Chapitre 3 : un jour…ou deux

J'attendis un mois avant de prendre ma décision. La forêt commençait à prendre une belle couleur rousse. L'ourse et ses trois petits étaient montés plus haut dans les montagnes pour trouver un endroit où hiberner.

Et moi je me retrouvais seule. Et pour la première fois depuis longtemps, la solitude me pesait. Je revoyais les Cullen assis autour du feu, à discuter et à rire. J'étais un peu jalouse de leur entente, de leur vie. Je rêvais depuis si longtemps d'une famille comme celle-là. J'avais toujours pensé que ce n'était pas pour moi, que je n'y aurai jamais droit.

Et voilà qu'on m'offrait la possibilité d'essayer, de tenter l'aventure. Chaque jour, je revoyais le regard Edward me supplier d'accepter, je sentais son souffle sur ma peau, je voyais sa beauté. Même avant d'être transformé, il avait du être beau. J'étais effrayé par mes sentiments. Je savais que je devais me faire une raison, accepter le fait que tout le monde voyait Edward comme moi, un être transformé par le poison pour être attirant, un prédateur sans pitié. Les vampires étaient immunisés de tous ces sortilèges mais ma partie humaine les ressentaient encore. Je n'avais jusqu'ici éprouvé que du dégoût ou de la colère envers les vampires. Pour la première fois, je ressentais quelque chose de différent, de l'attirance.

Et doucement, insensiblement, je me rapprochais de leur maison.

Enfin, un soir, je me retrouvai face à une somptueuse demeure perdue dans les bois

« Seulement pour un ou deux jours », me répétai-je pour me convaincre que j'avais fais le bon choix.

Les Cullen n'étaient pas là. Un mois maintenant qu'ils avaient quitté la forêt de Fallercreeks. Carlisle avait du reprendre son travail de médecin, et les cinq plus jeunes étaient certainement rentrés au lycée. Je fis le tour de la maison, touchait les grandes verrières pour me persuader que ce n'était pas dangereux. Le ciel était d'un gris bleuté qui s'assombrissait au fur et à mesure que la nuit tombait. Une fine pluie tombait des nuages, maintenant invisibles. Elle m'apaisait.

Bientôt, j'entendis le ronflement d'un moteur et quelques instants plus tard, deux faisceaux de lumière vinrent éclairer la façade. Mon cœur se mit à battre la chamade et je sentis que l'air avait du mal à passer dans mes poumons.

Je devais tenir bon. J'avais pris ma décision. Seulement pour un ou deux jours.

La voiture stoppa net devant moi. Et durant quelques secondes, personne ne bougea. Je n'osai plus respirer et je fixai le pare-brise noir qui me renvoyait ma propre image, quelqu'un d'apeuré.

Soudain la portière arrière s'ouvrit et en une fraction de seconde, Edward fut devant moi, le sourire aux lèvres.

- Tu es venue, dit-il, plus pour se convaincre lui-même.

- La proposition est toujours valable ? lui demandai-je, très intimidée.

- Tu peux rester autant que tu le veux, me confirma-t-il

- Une soirée, lui dis-je

- Une soirée… ou deux, murmura-t-il.

Je souris devant son insistance. Je plongeai dans son regard, ses yeux qui m'avaient tant manqué durant ce mois. Il était encore plus magnifique que dans mes souvenirs. Je sursautai : Alice venait de se planter à côté de lui. Elle poussa son frère, affichant un immense sourire.

- Enfin te voilà, déclara-t-elle. On commençait à en avoir assez des gémissements perpétuels d'Edward.

Son frère lui lança un regard noir auquel elle répondit par une petite grimace. Edward me passa devant et ouvrit la porte d'entrée.

- Viens ! me chuchota-t-il d'une voix douce et chaude, je vais te faire visiter.

Il s'effaça pour que je puisse entrer la première dans la maison et il claqua la porte au nez d'Alice.

- Bien, nous allons donc tous camper dehors ! entendis-je de l'autre côté de la porte.

Je souris de l'attitude des deux frère et sœur.

- Excuse-là, me chuchota Edward. Alice est Alice.

Il alluma la lumière et resta derrière moi, à quelques centimètres, épiant ma réaction. La salle où nous nous trouvions était immense. Un grand piano à queue trônait sur la droite, deux canapés blancs occupaient le centre et un escalier montait à l'étage à gauche. Dans le fond, une cuisine américaine. Le mur qui entourait la porte d'entrée n'était qu'une grande verrière qui apportait des reflets contrastés aux objets de la pièce. Les lignes étaient pures, les couleurs alternaient entre le blanc et le crème.

- C'est magnifique, murmurai-je.

- Tu aimes ?

- Beaucoup.

Le ronflement du moteur de la voiture me fit me retourner. Elle reculait

- Ils s'en vont, paniquai-je

- Ils vont juste rentrer la voiture au garage, me rassura Edward qui n'avait pas détaché son regard de moi.

Il était si proche que je sentais son souffle sur ma joue. Je rougis instantanément et avançait dans la pièce pour m'écarter de lui.

- C'est tellement clair, constatai-je

- Nous aimons la lumière. Et ici, dans la forêt, les habitants de la ville ne peuvent pas nous voir. Esmé ne devrait pas tarder et Rosalie a prévenu Carlisle.

- Je ne veux déranger personne, lui dis-je

- Tu ne déranges personne. Tu es la bienvenue ici. Tu n'as rien à craindre.

- Je n'ai pas l'habitude de vivre avec d'autres personnes. J'avoue que je panique un peu.

- Prends ton temps, me dit-il. Personne ne te forcera à faire quoi que ce soit, je te le promets.

Je lui adressai un petit sourire de remerciements. Les autres arrivèrent alors, riant et plaisantant. Alice vint se mettre à mes côtés.

- Jasper et Emmet avaient parié que tu ne réapparaîtrais plus jamais, me dit –elle. Mais moi, je savais bien que tu viendrais. Rien ni personne ne résiste à mon grand frère.

- Alice !, bougonna une fois de plus Edward.

Je me mis à rigoler. Alice me plaisait beaucoup. Elle avait le don de dire tout haut ce qu'elle pensait avec un naturel déconcertant.

- Tu viens de me faire gagner un magnifique coupé cabriolet Mercedes.

Je fronçai les sourcils, ne comprenant rien à ce qu'elle me disait.

- C'est quoi un coupé cabriolet Mercedes ?

Les quatre Cullen pouffèrent mais Edward leur lança un regard noir et ils se turent immédiatement.

- C'est une voiture, Bella, m'expliqua-t-il

Je me frottai distraitement mon avant bras gauche, comme je le faisais à chaque fois que j'étais très nerveuse.

- Vous pariez des voitures, demandai-je un peu surprise. Ca coûte une fortune !

- La famille Cullen n'a pas de problèmes d'argent, me dit Alice.

Je montrai la maison de mon doigt.

- Mouais ! J'avais cru comprendre, murmurai-je.

- Ca m'ennuie de ne pas pouvoir te voir dans le futur, continua Alice. J'aurai pu préparer une fête pour t'accueillir.

- Non merci ! Je n'aime pas du tout ce genre de chose

- Allons donc ! J'aurais préparé trois fois rien. Au moins, tout le monde aurait été là pour t'accueillir.

J'eus une petite moue sceptique.

- J'ai l'impression que tu n'es pas capable de préparer trois fois rien.

Les quatre autres partirent à rire sur cette vérité mais Alice n'en parut pas outrée.

Esmé arriva sur ces entre faits avec Carlisle. Elle avait du aller le chercher à son travail.

Elle m'accueillit avec un large sourire pleine de chaleur et me prit dans ses bras.

- Bella, quel plaisir de te revoir. Soit la bienvenue chez nous.

- Merci Esmé.

Carlisle me tendit la main mais je refusai encore une fois de la toucher. Il ne releva pas.

- Les enfants t'ont-ils fait visiter la maison ? demanda-t-il.

- Nous venons juste d'arriver, lui dit Edward.

- Nous avons tout le temps, continua Esmé. De quoi as-tu envie, Bella ?

Je réfléchis quelques secondes. Tous les yeux étaient braqués sur moi et une gêne immense m'envahit.

- Si ça ne vous dérange pas, je prendrais bien une douche. J'ai fait un long voyage depuis Fallercreeks et…

- Bien sur, s'exclama Alice. Viens, je vais te montrer où ça se trouve et je vais te donner des vêtements propres.

Elle se retourna vers Edward et lui tira la langue, bien contente de pouvoir m'accaparer à son tour et de pouvoir me soustraire au jeune homme. Elle me conduisit au premier étage dans sa chambre. Une immense penderie longeait tout un mur. Elle y fouilla furieusement durant de longues minutes pour finalement trouver un jean délavé, un caraco et un gilet couleur pèche.

- Voilà qui ira très bien avec la couleur de ta peau. Moi, ça me blanchit.

La salle de bain était également immense avec une douche et une baignoire ronde qui s'apparentait plus à une petite piscine. Je restai un long moment sous l'eau chaude, à tenter d'évacuer les tensions accumulées depuis ces cinq dernières semaines. Cela faisait une éternité que je n'avais pas pris une douche chaude et chaque goutte semblait me brûler la peau et me donner l'impression de revivre.

Je sortis sous les vapeurs chaudes et m'habillai. Je me séchai les cheveux à la serviette.

Devant la porte de la salle de bain, je m'arrêtai quelques secondes. Je pris une profonde respiration et ouvrit. Je m'attendais à trouver Alice ou Edward derrière mais le couloir était vide. J'avançai doucement jusqu'à la verrière et restai un instant à admirer les arbres qui bougeaient sous la pluie tombante. Cette maison était vraiment extraordinaire. Je n'avais pas mis mes chaussures et je sentais sous mes pieds la chaleur du chauffage. J'étais bien.

Une pièce sur ma droite attira mon attention. La porte était ouverte et donnait sur une autre chambre. Ce n'était pas celle d'Alice. Elle était aussi très grande, sans lit (j'avais oublié que les vampires ne dormaient pas), un canapé le long d'un mur et sur celui d'en face, un immense bureau avec des étagères.

Je m'approchai par curiosité et regardai les étranges boites qui s'alignaient. Il devait y en avoir une centaine, d'un centimètre d'épaisseur et des noms étaient écrites sur la tranche. Ce devait être une nouvelle façon d'écouter de la musique. Plus à gauche, un curieux appareil attira mon attention. De couleur métallisé, il était flanqué de chaque côté de deux gros rectangles noirs. Il avait pleins de boutons alignés et un écran noir.

Je me penchai en avant pour regarder de plus près ce que cela pouvait être. Sur un bouton, je vis marquer on/off. J'avançai doucement l'index de la main droite et l'effleurai à peine. Une musique emplit l'air.

Je sursautai en arrière et trébuchai de surprise. Je me retrouvai par terre. J'éclatai de rire devant ma stupidité et je m'assis pour écouter les notes de piano s'égrener.

Je m'aperçus alors qu'Edward était à la porte. Appuyé contre le chambranle, les bras croisés sur le torse, il m'observait, un léger sourire au coin des lèvres. Je réalisai alors que j'étais dans sa chambre. J'avais touché à son matériel sans sa permission.

- Je suis désolée, balbutiai-je confuse en le relevant rapidement. Je n'aurais pas du rentrer, je n'aurais pas du toucher. Je suis désolée, je suis désolée !

Edward rentra dans sa chambre et posa un doigt sur ses lèvres pour me demander de me taire.

- Tu n'as rien fait de grave, Bella et tu es ici chez toi me rassura-t-il.

Je fermai les yeux et tentai de calmer ma respiration.

- Je suis stupide, lui dis-je.

- Non, je crois que tu es quelqu'un de très intelligent au contraire et hypersensible. Je n'avais encore jamais vu cela chez des gens de notre espèce.

Je baissai les yeux, incommodée.

- Je … je n'aime pas parler de moi

- Soit admit Edward. Alors changeons de sujet. Tu aimes la musique classique.

- Je crois que c'est la seule chose que j'ai écouté autrefois, avec un peu de jazz. La sonate au clair de lune de Debussy est un bon choix.

Edward s'approcha de moi. Il était si proche de moi que j'en eus le souffle coupé. Mon regard se perdit dans le sien.

- Tu connais donc Debussy ? me demanda-t-il.

- J'ai eu l'honneur de le rencontrer autrefois, murmurai-je, admirant le contour de ses yeux, la couleur miel de ses iris, la profondeur de son regard.

Nous restâmes silencieux tous les deux durant quelques instants, captivés par notre proximité. Et soudain, je sentis sa main dans la mienne, sa main sur ma hanche, prêt à danser avec moi.

La panique me submergea. Je reculai d'effroi, pâle comme un linge.

- Excuse-moi, s'exclama Edward. Je ne voulais pas te faire peur.

Je fronçai les sourcils. J'essayai de calmer mon cœur, ma respiration.

- Est-ce que ça va ? me demanda-t-il, inquiet de mon silence.

- Ca va, agréai-je. Il faut que je parte maintenant.

- Non ! Ne pars pas, s'il te plait, me supplia-t-il. Je suis désolé.

Je pinçai mes lèvres, hésitante, gênée par la situation. Je lui adressai un petit sourire.

- Je reviendrais demain. J'ai des choses à régler.

- Ca ne peut pas attendre ?

- Juste un peu de temps Edward, murmurai-je. C'est tout ce dont j'ai besoin.

Il soupira et me sourit enfin.

- D'accord. Du temps, j'ai compris.

Je sortis de sa chambre, allai récupérer mes chaussures et partis dans les bois.

Le première expérience n'avait pas été trop mauvaise. Je ne m'étais battue avec personne, je n'avais tué personne. Personne ne m'avait fait de mal ou tenter de le faire. Et c'était déjà plutôt satisfaisant par rapport aux autres expériences précédentes.

Bien sur, le chemin était encore loin avant que je me sente à l'aise, j'en étais consciente. Peut-être même n'y arriverais-je jamais complètement. Mais cela valait le coup d'essayer encore un peu.

Le plus difficile serait avec les hommes, j'en étais consciente. Surtout avec Edward ! La manière dont il me regardait, dont il restait à côté de moi. La manière de vouloir me prendre la main. Cela m'affolait !

J'avais réussi à persuader les services sociaux de s'intéresser à cette famille de Fallercreeks où j'allais m'installer sur l'arbre d'en face deux fois par semaine, quand le père rentrait de sa tournée commerciale. J'allais vérifier que l'enfant n'aurait plus jamais de soucis.

Ce qui me prit le plus temps fut de récupérer des papiers dont j'avais besoin pour revenir dans le monde civilisé.

Le lendemain, en fin d'après-midi, je revins à la maison des Cullen. Je tapai à la porte. Esmé vint m'ouvrir. Elle parut enchanter de me voir.

- Bella ! Enfin ! J'étais morte d'inquiétude.

- Je suis désolée, Esmé ! J'avais des choses à terminer.

Elle me fit entrer et nous nous assîmes dans le canapé pour discuter.

- Les enfants vont bientôt rentrer. Ils vont être ravi de te revoir.

- Je suis partie très vite hier soir. C'est… c'est difficile pour moi, tout ce monde !

Esmé me regarda longuement. Elle avait un sourire chaleureux.

- Edward a un peu plus de cent ans, me dit-elle enfin. Lorsque Carlisle l'a trouvé, il mourrait de la grippe espagnole. Il est devenu son fils. Ensuite je suis arrivée. Edward n'a jamais été … attirée par quelqu'un. J'avais cru qu'il avait été transformé trop tôt, trop jeune. C'est pour cela que la manière de se comporter avec toi est parfois maladroite.

- Il t'a raconté ?

- Oui.

Je me frottai l'avant-bras gauche, émue par cette conversation.

- Je suis plus âgée qu'Edward, commençai-je par dire en tentant de rassembler mes idées.

- Ca n'a rien d'exceptionnel, me répondit-elle.

- Je suis également plus âgée que Carlisle, murmurai-je.

Esmé ne répondit pas mais m'observa avec intérêt.

- Au cours de mon existence, j'ai rencontré de nombreux vampires. Certains m'ont été antipathique, d'autres indifférents.

- Et pour nous ?

- Je ne sais pas, murmurai-je.

Nouveau silence.

- Ca me panique, continuai-je.

- Quoi ?

- Ca me panique de ne pas savoir. J'ai toujours su.

- Tu ne sauras jamais si tu ne restes pas avec nous, dit-elle en me souriant.

J'acquiesçai et souris à mon tour.