant, mais désormais, ils semblaient scintiller comme deux saphirs. Alliant habileté et rapidité, Ogata avait déboutonné la chemise d'Isumi et s'attaquait à présent à la sienne, qu'il retira en quelques secondes. Tout en embrassant de nouveau Isumi, il l'allongea doucement sur le sol.


- Kuso ! J'ai encore perdu ! râla Hikaru.

- Franchement Shindo, tu exagères ! Moi qui croyais que tu avais progressé...

- Damare, Toya ! répliqua Hikaru en rangeant les pierres, excédé par les paroles d'Akira.

Ce dernier se mordit les lèvres, embarrassé.

- Je suis désolé, Shindo, je ne voulais pas te vexer. J'ai parlé sans réfléchir.

Hikaru se leva avec une impatience non dissimulée.

- Allons manger quelque chose, il est déjà tard.

Au moment où les deux rivaux s'apprêtaient à sortir, la porte d'entrée s'ouvrit et Sai entra.

- Où étais-tu ? s'exclama Hikaru.

- Je me promenais dans Tokyo. Vous sortez ?

- J'étais inquiet, baka ! La prochaine fois, préviens-moi !

- Excuse-moi, Hikaru, répondit Sai, contrit.

- Bon, ça va pour cette fois. On va manger des ramen, tu veux venir ?

- Non merci, je n'ai pas faim.

- Shindo, et si nous allions manger chez moi ? proposa soudain Akira. Tu peux même rester dormir.

- Oh oui, c'est une excellente idée ! s'écria Sai avec un enthousiasme peu discret.

Hikaru le regarda d'un air suspicieux.

- Qu'est-ce que tu mijotes ? Pourquoi cherches-tu à te débarrasser de nous ?

Sai rougit.

- Je... Je... Ce n'est pas mon intention, Hikaru, bredouilla-t-il sans conviction. Je trouve juste que c'est une bonne idée.

- Mouais... Bon, d'accord, allons chez toi, Toya. Je vais chercher quelques affaires pour la nuit.

Akira était fou de joie mais n'en laissa rien paraître. Quelques instants plus tard, ils quittèrent l'appartement.

Resté seul, Sai prit une douche, puis revêtit ses habits traditionnels. Koyo Toya n'allait plus tarder à présent et il sentait la nervosité le gagner. Était-ce une erreur de l'avoir invité ? Sans doute, mais il était trop tard pour reculer. Le bruit de la sonnette le tira de ses réflexions angoissées.

- Bonsoir, Toya-sama.

- Bonsoir, Fujiwara-kun.

Sai l'emmena directement dans sa chambre. À peine eut-il refermé la porte que l'ex-Meijin se jeta sur lui et l'embrassa avec passion. Ils se laissèrent tomber sur le sol. Les lèvres de Sai étaient douces et sucrées, et Koyo ne parvenait pas à s'en détacher. Ce fut Sai qui interrompit le baiser pour reprendre son souffle. Koyo trouvait le costume de Sai d'une magnificence absolue ; il mettait parfaitement en valeur sa beauté. Néanmoins, il n'avait qu'une envie : le lui retirer. Délicatement, il défit la première épaisseur. Incapable de résister, Sai ferma les yeux.

- Toya-sama..., murmura-t-il tandis que Koyo s'attaquait au second vêtement.

L'ex-Meijin se pencha et posa ses lèvres sur le torse imberbe de Sai. Un frisson de plaisir parcourut la colonne vertébrale du jeune génie. Il caressa les cheveux de Koyo avec une infinie douceur. Il ne pouvait s'empêcher de trembler sous la pression des lèvres chaudes qui marquaient sa poitrine au fer rouge. Il sentait son cœur battre de plus en plus vite. Ses mains dénouèrent fébrilement le yukata du Maître et ils roulèrent enlacés sur le sol, écrasés l'un contre l'autre, leurs lèvres jointes dans un baiser passionné.


Hikaru ne comprenait pas pourquoi Sai lui avait caché la visite de Toya Meijin. Perplexe, il s'en ouvrit à Akira alors qu'il jouaient une partie dans la chambre de ce dernier.

- Je ne sais pas, Shindo. Il n'a peut-être pas pensé à te le dire. Il ne l'a sûrement pas fait exprès.

- Tu as sans doute raison... Mais il agit bizarrement ces temps-ci. Je suis inquiet pour lui...

Akira sentit la jalousie lui dévorer le cœur.

- Concentre-toi au lieu de te préoccuper de lui ! Vous n'êtes pas mariés que je sache, alors laisse-le tranquille.

- D'accord, d'accord, calme-toi, Toya, répondit Hikaru, surpris par le ton irrité de son ami.

Akira gagna d'un point.

- Shimatta ! s'exclama Hikaru, en proie à une intense frustration. J'ai failli te battre !

- Comme d'habitude, soupira Akira en rangeant les pierres. Bon, je vais me coucher.

- Moi aussi.

Les deux garçons s'allongèrent l'un à côté de l'autre après qu'Akira eut éteint la lumière.

- Bonne nuit, Toya, dit Hikaru en bâillant.

- Bonne nuit, Shindo, répondit Akira d'une voix faible.

Dans le silence et la pénombre, le fils de Toya Meijin écoutait la respiration régulière de son rival, qui avait déjà succombé au sommeil – du moins, c'était l'impression qu'il donnait. Une seule pensée l'obsédait : le baiser de la nuit précédente. Il ferma les yeux et attendit le sommeil.

De son côté, Hikaru, malgré tous ses efforts, ne parvenait pas à s'endormir. Il lui semblait que le baiser de son rival lui avait laissé une marque indélébile sur le front. Il sentait la chaleur du corps d'Akira près du sien, terriblement présent et réel. Troublé, il ouvrit les yeux et tourna son regard vers Akira. Il semblait profondément endormi. Délicatement, avec une lenteur extrême, Hikaru se redressa et se pencha vers son ami. Il observa un instant son beau visage serein, puis il écarta les mèches qui lui tombaient sur le front en prenant soin de ne pas le réveiller. Sans pouvoir se contrôler, il se sentit attiré vers son visage comme par un aimant et l'embrassa sur le front. Le cœur d'Akira fit un bond dans sa poitrine mais il garda les yeux fermés. Encouragé par son absence de réaction, Hikaru poussa l'audace jusqu'à déposer un baiser sur ses lèvres closes. Akira ouvrit les yeux.

- Shindo..., murmura-t-il, confus.

- Tais-toi, Toya, répondit Hikaru en l'embrassant à nouveau.

Akira n'en revenait pas. La tête lui tournait de plaisir et d'anticipation. Leurs souffles saccadés se mêlaient sans effort et leurs corps fusionnaient parfaitement. Ils n'échangèrent aucune parole : l'heure n'était plus au verbe mais à l'action.


Ogata se réveilla au milieu de la nuit. Il regarda son amant, qui dormait paisiblement à ses côtés. C'était la deuxième nuit qu'ils passaient ensemble. Le Honinbo se sentait revivre. Il n'avait jamais connu un tel bonheur ni un tel sentiment de satisfaction. Leur relation était purement physique, mais il éprouvait une certaine tendresse pour Isumi. Son innocence et sa beauté juvénile le charmaient. Il le regarda dormir quelques instants avant de sombrer, lui aussi, dans le sommeil.

Lorsqu'Isumi se réveilla le lendemain matin, Ogata avait déserté le lieu de leurs ébats. Il prit une douche, s'habilla et le rejoignit à la cuisine, d'où s'échappait une bonne odeur de café.

- Bonjour, Shinichiro-chan. Bien dormi ?

- Très bien, répondit Isumi en rougissant.

Il s'assit en face d'Ogata, qui lui servit une tasse de café. Ils restèrent muets pendant un moment, puis Ogata rompit le silence.

- Tu as un match aujourd'hui, non ? Je peux te déposer en voiture si tu veux.

- Merci beaucoup, Ogata-sama, c'est très gentil de votre part.

- Combien de fois dois-je te dire de m'appeler Seiji ?

- Je suis désolé, j'ai beaucoup de mal à m'habituer, répondit Isumi en esquissant un sourire.

- Je comprends, rétorqua Ogata, amusé par l'embarras du jeune homme. Si tu veux, tu peux continuer à me vouvoyer ; comme ça, le changement sera progressif.

- D'accord. Merci, Seiji-san.

- Dépêche-toi de te préparer ou tu seras en retard à ton match.

- Oui.

Un peu plus tard, la voiture d'Ogata s'arrêta devant le lieu où devait se dérouler le match d'Isumi.

- Bonne chance. Je reviendrai te chercher tout à l'heure. Si je reste, tu risques d'être déconcentré par ma présence, déclara Ogata.

- Oui, vous avez raison, Seiji-san. À tout à l'heure. Merci de m'avoir déposé.

- À tout à l'heure, Shinichiro-chan.

Isumi regarda la voiture démarrer et s'éloigner, puis il entra dans le bâtiment. Perdu dans ses pensées, il sursauta en sentant une main se poser sur son épaule.

- Isumi ! Comment vas-tu ? Prêt pour ton match ? demanda une voix familière.

Il se retourna et fit un geste de surprise.

- Waya ! Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Je suis venu t'encourager. Dis donc, ce n'est pas la voiture d'Ogata Honinbo qui t'a déposé à l'instant ?

- Si..., avoua le jeune homme en détournant le regard.

- Je ne savais pas que vous étiez devenus si proches... Que s'est-il passé ? interrogea Waya d'un air suspicieux.

- Rien, rien du tout ! s'exclama Isumi, paniqué. Nous sommes devenus bons amis, c'est tout !

- D'accord, calme-toi, je te crois, répondit Waya, surpris par l'attitude de son ami. Pourquoi es-tu si nerveux ? C'est le match qui te stresse ?

- Je suis désolé... Oui, ça doit être à cause du match.

- Ne t'inquiète pas, ça va bien se passer. Tu vas gagner, j'en suis sûr ! Allons-y, c'est bientôt l'heure.

- Oui. Merci, Waya.


Koyo Toya ouvrit les yeux. Il sentit le corps chaud de Sai serré contre lui et posa son regard sur le beau visage serein du bishonen, paisiblement endormi. Le souvenir de leurs ébats le frappa de plein fouet. Il n'avait donc pas rêvé ! Comment avait-il pu en arriver là, lui, un homme marié ? Il avait laissé ses sentiments prendre le dessus et le contrôler. Il était dégoûté de lui-même. Mais une chose le terrifiait plus encore : l'immense satisfaction qu'il ressentait. Il n'avait encore jamais éprouvé un tel bonheur, après toutes ces années de mariage. Bien sûr, il aimait sincèrement Akiko, mais il l'aimait sans passion. Cette passion qui manquait cruellement à son couple, il l'avait trouvée dans les bras de Sai. Non, il ne pouvait pas, il ne devait pas ! Il était marié et devait donc mettre un terme à leur relation. Refouler ses sentiments, quitte à souffrir pour le restant de ses jours : tel était son devoir. Mais comment allait-il donc annoncer cela à son amant ? Cette pensée l'angoissait. Il regarda à nouveau Sai, qui lui semblait encore plus beau qu'à l'accoutumée. À cet instant, le bishonen remua et ouvrit les yeux.

- Bonjour, Koyo-sama, dit-il en souriant.

- Bonjour, Sai-kun, répondit l'ex-Meijin d'un air gêné.

Sai défit son étreinte et se redressa dans le lit. Pendant un bref moment qui sembla une éternité à l'ex-Meijin, ils se turent tous les deux. Enfin, après de longues hésitations, Koyo Toya partagea ses doutes avec Sai, qui l'écouta sans l'interrompre.

- Je comprends tout à fait que vous ne souhaitiez pas mettre votre mariage en péril, Koyo-sama, mais à ce moment-là, pourquoi m'avez-vous rejoint la nuit dernière ? demanda Sai lorsqu'il eut terminé.

- Je ne sais pas, répondit Toya Meijin en secouant la tête d'un air désespéré. Je n'étais plus moi-même, j'étais sous votre emprise. Je vous aime, mais je ne peux pas avoir une liaison avec vous alors que je suis marié.

- Dans ce cas, divorcez. Moi aussi je vous aime et je veux vivre avec vous. Êtes-vous honnêtement capable de retourner auprès de votre épouse comme si rien ne s'était passé ? Pouvez-vous vivre dans une frustration permanente jusqu'à la fin de vos jours ?

- Je n'ai pas le choix. Essayez de comprendre, Sai-kun. Ma réputation est en jeu et...

- Votre réputation ? Vous me décevez. Vous n'êtes qu'un lâche. Allez vous-en !

- Attendez...

- Partez ! Je ne veux plus jamais vous revoir ! cria Sai en se détournant, le visage dans les mains.

Koyo Toya, le cœur brisé, les larmes aux yeux, se leva, ramassa ses habits éparpillés sur le sol, s'habilla et sortit de l'appartement. La souffrance de Sai était indescriptible. Les larmes coulaient sans effort sur son beau visage. Il suffoquait de chagrin, de rage et de frustration. Il se sentait trahi, abandonné, laissé pour compte. Il finit par se calmer un peu et prit de profondes inspirations et expirations. Il quitta le lit où il avait passé une nuit inoubliable et se dirigea vers la salle de bains dans un état d'abattement et de stupeur total.


- Hikaru, le petit-déjeuner est prêt.

Le jeune homme ouvrit les yeux et vit son rival, déjà tout habillé, penché au-dessus de lui.

- J'arrive, marmonna-t-il.

- Je t'attends à la cuisine, lança Akira en sortant de la chambre.

Hikaru se leva en bâillant et enfila machinalement ses vêtements. Il pensa à Sai et se demanda si Koyo Toya était rentré. Lorsqu'il eut rejoint Akira, il constata que son père était absent.

- Où est ton père, Akira ? Il n'est pas rentré de la nuit ?

- Il faut croire. Je suppose qu'il a joué toute la nuit avec Fujiwara-kun.

- Sans doute... Mais je ne comprends toujours pas pourquoi Sai ne m'a rien dit à ce sujet.

- Tu lui poseras la question, répliqua Akira en haussant les épaules.

- Oui. Tiens, ta mère n'est pas là non plus ?

- Non, elle est sortie faire des courses. Au fait, Hikaru, à propos de ce qui s'est passé cette nuit...

Il se tut et attendit. Hikaru le regarda sans dire un mot. Devant la limpidité et l'expressivité de ses yeux perçants, Akira devint écarlate. Enfin, Hikaru dit simplement :

- Je ne regrette rien, Akira.

- Tant mieux. Je craignais que tu aies honte.

- Eh bien... Je préférerais que ça reste entre nous, si ça ne te dérange pas.

- D'accord, répondit Akira, soulagé. Ça ne regarde personne de toute façon.

- Exactement. Cela dit, on peut continuer à dormir ensemble, si tu vois ce que je veux dire. Personne ne se doutera de quoi que ce soit.

- Oui, bien sûr. Il serait absurde de mettre fin à quelque chose d'aussi agréable. Notre relation restera secrète, voilà tout.

- Je suis content qu'on soit d'accord sur ce point.

Après un copieux petit-déjeuner, ils se rendirent au club de go habituel et y restèrent jusqu'à la fermeture. Pendant ce temps, Koyo Toya était rentré chez lui. Il dut subir les réprimandes de sa femme, que son air triste et las inquiétait.

- Je suis sûre que tu as joué au go toute la nuit. Ce n'est plus de ton âge et tu le sais très bien. C'est ta santé que tu mets en jeu ! Tu vas encore te retrouver à l'hôpital. Une crise cardiaque ne t'a pas suffi, tu en redemandes ?

- Tais-toi, Akiko, je t'en prie, répliqua l'ex-Meijin d'un ton ne souffrant aucune discussion.

Étonnée, Akiko se tut. Il n'avait jamais élevé la voix auparavant. Lui qui était si calme et d'humeur si égale d'habitude, que lui arrivait-il donc ? Il avait l'air de souffrir le martyre et Akiko n'insista pas. Le voir dans cet état lui faisait de la peine. Elle lui était dévouée depuis le début de leur mariage et ne supportait pas de le voir malheureux.

- Je suis fatigué. Je vais m'allonger un peu. Fais en sorte que personne ne me dérange, déclara Koyo d'une voix atone.

- Très bien, répondit Akiko, de plus en plus inquiète. Tu ne veux pas que je te prépare une tasse de thé ?

- Non merci, ça ira.

Elle n'insista pas. Un peu de repos lui ferait le plus grand bien ; elle le laissa donc agir à sa guise.


- J'ai perdu.

Isumi laissa échapper un soupir de soulagement. Il avait craint que ses émotions le submergent, mais finalement il avait su rester concentré du début à la fin. Waya le félicita pour sa victoire et l'invita à manger des sushis, mais Isumi déclina son offre en voyant Ogata s'avancer vers lui en souriant.

- Alors, il paraît que tu as gagné ? lança le Honinbo à l'intention de son amant.

- Oui, c'est exact, répondit Isumi, priant pour qu'il ne fasse pas de geste déplacé devant Waya.

- Félicitations ! Viens, je t'invite à dîner.

Il entraîna Isumi devant le regard stupéfait de Waya.

- On mangera ensemble un autre jour, Waya, désolé ! cria le jeune homme à son ami.

- Mais qu'est-ce qui se passe entre eux ? Ils ne sont pas mariés que je sache ! grommela Waya, dépité.

Lorsqu'Ogata démarra la voiture, Isumi lui fit part de ses inquiétudes.

- Il va finir par se douter de quelque chose, il faut que l'on soit plus discrets ! Je n'ai pas envie qu'il s'imagine des choses.

- Et alors ? Laisse-le penser ce qu'il veut !

- Non, je ne veux pas que notre relation soit étalée au grand jour !

- J'ignorais que tu avais honte à ce point... Qu'est-ce que ça peut faire, Shinichiro ? Nous sommes tous les deux adultes et consentants, et puis c'est notre vie privée.

- Justement, cela ne regarde que nous.

- Bon, si tu veux, soupira Ogata, on ne va pas se disputer pour ça.

Il gara la voiture dans le parking souterrain de son immeuble et emmena Isumi dans le restaurant le plus proche.