Chapitre 21 : culpabilité et remords

Carlisle et moi, nous la transportâmes à l'étage, dans le chambre d'amis. Le docteur l'ausculta longuement, écouta son cœur, sa respiration. Il tâta ses membres, ses côtés. Il désinfecta chacune de ses plaies soigneusement.

Je l'observai, la mâchoire crispée, listant toutes les souffrances que j'allai infliger à son…( je ne pouvais pas l'appeler un père !). Je ne pouvais supporter cela, de la voir ainsi, meurtrie dans sa chair. Elle avait certainement du vouloir l'affronter ou simplement lui dire non pour la première fois. J'essayai d'imaginer tous les scénarios qui l'avait menée dans cette situation.

Et la seule conclusion qui revenait, c'était que je l'avais incitée à faire cela. Je me sentais terriblement coupable.

Carlisle, au bout d'une bonne heure, eut fini de lui prodiguer tous les soins dont elle avait besoin.

- Les plaies sont superficielles. Des hématomes pour l'essentiel. Par contre, elle a certainement une côte brisée.

Je frémis : il avait du user d'une grande force pour lui briser un os.

- Merci Carlisle, murmurai-je.

- Je vais m'occuper de Jasper maintenant. Reste avec elle. Je lui ai donné un antalgique. Elle devrait dormir quelques heures.

J'acquiesçai et il sortit. Je la regardais allongée dans le lit, les yeux fermés. Elle était paisible. Si ce n'était les ecchymoses qui lui balafraient le visage, rien n'aurait permis de deviner ce qui s'était passé.

Personne ne savait, le secret était bien gardé, la famille bien lisse, les apparences bien trompeuses.

Cela me rendait malade. Que cet homme puisse paraître respectable aux yeux de tous, admirer et qu'il soit en fait un véritable monstre me dégoutait profondément.

J'imaginai ce que je pouvais faire pour l'arrêter. Je pourrai lui briser les os et le rendre tétraplégique. Je pourrai l'effrayer au point que la folie le gagne. Je pourrai tout simplement lui arracher la tête, lui faire sortir les viscères…

Je sentis les mains d'Edward se resserrer autour de ma taille et son corps se coller contre mon dos. Son contact m'apaisa et j'arrêtai de faire défiler dans ma tête toutes les morts possibles que je pouvais infliger au père de Victoria.

- Ca va ? me demanda-t-il.

- Carlisle lui a donné de quoi atténuer sa douleur. Elle dort !

- Je parlai de toi, Bella, Comment te sens-tu ?

- Je n'irai pas lui faire du mal, commentai-je, comprenant le sous-entendu de sa question. Tu peux rassurer Carlisle et retourner auprès de Jasper.

- Je préfère être auprès de toi.

- Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir. Désolée !

- Je suis là aussi pour te réconforter Bella. Tu es toute ma vie. Et quand tu souffres, je souffre.

Je mis mon visage entre mes deux mains, une peine immense m'envahissant soudain. Je me sentais désemparée.

- Tout ca, c'est du ma faute, gémis-je, la voix entrecoupée de larmes.

- Tu n'es coupable de rien, mon amour.

- Si je ne lui avais pas farci la tête avec toutes ses idées de liberté, tout ça ne serait jamais arrivé.

- Ce n'est pas vrai. C'est lui le responsable. Lui qui la battait avant et qui continue aujourd'hui. Ton intervention permettra peut-être que la vérité éclate enfin au grand jour.

Je ravalai mes larmes et levai la tête vers elle, elle continuait à dormir paisiblement. Edward me serrait fort, ses bras formant un cocoon protecteur autour de moi. Je parvenais à me calmer et à raisonner un peu plus clairement.

- Comment va Jasper ? lui demanda-je, me souvenant de mon a mi qui devait culpabiliser au rez-de- chaussée.

- Mal. Il n'arrive pas à se pardonner son geste. Il est effondré dans le salon. Alice et Carlisle sont à ses côtés.

- J'irai le voir tout à l'heure, dis-je. Ce n'est pas sa faute. Il est encore trop jeune pour se contrôler.

- Ce serait bien. Etant donné que Victoria est ton amie et que c'est toi qui a réussi à le stopper, il arriverai mieux à se calmer si c'était toi qui le lui disait.

- D'accord, mais tout à l'heure. Je voudrais rester avec toi encore un peu.

- Tout ce que tu veux mon amour.

Il enfouit son visage dans mes cheveux. Je fermai les yeux pour apprécier quelque peu ce moment, son souffle dans mon cou, ses mains sur mon ventre. Nous restâmes ainsi de longues minutes sans bouger, sans parler.

- Tu sais que tu es le vampire le plus extraordinaire que je connaisse, finis-je par lui dire.

- Pourquoi seulement un vampire, Tu en connais d'aussi bien que moi chez les humains ou les lycaons, s'indigna-t-il.

Je ris doucement.

- D'accord ! Rectification ! Tu es l'être le plus extraordinaire que je connaisse.

Je me retournai pour l'embrasser. Son baiser était doux et tendre. Il donnait envie de s'accrocher à mes lèvres pour l'éternité. J'entourai mes bras autour de son cou et je poussai un soupir d'aise. J'appuyai davantage mon visage contre le sien, entrouvrant mes lèvre pour goûter à son haleine. Nos langues se mêlèrent dans un enlacement plus fougueux. Edward fut le premier à se reculer, à mon grand désappointement. Il sourit devant ma moue.

- Je crois que tu devrais aller voir Jasper, me recommanda-t-il. Il ne va pas bien du tout. J'entends sa culpabilité augmenter de minute en minute.

- Rien que nous avoir dérangés maintenant, je ne vais pas me gêner pour l'enfoncer un peu plus, ironisai-je.

- Sois gentille avec lui, il ne va vraiment pas bien.

- Ne te fais pas de soucis. J'ai suffisamment vécu ce genre d'émotion pour ne pas jouer avec la sienne.

Je lui donnai un dernier baiser rapide et sortis de la chambre pour rejoindre la salle à manger. Jasper était assis sur le canapé, sa tête entre ses mains. Alice entourant ses épaules d'un geste d'affection. Elle se retourna quand elle m'entendit. Je lui fis signe que je préférai être seule avec lui. Elle se leva et traversa la pièce de son pas gracieux et dansant.

Je m'assis par terre, la jambes en tailleur, face à lui et je patientai quelques secondes qu'il remarque ma présence.

- Je suis désolé, Bella, gémit-il entre ses doigts.

- Moi pas, lui répondis-je du tact au tact, d'un vois que je voulais cynique. Pour une fois que c'est un membre de la famille Cullen qui fait une erreur et pas moi. Je peux t'assurer que je vais jubiler durant quelques décennies. Je ne suis pas prête à te faire oublier ça.

- Tu peux me faire subir ce que tu voudras. Tu dois m'en vouloir à mort. Je suis impardonnable.

- Que tu es bien mélodramatique. Je ne t'en veux pas, Jasper. Je ne suis pas d'accord sur ton choix, c'est tout. La prochaine fois, demande nous. En ce qui me concerne, je te proposerai son père en premier et Jessica en second. Pour Edward, je pense qu'il pencherait plus pour Mike Newton ou Jacob Black. A moins que les lycaons te rebutent.

Je vis un sourire fugace apparaître sur son visage. J'avais réussi à l'atteindre.

- Tu es un vampire Jasper, lui dis-je plus sérieusement. Toi et moi n'y pouvons rien. C'est déjà formidable pour vous ayez décidé tous les sept de ne plus bous nourrir de sang humain. Personne ne peut te reprocher d'être emporter par tes instincts.

Il leva la tête vers moi. Il avait retrouver un semblant de calme et me fixa de ses grands yeux couleur miel.

- Et bien toi, quand tu culpabilises, tu ne le fais pas à moitié, lui lançai-je en observant les cernes sous ses yeux.

- Les vampires font rarement les choses à moitié.

Je repensai alors aux différents scénarios de torture que j'avais envisagé infliger auprès de Victoria.

- Tu n'as pas tord, murmurai-je.

- Ta capacité à supprimer la soif est spectaculaire, admit-il alors.

- Non, non, non ! Je te vois venir. Je n'appliquerai pas mon don en permanence sur toi, Jasper. Contrairement à ce que tu peux penser, ce don est plus dangereux qu'il n'y paraît.

Jasper fronça les sourcils ne comprenant pas.

- Lorsque l'envie reviendra, dans une ou deux heures maintenant, ton corps et ton esprit se seront habitués à ne plus la ressentir. La douleur en sera d'autant plus vive, comme un drogué en manque. Plus je pratiquerai mon don sur toi et plus l'envie sera vive et difficilement contrôlable. Et il se trouvera nécessairement un moment où je serai loin de toi.

Jasper acquiesça, comprenant parfaitement ce que je lui expliquai :

- De plus, cela me procure un pouvoir sur toi. Et cela, nous n'en voulons pas, ni l'un ni l'autre, n'est ce pas ?

Jasper sourit, consentant. Il serait en effet malsain pour la famille Cullen qu'un tel déséquilibre se produise entre deux membres. La frontière était mince entre une entente cordiale d'une famille et une hiérarchie d'un clan. Il était hors que question que je sois la transformation de l'un en l'autre.

- Comment va-t-elle ? me demanda-t-il.

- Autant qu'on peut l'être dans de telles circonstances, maugréai-je. Elle dort pour l'instant.

Alice revint vers nous : elle avait senti que l'ambiance était plus agréable et elle avait envie d'être auprès de Jasper. Même si leur amour était moins démonstratif que celui d'Emmett et Rosalie, ou même Edward et moi, il était très profond. Alice pouvait voir l'avenir de Jasper, Jasper pouvait ressentir les émotions d'Alice, cela les unissait plus étroitement que la plupart d'entre nous.

- Je suis désolée de ne pas avoir vu tout ceci venir, me dit-elle.

- Tu ne peux pas voir des évènements qui ne sont pas décidés à l'avance. Les réactions de Jenkins sont imprévisibles. Ce n'est pas ta faute.

Je lui adressai un clin d'œil. Je retournai dans la chambre de Victoria. Je retrouvai Carlisle avec Edward. A leur mine, je sentis que je n'allai pas aimé ce que j'allai entendre.

- Son état s'est aggravé, paniquai-je.

- Non, répondit Carlisle. Elle dort encore. Nous étions en train de discuter sur ce qu'il convenait de faire.

- A propos ? demandai-je.

- De la suite à donner, Bella. A un moment où à un autre, il faudra bien dire à son père qu'elle est ici.

Je fermai les yeux et respirai un grand coup. La haine avait refait surface, les images de torture me revinrent.

- Ne pourrions-nous pas attendre qu'elle se réveille ce qu'elle compte faire, proposai-je.

- Bien sur, répondit immédiatement Edward qui ne cherchait qu'à me soulager.

- Nous ne pourrons pas attendre plus longtemps, me dit Carlisle en cherchant ses mots. Tu dois comprendre que notre situation est particulière. Nous ne pouvons pas nous exposer. Nous avons une famille à préserver.

Durant un quart de seconde, ma colère fut dirigée contre Carlisle. Mais je culpabilise immédiatement et le rouge de la fonte s'afficha sur mes joues. Il avait raison. Je mettais en danger sept personnes en voulant secourir Victoria, dont Edward. Et je ne le voulais pas.

- Nous avons tout de même quelques heures, me précisa mon amoureux.

- Non ! Carlisle a raison. Je ne mettrais pas la famille Cullen en danger. Nous devons prévenir le père.

Victoria gémit à ce moment là. Elle allait bientôt se réveiller.

- Je lui téléphone, me dit Carlisle. Tu parles à Victoria.

Edward se plaça à l'extérieur de la chambre. Mais je savais qu'il allait entendre toute la conversation.

Les paupières de Victoria papillonnèrent un instant puis elle finit par ouvrir les yeux. Son visage passa de la neutralité à une douleur vive. Elle regarda anxieuse autour d'elle. Ses yeux se posèrent alors sur moi. Elle sembla soulagée puis les larmes lui montèrent. Je la laissais pleurer silencieusement. Elle finit par se calmer et me regarda à nouveau.

- Voilà la situation, Victoria, lui dis-je alors. Carlisle est obligé de téléphoner à ton père pour lui dire que tu es ici. Ou tu décides d'avouer ce qui s'est passée et nous faisons venir le sheriff avant ou tu le nies et ton père te ramène chez lui.

Je la fis frémir. Je ne voulais pas être aussi dure avec elle amis elle avait besoin d'un électrochoc si elle voulait s'en sortir.

- Je n'y arriverai pas, gémit-elle.

- Je ne peux pas le faire à ta place, Victoria. Tant que tu nieras les faits, personne ne pourra t'aider.

- Ma sœur est encore là-bas.

- Ta sœur lui sera certainement retirée.

- Mais tu n'en es pas sûre à cent pour cent.

Je restai silencieuse un instant.

- La vie n'est jamais sure à cent pour cent, Victoria. La vie ne sera pas toute rose lorsque tu partiras de chez ton père comme elle n'est pas toujours toute noire quand tu es avec lui. Mais loin de lui, au moins, tu pourras faire tes propres choix.

Elle ne dit rien, les yeux baissés. Je la laissais réfléchir, pesée le pour et le contre.

- Il ne s'est rien passé, me dit-elle. Je suis tombée des escaliers.

Je poussai un profond soupir pour marquer ma déception. Mais je ne rajouterai rien de plus. Je n'avais rien à dire.

- J'aimerai que tu me laisses seule. Je voudrai dormir, me demanda-t-elle.

Je sortis sans la regarder. Edward attendait à la porte, visiblement aussi peiné que moi.

- Peut-être une autre fois, tenta-t-il pour me soulager.

- La prochaine fois, elle sera peut-être morte, maugréai-je en descendant les escaliers. Je sortis un instant dehors pour respirer le début du mois de mars qui réchauffait l'air du doux parfum des fleurs.

Elle ne dirait rien. Elle avait trop peur. Combien de fois avais-je eu peur moi aussi ? Combien de fois avais-je tenter de m'enfuir avant de me rétracter et de revenir au village. C'est la peur qui nous emprisonne. La peur de ne pas savoir de quoi demain sera fait, la peur de l'inconnu. Au moins, au village, je connaissais ma place. Je savais où j'allais dormir, ce que j'allais manger. Les autres prenaient les décisions pour moi. Aucune responsabilité, aucune erreur personnelle, même si cela impliquait aucune liberté.

Je comprenais cela même si je n'étais pas d'accord avec sa décision. Combien d'erreurs avais-je moi-même commis depuis ce temps là ?

J'avais mis en danger les Cullen en faisant intervenir Aro. J'avais mis en danger les Cullen en m'aventurant sur le territoire des Quileutes. J'avais mis en danger les Cullen en faisant venir Victoria chez eux.

Finalement, j'étais devenue une source de problèmes. Je comprenais Victoria plus que je ne l'aurais voulu à cet instant. Elle ne créait pas problèmes aux autres, c'était les autres qui lui causaient des problèmes. C'étai bien plus simple à gérer.

Je sentis une présence à travers les bois. J'aperçus Sam et Jacob transformés en loup. Ils venaient aux nouvelles. Je leur avais donné des informations qui laissaient présager le pire : le sang, une humaine et Jasper, un vampire. Il y avait de quoi paniquer. Mais je n'avais pas le cœur à le leur expliquer. La colère était toujours présente, elle débordait comme une rivière après un gros orage.

- Vous êtes venus voir le spectacle, leur lançai-je avec dédain. Navrez de vous décevoir mais les Cullen n'ont pas trahi le traité. Aucune mort. Victoria va pouvoir rentrer chez son père. C'est vrai qu'elle sera tellement avec lui, tellement moins en danger qu'ici. Quelle chance elle a , n'est ce pas ?

Je ne les laissais pas répondre et je repartis aussi sec vers la maison. Je croisai Edward au passage. Il avait senti les lycaons et venait voir si j'avais besoin d'aide. Je lui passais à côté sans le regarder. Je ne pouvais pas m'en prendre à lui, ce n'était pas juste et je l'aimais trop pour cela. Au pire, je pouvais ignorer sa présence durant quelques instants, que j'arrive à me calmer. En apparence, du moins !

Je l'entendis s'approcher des Quileutes et leur expliquer, sèchement mais poliment, la situation.

Je rentrai à nouveau dans la salle et m'assis au piano, histoire de me donner une contenance. Je frôlai les touches, sans faire de musique, m'imaginant un accord, une mélodie.

Quelques instants plus tard, Edward vint s'asseoir à côté de moi, les yeux rivés sur mon visage, absolument déchiré par ma propre peine.

- Jenkins arrive en compagnie du shérif Swan, me murmura-t-il.

Mes doigts se crispèrent et le piano émit un son discordant. Je m'obligeai à reprendre un respiration lente et caressai à nouveau l'ivoire blanche.

- Je reste à côté de toi, Bella. Laisse Carlisle gérer cela. Ce sera bien mieux pour toi.

Et elle ? avais-je envie de lui dire. Mais cela ne servait à rien, sinon à lui infliger une plus grande douleur encore. Mais je ne voulais pas. Je lui avais déjà fait tant de mal, je leur avais fait, à tous, tant de mal.