Die Hand die Tötet

Des photos d'animaux prises dans des laboratoires - sûrement peu au fait des méthodes de camouflages des expériences - s'étalaient sur l'ensemble les murs d'une petite pièce au dernier étage d'un vieil immeuble à moitié abandonné. Certaines avaient été découpées dans des magazines, mais la plupart étaient des clichés originaux. Dull en déduit que le jeune homme assis derrière le bureau en Formica ne se contentait pas de protester devant les centres de recherche. C'était selon toute vraisemblance un activiste forcené; il ne douta pas un instant qu'il posséda tout le matériel nécessaire pour découper du grillage, et forcer quelques serrures.

L'homme paru jauger les agents Fax et Mescuryl pendant une bonne minute avant de se décider enfin à leur adresser la parole :

-- Alors comme ça le FBI s'intéresse aux animaux ?

-- Pas exactement, le repris Dona. En fait nous enquêtons sur une affaire qui pourrait être liée aux enlèvements et mutilations dont vous parlez dans votre article.

-- Vous me rassurez ! J'aurai pu croire un instant que les autorités faisaient preuve de compassion et d'«humanité ».

Il se balança d'avant en arrière sur son fauteuil, jouant négligemment avec un crayon.

-- Ca vous intéresserait de connaître mes sources. C'est pour ça que vous êtes là, non ?

Dull Mescuryl n'aimait pas le ton que prenait cette conversation. Il respectait les gens qui avaient du caractère, qui défendaient leur cause. Mais ce type avait sans conteste le don de lui courir sur le système. Aussi laissa-t-il Dona répondre.

-- Oui, cela nous intéresserait au plus au point. En toute franchise, nous sommes venus juste pour vous écouter.

-- Interroger, rectifia l'écologiste. Pas écouter. C'est pour ça que vous ne saurez rien. Tout est dans le journal.

Dull Mescuryl n'en pouvait plus de supporter les allusions et les sarcasmes de cet écolo autosatisfait. Ils perdaient un temps précieux. Les « autres » en profitaient pour agir dans l'ombre. Dull savait qu'un vaste complot se cachait derrière des événements apparemment sans grand intérêt. Son instinct lui commandait d'agir, et Dull faisait toujours confiance à son instinct. Cet imbécile allait comprendre.

Dull s'avança vers le bureau.

-- Ecoutez-moi bien, sombre crétin. Si vous ne nous dites pas tout, des gens vont mourir, et vous pourrez vous le reprocher toute votre vie.

-- Parce que la mort d'une pauvre bête totalement innocente, ça n'a pas d'importance ?

Les deux mains de l'agent Mescuryl claquèrent sur la surface lisse de la table, envoyant rouler au loin stylos et documents.

-- J'ai pourtant été clair: soit vous nous dites ce que nous voulons savoir et nous repartons dans cinq minutes, soit vous refusez. Et demain à 7 heure, trente personnes débarquent ici, saisissant tous vos papiers, dévastant vos locaux. Croyez bien que ça n'ira pas sans incidents.

-- Des menaces, maintenant, s'écria le grand protecteur des petites bêtes en se levant enfin de sa chaise.

Dona Fax lui jeta un regard glacial, s'approcha de lui rapidement et le rejeta dans son fauteuil d'une main de fer.

Dull repris de sa voix la plus inquiétante :

-- Et vous ne savez pas le pire... De nous deux, c'est moi le plus gentil.

L'homme sembla déstabilisé; il cherchait un moyen d'échapper à ces deux gêneurs.

Et la seule solution était apparemment de tout leur dire.

-- OK, dit-il, c'est bon, vous avez gagné. Tout ce que je peux vous donner, c'est la liste des gens avec qui j'ai parlé. Il y a leurs coordonnées en face des noms des victimes.

-- Avec une tasse de café et des biscuits ce serait parfait, ajouta Dull.

L'homme haussa les épaules, et alluma son ordinateur. Mescuryl regardait la liste sortir sur l'imprimante, tandis que Dona se désintéressait de la scène. Ce qui se passait dehors revêtait vraisemblablement un plus grand intérêt.

Le bruit strident de l'imprimante à aiguilles cessa au bout de quelques instants. Dull déchira le papier et le rangea aussitôt dans sa veste.

Dona se réveilla pour poser une dernière question.

-- Est-ce que les animaux ont été autopsiés ?

-- Pas d'autopsie poussée, non. Juste les constatations du vétérinaire du coin le plus souvent. Et heureusement ! Nous ne sommes pas de ces charognards qui découpent les cadavres de pauvres êtres, les examinent pendant des heures et font toutes sortes d'analyses farfelues. Lorsqu'un être est mort, on le respecte, conclut-il d'un ton docte.

-- Donc vous ne savez pas quels viscères ont été prélevés...

-- En gros, si.

-- En gros, cria presque l'agent Fax, En gros ! A cause de votre pseudo respect des bêtes, nous allons être obligés d'obtenir un permis d'exhumer un hamster ou un cochon d'appartement !

Furieuse, elle sortit de la pièce, claquant bruyamment la porte, sans même attendre son collègue.

L'air frais lui fit du bien et elle commençait à se calmer lorsque Dull la retrouva devant leur voiture.

-- Pourquoi t'es tu mise dans un pareil état ; ça pourrait être pire. Tu pourrais avoir à autopsier un éléphant.

-- Tu me fais mourir de rire. Ce type nous a menti depuis le début.

-- Comment ça ?

-- La liste qu'il nous a remise. Elle est fausse. Ou plutôt incomplète. Son écran se reflétait dans la vitre.

Dull eut un sourire admiratif.

-- Bien joué !

-- Oui, mais nous ne sommes pas plus avancés.

-- Peut-être que oui, peut-être que non... répondit Mescuryl sur le mode énigmatique.

-- C'est à dire ?

-- Que j'aurai des personnes à te présenter.

-- Et pour ce soir ?

-- Tu t'occupes du permis d'exhumer. Après, repos, Sergent !

La nuit tombait de plus en plus tôt en cette période de l'année, et les rares lampadaires installés par la municipalité dans ce quartier vieillissant ne jetaient qu'une vague lueur sur les trottoirs ruisselants.

Jane habitait cet endroit depuis son enfance. Elle s'y était mariée, dans l'église aujourd'hui désaffectée, et y mourait à petit feu depuis que Chris n'était plus là. Il ne lui restait que Sweety, qui à ce même moment se dandinait devant elle en gémissant curieusement.

Et soudain, dans une lumière aveuglante, Jane vit Sweety s'en aller.

Il n'était pas émotif, non ! Mais chaque fois l'idée qu'il pouvait recommencer le faisait trembler d'excitation. Cette sensation était divine. Il se sentait capable d'influencer le destin, mais il n'était pas maître du magma qui bouillonnait dans ses veines.

Pas encore, il ne fallait pas encore.

La porte était là, tentante, mais il voulait attendre et se laisser habiter par son désir. L'attente était aussi importante que l'acte même.

Attendre.

Dona Fax ne rêva que d'animaux dépecés, torturés. Elle se réveilla brusquement, longtemps avant le jour ; ce fut avec soulagement qu'elle se rendit au bureau, persuadée que l'autopsie qu'elle allait devoir pratiquer ne pourrait pas être plus terrible que ses cauchemars.

Dull était injoignable. Une note l'attendait sur son bureau, lui annonçant qu'elle était attendue pour une autopsie à Baltimore. Un numéro de téléphone apparaissait en bas du papier. Contrariée d'être dérangée pour autre chose que l'enquête qui occupait tout son temps, Dona ne se décida à contacter le mystérieux correspondant qu'après le repas. La personne qui lui répondit se présenta comme étant Peter Miles, vétérinaire de son état. L'ayant écouté avec attention, Dona Fax partit sans hésitation, prenant juste le soin de laisser le message en évidence pour son collègue.

Ce que Peter Miles avait à raconter à Dona n'était pas franchement plaisant. On nageait en pleine science fiction, et l'agent Fax ne supportait cela que dans les romans. La petite vieille qui avait inventé toute cette histoire devait être atteinte de la maladie d' Alzheimer. Elle délirait. A l'université, pendant les cours de physique, les professeurs avaient bien insisté sur le fait que les chats ne pouvaient pas s'envoler dans une grande lumière blanche et être transformés en chien.

Et sans se tromper, Dona Fax savait que c'était un chien. Son poil roux et brillant aurait sans aucun doute tenté un taxidermiste, mais ainsi étendu sur la table d'autopsie, il ressemblait plutôt à une vieille fourrure trop longtemps abandonnée au fonds d'une malle.

-- Lorsque j'ai entendu Jane me raconter tout ça, j'ai d'abord cru qu'elle délirait...

Dona enfila une blouse, et sorti de sa mallette une paire de lunettes de protection. On n'était jamais sûr de ce que l'on pouvait découvrir au cours d'une autopsie: différents hôtes peu engageants pouvaient s'être glissés dans la dépouille, ou des microbes; on disait même dans les couloirs de Quantico que certains légistes tombaient parfois sur des douves du foie, ou des chrysalides de papillons rares coincés dans la gorge.

-- Et puis quand j'ai vu ce qu'ils avaient fait à cette pauvre bête, j'ai contacté le shérif. C'est lui qui vous a demandé de venir.

-- Je vous remercie, monsieur Miles. Si vous ne voulez pas participer à l'autopsie, j'aimerai que vous me laissiez : j'ai l'habitude de travailler seule.

Une fois le vétérinaire parti, Dona sorti un dictaphone de son sac.

-- Nous sommes le 13 Novembre. Il est 15 h 27. Le sujet est un chien mâle âgé de 4 ans. Race : cocker. Couleur du poil : roux très prononcé. Taille sans la queue : 90 cm. Pas de cause apparente du décès, mais il paraît très maigre.

Posant son dictaphone sur le rebord de la table, elle attrapa un bistouri.

-- Je procède à l'incision.

Dona venait à peine d'ouvrir l'animal que son cellulaire retenti. C'était Dull qui se décidait enfin à l'appeler. Dona coinça son téléphone contre son épaule, et continua d'observer le chien.

-- Alors, il est calme ton patient ?

-- Oh, oui ! Il est totalement vidé.