Le bréviaire (amoureux) d'une Auror métamorphe
Ce qui est JKR, vous le reconnaîtrez...
III- Ne pas rester à terre
Tout semble calme. Apparemment en tout cas. Les gamins sont retournés à Poudlard ; l'alerte du Magenmagot est quasiment classée, comme une preuve supplémentaire et inutile de l'imbécilité de Fudge. Les Weasley ont réintégré le Terrier. J'ai, presque naturellement, repris mes visites square Grimmaurt quand mes missions officielles et officieuses me le permettent.
Disons que Lupin semble avoir eu raison : Sirius n'est peut-être pas aussi chaleureux que précédemment, mais il ne m'a plus refichu dehors. Il me parle moins de sa jeunesse et plus de Harry - c'est un leitmotiv. Mais finalement, peut-être que ce sont les derniers évènements qui expliquent ce changement de conversation, et non l'évolution de nos rapports. Lupin est peu là ; "il est en mission", sans plus de précision. Je pense qu'il continue son infiltration des réseaux de Greyback, sans certitude. Son absence simplifie un peu les choses pour Sirius et moi, je crois. Il est trop seul pour refuser ma compagnie ; je n'ai pas à me demander en permanence si mon comportement est ambigu.
Ce soir, je suis un peu crevée, mais j'ai encore la tête pleine de sales images. Y'a pas à dire, deux Détraqueurs dans la nature, ça en fait du dégât. Plus une semaine sans qu'on doive intervenir sur des suicides moldus un peu douteux. Comment croire que ce jeune Golden Boy de la City promis à un brillant avenir ait de lui même sauté dans la Tamise en plein mois d'octobre, alors que ses amis comme sa famille affirment qu'il n'aimait pas l'eau ? Et que penser de cette journaliste de magazine féminin qui s'est tailladée le visage avant de se pendre ? Rien que d'y penser, je frissonne. Non, je n'ai aucune envie de me retrouver trop vite seule dans mon lit ce soir. Alors, je fais le crochet habituel et je trouve, une nouvelle fois, Sirius en tête-à-tête avec une bouteille de Pur feu. Il lève à peine son verre à mon entrée, jouant pleinement son rôle de seigneur déchu et désabusé. Comme son abandon m'agace et que la question me brûle les lèvres depuis trop longtemps, je demande :
"Et Lupin, encore en mission chez les grands méchants loups ?"
Une flamme inhabituelle s'allume dans les yeux de Sirius.
"Et moi qui croyais que c'est moi que tu venais voir..." il répond lentement sans me quitter du regard.
Ça me déstabilise bêtement. Je rougis et détourne les yeux. J'ai l'envie furieuse de me casser, de le laisser là, seul avec sa suffisance et sa malveillance congénitales (Tiens, lui aussi, il a hérité de sales traits des Black, je pourrais lui dire !). Je suis déjà à la porte quand il me retient par le bras. Je ne l'ai même pas entendu bouger.
"Allons Tonks", il me souffle dans l'oreille. "Est-ce que je ne suis pas le mieux placé pour te comprendre ? Est-ce que je ne suis pas celui qui ait, le premier, pensé que, contre toutes attentes, vous aviez sans doute beaucoup de choses à vous dire ?"
"Et qu'est-ce que tu comprends ?" Je me voulais moqueuse et sarcastique ; je ne sais pas si l'effet final était aussi efficace.
"Je ne suis pas une fille", il continue un peine plus fort, sans quitter sa place derrière moi, sans lâcher mon coude. "... Mais je sais sa part de mystère... J'imagine que ça a un côté sexy, même si c'est aussi une souffrance..."
Je ne sais pas ce qui me pétrifie le plus, la nature des propos ou que Sirius révèle aussi ouvertement ce qu'il pense du seul ami qui lui reste. L'introduction est perturbante et la suite ne me déçoit pas : "Qui souffre plus que lui et depuis tant de temps ?" il demande - et je ne suis pas sûre que ce soit réellement à moi qu'il s'adresse. "Qui doute à chaque instant de son humanité ? On a tous nos rages et nos douleurs, mais lui... Même quand on n'était que des gosses, on n'a pas pu longtemps l'ignorer. Dépassée l'excitation d'avoir pour ami l'interdit, on a tous mesuré la fêlure... Tout être humain en a une bien sûr, mais la sienne est..."
Le mot lui manque et il libère mon bras, comme si mimer lui paraissait plus indiqué. Moi, je me retourne surprise de l'entendre avouer tant de souci et d'empathie pour quiconque. Et je suis frappée par le sérieux et la douceur de son visage.
"Et puis en plus, il est plutôt drôle, courageux et malin", il reprend presque de sa voix normale, presque avec une once de malice. "Je ne crois pas que ce soit aussi courant qu'on veuille le dire", il termine un peu plus distant comme s'il regrettait déjà d'en avoir tant montré.
"Non", je reconnais.
Il me regarde longuement et puis répond encore plus lointain, comme pour clore le débat.
"Au moins, tu ne lui en veux pas."
Ça, ça me scandalise.
"Sirius...jamais, je.. Enfin, JE LUI en voudrais ? " je m'étouffe presque de colère.
Il lève les yeux au ciel, et ça le rajeunit terriblement.
"Toutes les mêmes... Tu la veux ton excuse ? Ok, JE m'excuse", il concède. "Ma réaction a dépassé ma pensée...Voilà, tu es contente ?"
Je suis plutôt sans voix. Comme si la question était là ! Enfin, bien sûr, ça ne fait pas de mal à entendre mais en même temps... ça me ramène à ce sentiment assez troublant qu'ils parlent de moi derrière mon dos. J'ai jamais été paranoïaque, ni réellement anxieuse du jugement des autres, mais là, ça finit par m'intriguer - non par m'agacer. Alors je plonge.
"Je n'aurais jamais dû...utiliser l'image de Lily", je balance, une excuse pour une autre.
"Non", il reconnaît. "Mais si Remus s'en fiche, pourquoi moi je t'en voudrais ?"
"Il s'en fiche ?" je demande, stupéfaite des mots qu'il a choisis.
"Tonks", répond Sirius en se penchant en avant comme s'il allait me confier un secret. "Lunard ne boit jamais assez pour oublier avec qui il baise".
J'essaie de ne pas trop rougir.
"Tu veux dire..." je balbutie.
Et Sirius traverse la pièce à grands pas, comme si rester à côté de moi était au dessus de ses forces et qu'il devait prendre la maison de nos ancêtres à témoin :
"Mais qu'est-ce que tu crois ? Que ça le gêne que tu sois métamorphomage ? Ça lui irait bien, tiens ! Qu'il ne t'aurait pas sautée de toutes les façons ? T'es bien plus gourgandine que je ne l'avais imaginé !"
Tout ça me me griffe un peu, comme des branches dans un fourré, mais rien ne répond à ma vraie question :
"Mais Lily..." j'insiste.
Sirius semble me re-découvrir.
"Lily ? Quoi Lily ?" il demande, presque agacé. "Qu'est-ce que tu ne sais pas encore sur Lily ? Qu'elle était intelligente, courageuse, la mère d'Harry, une préfète intègre, chiante comme pas deux quand on en arrivait au saint-règlement de Poudlard ? Ou la couleur de ses poils pubiens ?"
Je hausse les épaules.
"Vous en avez tous pincé pour elle, non ?"
"Lily !?" il s'esclaffe. "Il y en avait de plus faciles et d'aussi jolies, tu sais. Tout le monde n'a pas besoin comme James d'une dominatrice", il continue s'échauffant tout seul, comme toujours les souvenirs semblent le porter, et puis, se basant sur je ne sais quel changement de mon regard, il précise : "Garde la tête froide, cousine, je ne sais rien de leurs jeux érotiques, pas besoin d'acheter un fouet pour compléter ton déguisement !"
"Non, alors ?" je conclus clairement dubitative.
Sirius prend le temps de réfléchir à sa réponse.
"Je ne peux rien te jurer, Tonks", il finit par reconnaître. "On était à un âge où les hormones nous auraient fait prendre des harpies pour des vélanes... Mais, de nous tous, seul James était amoureux de Lily, pas un béguin, pas ami, pas attiré sexuellement. Amoureux, cloué sur place par son regard, stupide en entendant sa voix... amoureux."
Je n'ose insister et parler de Lupin. Je me souviens trop des larmes dans sa voix en évoquant Lily. Et Sirius me surprend en reprenant plus doucement encore, presque gentiment.
"Et si c'est ça le doute qui te ronge. Non, je ne crois pas que Remus ait été amoureux de Lily. Ami, oui. Amoureux, non." Il fait trois pas et ajoute. "Et pas seulement parce qu'il n'aurait pas voulu marcher sur les plates bandes de James. Mais Lily... comment dire... je ne crois pas qu'elle lui soit jamais parue comme une perspective, une échappée possible... "
"Trop belle ?" je demande, sidérée moi même de mon culot.
"Non, non, au contraire..." il répond a priori absolument pas gêné par ma question. "Enfin, non, comment te dire... On en a passé du temps avec James et se demander avec qui on pourrait coller Lunard, tu imagines... et en fait, le plus difficile ce n'était pas de trouver une fille qui s'intéresse à lui mais que lui s'intéresse à elle. Remus n'a jamais renoncé à ses rêves... ce sont eux qui le tiennent debout, l'image qu'il se fait de lui même... alors la fille fallait qu'elle soit à la hauteur de ses attentes, si tu comprends ce que je veux dire ?"
"Je enfin... peut-être...je me demande juste en quoi ça ne peut pas s'appliquer à Lily..."
Il hausse les épaules et semble abandonner.
"Tu ne peux pas comprendre", il marmonne. Ça me vexe, évidemment.
"On peut toujours essayer de m'expliquer", je lance, pour le regretter aussitôt. J'ai encore trouvé une occasion d'avoir l'air impulsive et immature.
"Qu'est-ce que tu attends de la vie, Tonks ?" il me demande alors comme si là était la question. D'ailleurs, il n'attend pas ma réponse. "Remus, lui, attend que quelqu'un reconnaisse son humanité... ce que tout le monde lui a pris... Greyback, le Ministère, James et moi en doutant de lui..." Il a presque chuchoté les derniers mots et retient difficilement un geste rageur. "En attendant, il fait de son mieux pour être le plus humain des non-humains..." il reprend plus fort. "Lily voulait être une sorcière, pleinement, librement... James voulait que le monde soit meilleur..."
Sa voix meurt d'un coup et je pose la seule question nécessaire :
" Et toi ?"
"Je ne sais plus exactement ce que je voulais, Tonks", il murmure les yeux fermés comme si l'aveu lui coûtait. "A la différence de Remus, mes rêves ont changé... Disparus, envolés à jamais, peut-être que les Détraqueurs les ont aspirés... Survivre ? Pouvoir sortir de cette maison ? Est-ce que ce sont des rêves ?"
"Mais... Et Harry ?" je ne peux m'empêcher de lui rappeler.
"Protéger Harry ?" il demande douloureusement. "J'aimerais."
Avant que je n'ai trouvé quoi répondre, il reprend dans un haussement d'épaules :
"Dumbledore m'a enfermé ici pour que je reste en vie. Mon seul espoir est que cette vie qu'il me laisse servira à quelque chose. Qu'elle permettra effectivement de protéger Harry, de réduire la puissance des Mangemorts... C'est tout ce que j'attends encore de mon existence, Tonks."Je soupire parce que je comprends ce qu'il veut dire mais que je ne peux lui donner raison. Il me semble même que s'il se forçait à trouver d'autres buts, moins nobles peut-être, mais plus immédiats et accessibles, il se donnerait bien plus les moyens d'attendre cet idéal lointain. Mais je ne sais pas trouver les mots pour une telle conversation. Alors je soupire encore, désolée de mon manque d'expérience.
"Mais assez parlé de moi, tu n'es pas là pour ça", il reprend soudain, et il se rassoit dans le grand fauteuil qu'il occupait quand je suis entrée pour se resservir trop largement de whisky. Il le lève et puis semble se raviser et fait apparaître un nouveau verre qu'il remplit et me tend. Je l'accepte faute de mieux.
"Ça te fait si peur qu'il puisse être amoureux de toi ?" il demande alors, sans faire mystère que la réponse l'intéresse.
"Ne dis pas de bêtises... Amoureux de moi ?" je m'esclaffe.
"Qu'est-ce qu'il y a ?" il gronde immédiatement, comme si toute la colère qu'il porte en lui venait de trouver un nouvel objet : moi . "Il est trop vieux pour toi ? Trop pauvre peut-être ?"
"Comme si j'attachais de l'importante à ça !" j'essaie de l'interrompre mais rien n'y fait.
"Son sang n'est pas assez pur ?"
"Sirius !" je me suis levée et j'ai reposé le verre. "Tu n'as pas le droit !"
Il hausse les épaules, aussi brusquement calmé qu'il s'était emporté :
"T'es rigolote quand même... tu passes la soirée à me cuisiner sur mon meilleur ami et tu refuses d'admettre qu'il t'intéresse."
Ça me coupe un instant dans mon élan mais ma colère est plus grande.
"C'est une raison pour me provoquer ?"
"Je vais te dire une chose, ma petite", il me répond, en affrontant mon regard sans faux-fuyant, "on m'a piqué ma vie, pfuit... peut-être que jamais plus je ne sortirais de cette baraque... peut-être que j'y suis condamné - ça doit bien faire rigoler ma mère à qui j'avais juré que jamais je n'y remettrais les pieds... Et tu sais ce que je regrette finalement ? C'est de ne pas avoir pris Harry dans mes bras à Godric's Hollow, de ne pas l'avoir emmené moi-même à Poudlard, de l'avoir deux fois trahi en quelque sorte... je n'ai pas vengé ses parents ; je ne lui ai pas offert un foyer... Alors peut-être que je le mérite", il conclut en avalant une grande rasade d'alcool.
J'en suis encore à me demander le rapport quand il reprend.
"Alors si je pouvais revenir en arrière, tu vois, je ne laisserais passer aucune chance... puisque toute erreur peut s'avérer si chère à payer, autant faire passer ceux qu'on aime d'abord", il termine en s'enfonçant dans son fauteuil, dans le silence et dans l'alcool. Après quelques secondes d'indécision, je décide de faire de même.
°°
J'étais là.
J'étais tous ces mois où qu'il ne se passe rien ou qu'il se passe quelque chose, nous ne pouvions que penser que le pire nous échappait. J'étais là à chaque fois que quelqu'un a été blessé au Département des Mystères. J'étais à toutes les réunions de l'Ordre où nous nous divisions sur la signification d'évènements isolés, de bribes de stratégies rapportées par Severus, et sur les réponses que nous devions y apporter. Il y avait ceux qui pensaient que le plus important était de protéger Harry, de reculer la date de l'affrontement sans doute inévitable : Molly en était généralement le porte-parole, aussi maladroite que passionnée. Il y avait ceux pour qui la guerre (et la victoire) était le plus important : c'était une faction mouvante et complexe, où se mêlaient des individus comme Mondingus Fletcher, qui avait mieux à faire que "jouer les nounous", et des réalistes comme Emmeline Vance. Moi, j'oscillais entre les deux.
J'étais là encore quand Severus nous a prévenus, quand Remus a une dernière fois essayé d'empêcher Sirius de se jeter tête baissée dans la danger - je dois me souvenir que j'ai pensé alors que c'était une perte de temps. A tout jamais, me souvenir. J'étais donc au Ministère, et j'étais contente de l'être, contente que la guerre ait enfin un visage, que la rage puisse sortir, que les gamins puissent être protégés. Je n'ai pas pu m'empêcher de me réjouir d'avoir enfin ma tante au bout de ma baguette - même si elle ne m'a pas reconnue ; il faut dire qu'elle ne m'avait jamais vue. Ensuite je ne sais plus rien. Rien jusqu'à ce réveil à Sainte Mangouste - ni la première, ni la dernière fois, sans doute. Rien jusqu'à la reconstruction lente et douloureuse de la réalité. Sirius a pris ma place quand Bellatrix m'a assommée et tailladée le corps - qui d'autre, hein ? Sirius s'est bien battu - tout le monde a trouvé nécessaire de me le dire. Mais Sirius a été trop présomptueux, il a basculé derrière le voile. Derrière le voile.
Non, elle ne l'a pas tué. Si c'est une consolation, elle n'aura pas cette satisfaction. Mais le résultat est-il suffisamment différent pour que je ne me sente pas coupable ? Je l'ignore. Je ne veux même pas le savoir. Ma rage et ma douleur me prennent presque par surprise. Je mets du temps à comprendre la nature de mes sentiments : ma honte, ma tristesse, mon impuissance. Ils se sont glissés dans ma poitrine comme des voleurs et m'ont pris toute envie de vivre, même celle de pleurer - Est-ce que pleurer changerait quoi que ce soit ?
Se trompant sans doute sur mon calme apparent, les guérisseurs me laissent rentrer chez moi. Ils le font si tôt qu'ils prennent de vitesse Molly Weasley et ma propre mère qui comptaient bien me prendre sous leurs ailes pendant que je léchais mes blessures. Je m'y terre, répondant des billets laconiques aux hiboux qui se succèdent, priant qu'on me laisse tranquille et seule - étonnamment, mes parents, mes amis, mes collègues, tout le monde semble comprendre. Mais si je ne me sens pas capable de leur faire face, je ne suis pas plus à l'aise face à moi même. J'évite les miroirs - pas seulement parce que je n'ai pas suffisamment de force magique pour me transformer, mais parce que je ne veux pas me voir. Je n'assume pas ma propre faiblesse. Moi qui me suis crue si forte...
J'essaie de dormir. J'y arrive mieux le jour que la nuit. Le ronronnement de la rue et la clarté qui traverse les stores paraissent le meilleur patronus contre mes cauchemars. Toujours les mêmes. Le visage de Bellatrix - si étonnamment proche du mien quand je ne fais rien pour le changer ; le rire de Sirius - il s'est moqué d'elle, on m'a dit ; une chute sans fond dans le noir. Je ne sais même pas si c'est moi ou Sirius qui tombe dans mon rêve. Je me réveille à chaque fois ruisselante de sueur froide, le coeur affolé. Sans fin.
Je dors la première fois où Lupin vient. Je mets tellement de temps à me réveiller qu'il a presque enfoncé magiquement la porte quand je l'ouvre - sans même m'inquiéter de qui est derrière. Comme certains se suicident, il me dira plus tard, quand nous en reparlerons. Il aura raison, une fois de plus.
Quand je le reconnais, j'ai d'abord envie de refermer la porte, puis je suis en colère - Il ne m'a même jamais écrit et maintenant il vient me voir ? - et finalement, je tombe en larmes dans ses bras. En murmurant des paroles que je n'écoute pas dans mes cheveux, il me repousse doucement dans la pièce et referme la porte derrière lui.
"Je suis désolée", je finis par marmonner, le nez toujours contre son pardessus élimé.
"Pleure, Tonks, pleure", il répond. Il me tient très serré contre lui tout en me conduisant à reculons dans la pièce. On est bientôt devant un canapé. On s'assoie sans rien changer dans notre étreinte." Pleure. Si nous, nous ne le pleurons pas, qui le fera ?" il murmure.
Ça me gêne terriblement son hypothèse. Est-ce que je pleure Sirius, sa disparition ou mon incapacité à la prévenir ? Est-ce que c'est du chagrin ou des remords ? Je me recule un peu, sans réellement rompre le contact. On n'a jamais été si proches l'un de l'autre depuis la première nuit. C'est presque troublant. Je ferme les yeux, un peu dégoutée par ce corps et son désir de vie qui ne veut pas mourir.
"Ça ne le fera pas revenir", je marmonne, un peu honteuse, de mon abandon et de la confusion de mes sentiments.
Il soupire.
"Ça nous rappellera qu'il a existé."
"Qui en doute ?"
"Je crois que le Ministère est bien content de le rayer définitivement de ses registres", il me rappelle même pas réellement haineux. froidement réaliste, tout au plus. Je frissonne. Le Ministère...
"Je ne pourrais jamais retourner à la Division", je le comprends en le disant. Honnêtement, je n'y avais pas consciemment réfléchi - mon niveau de puissance magique empêche de seulement l'imaginer. Mais là, en l'entendant parler des magouilles du Ministère, ça me paraît évident. Dorénavant, ils feront ça sans moi. Je regarde Lupin, surprise qu'il ne dise rien.
"Je ne pourrais plus", j'insiste.
Il a un sourire fugace. pas moqueur, non, mais tendre.
"Non, bien sûr, ce sera différent", il commente.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?" je demande.
"Ton regard sur ton travail aura peut-être changé, Tonks", il commence, un peu sentencieux et pédant, un peu douloureux aussi, presque envieux, mais je mets plus de temps que ça à m'en rendre compte, "mais pas le regard du Ministère sur toi. Tu restes une sorcière puissante, qui a accès à des informations et des formes de pouvoirs. Si tu les laisses à d'autres, est-ce que tu crois que le monde magique en sera amélioré ?"
Je secoue la tête mais je n'ai pas d'arguments contre. J'ai, à peu de chose près - le style en moins, on va dire - opposé la même chose à mes parents quand ils s'inquiétaient de mon choix de carrière. "On va pas laisser que des connards de sorciers bien pensants appliquer les lois de ce pays ?" Mon père avait rétorqué quelque chose sur l'innocence de la jeunesse. Je pourrais difficilement réutiliser ça contre Lupin. Ça me rappelle les paroles de Sirius - cet espoir têtu d'humanité qui selon lui faisait avancer Lupin. Sirius. Je soupire.
"Tonks", chuchote Lupin en me caressant la joue, très légèrement, "tu aurais pu battre Bellatrix. Avec juste un peu plus d'entraînement et d'endurance, tu aurais pu le faire. Déjà, tu lui as tenu tête, longtemps..."
Une partie de mon cerveau a bien envie de dire que ce sont de belles paroles mais tout le reste de mon corps a désespérément besoin de croire que c'est vrai - de penser que ça s'est joué à peu, que c'était jouable. Il a envie de renouer avec cette belle confiance qui m'a toujours permis de me relever des coups du sort, la certitude que j'en étais capable, que la prochaine fois, je ferai mieux. Je soupire, très doucement. J'ai envie qu'il continue.
"J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi... fort que toi, Tonks... d'aussi indépendant, d'aussi libre, d'aussi puissant..." il reprend finalement et ses deux mains maintenant continuent leur voyage sur mon corps. Une descend sur mon sein gauche et je sens la chaleur de sa main jusque dans mon coeur. Sans même y penser, je la retiens quand elle veut repartir. J'ai tellement besoin de cette chaleur, de cette confiance.
"Je sais que c'est dur, mais je sais que tu vas remonter", il ajoute avec une ferveur qui me fait fermer les yeux. "Et c'est ce que Sirius aurait voulu..."
Sirius. Encore.
"Je crois plutôt que je l'ai bien déçu", je marmonne.
"Parce que tu penses qu'il t'aurait remerciée de l'avoir privé de cette bataille avec Bellatrix ?" demande Lupin très sérieux. "Tu crois qu'il vous aurait laissées terminer votre petit duel sans s'en mêler ?"
Il a demandé ça avec beaucoup de sérieux. Sans doute qu'il veut y croire, mais le rire me vient par surprise. Comme une sensation oubliée, tordant un peu les muscles de mon corps pour s'imposer. Je me laisse aller contre Remus au rythme de ce rire, imaginant vaguement un Sirius courroucé me reprochant de lui avoir dérobé une vengeance qui lui revenait. C'est un peu surréaliste, toute cette haine dans une seule famille, tous ces enjeux. La tête me tourne. Lupin va reparler, je sens qu'il prend une inspiration et je glisse ma main sur ses lèvres comme un baillon.
"Non", je souffle. "Tu as assez parlé".
Ses yeux m'interrogent et je leur souris.
"Tu parles très bien, mais il y a quelque chose que tu fais mieux encore..."
Il s'empourpre presque en entendant ça et ma gaieté revient, forte et claire. Je l'embrasse la première pour lui éviter d'avoir à le faire, pour dire à la mort qu'elle ne m'a pas eu ce coup-là, que je vais me relever, encore une fois.
°°°
Bon, bon, bon...
Pars sans faire trop de bruit,
Glisse juste qu'elle se félicite d'avoir une ébauche du chapitre 5, même si elle n'est pas sûre de tout dedans...
