Abduction
La voix de Dull Mescuryl fit sursauter Dona tellement il paraissait excité.
-- Commença, « vidé » ?
-- Tous les viscères ont été prélevés. Même le cerveau.
-- Attends, sur les victimes humaines, ce n'était pas le cas.
-- Non, et c'est tout à fait troublant.
-- Bon... Dull semblait tenter de se calmer. Ne tirons pas de conclusions hâtives. Tu en as encore pour longtemps ?
-- Pas plus d'une heure.
-- Je t'attends au bureau. Nous avons rendez-vous avec quelques amis ce soir.
Dona Fax avait eu le temps de réfléchir durant son trajet de retour, et d'échafauder une théorie. Ce tueur s'amusait. Il se faisait peu à peu la main, perfectionnait sa méthode. Prélever le cerveau était une technique extrêmement difficile, et il était possible qu'il s'entraîna d'abord sur des animaux.
Il aurait fallu pouvoir autopsier les autres.
Et si elle était dans le vrai, la prochaine victime humaine aurait, elle aussi, subi l'ablation du cerveau.
Dull semblait avoir sa propre idée sur le sujet, mais, apparemment, ne voulait pas se prononcer sur les répercussions de ces derniers événements ; Dona garda ses réflexions pour elle.
Dona eut l'impression que Dull faisait exprès de compliquer le chemin pour aller rencontrer ses « amis ». Enfin, au bout d'une heure, ils se garèrent dans un parking souterrain mal éclairé, mais au lieu de prendre l'ascenseur, ils sortirent par une porte de service dont la peinture rouge s'écaillait. Les quelques lampes qui éclairaient les couloirs parcourus de conduites et de câbles permettaient à peine de voir ses pieds. Pourtant, cinq minutes plus tard, ils se retrouvèrent devant une porte à fermeture électronique. Un grésillement retenti dans le silence pesant du sous-sol. Dull connaissait très bien le système, puisqu'il répondit immédiatement.
-- Mescuryl. Je vous amène le plus sexy des agents du FBI !
Dona ne s'étonnait plus de rien, et entra à la suite de son collègue dans une sorte de sas de décompression.
-- Tu peux me dire ce que nous faisons ici ?
-- Une enquête, pourquoi ?
En fait, le sas s'ouvrait sur l'une des pièces les plus encombrées que Dona Fax ait eu la possibilité de visiter durant sa carrière. Finalement, Mescuryl n'était pas si désordonné... !
Ils étaient trois dans cette souricière, aussi dissemblables que l'on puisse être.
L'un des hommes se précipita sur son appareil photo, et commença à mitrailler l'agent Fax.
-- Mescuryl, tu me donnes son adresse ?
Celui qui était en costume-cravate s'approcha de la jeune femme.
-- Agent Fax, bienvenue. Je suis Pim, et mes amis sont Pam et Poum. Excusez-nous des mesures de sécurité, mais on n'est jamais trop prudent.
-- Surtout quand on reçoit des agents du gouvernement, compléta le seul qui porta des lunettes.
Dona se tourna vers Dull.
-- Tu m'avais caché que tu connaissais les trois petits cochons...
-- Non, agent Fax, nous sommes beaucoup plus sérieux que cela, corrigea le plus « intellectuel ».
-- Dona, je te présente les trois plus grands paranoïaques de l'ensemble des Etats-Unis.
L'homme à lunettes pris une disquette sur l'une des tables.
-- Après l'agent Mescuryl, bien entendu... Je suppose que c'est ça que tu voulais, dit-il en tendant à Dull un petit étui en plastique. Comme j'avais un peu de temps, j'ai recopié toute leur banque de données.
-- Qu'est-ce que c'est ? demanda Dona Fax.
-- Les informations contenues dans le petit ordinateur de votre écologiste préféré, expliqua le photographe. Darren est spécialiste du piratage informatique, précisa-t-il en désignant l'homme au costume. Pete, lui, c'est le détournement d'informations « sensibles ».
Dull cessa un instant de jouer avec la disquette pour terminer les présentations.
-- Et l'homme qui va lancer ta carrière de mannequin, c'est Oswald.
-- Spécialiste de tout, précisa-t-il.
Mescuryl se fit soudain sérieux.
-- Etes-vous au courant d'expériences secrètes menées par le gouvernement, ces temps-ci ?
-- Depuis l'affaire de la prison de Cumberland, il semble que ça a cessé pour un moment. Ou alors ils sont tellement discrets que nous même nous ne sommes pas au courant.
-- C'est à propos des cadavres éviscérés ? interrogea Oswald.
-- Un petit scoop, agent Mescuryl, supplia Darren.
-- Pas tant que je n'ai pas d'informations supplémentaires ; Désolé, mais votre journal sortira sans entrevue exclusive avec le chasseur de fantômes du FBI.
Dona attrapa sur un bureau une casquette qui traînait, et la lança adroitement sur l'objectif photo qui refusait de la lâcher.
-- Et sans reportage photo sur les agents spéciaux de sexe féminin !
Il faisait un froid glacial dans le parking. Dona commença par mettre le chauffage de la voiture à fond ; ensuite, posément, elle interrogea son collègue.
-- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'expériences ?
-- Oh, juste une idée...
Peu convaincue, Dona Fax poursuivit :
-- De mon point de vue, les animaux n'excluent pas les autres victimes. Peut-être s'en sert-il pour se faire la main.
-- Donc notre prochain cadavre humain risque d'avoir le crâne encore plus vide que celui d'Omer Simpson.
-- Tout juste ! Tu as eu le temps de rechercher du côté des familles ?
-- Oui, mais ça n'a pas été d'un grand intérêt. Ils avaient coupé les ponts depuis un petit moment déjà. Gianfranco était divorcé, et Phoebe sur le point de l'être.
-- Et que penses-tu de l'histoire de la grand-mère ?
-- Rien pour l'instant. Rentre chez toi, on verra ça demain, dit Mescuryl en déposant Dona devant sa voiture personnelle.
Dona sentit qu'il lui cachait quelque chose, mais n'osa rien dire. Elle se décida à faire ce qu'il lui avait conseillé lorsqu'elle le vit disparaître au tournant.
Les abords du fleuve étaient calmes, et, ce qui importait le plus au promeneur noctambule, très peu éclairés. Il réussit pourtant sans peine à identifier la personne qu'il cherchait.
Il s'approcha discrètement mais sans se cacher.
-- Bonsoir, Monsieur Mescuryl, dit-il à demi-voix.
Au petit matin, les trottoirs de la Capitale étaient recouverts de verglas. Toutefois pas suffisamment pour expliquer les marques et hématomes sur le visage de l'agent Dull Mescuryl.
Dona Fax l'observa longuement, puis eut un haussement de sourcils interrogateur.
Dull referma lentement la porte du bureau.
-- Disons que j'ai rencontré deux personnes cette nuit. La seconde n'a pas apprécié ce qu'a pu me dire la première.
-- Bien entendu, tu n'as pas pu l'identifier... Porte plainte contre X ! Peut-être faut-il chercher du côté des maris jaloux ?
Mescuryl s'installa avec difficulté dans son fauteuil.
-- Reste assise, et écoute moi sans m'interrompre. Tu pourras crier au fou, mais seulement après.
Dona lui fit signe qu'elle était prête à l'entendre.
-- Pour moi il y a deux hypothèses: soit nous sommes en présence d'enlèvements effectués par des extraterrestres - la description de la vieille femme correspond tout à fait au schéma abductioniste classique - soit il s'agit d'un complot gouvernemental.
Dona l'observa avec une lueur de compassion dans le regard :
-- Tu as oublié une troisième hypothèse: nous sommes témoins d'un gigantesque foutage de gueule. Ta grand-mère avait un J&B de trop dans le nez, et son chat s'est fait la malle avec le siamois du voisin.
-- Soit un peu sérieuse...
-- Parce que toi tu l'es ? Non, mais tu délires Mescuryl ! Des extraterrestres, un complot gouvernemental !
-- Penses-tu réellement que ce n'est pas la meilleure explication à notre énigme ?
-- Franchement, je ne vois pas en quoi.
-- C'est simple. La liste complète des animaux mutilés révèle qu'il y a eu deux juments, une chèvre et trois vaches de mutilées.
-- Ce qui signifie ?
-- Que ces mutilations relèvent d'une technique ordonnée et systématique. Comme un suivi épizoologique.
-- Une observation de l'évolution d'une maladie ?
-- Oui, et probablement d'une forme mutante d'encéphalite spongiforme. Autrement, pourquoi prélever l'encéphale ? Je suppose que tu ne fais pas ton quotidien des revues écologistes. Sache tout de même que depuis deux ans, des animaux qui ne devraient pas l'être, comme les chats, sont atteints d'une forme de maladie dérivée de l'encéphalite bovine.
-- Dull, tu crois vraiment me faire avaler que le gouvernement est derrière toute cette série de meurtres déguisée en mascarade extraterrestre ?
-- La thématique roswellienne leur permet de se mettre à l'abri des poursuites.
Un silence pesant s'installa dans le petit bureau ; Dona restait perdue dans ses pensées.
-- Désolée, mais je refuse de te suivre. C 'est trop gros.
-- Va voir dans les affaires non classées : 1986, dans la petite ville de Aubrey, Missouri, 750 des 8500 habitants sont morts, en six mois, de ce que les autorités ont appelé « virus grippal indéterminé ». J'ai eu accès à certains dossiers médicaux : ils développaient en réalité une fièvre encéphalique spontanée. Un truc jamais vu auparavant. Or, l'année précédant cette catastrophe, une société pharmaceutique avait réalisé une « étude » de la population. Le directeur de cette société était également ancien directeur du service de recherche du secrétaire d'Etat à la santé de l'époque.
--Dull, ce que tu dis est non seulement atroce, mais également surréaliste. C'est le résultat d'un délire paranoïaque caractérisé !
-- J'attends ton explication.
