Il faisait sombre dans la maison. Les rideaux avaient été tirés, et l'unique source de lumière était un feu de bois qui s'élançait puis retombait dans la cheminée.
La pièce dans laquelle il pénétra était de dimensions modestes, encombrée d'un amas d'objets hétéroclites. L'homme poussa le loquet derrière lui et hésita longuement avant de se saisir d'un petit carton dans lequel s'entassaient des photos. Il s'assit dans un lourd fauteuil recouvert d'un velours cramoisi, et attrapa une pipe posée sur un guéridon. L'allumette, qu'il approcha du foyer préalablement bourré de tabac, éclaira quelques secondes son visage encore énergique, bien que marqué par les ans.
Enfin, sa main plongea dans la boîte, pour en extraire un cliché récent, mais déjà corné.
L'homme s'abîma dans la rêverie suggérée par l'objet. Il se remémorait les moindres détails de cette soirée : le bar glauque, l'ambiance enfumée, l'éclairage à dominante rouge, la foule des habitués, chacun ayant son coin de prédilection ; il entendait la voix de la splendide chanteuse, langoureuse, envoûtante. Comment résister à une telle voix ? Bien sûr, il savait que dans ce genre d'endroit ne travaillaient que des personnes à la moralité défaillante. Ils étaient tous de la race des parasites et des subversifs. Mais pendant un instant, un instant seulement, il avait pu croire que cette femme valait d'être sauvée.
Dans le bureau en sous-sol de Dull Mescuryl, les documents et les rapports s'entassaient dans le plus parfait désordre sur la moindre surface plane disponible. L'agent contemplait la reconstitution du tatouage réalisée par le médecin et il n'entendit même pas Dona Fax entrer.
-- Franchement, on vous paye pour rêvasser sur des photos ?
Etonnée du manque de réaction de son coéquipier, la jeune femme s'approcha et reprit, un peu plus fort :
-- Oh !... 36-15 Sherlock !
Dull n'eut même pas un sursaut.
-- Je connais ce tatouage. Je l'ai déjà vu, mais impossible de savoir où.
-- Si ça vous intéresse, j'ai planché sur les résultats des analyses. Les électrolytes montrent un taux de sodium trop élevé, et ce chez toutes les victimes. Si l'on considère qu'apparemment, elles n'avaient rien mangé depuis au moins 48 heures, on peut affirmer qu'elles souffraient de déshydratation et de malnutrition au moment de leur mort. Mais je ne sais pas combien de temps il les garde en vie.
-- Ce qui confirme mon impression que nous avons affaire à un arachnéide. Ce type a une tanière, une maison assez grande pour qu'il puisse y tenir enfermé ses proies sans éveiller les soupçons des voisins.
-- Je vois que vous êtes enfin décidé à travailler...
-- Si vous en doutiez, pourquoi m'avoir choisi ? Vous auriez pu demander n'importe quel agent. Un beau jeune homme fringant, du genre à infiltrer les groupes de surfers qui braquent les banques, par exemple, ou à sauver les passagers d'un bus piégé...
-- Désolé, mais je préfère le genre d'agent qui écrit des bouquins sur les méthodes de recherche et d'arrestation des tueurs en série, même s'ils ont tendance à parfois concurrencer le NICAP.
Dull sourit un instant. Décidément, cette fille commençait à lui plaire. Bien sûr, elle était un peu bornée - son éducation scientifique y était pour beaucoup - mais elle ne manquait pas d'humour et, selon ses critères, c'était un point plus que positif.
Par ailleurs, Dull dut bien s'avouer qu'être contredit par un esprit rationnel lui était parfois nécessaire. A force de vouloir tout croire possible, il se laissait prendre à des histoires saugrenues, comme de voir des loups-garous hanter les réserves indiennes.
La voix de sa coéquipière le ramena sur terre :
-- Je ne sais pas si vous avez l'habitude de dormir au bureau, mais je préfère passer la nuit dans mon lit. Si vous vous sentez l'âme de hanter les couloirs du FBI, ce sera sans moi : je ne crois pas aux fantômes.
Dona prit son manteau, et sortait déjà lorsque Dull lui déclama : « Pourquoi toi, corps mort, de nouveau revêtu d'acier, viens-tu revoir ainsi les reflets de la lune et rendre effrayante la nuit ? » .
-- Je comprends tout, c'est en lisant Shakespeare pendant vos études à Oxford, que vous avez attrapé le virus du paranormal. Méfiez-vous, Hamlet meurt à la fin... conclut elle en refermant la porte.
Une fois seul, Dull reprit posément les éléments du dossier, en tentant de considérer toutes les questions soulevées sans a priori.
Plusieurs points le troublaient, en particulier que les mutilations réalisées sur le seul homme de la liste l'aient été sans le soin apporté aux autres, comme par dépit.
Peut-être le meurtrier s'était-il senti « floué sur la marchandise ». Peut-être croyait-il avoir à faire à une femme. Dull se leva à demi, tenant toujours la photo du corps. La solution était pourtant si simple : cet homme était un travesti ! Ce qui pouvait expliquer les traces de colle : si cet homme menait une double vie, il lui fallait pouvoir garder une apparence masculine ; et il ne pouvait se permettre d'avoir des ongles longs. Aussi utilisait-il des faux-ongles. L'agent eut un grognement de satisfaction : enfin on avait l'impression d'avancer !
Il faisait nuit noire lorsque Mescuryl sorti du J. E. Hoover Building. A cette heure avancée de la nuit, la circulation était fluide et il ne mit que quelques instants à rejoindre son appartement. Cela faisait déjà deux ans qu'il habitait au numéro 42 de cette petite résidence et il se considérait comme chanceux de n'avoir été « visité » que trois fois.
Cette enquête s'annonçait plutôt calme, malgré des points particulièrement obscurs, et il en venait à espérer qu'elle se résumerait à rechercher un maniaque du scalpel.
Il se gara en face de son immeuble et respira quelques instants l'air froid et humide avant de se décider à rentrer. Dull Mescuryl en avait assez, par cette nuit calme et étonnamment emplie d'étoiles, de courir après ses chimères.
Aussi se sentit-il terriblement découragé lorsqu'il s'aperçut que quelqu'un était passé avant lui.
La serrure n'avait pas été forcée, mais il se souvenait parfaitement avoir fermé sa porte à clef avant de partir. Il sortit son Sig Sauer et tourna lentement la poignée. Quelqu'un était encore dans la cuisine.
Mescuryl se glissa sans bruit le long de sa bibliothèque. On n'entendait rien, que le ronronnement permanent de la pompe de l'aquarium. Les poissons nageaient dans ce silence bourdonnant, lourd de menaces.
Enfin, Dull atteignit la porte de la cuisine, restée entrouverte. Il ne pouvait distinguer l'intrus par le faible entrebâillement, mais il percevait parfaitement sa respiration, légèrement sifflante, comme fatiguée.
S'assurant de sa prise sur son automatique, il envoya la porte frapper le mur, tout en effectuant une rapide roulade à l'intérieure de la pièce, de façon à se trouver protégé par l'épaisseur d'un placard. Il pointa son arme sur son ennemi.
Et se retrouva face à sa mère.
-- Dull, veux-tu poser cela! Tu sais bien que je déteste te voir jouer avec une arme !
Estomaqué, Dull Mescuryl mit quelques instants à reprendre ses esprits. Il avait braqué sa mère !
Sans dire un mot, il remit son automatique dans son holster, admirant le calme de la femme qui lui faisait face avec le sourire. Enfin, plus calme, il put articuler :
-- Mais qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne m'avais pas dit que tu passerais.
-- Dull, ça fait trois jours que j'essaye de te joindre. J'ai dû faire exploser ton répondeur à force de laisser des messages. Alors j'ai pensé que tu étais encore parti je ne sais où, sans penser à nourrir tes poissons. Quand on choisit d'avoir des animaux, on s'en occupe !
Le lendemain, Dona Fax se réveilla en sursaut, dérangée par la sonnerie du téléphone.
-- Ici Mescuryl. Vous avez une heure pour préparer quelques affaires. Rejoignez-moi à l'aéroport de Dulles ; nous partons pour Walla-Walla.
Son taux d'adrénaline augmentant, Dona Fax comprit que l'enquête débutait enfin. Aussi sa réponse se résuma-t-elle à un laconique : « J'arrive » .
A part un petit trou d'air qui envoya les bagages valser sur les genoux des passagers au moment de la descente, le vol fut sans histoire.
Comme tant d'agglomérations de cette région, Walla-Walla paraissait être une petite ville tranquille. Et pourtant, un mois auparavant, un pécheur qui habitait dans l'une de ces maisons en bois, toutes construites sur le même modèle, avait retrouvé le corps d'une jeune femme accroché à l'hélice de son bateau.
Ce fut sans joie que les deux agents durent subir la présence d'August Dupin. Il s'accrochait à ce meurtre comme une charogne à son bout de carcasse, et tentait de les persuader qu'il ne laisserait rien faire sans son accord : après tout, ils étaient dans sa juridiction.
-- Voilà, c'est ici, expliqua-t-il en désignant un petit ponton. La pauvre fille avait les cheveux pris dans les pales.
Dupin eut un soupir de compassion.
-- Ca fait des années que les poissons crèvent dans cette rivière, mais les pêcheurs d'ici sont comme ça, ils refusent d'accepter les changements ! Comme si le temps s'était arrêté il y a quarante ans...
August Dupin philosophait, appuyé sur le capot de sa Thaurus, alors que les deux agents se dirigeaient vers la berge. L'eau verdâtre reflétait les nuages dont la course effrénée annonçait une tempête.
-- On les comprend : « le temps est la marque de notre impuissance » murmura Mescuryl en s'avançant sur les planches quelque peu vermoulues.
-- Et c'est de qui cette fois?
-- Jules Lagneau.
-- Rassurez-moi, vous avez bientôt épuisé votre stock.
-- Oh non ! j'en ai des bottins.
-- Assez pour aller jusqu'au bout de cette enquête ?
-- Vous prenez le pari ?
-- En tout cas, c'est valable pour nous... Plus le temps passe, plus cette enquête nous échappe. Je crois que nous pataugeons.
Dupin les attendait, espérant sans doute se voir confier une tâche quelconque, en fumant un cylindre de papier froissé et jaunâtre qui pouvait difficilement passer pour une cigarette. Il parut hors de lui lorsque Dull Mescuryl lui annonça qu'ils n'avaient plus besoin de ses services.
-- Si vous croyez que ça m'amuse de venir de Portland juste pour les beaux yeux de votre coéquipière...! La prochaine fois j'exigerai des explications avant de me déplacer, conclut-il en remontant dans sa voiture.
Fax et Mescuryl se dirigèrent vers le centre ville, afin de rencontrer le pécheur. Comme c'était l'heure du déjeuner et qu'ils ne voulaient pas le déranger pendant son repas, ils s'arrêtèrent pour acheter un sandwich et demander leur route. Une place était libre devant une épicerie crasseuse dont les murs étaient couverts de petites annonces.
-- Je crois que nous voulons tellement trouver une logique à cette histoire, que nous en oublions le rôle du hasard, dit Mescuryl en s'arrêtant, rêveur, devant des affichages de messageries érotiques.
