- Je suis rentré ! cria Hikaru. Sai, tu es là ?

- Bonsoir, répondit le bishonen sans enthousiasme.

- Qu'est-ce que tu as ? Tu es tout pâle.

- Rien, je vais bien. J'ai pris ma décision, Hikaru.

- Quelle décision ? demanda l'intéressé en se servant un verre d'eau.

- Celle de devenir professionnel.

Hikaru faillit s'étrangler.

- Tu es sérieux ? Je croyais que tu ne voulais pas jouer au go pour de l'argent.

- Oui, mais de toute façon je n'ai pas le choix ; je ne peux pas dépendre de toi indéfiniment. Et puis, ainsi je pourrai jouer au go toute ma vie sans soucis financiers.

- C'est vrai. Les éliminatoires sont dans un mois, non ?

- Oui. J'ai largement le temps de m'entraîner.

- Tu n'as pas besoin de t'entraîner ; tu vas massacrer tout le monde ! répliqua Hikaru en riant.

Le bishonen esquissa un sourire.

- Jouons une partie, Hikaru !

- J'ai joué au go toute la journée avec Akira ; je suis fatigué, râla le jeune homme.

- Juste une ! supplia Sai.

- Bon, d'accord... Au fait, pourquoi ne m'as-tu pas dit que Koyo Toya était venu te voir hier soir ?

Sai blêmit. Devait-il lui dire la vérité et tout lui raconter ? Non, c'était encore trop tôt.

- Euh... J'ai oublié, c'est tout. Excuse-moi.

Hikaru soupira.

- Tu es bizarre en ce moment, Sai. Vous avez joué au go, je suppose ?

- Oui. Et avec Toya-kun, ça s'est bien passé ? interrogea Sai pour changer de sujet.

- Ouais. Pour tout te dire, ça s'est même très bien passé.

- Que veux-tu dire ? demanda Sai, intrigué.

Hikaru hésita un instant, puis se lança.

- En fait, nous sommes plus que des amis désormais...

Stupéfait, Sai ne répondit pas immédiatement. Une minute s'écoula dans un silence absolu. Embarrassé, Hikaru aurait voulu se cacher dans un trou de souris. Il était submergé de honte. Enfin, Sai brisa le silence insupportable.

- J'ignorais tout de tes sentiments envers Toya-kun. C'est incroyable ! Je suis heureux pour vous.

- Oui, bon, pas la peine d'en faire tout un plat, rétorqua Hikaru avec humeur. N'en parle à personne surtout !

- Oui, ne t'inquiète pas. Mais tu sais, ce n'est pas une honte. Il va bien falloir que tu assumes un jour...

- Je n'ai pas envie d'assumer, ok ? l'interrompit Hikaru, irrité par sa remarque. Allons jouer parce que je veux me coucher tôt !

Sai n'insista pas. Il se sentit soulagé de ne lui avoir rien dit au sujet de son aventure d'une nuit avec Koyo Toya. Dieu sait comment il aurait réagi !


De son côté, Akira ne trouvait pas le sommeil. La nuit passée avec Hikaru l'obsédait. Il était tellement heureux qu'il aurait voulu le crier sur tous les toits. Hikaru et lui avaient décidé d'un commun accord de n'en parler à personne, mais il souffrait de ne pouvoir étaler son bonheur au grand jour. Il avait même hésité à confier sa liaison à son père, mais il n'avait pas osé par crainte de sa réaction. Peut-être en parlerait-il à sa mère, qui serait sans doute plus compréhensive. Et puis, son père lui avait paru déprimé. Que s'était-il donc passé avec Sai la veille ? Il se promit de lui poser la question. Il finit par s'endormir.

Lorsqu'il se réveilla, il était encore très tôt. Il se leva et sortit discrètement de sa chambre. Dans le salon, Koyo Toya était assis devant son goban, perdu dans ses pensées, les yeux voilés de tristesse. Akira hésita, puis prit place à ses côtés.

- Bonjour, père, prononça-t-il timidement.

- Bonjour, Akira. Tu es bien matinal aujourd'hui. Quelque chose ne va pas ? répondit l'auteur de ses jours.

- Tout va bien, père, rassurez-vous. Pour être honnête, je m'inquiète pour vous. Vous semblez complètement abattu. Vous êtes-vous disputé avec Fujiwara-san hier ?

L'ex-Meijin garda le silence pendant quelques instants, puis parla d'une voix lasse.

- En quelque sorte. Tout est de ma faute... J'ai tout gâché ! Laisse-moi seul, Akira.

- Mais père...

- Ne me force pas à me répéter, Akira.

Le jeune homme, résigné, quitta la pièce et regagna sa chambre. Il voulait aider son père mais ignorait comment. Pour l'heure, il ne devait penser qu'à une chose : la partie officielle qu'il disputerait cet après-midi avec Kitagawa 9 dan. Il devait absolument rester concentré s'il voulait remporter la victoire.


- Le grand jour est enfin arrivé ; tu es nerveux, Sai ?

Le bishonen tourna son visage souriant vers Hikaru.

- Non, pas vraiment. Je me sens prêt.

- Je plains les autres joueurs ; ils ne se doutent pas de ce qui les attend !

Sai éclata de rire.

- Je suis content que tu ne sois plus déprimé, dit Hikaru en souriant. Il est l'heure, dépêche-toi d'aller à la salle des parties ! Je t'attends dans le hall, on ira déjeuner ensemble.

- D'accord. À tout à l'heure !

- Bonne chance !

Hikaru regarda Sai s'éloigner. Il n'avait pas à s'en faire. Sa victoire était assurée. Qui donc pourrait vaincre le dieu du go ? Les éliminatoires seraient un jeu d'enfant pour lui. Le jeune homme aux mèches blondes redescendit dans le hall de la Nihon Ki-in. Il entendit quelqu'un l'interpeller et se retourna.

- Vous êtes bien Shindo le pro ? demanda un homme d'âge mûr.

- Oui, pourquoi ?

- Pourriez-vous jouer une partie pédagogique avec moi ? Je paierai bien sûr !

- Pas besoin de payer, ça me fait plaisir ! répondit Hikaru avec bonne humeur.

- Arigato gozaimasu ! Je vous en suis très reconnaissant ! le remercia l'homme.

Ils se dirigèrent vers la salle ouverte à tous.

Pendant ce temps, Sai affrontait son premier adversaire. Il obtint facilement la victoire. Il en fut de même les trois jours suivants et, ainsi, Sai se qualifia pour l'examen principal des professionnels. Pendant deux mois, il affronta divers adversaires, mais aucun ne put le battre. Pour célébrer sa brillante réussite, Hikaru organisa une sortie au restaurant avec Akira, Waya et Isumi.

- Félicitations pour votre réussite, Fujiwara-san, vous êtes vraiment extraordinaire ; personne ne peut vous vaincre, le complimenta Akira.

- Merci, Toya-kun, répondit Sai, à la fois heureux et ému.

Waya et Isumi étaient, eux aussi, très impressionnés par sa performance. Hikaru était le seul à ne pas être étonné. Il lança un regard complice à Akira. Cela faisait trois mois qu'ils sortaient secrètement ensemble. Seul Sai était au courant de leur relation. Le bishonen, lui, n'avait pas revu Koyo Toya depuis leur dispute. Bien qu'il n'en laissât rien paraître, il en souffrait beaucoup. Mais ce qui le blessait le plus, c'était l'indifférence du Maître, qui ne l'avait pas contacté une seule fois en trois mois. Il n'avait pas cherché une seule fois à le joindre pour s'excuser et cela contrariait Sai. Ce n'était même pas de la colère qu'il ressentait, mais une profonde et amère déception, une tristesse plus vaste qu'un océan, une douleur si vive qu'elle lui tiraillait et lui vrillait le cœur, une souffrance si grande qu'elle lui remuait les entrailles. Il mourait d'envie de l'appeler, pour le seul plaisir d'entendre sa voix calme et grave, mais son amour-propre l'en empêchait. Il devait résister à la tentation ou faire face à une nouvelle humiliation. Il ne parvenait pas à être pleinement heureux de sa réussite à l'examen. La seule personne avec qui il aurait voulu fêter l'événement n'était pas là. Pour ne pas révéler ses tourments, il fit bonne figure, mais le soir venu, lorsqu'il se retrouva seul dans sa chambre, il ne retint plus ses larmes. Il les laissa couler sans effort et s'écraser sur le sol comme des gouttes tombant du ciel un jour de pluie. Hikaru était parti dormir chez Akira. Il se sentait terriblement seul. Il s'allongea sur son lit et ferma les yeux. La sonnette de la porte d'entrée le fit sursauter. Il se leva pour aller ouvrir. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit Koyo Toya sur le pas de la porte ! Il était si stupéfait qu'il resta muet. Il voulait parler mais aucun son ne sortait. Les mots restaient coincés dans sa gorge.

- Puis-je entrer ? demanda l'ex-Meijin, qui ne portait pas son kimono habituel mais un costume plus moderne qui lui seyait à merveille.

La question rompit l'état de stupeur où était plongé Sai.

- Bien sûr, entrez, Toya-sama, dit-il en s'effaçant pour le laisser passer. Que me vaut l'honneur de votre visite après trois mois de silence ?

- Je suis vraiment désolé, Sai. Je pensais que si je rompais tout contact avec vous, je pourrais vous oublier, mais j'avais tort. Je n'ai cessé de penser à vous pendant ces trois mois.

- Il est trop tard pour tenir ce genre de discours, répondit Sai d'un air sombre. Vous avez choisi de rester auprès de votre femme et je respecte votre décision, quoi qu'il m'en coûte. Pourquoi êtes-vous venu ?

Frappé par la froideur du bishonen, Koyo ne savait que dire. Après un long silence, il déclara :

- Je suis venu vous féliciter pour votre réussite à l'examen des professionnels. C'est Akira qui me l'a annoncée.

- Merci. Vous devriez partir à présent.

- Jouons une partie, je vous en supplie !

Sai hésita un instant, mais devant le regard triste de Koyo, il n'eut pas le courage de refuser.

- Très bien, une seule partie alors.

- Oui, je vous promets qu'après je m'en irai.

Il suivit Sai dans sa chambre. Le souvenir de la nuit qu'ils avaient passée ensemble le submergea. Sai installa le goban au milieu de la pièce et invita Koyo à s'asseoir. Le Maître s'exécuta et fit nigiri. Il obtint les pierres noires. Ils s'affrontèrent sur le goban trois heures durant. Comme toujours, ce fut Sai qui remporta la victoire.

- Vous avez encore remporté une brillante victoire, déclara Koyo en se levant. Comme promis, je m'en vais. Bonne nuit, Sai.

- Attendez ! s'écria Sai en attrapant son bras pour le retenir. Il est tard, vous devriez passer la nuit ici.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, ça ira.

- J'insiste, répliqua le bishonen d'un ton ferme.

La détermination de Sai surprit le Maître.

- Très bien, je reste dans ce cas. Puis-je dormir dans la chambre de Shindo puisqu'il n'est pas là ?

- C'est inutile, vous pouvez dormir dans ma chambre.

- Mais où dormirez-vous ?

- Avec vous, répondit Sai en l'attirant vers lui.

Il l'embrassa avec passion. Au contact de ses lèvres, Koyo frissonna. Ils tombèrent tous les deux sur le sol, enlacés. Sai retira la veste de Koyo avec empressement et commença à déboutonner sa chemise tout en continuant à l'embrasser. Koyo sentit son souffle s'accélérer et son cœur battre plus vite tandis que Sai le déshabillait. Lorsque les lèvres du bishonen se posèrent sur son torse, il tressaillit.

- Ai shitemasu, murmura-t-il à l'oreille de Sai.

- Toya-sama...

Bien que Koyo eût préféré qu'il l'appelle par son prénom, cette marque de respect rendait Sai encore plus désirable à ses yeux. Oui, il l'aimait, il ne pouvait le nier, mais la situation n'avait pas changé : il était toujours marié. Devait-il divorcer ? Devait-il avouer à sa femme les sentiments qu'il éprouvait envers Sai ? Il avait terriblement peur de la blesser.

- Qu'avez-vous, Toya-sama ? demanda Sai, étonné par l'expression tourmentée de son amant.

Koyo le regarda et sourit pour le rassurer.

- Rien, ne vous inquiétez pas.

Il se pencha vers le génie du go et déposa un baiser sur ses lèvres fines.


- Hikaru, tu dors ?

- Qu'est-ce qu'il y a, Akira ? marmonna le jeune homme à moitié endormi.

- Je peux te poser une question ?

- Vas-y.

Akira hésita un instant avant de se lancer.

- Je veux te le demander depuis la coupe Hokuto : que représente Shusaku Honinbo pour toi ?

Surpris, Hikaru resta silencieux, ne sachant que dire. Peut-être était-il temps de révéler la vérité à Akira. La voix de son rival résonna dans l'obscurité.

- Hikaru ?

- Très bien, je vais tout te raconter alors. Mais tu dois me promettre de n'en parler à personne.

- Je te le promets, répondit Akira, le cœur battant.

Hikaru lui dévoila la véritable identité de Sai. De leur rencontre métaphysique dans le grenier de son grand-père à la disparition soudaine du bishonen, il n'omit aucun détail. Lorsqu'il se tut enfin, Akira, qui l'avait écouté sans l'interrompre, resta muet de stupeur. Il ne croyait plus aux fantômes depuis longtemps, et pourtant l'histoire d'Hikaru expliquait tout. À présent, tout était clair.

- Tu ne me crois pas, n'est-ce pas ? soupira Hikaru d'un ton résigné.

- Eh bien... Il est vrai que c'est difficile à croire, mais je ne vois pas d'autre explication. Je comprends mieux ton obsession pour Shusaku. Mais alors, cela signifie que Sai... je veux dire Fujiwara-san, est revenu à la vie ?

- Oui, c'est bien ça.

- Et c'est parce qu'il avait disparu que tu ne voulais plus jouer au go, c'est ça ?

- Oui. Mais Isumi m'a convaincu de jouer avec lui, et c'est là que j'ai réalisé que Sai était dans mon go. Je l'avais cherché partout sauf là ; quel baka je suis !

Akira sourit. Après toutes ces années, le mystère entourant Sai était enfin levé. Hikaru, quant à lui, ressentait un profond soulagement, comme si un poids énorme lui avait été ôté.

- Hikaru, puis-je en parler à mon père ? Je n'en parlerai à personne d'autre, je te le jure ! Je pense qu'il a le droit de savoir.

- D'accord, tu peux tout lui raconter, à condition que ça reste entre nous trois.

- Bien sûr ! J'espère qu'il me croira.

- Si c'est toi qui lui en parles, il te croira, affirma Hikaru en se blottissant contre son rival.

- Sans doute, répondit Akira, songeur.

Hikaru bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Les deux garçons, dans les bras l'un de l'autre, ne tardèrent pas à s'endormir.


La sonnerie du téléphone tira Isumi de son sommeil. Encore à moitié endormi, il décrocha.

- Moshi moshi.

- Isumi ? C'est Waya. Je ne te réveille pas, j'espère ?

- Non, ne t'inquiète pas. Comment vas-tu ?

- Bien, j'appelais pour prendre de tes nouvelles. On ne se voit pas très souvent ces temps-ci.

- C'est vrai. Passe chez moi, je vais préparer du thé.

- Ça marche !

Isumi raccrocha. Il avait tout juste le temps de prendre une douche et de s'habiller avant l'arrivée de Waya. Lorsqu'il fut prêt, il fit chauffer l'eau du thé. À peine eut-il versé le breuvage brûlant dans des tasses en porcelaine, cadeau d'Ogata, que son ami sonna à la porte.

- Waya ! Je suis tellement heureux de te voir ! s'exclama Isumi en le serrant dans ses bras.

- Moi aussi, Isumi, répondit Waya, un peu gêné par cette effusion.

Les deux amis burent leur thé tout en disputant une partie de go. Ce fut Isumi qui remporta la victoire.

- Tu es devenu trop fort pour moi, admit Waya. C'est Ogata-san qui t'entraîne ?

À la mention du nom de son amant, Isumi blêmit.

- Euh... Pour tout te dire, il... il... il me donne des cours particuliers...

- Ah, je comprends mieux pourquoi vous êtes si souvent ensemble. Vous avez l'air de bien vous entendre.

Un peu honteux de mentir à son meilleur ami, Isumi préféra garder le silence. Il mourait d'envie de tout lui avouer mais craignait sa réaction. En vérité, il n'aurait jamais cru que sa relation avec le Honinbo durerait si longtemps. Sans s'en rendre compte, il s'était attaché à lui au point d'éprouver des sentiments amoureux, sentiments dont il ignorait s'ils étaient réciproques. Il avait maintes fois songé à le lui demander, mais à chaque fois le courage lui manquait.

- Isumi ? À quoi penses-tu ?

La question de Waya le tira de ses pensées.

- Rien de spécial...

- Menteur ! Je suis sûr que tu me caches quelque chose !

- Mais non, je t'assure ! balbutia Isumi, pris de panique.

- Je ne te crois pas, répliqua Waya en se levant. Et je suis sûr que ça a un rapport avec Ogata. Je reviendrai quand tu me feras confiance et que tu seras disposé à me parler.

- Attends, Waya ! s'écria Isumi.

- À plus tard, Isumi, dit Waya en refermant la porte derrière lui.

- Kuso ! jura Isumi, honteux de sa propre lâcheté.

Avant d'avouer quoi que ce soit à son ami, il devait mettre les choses au clair avec Ogata. Plus qu'un devoir, c'était un besoin, une nécessité intérieure. Prenant son courage à deux mains, il saisit le téléphone et composa le numéro de son amant. Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries...

- Moshi moshi.

Le cœur d'Isumi fit un bond lorsqu'il entendit la voix du Honinbo.

- Bonjour, Oga... je veux dire Seiji-san, c'est Isumi.

- Je sais, j'ai reconnu ta voix, Shinichiro. Tu viens chez moi ce soir ? Je passerai te chercher.

- Euh, oui, d'accord, répondit le jeune homme d'une voix hésitante.

Ce serait sans doute plus facile de lui en parler face à face.

- Très bien. À ce soir alors.

Ogata raccrocha. Il alluma une cigarette. Il ne pouvait nier qu'il éprouvait de l'affection pour Isumi. Ce qui n'était à l'origine qu'un remède à son ennui, dû à une vie sentimentale peu excitante, se transformait progressivement en relation amoureuse. Cette idée l'effrayait car s'il s'entichait de ce gamin, il perdrait le contrôle. Il lui fallait absolument garder une position dominante. Il envisageait même de rompre si les choses continuaient à évoluer selon ses appréhensions. Pour éviter qu'Isumi ne se méprenne sur ses intentions, le mieux serait de mettre tout de suite les choses au clair. Il se promit d'aborder le sujet avec lui le soir même.

En début de soirée, il passa prendre Isumi en voiture. Pendant toute la durée du trajet, ils restèrent tous deux silencieux, chacun réfléchissant à ce qu'il dirait à l'autre. Lorsqu'ils furent enfin arrivés à destination, Ogata brisa le silence.

- Tu as faim ? Tu veux que je te prépare à manger ?

- Non merci, je n'ai pas très faim...

- Tant mieux, répliqua Ogata en s'avançant vers lui pour l'embrasser.

- Attends, il y a quelque chose que je voudrais te demander, dit Isumi en le repoussant.

Ogata soupira et retira ses lunettes pour les nettoyer.

- Vas-y, je t'écoute.

Isumi respira profondément puis se lança.

- Eh bien voilà, je voulais savoir ce que tu éprouvais pour moi exactement.

Il avait, sans s'en douter, posé la question qu'Ogata redoutait le plus. Le Honinbo en profita pour mettre les points sur les i.

- Ça tombe bien, j'ai une chose importante à te dire : à mes yeux, notre relation est uniquement physique. Je n'éprouve pas de sentiments amoureux envers toi, si c'est ce que tu veux savoir. D'ailleurs, je n'ai pas rompu avec ma petite amie et je n'ai pas l'intention de le faire. Cela dit, je tiens à toi et je t'apprécie. Je dirais même que j'ai de l'affection pour toi. Mais ne te fais pas d'illusions, ça ne va pas plus loin. J'espère que les choses sont claires à présent.

Même s'il s'attendait à un tel discours de la part d'Ogata, Isumi était terriblement déçu.

- Je vois. Je ne sers qu'à ton divertissement si je comprends bien.

- Exactement, tu as tout compris. Allez, viens, répondit Ogata en entraînant le jeune homme vers sa chambre.

Isumi, humilié, voulait résister mais il n'y parvenait pas. Ogata le jeta sur le lit et commença à le déshabiller. Dans un élan désespéré, Isumi le repoussa de toutes ses forces.

- Attends ! J'ai quelque chose à te dire.

Étonné par la détermination du jeune homme, Ogata resta muet de stupeur. Isumi se redressa et s'assit sur le bord du lit, imité par le Honinbo.

- Je ne suis pas un objet sexuel que tu peux utiliser à ta guise lorsque l'envie te prend. Je ne peux pas t'obliger à tomber amoureux de moi mais tu pourrais quand même me montrer un peu plus de respect. D'autre part, je ne vois pas l'intérêt de poursuivre une relation qui n'a aucun avenir. Je préfère y mettre fin maintenant car plus j'attendrai et plus ce sera difficile.

Il se tut, guettant la réaction d'Ogata.

- Tu veux rompre avec moi, c'est ça ? demanda le Honinbo sans détour.

- Oui car je sais qu'à la fin, c'est moi qui souffrirai. Alors, sayonara, Seiji-san.

Ogata regarda Isumi partir sans esquisser le moindre geste ni prononcer la moindre parole pour le retenir. Après tout, c'était sans doute mieux ainsi.

- Sayonara, Shinichiro, murmura-t-il après que la porte se fut refermée sur le jeune homme. Les meilleures choses ont une fin.

Malgré tout, une inexplicable tristesse l'étreignait. Jamais il n'aurait imaginé qu'il s'attacherait autant à Isumi. Bien qu'il refusât de l'admettre, les sentiments qu'il éprouvait pour le jeune homme dépassaient la simple affection. Il s'intima de ne plus penser à lui. Il ne devait pas laisser ses émotions prendre le dessus et le contrôler. Sous aucun prétexte ! Pour se prouver qu'il pouvait facilement se passer d'Isumi, il appela sa petite amie avec l'intention de passer la nuit chez elle.