Nous sommes tous seuls

Lorsque Dona Fax et Dull Mescuryl pénétrèrent dans le J. E. Hoover Building, l'atmosphère de fourmilière qui y régnait les troubla un instant. L'impression d'être le seul point immobile au centre du monde en mouvement était aussi perceptible qu'une sensation de nausée. Et dès que l'on s'enfonçait dans les couloirs aseptisés, le silence n'était plus troublé que par les sonneries stridentes des portables et des fax : cela renforçait le sentiment d'être perdu au beau milieu d'un rêve. Au sein de ce cocon, la réalité était différente. A peine y avait-il encore une réalité. On pouvait pousser une porte et se trouver face au portrait géant d'un des criminels les plus recherchés du pays, ou dans une salle emplie d'ordinateurs et de systèmes électroniques futuristes au point que leur origine purement humaine en devenait douteuse.

Ils s'arrêtèrent enfin devant une salle de briefing dont la porte était entrouverte; il s'en échappait une épaisse fumée de cigarette.

Horace Valtemand se leva pour les accueillir et leur serra la main tour à tour en effectuant les présentations.

-- Agent Mescuryl, agent Fax, voici Madame Coupeur et notre agent de Portland, August Dupin. Le médecin expert consultant ne devrait pas tarder, mais nous allons devoir commencer sans lui.

Il se tourna vers Dull, en allant éteindre la lumière.

-- Vous avez eu le temps de prendre connaissance des faits ?

-- Dans les grandes lignes.

Le noir se fit dans la salle. Les émanations de tabac dansaient dans le faisceau du projecteur, et leur blancheur contrastait étonnamment avec le rouge sang qui éclaboussait l'écran.

Les corps défilaient, sur les lieux de leur découverte, puis dans des salles d'autopsie en carrelage froid et métal étincelant.

Cette accumulation ne rendait pas la vérité moins terrible, elle n'atténuait en rien l'horreur, même pour quelqu'un d'habitué aux morgues, comme l'était Dona Fax. Elle crut sortir d'un cauchemar lorsque Daïl Coupeur appuya enfin sur l'interrupteur du plafonnier.

Le médecin expert Jack Ripper profita de cet instant pour faire son apparition :

-- Désolé d'être en retard, mais j'avais un « client ». Je déteste les faire attendre.

L'appel d'air créé par l'ouverture de la porte engendrait une série de petites tornades de fumée opaque. Dupin réussit un splendide panier avec son gobelet en polystyrène.

-- Je pense pas qu'ils aient d'autres rendez-vous, lorsqu'ils sortent de votre « cabinet ». Ou alors vous comptez quelques zombies parmi vos patients...

Horace Valtemand, excédé par la futilité de cet échange, enchaîna rapidement.

-- Puisque Jack est là, je propose de nous concentrer sur la dernière victime. Dupin, c'est vous qui étiez sur les lieux : résumez-nous les conditions de découverte.

-- C'est un pêcheur qui a trouvé le cadavre, pris dans les pales de son moteur, le 9 octobre, vers 06:30, dans la Columbia. Une jeune femme blanche, ayant apparemment séjourné longtemps dans l'eau. Un gros poisson pour ce pêcheur de Walla-Walla ; c'est un de ces types qui veulent couler des jours tranquilles dans un coin paumé, après avoir bossé toute une vie dans l'administration.

Dona Fax eut un petit sourire en pensant qu'elle aussi travaillait pour l'Etat et glissa à l'oreille de Dull : « A sa place, comme lieu de retraite, vous auriez choisi le Nouveau-Mexique, non ? » .

Mescuryl lui rendit son sourire : « Je me verrais assez bien éleveur de moutons à Corona... » .

Jack Ripper prit le relais.

-- Age présumé entre 25 et 30 ans, 1 mètre 65 pour 55 kilos. Le sang que l'on a pu retrouver sous ses ongles est le sien.

Dull Mescuryl interrompit brutalement le médecin :

-- Sur les clichés, on voit qu'elle avait du vernis à ongle...

-- Oui, du Yves-Saint-Laurent, coordonné avec les infimes traces de rouge à lèvres que l'on a pu détecter ; du longue tenue.

-- Du genre qui coûte dans les 20 dollars, remarqua Daïl Coupeur.

Dona Fax se saisit d'une des photos étalées sur la table.

-- Donc elle avait les moyens ; ses oreilles sont percées plusieurs fois : probablement une citadine.

Laissant paraître une pointe de découragement, Valtemand haussa les épaules :

-- Ce n'est pas ça qui peut nous avancer. Il est de toute façon extrêmement rare qu'un tueur en série s'attaque à autre chose que des citadins.

-- On a pourtant quelque chose d'intéressant, reprit Ripper, elle avait une cicatrice sur l'épaule gauche, assez large, qui ressemblait à une trace de brûlure ou de laser. Nos labos ont travaillé dessus un bon moment, et je viens d'avoir confirmation de mes soupçons...

Sans pitié pour le suspense maintenu par le pauvre médecin, Mescuryl intervint d'un ton ingénu : « Un tatouage, non ? ».

Dona Fax se tourna discrètement vers lui. Le silence planait dans la salle.

-- Vous tenez absolument à vous faire des ennemis ? lui murmura-t-elle.

Sentant l'atmosphère s'alourdir dangereusement, August Dupin donna une seconde chance au légiste.

-- Et il était lisible, ce tatouage ?

-- Oui, nous l'avons reconstitué. En voici un exemplaire.

Il fit passer un tirage laser du dessin redéfini sur ordinateur. Dona Fax profita de ce moment de répit pour interroger Daïl Coupeur :

-- Et que pouvez-vous nous dire du profil du tueur, vous ne semblez pas très loquace à son sujet...

-- C'est vrai qu'il nous pose de sérieux problèmes. Généralement, un tueur en série ne s'attaque qu'à un groupe particulier : homosexuels, prostituées, femmes célibataires... Le serial killer est un chasseur intra ethnique ; un blanc attaquera des blancs, il cherchera sa proie dans son propre groupe social.

-- Si vous dites « généralement », c'est que celui-ci est différent.

-- Oui, et pas en un seul point. Tout d'abord, il y a un homme pour cinq femmes parmi les victimes. Et puis, l'une des femmes est noire.

-- Nous savons tous que dans ce genre de cas, le hasard n'existe pas. Mais c'est à croire que, pour une fois, il ne les choisit pas à l'avance, précisa Valtemand.

Dull Mescuryl ne pu s'empêcher d'émettre sa propre théorie :

-- Et pourquoi refusez-vous l'idée que ce type puisse agir sous influence ? Peut-être est-il possédé par une force tellement supérieure à sa résistance, qu'il ne peut qu'obéir à cette seconde personnalité...

-- D'un point de vue clinique, ce que dit mon coéquipier est envisageable. On peut considérer la possibilité selon laquelle notre tueur souffrirait d'un syndrome de dédoublement de personnalité du type schizophrénique. Se sentant menacé, il ne pourrait que chercher à éliminer la source de l'agression.

-- Cela n'explique en rien le rituel qu'il respecte, fit remarquer Horace Valtemand en dévisageant Dull.

Ce dernier ne pu que préciser sa pensée, bien qu'il connût par avance la réaction de l'auditoire.

-- Il est peut-être possédé par un esprit : pas un double clinique, mais la personnalité d'un mort qui exige de se venger de ce que lui-même a subi.

August Dupin ne put retenir le rire gras et tonitruant qui menaçait de l'étouffer.

-- Eh ! Mescuryl ! dit-il entre deux gloussements, si vous voulez je peux vous donner le numéro de l'émission « Aux frontières du Réel » ; vous y feriez un tabac...

Horace Valtemand fulminait.

-- Ca suffit ! on n'est pas à Gibsonton ici... Dupin a raison sur un point : vos théories à l'un comme à l'autre ne résolvent rien. Et vous, agent Mescuryl, je vous prierais de garder vos avis pour un public friand de fumisteries.

Un lourd silence s'installa, que Daïl Coupeur voulut briser :

-- On peut penser qu'une partie de son rituel a pour but d'empêcher l'identification.

-- Peut-être est-il qualifié en médecine, émit Dona Fax.

-- Tous les types qui ont séjourné en prison savent comment éviter de se faire repiquer.

Dull se sentait impuissant : la réunion s'éternisait, et rien ne semblait vouloir avancer.

La profileuse de la Maison fut prise d'une quinte de toux due à la fumée qui s'amoncelait comme un brouillard stagnant. Mescuryl se décida à abréger ce supplice :

-- Pourrait-on maintenant résumer ce dont nous sommes sûrs, au lieu de comptabiliser les lacunes ?

Heureux de l'opportunité, Jack Ripper reprit la parole.

-- Vu son état de décomposition, le corps a dû séjourner sept ou huit jours dans l'eau : Il remontait vers la surface. C'est le seul « flottant » que l'on ait parmi les victimes. Vous trouverez une carte dans le dossier, sur laquelle nous avons délimité la zone de dépôt du cadavre.

-- Nous admettons que le tueur est de race caucasienne, puisque les victimes sont majoritairement blanches, entre 25 et 35 ans ; assez fort pour maîtriser un homme. Il est réfléchi et méthodique.

-- Les autopsies ne révèlent pas d'automutilation, si ce n'est les ongles enfoncés dans la paume chez la dernière victime. Il semble donc qu'il les tue avant d'opérer.

Après un temps, Fax conclut :

-- Vu la précision, on peut penser qu'il exerce une profession médicale ou, à défaut, qu'il travaille comme boucher, ou dans un abattoir.

-- Bill Butcher revient se venger... Ce sera votre prochain roman, Agent Mescuryl ?

Essayant de percer l'écran de fumée qui isolait chaque interlocuteur, Mescuryl lança rageusement en direction de Dupin :

-- Ce sera plutôt à propos d'un pauvre flic originaire de Portland, complètement borné, qui fait tout pour qu'une enquête importante s'enlise.

-- Bon vous avez fini tous les deux ! coupa brusquement Valtemand. Agents Mescuryl et Fax, je vous remercie. Tenez-nous au courant si vous avez du nouveau, mais je ne veux que du sérieux. Il va de soi que je me garde le droit de vous dessaisir de l'enquête à tout moment, compris ?

En sortant du siège du FBI, Dona Fax se sentit plus calme. Bien sûr, l'attitude de Mescuryl l'avait énervée, mais à tout prendre, elle préférait encore la fréquentation de Dull à celle de cet ignoble Dupin. Repensant à la façon qu'il avait de s'affaler sur sa chaise, elle ne put retenir un rire libérateur. Dull Mescuryl l'observa avec attention s'interrogeant sans doute sur sa santé mentale.

-- Ce sont mes théories qui vous font cet effet ?

-- Non. Plutôt l'élégance et la distinction de ce cher August !

-- Son humour est encore moins fin que le mien, ce n'est pas rien...

-- Vu de son côté, je dois ressembler à une intellectuelle débarquée de New-York, et vous à une gravure de mode !

-- Ce qui confirme ma théorie que toute vérité est un point de vue subjectif adopté par une majorité. Ce qui peut nous paraître monstrueux ne l'est que par rapport à nos critères culturels. Même lorsque l'on croit l'avoir trouvée, il faut toujours se dire que la vérité peut-être ailleurs.

A ce propos, vous avez remarqué ?

-- Quoi ?

-- La fumée...

-- Oui, et alors ?

-- Personne ne fumait.