J'observe l'Auror, qui lui m'observe depuis dix bonnes minutes. A se demander s'il connaît les bonnes manières. Je suis tentée de lui dire « Votre mère ne vous a jamais appris que c'était impoli de fixer les gens ? » mais la seule chose qu'il m'arriverais serais soit d'être tuée, soit d'être envoyée directement dans une geôle ou tout le monde m'oublierais. Je pense que c'est surtout la première option qui m'embêterais le plus, parce que ça voudrait dire que je n'aurais jamais eut le privilège de visiter les beaux étages de la si renommée Azkaban.
-Parle, m'ordonne soudainement le Langue de Plombs.
Ah. C'est intéressant, qu'il veuille que je parle, mais je suis censée lui dire quoi ? En plus, il ne m'a même pas dit bonjour, c'est une honte. Je parie que sa mère ne l'a jamais bien éduqué, et qu'il en profite pour rejeter la faute sur moi, pauvre tueuse que je suis entre ses mains velues. Parce qu'il a les mains très poilues. Un peu plus et je m'attendrais presque à voir des champignons pousser dessus.
-Bonjour, fais-je.
Il hausse un sourcil, l'air de dire « J'ai bien entendu ? ». Oui, monsieur de Langue de Plombs, j'ai bien dit « Bonjour », parce que c'est la moindre des politesses, qu'on soit en salle d'interrogatoire ou dans une bibliothèque, et qu'en plus vous m'avez ordonné de parler.
Deux minutes sont passées depuis que je lui ais gentiment dit bonjour. Nous voilà à une intersection : soit il est sourd et je dois répéter, soit il n'a vraiment pas l'intention de me répondre. Je vote pour la première option, et répète :
-Bonjour.
Il plisse les yeux, l'air de se demander si je me moque de lui. Les gens sont parfois tellement obtus que j'en viens à me poser des questions sur leur santé mentale. Pourtant, en tant que tueuse en série qui se respecte, c'est plutôt moi qui suis censée ne pas aller bien dans ma tête. Je tiens à préciser que tout mes examens psychologiques ont toujours étés concluants, et qu'on ne m'a jamais considérée comme folle ou déficiente.
-Bonjour, je répète plus fort, exaspérée.
-Tu te fous de ma gueule ? s'exclame-t-il, l'air presque outré.
Et aller, ça commence. Pourquoi les gens sont obligés de penser qu'on se fout d'eux alors qu'on les salue poliment ? Ça me dépasse. La mentalité humaine me dépasse. Totalement, complètement, et irrémédiablement.
-Non, je vous salue, parce que malgré ma position –ainsi que la votre–, ça reste la moindre des politesses.
-T'essayes de me faire la morale ? gronde-t-il en me fusillant du regard.
Oh, par Merlin, qu'il est débile. Et on se demande pourquoi je tue des gens, hein ? Enfin, je ne connais pas moi-même la raison, mais l'idiotie doit y jouer un grand rôle. Probablement un rôle majoritaire, d'ailleurs.
-Non, ce que je veux dire, c'est que—
-Tais-toi, ça sert plus à rien, je ne t'écoute pas.
Et maintenant il nous fait le gamin de maternelle. Il va se boucher les oreilles et se mettre à faire « LA LA LA ! » aussi, tant qu'il y est ? Quoique, ce serait vraiment comique. Moi qui aime l'humour, ça m'amuserais bien. Mais s'il ne m'écoute pas, je me demande pourquoi il m'a ordonné de parler. Ce Langue de Plombs doit être au bas de l'échelle, si j'en crois son comportement et sa façon de me faire avouer mes crimes.
-J'ai tué, à ce jour, soixante-sept personne, dont quinze adolescents, vingt-trois femmes, et vingt-neuf hommes. Je les ai tués de façon cruelle, me direz-vous, mais moi j'appelle ça de l'art.
-De l'art ? fait mon actuel geôlier, d'un ton dégoûté. Alors pour toi, c'est de l'art ?
Si je me mets à lui expliquer ma vision de l'art, ça nous prendra des heures, et il ne comprendra de toute façon pas, parce qu'il est trop obtus. Mais si je ne vais pas tout lui expliquer, je vais au moins lui décrire mes standards.
-L'humain en lui-même non, le résultat oui. Je n'ai pas l'arrogance de me déclarer comme artiste, mais oui, les cadavres sont de l'art. Je vois votre regard, mais non, ça ne m'excite absolument pas, je n'ai pas de tendances nécrophiles. Des corps en décomposition ? Il faudrait être fou pour être attiré par cela.
Il hausse un sourcil, l'air de dire « Et t'es pas folle, toi ? ». Mais, comme cité plus haut, tout mes examens ont étés négatifs, prouvant que rien ne cloche dans ma tête brune. Dois-je lui exprimer ce fait de manière civilisée, ou dois-je lui faire un peu peur en lui sautant dessus et en lui hurlant « Libères-moi ou je te tuuuue ! » ? Ce serait drôle. Pour lui probablement pas, pour moi beaucoup.
-Bon, on n'est pas la pour ça.
-Alors pourquoi sommes-nous la ?
Ma phrase le stoppe. Il semble commencer à paniquer, l'air de ne pas savoir quoi dire. Je hausse un sourcil. Alors en fait, il ne sait même pas ce que je fais dans cette salle d'interrogatoire, cinq minutes après que j'ai avoué avoir tué ? Désolant. Je suppose que maintenant, il va me dire de sortir, l'air renfrogné de celui qui ne sait plus quoi dire.
-Bon, on sort.
Il n'a pas l'air renfrogné. Finalement, je commence à l'apprécier. Je me lève, il attrape mon bras, et ouvre la porte. Deux Aurors, qui étaient entrain de garder la porte, m'agrippent chacun un bras, me soulevant de terre.
-Je ne veux pas paraître impolie, mais je sais marcher toute seule.
Ils ne me jettent même pas un regard, se contentant de continuer de marcher. Mes pieds n'ont pas touché le sol pendant le quart d'heure de transport, et mes muscles ont des crampes. Je penserais à les remercier la prochaine fois que je les verrais. Ils me balancent dans une pièce. Je me ramasse sur les genoux, et une grimace vient orner ma bouche. Ils referment la porte, et je m'autorise un « Aïe ». Je me relève et fais craquer les os de mon cou. Une lumière se braque sur moi, et je laisse retomber mes bras.
-Suspect Audrey Willsburg…
-Excusez-moi de vous interrompre, Sir… fais-je. Mais je ne suis pas un suspect, je suis une criminelle.
Des murmures scandalisés se font soudainement échos. Sûrement des juges ou des gens du Ministère, quelque part au dessus de moi. Je lève la tête, aperçois à peine un bureau, et une silhouette d'homme. Le fameux Sir qui me dit suspecte, alors que je suis criminelle. Un imbécile de plus.
-Suspect Audrey Willsburg…
Il le fait exprès. Il le fait exprès rien que pour m'énerver, j'en suis quasiment sûre et certaine. Je viens de trouver la deuxième raison pour laquelle je tue des gens. Non, la troisième, la première étant mon envie. Vous, vous avez envie de chocolat ou que sais-je, moi de tuer. C'est aussi simple que ça.
-… Vous êtes condamnée à vingt ans de prison pour le meurtre de soixante-sept personnes, que vous avez cruellement massacrées.
C'est peu, très peu, trop peu. Ils n'ont pas du trouver plus d'une demie-douzaine de cadavres, et vu qu'il ne peuvent m'accuser sans preuves malgré mes aveux, j'ai droit à vingt ans. Un peu plus et ça me mettrait le moral dans les chaussettes.
-Je sais, c'est quand même moi qui l'ai fais… je soupire.
Nouvelle salve de murmures scandalisés. Un homme, vers le fond, me traite de monstre. Allons, il est entrain de s'insulter tout seul. Les vrais monstres sur cette planète, dans cette pièce, ce sont nous tous, nous les humains, et personnes ne peut y échapper. Tout le monde peut se dire humain, au fond ils n'en sont pas moins des monstres. On ne peut renier notre vraie nature.
-…Mais ce n'était en aucun cas cruel. C'était l'expression d'une forme d'art que vous vous entêtez à ne pas vouloir comprendre. Si vous « massacriez » quelqu'un, comme vous dites si bien, vous verriez la beauté du corps vide d'âme et de vie. Je ne vous demande pas de le faire, attention, ne m'accusez pas pour une chose que je n'ai pas dite.
Des cris outrés, des échos qui me résonnent dans le crâne à cause des murs qui m'entourent. Voilà pourquoi les bains de foule ne sont pas dans mes hobbies. Reste un point non-éclairé qui est fortement louche : ma cellule, et surtout mon étage. Pour faire simple, plus l'étage est enfoncé dans le sol, plus c'est dangereux. Si je me souviens, le quatrième sous-sol sert d'asile. Je dirais qu'il y a soixante pour cent de chances que j'y atterrisse.
-Sir, puis-je vous poser une question ?
Les gens s'arrêtent immédiatement de parler. Incroyable, vu comme ça, c'est moi qui ai le pouvoir sur eux. C'est assez plaisant, comme sensation.
-Je vous écoute.
-Si ce n'est pas indiscret, malgré le fait que cela me concerne, ou vais-je résider ?
Les gens commencent à se poser des questions. Ils ne sont visiblement pas très au courant de la formation de la prison, même si ils y sont. Inimaginable, vraiment. Le Juge ne me réponds rien, et cela fait bientôt deux minutes. Il ne s'attendait peut-être pas à ce que je connaisse la structure et les étages spéciaux, et ma question l'ennuie parce que je vais me retrouver à un étage ou je serais la première mineure de toute l'histoire de la prison.
-Je ne sais pas encore, marmonne-t-il.
Il semble quitter la pièce, et les autres juges font de même, laissant la salle dans un silence lourd de questions non-posées. Je remarque une longue barbe blanche, et fixe le visage de l'homme. Dumbledore, voyez-vous cela, il vient gentiment assister au procès –bien qu'inutile– de son élève.
-Bonsoir, fais-je.
-Miss Willsburg, salue-t-il.
Enfin quelqu'un qui a intégré la notion de politesse. Pas comme ce Langue de Plombs.
-Je suis ravi de voir que vous allez bien, continue-t-il.
-Vous avez l'air en forme, vous aussi. Peut-être un peu choqué, hm ?
Ses yeux se plisse, et lui donnent un air triste et en même temps tellement pitoyable que c'est à moi qu'il donne envie de pleurer. Pleurer de rire devant cette expression toute travaillée, fausse, et qui pourtant semble marcher sur les autres. Il aurait fait un excellent acteur, j'en suis certaine.
-Il est vrai que je ne m'attendais pas à ce que ce soit vous, avoue-t-il en baissant légèrement la tête.
Oh, là c'est sincère. Il est désolé, mais pas parce que c'est moi la meurtrière. Il y a autre chose qui le désole, et je doute que l'apprendre me mettra de très bonne humeur, au contraire. Peut-être désolé parce qu'il connaît mon étage et qu'il espérait que je soit encore plus bas, au milieu de gens qui peuvent me tuer en deux temps-trois mouvements.
-On ne peut pas toujours tout savoir, même en s'appelant Dumbledore, je lance avec humour.
Il sourit, c'est un bon début. Mais son sourire est crispé, ça le vexe de ne pas avoir remarqué que j'étais une tueuse avant même de rentrer dans son école. Lui qui se vante de tout savoir, il ignorait complètement que le tueur qui faisait le plus parler de lui en Angleterre ces quatre dernière années était sous son nez.
-C'est bien vrai, mon enfant, et je regrette de ne pas l'avoir su. J'aurais pu vous aider, mais il est hélas un peu tard, désormais.
Je pense surtout qu'il regrette de ne pas m'avoir maîtrisée et transformée en petit toutou comme tout les autres élèves. Rien que pour avoir essayé, j'ai envie de le faire me haïr encore plus, en lui dévoilant quelque chose dont je suis la seule et unique personne à être au courant. Ah, la Répartition, ça me ramène tellement loin… A l'époque ou je n'étais pas encore très connue.
-Dumbledore, j'ai quelque chose à vous dire, et j'espère que cela restera entre nous.
Il se penche vers moi et acquiesçant. Il sait que c'est important, il l'a bien compris. Derrière moi, la porte s'ouvre lentement, et deux gardes s'avance. Alors, à ce moment-là seulement, je lui susurre :
-J'ai truqué la Répartition parce que le Choixpeau ne voulait pas d'un tueur dans l'enceinte de l'école…
Son visage se fige dans une expression d'horreur, tandis que les gardes m'emmènent et que la porte commence à bouger. Son regard fixé sur moi est empli de tellement d'horreur que je lui offre un sourire tordu. Son visage disparaît lorsque la porte se referme, et je ricane en revoyant son expression figée.
Hahaha ! Priceless.
