Insomnies

La circulation n'était pas très dense devant le siège du FBI, à cette heure plus que matinale. Il n'y avait guère que des accros du travail pour venir si tôt. Mais les fous étaient nombreux au Bureau. Le parking souterrain offrait tout de même plus de place que Dona n'en désirait pour garer sa voiture.

La pluie y était sans doute pour beaucoup et elle-même serait bien restée au lit un peu plus longtemps. Elle pensait réellement arriver la première.

Pourtant, Dull Mescuryl était déjà derrière l'écran de son IBM lorsqu'elle poussa la porte de ce qui était devenu leur bureau commun.

-- Salut ! Tu es là depuis quand ?

-- Je ne suis pas rentré chez moi.

-- Ah, c'est ça cette odeur !

Pour se faire pardonner, Dona Fax se saisit de la cafetière tiédasse, et remplit deux tasses d'un breuvage vaguement brun. Elle en tendit une à son coéquipier.

-- Et tu as fait quoi ?

-- Notre rapport...Non seulement je tape d'un seul doigt, mais en plus, comme on dit en Europe, ma mère était suisse.

Dull Mescuryl se renversa sur sa chaise, fit une boulette avec du papier vierge de qualité supérieure, investissement direct de l'argent du contribuable, tenta un magnifique panier dans la corbeille métallique adossée au mur opposé. Et la manqua.

-- Tu veux lire ?

Dona aperçu la liasse de formulaires aux couleurs aussi diverses que leurs destinataires étaient mystérieux et eut un soupir de découragement.

-- Résume-le moi, plutôt.

-- Nous avons donc deux victimes formellement identifiées : Célia et Gino, respectivement Phoebe Kilar et Gianfranco Pileggi pour l'état civil. Tous les deux prostitués. Rien ne semble indiquer que les autres victimes soient de même milieu social.

-- En tout cas, cela confirme ton intuition à propos de la colle sur les doigts.

-- Et l'idée qu'il devait avoir une vie sociale sous sa véritable identité. J'ai déjà prévenu le service des personnes disparues.

-- Je me demande comment j'ai pu me laisser prendre aux simples apparences.

-- Tu parles du fait qu'il n'avait rien d'un travesti ?

-- Oui, j'y ai réfléchi cette nuit. L'une des premières choses que l'on apprend lorsqu'on choisit la médecine légale comme spécialité, c'est que le système pileux est actif longtemps après le décès. Et les poils repoussent d'autant plus drus qu'ils ont souvent été rasés.

Si cet homme avait pris l'habitude de s'épiler au lieu de se raser, on l'aurait trouvé efféminé en le repêchant.

-- Dès demain je milite pour l'épilation à la cire.

Dona Fax lui accorda un sourire que Dull interpréta comme « le niveau de tes blagues est en baisse, va te coucher ».

-- Oui, tu as raison, j'ai besoin de dormir un peu. Bon courage, lui dit-il dans un bâillement, en refermant la porte.

Une fois Mescuryl parti, Dona Fax se plongea sans joie dans les divers rapports, résultats toxicologiques et analyses. En désespoir de cause, elle se décida à aller chercher des informations sur des cas similaires au centre de documentation interne.

Ce n'était pas un endroit qu'elle aimait particulièrement d'habitude, mais aujourd'hui, le silence qui y régnait lui fit du bien.

Se promenant dans les rayonnages, elle prit tout ce qui avait trait de près ou de loin à son affaire...

Bien qu'elle l'ait déjà lu une bonne dizaine de fois, elle se saisit d'un volume intitulé : « Les tueurs en série et les rituels sectaires ». L'auteur n'était autre que Dull.

Une employée, à sa demande, était allée chercher tous les vieux dossiers pouvant se rattacher aux particularités de la situation: mutilations sur des femmes, ablations de divers organes... Lorsqu'elle revint, ses bras disparaissaient sous un amas de papiers qui menaçaient s'effondrer. La jeune femme eut juste le temps d'attraper la pile avant qu'ils ne finissent par terre.

L'agent spécial Fax prit alors une longue inspiration, et se pencha avec courage et désespoir à la fois sur l'empilement de violence, mort, agression, qui s'étalait devant elle.

Les touristes ne se pressaient guère aujourd'hui devant la statue monumentale de Jefferson. Le temps humide n'est pas bon pour la réflexion sur la démocratie.

Penser à l'acte de gouvernement en un jour aussi gris, c'était n'en voir que les mauvais côtés : les responsabilités écrasantes, le peu de reconnaissance qu'on en obtenait, l'immense dérision du pouvoir. Et la solitude. Toujours. Il y avait bien eu une époque où il se disait que le pouvoir était la clef de tout. Il avait recherché le pouvoir. Il l'avait trouvé. Et dans un sens, il l'avait conservé. Que ses actes soient légaux ou non, il les avait toujours trouvés justifiés. Ce n'était pas une maudite pluie de fin d'automne qui allait lui faire regretter le passé.

Mais maintenant, il savait. Il savait que quelque soit la nature du pouvoir que l'on détenait, quelque part une autre personne en avait plus.

Et vu sous cet angle, il avait gâché son existence.

Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche, ainsi qu'une boîte d'allumettes qu'il agita en vain : elle était désespérément vide.

Un groupe d'adolescent conduit par un professeur s'approchait. Tous étaient équipés d'appareils photo. Un bruit pareil à un sifflement résonna dans le ciel, qu'on ne put tout à fait le confondre avec le bruit de la pluie et du vent. L'homme tourna le dos au groupe: il détestait être photographié. Heureusement pour lui, un jeune garçon attira l'attention du groupe sur un triangle noir dans le ciel. Ca bougeait très vite, et il n'y avait rien d'autre que ce sifflement.

--Regardez ! C'est E.T. qui rend visite à Clinton !

Décidément ça n'était pas une bonne journée.

Mescuryl, une fois rentré chez lui tenta de se coucher, comme un être normalement constitué l'aurait fait, sur son lit. Mais depuis longtemps, depuis l'Académie, tout le monde savait que Dull n'était pas normal. Souvent, il se sentait comme un martien oublié sur terre par ses congénères.

En désespoir de cause, il se servit une bière fraîche et alluma sa télé. Sur le câble, il passait un vieux film en noir et blanc qu'il avait déjà vu, mais qu'il adorait: La Momie.

Dona Fax se décida enfin à bouger de sa chaise, lorsque l'appel du ventre se fit trop pressant. Et en effet, il était plus de trois heure.

Par la fenêtre sale, elle voyait la pluie tomber comme ces rideaux de perles dans les restaurants minables, qui tintent quand on veut discrètement aller aux toilettes.

Se retrouver à la cafétéria officielle du Bureau ne lui disait rien. Là, tous les hommes étaient en costume gris, et les femmes en tailleur beige. Elle s'y sentait comme dans une cantine de l'armée.

Le Ripley's n'était qu'à deux pas ; cela la décida à affronter la pluie.

En passant devant un vendeur de journaux, Dona s'arrêta devant les titres de la presse. Elle eut une bonne minute d'hésitation avant de décrypter et de croire ce que ses yeux lisaient sur les affiches agitées par le vent. Elle dégaina son cellulaire.

-- Mescuryl, répondit une voix fatiguée.

-- Assieds-toi et écoute ça.

Dona déplia un journal déjà trempé, en se dirigeant vers le fast-food le plus proche où elle trouva enfin refuge.

-- « Le mystère des animaux mutilés: mais que font les autorités ? »

-- C'est un roman ?

-- La une du Tattler de ce matin.

Les serveuses criaient les commandes à la cuisine, et Dona désespérait de trouver un coin tranquille. Enfin, tout au bout de la salle, elle aperçut un box vide.

-- « Une nouvelle série d'assassinats d'animaux endeuille aujourd'hui la capitale. On se souvient il y a huit jours du sort réservé au pauvre Billy. Ce fox terrier de six ans, affectueux et calme, avait été retrouvé éviscéré par les voies naturelles, dans le jardin public derrière la maison de son maître. Nous sommes aujourd'hui en mesure d'affirmer que les meurtres ont recommencé... », etc, etc...

Tu as entendu, Mescuryl ? par les voies naturelles !

Dull avait tout d'abord eu du mal à se concentrer sur ce que lui disait Dona. Lorsqu'il avait enfin réussi à s'endormir, ça avait été pour faire LE cauchemar. Celui qui le hanterait jusqu'à la fin. Aussi était il encore plus fatigué qu'en la quittant le matin. Pourtant, au fur et à mesure qu'il comprenait où l'emmenait sa collègue, ses neurones se réveillèrent.

-- Il y a des faits précis dans l'article ?

-- Un peu. Pas assez.

-- Et l'article est signé ?

-- Juste des initiales. Je vais appeler le journal pour savoir.

-- Et s'ils te parlent de leur secret professionnel à la con, sors leur le grand jeu : obstruction à enquête, complicité... la totale quoi.

-- T'inquiète pas. Je n'ai peut-être pas l'air, mais...

-- Je sais. Je te fais confiance pour leur sortir les vers du nez. Je te retrouve au bureau dans vingt minutes.

-- Non, plutôt au Ripley's. Je n'ai pas encore déjeuné.

-- Parce que c'est une raison ? demanda Mescuryl ironiquement. Tu crois peut-être que je donne rendez-vous à mes équipiers dans un motel, lorsque je n'ai pas dormi... ?

Dull s'accorda le temps de prendre une douche avant de griller tous les feux rouges de la ville et de manquer d'emboutir un fourgon de la police. Il se sentait enfin vraiment bien depuis le début de cette enquête. Quelque chose de « bizarre » s'était produit parallèlement à une enquête a priori peu étrange. Et Dull ne croyait pas aux coïncidence. Au moins pas à celle-ci : il y avait forcément un lien, et donc une piste.

Dull Mescuryl détestait avoir à faire des trajets en voiture lorsqu'il avait senti, flairé une information importante : il aurait déjà voulu être en train d'interroger ce mystérieux rédacteur. Occupé à retourner le peu d'informations qu'il avait dans tous les sens, il n'évita que de justesse de renvoyer à son cercueil une pauvre momie qui traversait.

L'agent Mescuryl fut un peu surpris que Dona ait obtenu si facilement les coordonnées du journaliste.

-- Tu as déjà le nom ?... Remarque, c'est normal : quelqu'un capable de supporter la compagnie de l'agent Mescuryl plus d'une journée est forcément plein de ressources.

-- Mais on dirait presque un compliment ? Je te sens comme impatient d'avoir une discussion avec le rédacteur de l'article.

-- De tailler une bavette tu veux dire ?