Titre : La princesse aux mille grues
Auteur : Hitto-sama
Base : Naruto
Genres : j'en sais toujours rien … NINJA \o/ Délire d'un mégalomane aussi.
Rating : M … pour diverses raisons, le langage en particulier (et quelques sous-entendus peu orthodoxes).
Note : Bizarrement, cette fic n'a pas eu beaucoup de lectures mais elle a reçu beaucoup de reviews. C'est, en tout cas, la fic qui a le plus grand ratio review/hit dans ma production. J'vois pas pourquoi vous boudez le charme tout particulier de Maito Gai XD
Vocabulaire
Deshi : disciple d'un acteur ;
Ichiza : troupe d'acteurs ;
Kaneru yakusha : acteur capable de tenir tous les types de rôle ;
Onnagata : acteur de kabuki jouant un rôle féminin ;
Oyama : synonyme d'onnagata ;
Tachiyaku : rôle masculin principal ;
Wakashugata : jeune homme ou adolescent ;
Zagashita : le plus haut rang pour un tashiyaku, responsable de la mise en scène et impliqué dans les décisions liées à la gestion du théâtre et/ou aux choix artistiques. A noter qu'aucun onnagata n'a obtenu ce poste.

-¤ La princesse aux mille grues ¤-
Acte deuxième : Histoire véritable d'un drame passionnel au bord de la Sumida

Cela faisait déjà trois jours que Neji, Lee et Tenten avaient infiltré la Compagnie des Lanternes Rouges et cela faisait également trois jours qu'ils n'avaient absolument rien trouvé qui aille à l'encontre de Fusazame. Pourtant, quelques personnalités importantes du gouvernement étaient venues se distraire à la maison de thé mais les discutions, même les plus secrètes, n'étaient jamais tournées vers un possible problème. Même parmi la multitude d'employés de la maison, il n'y avait aucune rumeur, aucun murmure à l'encontre du directeur.

S'il y avait bien une chose que les trois ninja avaient retenue, c'était que Fusazame aimait jouer les grands seigneurs. Il payait suffisamment bien pour que personne n'ait l'idée de le trahir. Lorsqu'un employé se retrouvait pour une raison ou pour une autre dans la difficulté, son patron n'hésitait pas à régler lui-même le problème, si bien que Fusazame avait été élu quatre années consécutives «personnalité la plus aimée de la capitale». Bien sûr, une grande estampe à son effigie était postée dans la salle du réfectoire, avec l'inscription «employé du mois» en grosses lettres savamment calligraphiées, mais personne ne disait rien. En vérité, tout le monde connaissait les tendances mégalomanes de Fusazame et plus personne ne les prenait au sérieux. Il fallait se rendre à l'évidence : rien ni personne ne se mettait en travers de la route de Fusazame.

Allongé sur son futon, Neji contemplait le plafond d'un air absent. Il était trois heures du matin, les derniers clients de la maison de thé étaient partis au bras de sublimes geisha, ivres morts et marchant à quatre pattes sur les pavés. Fusazame n'acceptait pas que ses clients utilisent ses bâtiments comme une maison de passe, aussi veillait-il à ce qu'aucune artiste invitée ne les dévergonde au siège de la Compagnie. Ce n'était pas plus mal, selon Neji, qui détestait tomber sur les ébats d'un couple lorsqu'il surveillait les lieux de ses yeux. Ça lui était déjà arrivé chez les Hyûga, alors âgé de neuf ou dix ans, et ça ne lui avait absolument pas plu.

La porte de la chambre coulissa sans bruit, laissant passer Tenten, elle aussi épuisée par son travail. Intégrée à l'équipe des machinistes du théâtre, elle s'était rapidement liée avec les membres et avait pu collecter énormément d'informations, bien plus que Lee et Neji. Le jeune homme se tourna pour regarder le mur alors que sa coéquipière se changeait. Il l'avait déjà vue nue mais il préférait tout de même avoir ce genre d'égard envers une fille. Tenten passa un large T-shirt, défit l'unique chignon qu'elle arborait pour la mission, jeta son pantalon de toile dans un coin et se vautra sur son futon que Neji lui avait préparé en rentrant un peu plus tôt.

"Ce n'est pas très judicieux de garder tes jambes nues, fit remarquer le jeune homme en se retournant sur le dos.
- Personne ne rentrera ici sans au moins frapper à la porte avant, marmonna Tenten. J'aurais le temps de me mettre sous la couverture ou bien d'enfiler un pantalon. A moins que ma culotte te gène ?
- Je n'ai jamais fait grand cas de tes sous-vêtements et ce n'est pas maintenant que je vais commencer.
- Toujours aussi agréable, à ce que je vois."

Neji fronça les sourcils et regarda en coin sa coéquipière à plat ventre sur son futon. Tenten ne nota pas, trop fatiguée pour se soucier des humeurs du Hyûga.

"Toujours rien de ton côté ? demanda-t-elle en bâillant.
- Rien. Je crois que Fusazame est tout simplement cinglé et qu'il a besoin d'une thérapie. Sa vie n'est pas en danger.
- Ça ne fait que trois jours qu'on est là. Peut-être que l'ennemi attend un mouvement de la part de sa cible. Après tout, il n'est pas sorti de son pavillon depuis qu'on est arrivés. Il n'est même pas venu répéter ou assister aux spectacles.
- Lee m'a dit qu'il écrivait.
- Ah bon ? murmura Tenten. C'est un acteur, pas un dramaturge …
- Fusazame aime briller seul, tu te rappelles ? Ecrire ses propres pièces entre dans cette logique d'autosatisfaction. Il faut se rendre à l'évidence : on perd notre temps.
- …
- Tenten ?"

Pas de réponse. Neji releva la tête pour apercevoir sa coéquipière endormie paisiblement. Il soupira et décida de se reposer, il en avait bien besoin.


Lee commençait à piquer du nez lorsqu'il sentit un mouvement tout près de lui. Vif comme l'éclair, le ninja se releva et s'apprêta à combattre mais ce n'était que Yagurumagiku qui venait réveiller Fusazame. Les deux jeunes hommes se sourirent sans arrière pensé avant que l'apprenti comédien n'ouvre la porte de la chambre. Cette pièce était raisonnable par rapport aux salons de réception du pavillon : d'environ dix mètres sur dix, aux tatami parfumés et changés à chaque saison, une décoration plutôt sobre. Les portes étaient recouvertes de luxueuses peintures de maître représentant la vue exacte qu'on avait de la ville depuis les toits de la Compagnie. Lee était toujours impressionné par les détails de cette fresque lorsqu'il pénétrait ce lieu et admirait le jeu de lumière créé par les shôji peints, eux aussi.

Au centre de la pièce se dressait une petite estrade entourée de paravents en dentelle de bois précieux, cachant à moitié l'imposant futon aux draps carmin. Endormi là, Fusazame respirait sereinement, comme si rien au monde ne pouvait l'atteindre. Lee resta une nouvelle fois ébloui par la beauté de cet homme. On pouvait le trouver détestable par son comportement égocentrique mais jamais personne ne pourrait avoir l'idée de remettre sa grâce en question. Lee avait appris dès son plus jeune âge à ne pas faire attention à son apparence, il s'en fichait d'ailleurs royalement lorsqu'il était à Konoha, mais il se sentait tout de même lésé face à cet homme. Yagurumagiku et Kukemomo étaient eux aussi d'une beauté raffinée, bien que moins éclatante que celle de leur professeur. Ils appartenaient à un autre monde, celui où il fallait ravir les yeux avant tout. Dans celui de Lee, il était plus judicieux de savoir passer inaperçu.

Fusazame mit un temps infini à se lever, se faisant désirer par l'assemblée un bon moment, puis déjeunant lentement, et ainsi de suite. Réveillé à cinq heures, il ne fut près qu'à dix et il n'alla pas bien loin : il ne traversa qu'un couloir pour se rendre dans son bureau, une pièce remplie de livres et de rouleaux sur lesquels étaient recopiées toutes les pièces jouées à la capitale depuis l'ouverture du premier théâtre. Cela représentait une collection de pas moins de cinq cents manuscrits, tous fidèlement consignés par Fusazame lui-même. Il connaissait toutes ses pièces par cœur et pouvait donner des leçons sur la manière de les jouer à bon nombre d'acteurs.

Lee s'assit à côté de la porte pour le quatrième jour consécutif et resta silencieux tout le jour tandis que Fusazame lisait, écrivait, rayait et recommençait. Assurer la garde rapprochée du commanditaire avait toujours été la tâche confiée à Neji depuis la sortie de l'Académie et Lee avait pensé que c'était un exercice difficile mais c'était surtout ennuyant. Il n'avait qu'à attendre que les choses se passent, dans l'immobilité la plus totale. Lee aurait donné n'importe quoi pour pouvoir se trouver un petit coin où s'exercer car il sentait ses muscles fondre comme neige au soleil. Il détestait l'inactivité, ça ne faisait pas partie de sa conception des ninja.

Une nouvelle nuit tombait lorsque Fusazame posa enfin son pinceau, regardant son garde du corps endormi contre la cloison. Il ne put s'empêcher de sourire tendrement, la scène lui rappelant des souvenirs d'enfance. Il avait lui aussi dormi pendant ces interminables journées à étudier sans relâche toutes ses matières qu'un petit garçon de sa classe devait savoir. S'approchant doucement de Lee, il le chatouilla du bout des doigts pour le réveiller. La réaction fut immédiate : le jeune homme se releva dans la seconde, sortant un kunai de nulle part et regardant tout autour de lui. Fusazame ne put s'empêcher de rire.

"Ce n'est que moi, sourit-il. Tu t'es endormi. Ce n'est pas très acceptable pour un garde du corps.
- Je ne suis que votre page, répondit Lee en se frottant les yeux. Quelle heure est-il ?
- Un peu plus de vingt heures. J'en ai assez de rester enfermé ici, sortons dîner."

Lee fut complètement réveillé par la nouvelle, ouvrant grand les yeux. Cependant, il ne put objecter car on ne pouvait pas faire changer d'avis Fusazame par la simple rhétorique. L'acteur se changea, passa des habits moins voyants, des vêtements presque normaux si on oubliait le prix des tissus et la finesse des finissions. Il attacha ses cheveux en queue de cheval, dégageant ainsi sa nuque, puis se coiffa d'un chapeau à larges bords cachant son regard d'une simple inclinaison de la tête. Lee, quand à lui, gardait sa tenue de page, un simple pantalon de lin noir et une veste de kimono de la même teinte. Ils passèrent complètement inaperçu dans la foule compacte de la capitale, contre toutes attentes. Personne ne les regarda, à croire qu'ils étaient seuls dans l'avenue bondée. Fusazame entraîna Lee dans un petit restaurant de sushi qui ne payait pas de mine.

L'endroit était petit, confiné, mal éclairé et sentait un mélange d'alcool et de fumée. De drôles de types fréquentaient l'endroit, du genre tatoués et collectionnant les phalanges. Fusazame n'eut aucun mal à se trouver une table et à commander un véritable festin sans que personne ne le regarde de travers alors que Lee attirait toutes les attentions. La serveuse, un joli brin de fille aux hanches généreuses, apporta suffisamment de sake pour saouler une douzaine d'hommes et Lee osa à peine demander un verre d'eau, sachant très bien que l'alcool lui était interdit. On rit doucement lorsque la serveuse lui apporta son verre avec un «voilà pour toi, mon petit». Lee aurait bien aimé dire que le «petit» pouvait s'avérer être un dangereux adversaire mais il dut se rendre à l'évidence : Gai-sensei n'apprécierait pas que la mission d'infiltration soit gâchée par une simple envie de frimer.

"Pourquoi être sortis pour dîner, sensei ? demanda Lee au bout d'un moment.
- Momo et Yaguru ne sont pas sur mon dos, répondit Fusazame en piochant allègrement dans les plateaux de sushi. Et puis j'avais besoin de prendre l'air."

«Prendre l'air» était une expression bien singulière dans un lieu aussi enfumé, pensa Lee en contemplant les nappes grisâtres flottant autour d'eux.

"Vos deshi vous pèsent ?
- Il faut savoir se séparer de sa maison de temps en temps pour penser que c'est l'endroit le plus confortable au monde."

Lee ne comprit pas le sous-entendu, ce qui fit pouffer Fusazame qui manqua de s'étouffer avec sa bouchée mais toujours avec beaucoup de classe.

"Quel âge as-tu, au fait ?
- Seize ans, sensei.
- Et tu es de quel mois ?
- Novembre. Le onze, précisa-t-il.
- Tu es donc sagittaire. Hum, voyons voir … Je paris que tu es de groupe sanguin A ! «Une petite maison de bois et de papier».
- Oui !
- Pareil pour moi. Seize ans … Tu es de l'année du coq, alors ?
- C'est exact, s'étonna Lee.
- Dans ce cas, nous partageons le même signe astral, le même signe astrologique, le même groupe sanguin et la même date de naissance, sourit Fusazame. De toutes évidences, notre rencontre était programmée !
- Je ne crois pas à ces choses-là, minimisa le ninja en veillant bien à ne rien dire qui pourrait le compromettre. La chance a sa part de responsabilité dans nos vies mais pas la superstition.
- Voilà un discours bien paradoxal. La chance mais pas les croyances ? Etonnant !
- J'ai cru comprendre que les milieux artistiques s'en remettaient souvent à quelqu'un d'autre, fit Lee sans se rendre compte de son double sens."

Double sens qui n'échappa pas à Fusazame. L'acteur fronça les sourcils.

"Les Dieux et nos mécènes ont toutes nos attentions, en effet … C'est grâce à eux que l'on vit, toi et moi."

Lee parut étonné et l'adulte s'aperçut de son emportement. Il soupira, déçu.

"Je pensais sincèrement que vous seriez d'une meilleure que ça. Vous n'êtes pas très combatifs, en fait.
- Notre devoir est d'accomplir notre mission, répondit Lee à voix basse en veillant à ce que personne ne surprenne leur conversation."

Bien entendu, le changement de ton intéressa tout le monde et les tatoués commencèrent à se poser des questions sur l'identité du nouveau venu. Le type au chapeau venait de temps à autres mais le gosse qui l'accompagnait faisait tache. Les mots «ninja» et «shinobi» parcoururent rapidement l'assistance. Fusazame perdit son sourire en jetant un coup d'œil à la salle, buvant son verre de sake sans aucune noblesse.

"Mon devoir est d'être ce que l'on attend de moi, clama-t-il tout haut en posant soudainement son verre sur la table. Je suis un acteur, je joue donc constamment la comédie ! Mesdames, messieurs …"

Il se leva et se mit debout sur sa chaise, allant même jusqu'à poser un pied conquérant sur la table. Lee s'attendait au pire, tendant déjà la main pour attraper ses nunchaku dissimulés dans son dos.

"… Bien le bonsoir ! poursuivit le dramaturge improvisé alors que tous le fixait. Je suis Yôrobo Fusazame, zagashita de la Compagnie des Lanternes Rouges ! Pour vous, et pour vous seulement, ce soir, je suis votre seigneur ! Qu'on fasse couler le sake jusqu'à ce que les pavés se noient dans ce merveilleux alcool !"

Un tonnerre d'acclamations retentit dans la salle alors que les libations commençaient dans la joie et la bonne humeur. Tout le monde se ficha éperdument de savoir qui était ce ninja et ce Yôrobo machin chose, du moment qu'il payait bien pour l'alcool. Lee resta stupéfait un bon moment alors qu'il surveillait à peine son employeur festoyer avec les autres clients. Jamais il n'avait vu pareil comportement, même Gai-sensei était moins excessif dans ses actes – ses paroles valaient bien celles de l'acteur, ceci dit. Un peu intimidé par cette force de la Nature, Lee préféra attendre que la fête se termine, tout en faisant très attention à son verre d'eau.


Voilà, il y était presque. C'était le moment décisif, sinon final, de cette tâche quotidienne et tellement répétitive. Gai se concentra, regarda alternativement son reflet et sa lame, prêt à en découdre. Soudain, d'un geste vif et précis, il coupa net le problème, à sa racine même. Il n'y avait plus qu'à nettoyer l'arme du crime à grandes eaux pour que tout redevienne d'une pureté innocente. Tout était parfait, rien ne viendrait troubler le repos de son terrible secret.

"T'en mets du temps pour te raser …"

Gai se retourna, horrifié, pour constater que Kakashi l'observait, appuyé contre le chambranle de la porte de la salle de bain, lui-même déjà prêt depuis des décennies.

"Ne le répète à personne !! A personne, même pas au Hokage, implora Gai.
- Qu'est-ce qu'il y a de si dramatique ? s'étonna Kakashi.
- Tu le sais très bien, cher rival ! La tendance est aux hommes imberbes et, en tant que séducteur, je ne peux qu'essayer de ravir le cœur de ces dames !
- Séducteur ?
- Oui, séducteur !
- Si ça t'amuse, lâcha le cadet en retournant dans la chambre. Je sors.
- Pourquoi me dis-tu cela ? demanda Gai en suivant son ami. Tu es un habitué des disparitions soudaines et voilà que tu joues les épouses modèles me demandant presque la permission pour aller faire les courses !
- Je ne sais pas quand je rentrerai, avoua Kakashi en se grattant la tête.
- Un simple «je sors» ne suffisait pas dans ce cas …
- Bah."

Gai fronça les sourcils, n'aimant décidemment pas comment Kakashi prenait les choses.

"Je te trouve bien grave pour cette mission.
- Hum … Gai, quelque chose cloche, confia Kakashi en fourrant les mains dans ses poches. D'un côté, on a le daimyô qui se méfie de Yôrobo, de l'autre on a Yôrobo qui fait de même avec le daimyô … Quelque chose s'est passée entre eux, c'est évident.
- Un riche mécène très puissant et un artiste dépendant entièrement dudit mécène mais aussi très courtisé par d'autres personnes … Oui, c'est parfaitement obscure, ironisa l'autre jônin.
- Tu restes sur ta thèse des amants ?
- A deux cents pour cent !
- … Tu paries ta paye ?
- Sans problème, sourit Gai en levant son pouce. C'est clair comme de l'eau de roche !
- Dans ce cas … Ce sera notre soixante-quinzième défi."

Le sourire de Gai redoubla d'intensité. Kakashi n'avait aucune idée de ce qui se passait réellement, il admettait même qu'il pouvait se tromper, mais reculer maintenant serait idiot puisqu'il avait défié son «rival». Ce fut la tête pleine de complots qu'il sortit, laissant Gai pour cinq jours.


Ce même matin-là, Fusazame se leva seul et soudainement, quelques heures après que Kukemomo et Yagurumagiku aient renoncé à le tirer du lit. Il ne prit ni la peine de se débarbouiller, laissant la marque de l'oreiller sur sa joue, ni celle de s'habiller avant de se ruer à travers les couloirs de la Compagnie entière, réveillant tout le monde. La petite foule endormie fut réunie dans le grand théâtre, un peu mécontente d'être tirée du lit avant l'heure – la matinée était généralement destinée au repos, excepté pour les apprentis comédiens, car on fermait souvent boutique aux aurores. Neji et Tenten essayèrent de dialoguer avec Lee pour savoir ce qu'il se passait mais le faux page ignorait totalement la raison d'une telle agitation.

Alors que tout le monde était réuni dans le théâtre, Fusazame entreprit de descendre le hanamichi, effectuant divers mie à intervalle régulier pour faire accroître la tension de la salle. Les trois shinobi furent subjugués par l'intensité des regards que Fusazame lançait. Il donnait l'impression de sonder chaque personne présente, le perçant méchamment puis l'admirant secrètement. L'alternance des genres était ici amoindrie par l'absence de maquillage et de costume, mais personne ne doutât un seul instant de l'authentique génie de cet acteur.

Finissant son entrée par quelques pas rapides le menant au centre de la scène, Fusazame s'inclina devant ses employés, tellement bas que ses cheveux défaits touchèrent le parquet. Il se releva ensuite, peu soucieux de l'ouverture béante de son kimono ou de son air azimuté. Kukemomo et Yagurumagiku, tentant d'arranger les choses, furent renvoyés en coulisse d'un coup de pied bien placé qui fit rire l'assistance. Lee réceptionna les deux adolescents au bord des larmes.

"Messieurs, hier soir je me suis saoulé jusqu'à rouler par terre."

Un tonnerre d'applaudissements fit trembler les murs en bois du théâtre. Neji et Tenten trouvèrent cette acclamation assez idiote mais y participèrent tout de même pour se fondre dans la masse. Tout le monde était décoiffé et mal habillé aussi personne ne remarqua la présence d'une femme dans la foule. Il fallait avouer que Tenten n'avait pas eu le courage de débander sa poitrine quelques heures plus tôt, cela lui sauvait certainement la mise.

"Et j'ai eu la merveilleuse idée que voici : la Compagnie joue depuis trop longtemps des pièces d'autrui aussi allons-nous laisser de côté les anciens pour nous consacrer aux actuels. Messieurs, la Compagnie des Lanternes Rouges présentera dans trois semaines et un jour, pour la première fois, sa toute nouvelle création."

A nouveau la foule exprima sa joie et cette fois-ci Fusazame eut du mal à redevenir le centre de toutes les attentions.

"La pièce se nomme «La princesse aux mille grues : histoire véritable d'un drame passionnel au bord de la Sumida». Je vous donnerai le détail des rôles dans la journée mais sachez que cette pièce va nous apporter la gloire et la renommée car elle révolutionnera le genre ! En effet, aucun onnagata n'aura le rôle principal. Je serai l'unique et seul héros de ce drame !"

Neji et Tenten s'attendaient à entendre les mouches voler mais ce fut à nouveau l'inverse qui se produisit : les acteurs, les techniciens, les domestiques, tous applaudirent et hurlèrent jusqu'à avoir mal aux mains et à la gorge. Ce fut dans le tumulte des gens heureux que toute logique quitta définitivement la Compagnie, emportée par une furieuse vague d'enthousiasme. Lee, Tenten et Neji ne purent que se demander ce qu'ils avaient bien pu faire pour mériter ça.

A suivre …

Notes
Tatouages : Ce sont les yakuza qui sont tatoués :p ça vient du fait que les prisonniers, les crapules et compagnie étaient tatoués pour qu'on sache à quoi s'attendre avec eux. C'est resté. On trouve la même chose en Chine au cours de l'Histoire.
Phalanges : bis, signe d'appartenance à la mafia.
Sensei : se dit aussi pour un docteur, un avocat, un artiste.
Hanamichi : "chemin des fleurs" ; long passage du fond de la salle à la scène, surélevé, utilisé par les entrés ou les sorties des acteurs, pour lancer une tirade ou faire un mie.
Mie : pose dramatique dans laquelle un acteur se contorsionne puis se fige, lançant au public un jeu de regards expressifs. Fait pour cristalliser l'action, le mie est très apprécié et témoigne de la puissance du regard -et de son importance- dans le Kabuki.
Sumida : C'est une rivière qui traverse Tokyo. J'adore ce nom et bien des drames ont eu lieu au fil de l'eau :/