è apokrisis ?
La pièce était plongée dans l'obscurité et il était difficile de distinguer de quoi, ou de qui, provenaient les faibles sanglots que répercutait l'escalier de la cave.
En réalité, c'était plus un cagibi qu'une véritable pièce, une sorte de placard dans lequel un être vivant était enfermé. Une forte odeur de pourriture émanait des portes fermées par un cadenas épais, un mélange de saleté et de peur.
Un pas lent et pesant fit craquer les marches de bois d'un vieil escalier.
Même si ses convictions avaient été ébranlées, Dona Fax se refusait à accepter les théories de Dull ; il était fou à lier. Il y avait obligatoirement une raison, une explication logique à toute cette affaire. Ce qu'il fallait, c'était reprendre chaque élément depuis le début.
Le premier dossier ne lui révéla rien qu'elle ne sut déjà, mais le second contenait une note griffonnée par Mescuryl. On pouvait y lire les informations qu'il avait recueillies sur les familles des victimes.
Un détail pourtant attira l'attention de la jeune femme : sur les deux victimes identifiées, l'une était divorcée, l'autre devait bientôt l'être... Même si cela pouvait s'expliquer par leur situation personnelle, il ne fallait rien négliger. Dona Fax se décida donc à aller fouiller dans les registres d'état civil, afin d'apprendre de quel tribunal ces cas dépendaient. Intuitivement, elle sentait qu'il y avait là plus qu'une simple coïncidence.
Au bout d'une heure de démarches administratives, Dona eut enfin sous les yeux les références nécessaires. Elle ne fut qu'à moitié surprise d'apprendre que les deux cas de divorces qui l'intéressaient étaient traités au même endroit. Il ne lui restait plus qu'à avoir accès aux archives du tribunal... Avec un peu de chance, on s'apercevrait que d'autres clientes avaient mystérieusement disparu depuis 4 ans. Sans vraiment y croire, elle savait qu'elle devait continuer.
Après un instant de réflexion, l'agent Fax se décida à aller enquêter seule : avec son enthousiasme ordinaire, Dull Mescuryl s'emballerait immédiatement, alors qu'il n'y avait encore aucun élément probant.
La jeune femme dut pourtant bien s'avouer que ce qui la rebutait le plus était d'admettre pouvoir agir sur une intuition, et non uniquement poussée par un enchaînement logique de faits et déductions. Cela aurait trop fait plaisir à Dull de la prendre en « faute » !
Le tribunal du 11ème District était installé dans une ancienne ambassade. Les salles y étaient vastes et hautes de plafond ; les talons claquaient sur les parquets avec un bruit particulièrement désagréable.
S'étant perdue dans le dédale des couloirs, Dona Fax dû demander son chemin jusqu'au bureau du juge Alemby. Aimablement, un employé s'offrit de l'y conduire.
Le juge était un homme d'une cinquantaine d'années, un peu fort, mais très actif et vigoureux. La vie et les épreuves avaient marqué son visage de rides profondes qui lui dessinaient comme un masque un peu grotesque ; elles n'avaient en revanche rien entamé de sa forme physique.
Il était assis dans un fauteuil de cuir au large dossier, séparé de ses visiteurs et plus largement du monde extérieur à son travail, par un immense bureau en chêne.
Dona Fax lui tendit la main par-dessus ce mur de Berlin.
-- Votre Honneur, je vous remercie de me recevoir...
-- Mais c'est un plaisir que de pouvoir aider les agents fédéraux ; surtout lorsqu'ils sont aussi agréables à regarder !
Dona Fax se retint à grand peine de l'envoyer sur les roses, puis décida de jouer de cet avantage, malgré le dégoût que cela lui inspirait. Elle adressa au vieux libidineux un merveilleux sourire, à faire fondre tous les glaciers de Patagonie. Et enchaîna immédiatement :
-- Je vous ai amené les dossiers de nos victimes dont le divorce était traité ici, dit-elle en lui passant la liasse de documents. Je crois que vous vous êtes personnellement occupé de l'un d'eux. Si vous vous souvenez de quoi que ce soit...
-- Il y a tellement de cas plus ou moins difficiles qui passent par ici, soupira le juge en ouvrant la première chemise.
L'agent fédéral prit le temps de contempler la décoration du bureau. Une collection d'objets égyptiens était disposée avec soin sur une table basse. Un feu brûlait dans la vaste cheminée, mais les dimensions de la pièce rendaient à peine perceptible la chaleur dégagée. Une pipe récemment éteinte traînait sur le bureau, à coté d'un cendrier contenant un peu de poudre grise et duveteuse et des bouts d'allumettes calcinées.
Le juge eut comme un mouvement de surprise en lisant les données du second cas, celui de la fille. Dona crut déceler de la contrariété dans son attitude.
-- Vous voyez quelque chose ? demanda-t-elle.
-- Cette femme, c'est moi qui ai instruit son dossier. Assez compliqué d'ailleurs. Vous ne savez rien de son assassin ?
-- Malheureusement non, répondit l'agent Fax, en se demandant pourquoi elle perdait son temps dans cette discussion stérile. Il était évident que le juge ne pourrait l'aider : il devait traiter des dizaines de dossiers tous les mois. Comment se rappeler tel ou tel détail...
-- Cette jeune femme, Phoebe Kilar. Un cas assez difficile, parce que son mari avait demandé le divorce à ses torts exclusifs. Disons qu'il avait des preuves de sa vie dissolue. Elle était assez emportée, et avait même eu des altercations avec plusieurs employés du Tribunal. Le jugement se faisait attendre et ça n'arrangeait pas son humeur...
-- C'est à dire , demanda Dona soudain vivement intéressée.
-- Je me souviens, c'était il y a moins d'un an ; après une entrevue de conciliation particulièrement difficile, elle était brusquement sortie de ce bureau et s'était fait renverser par l'un de nos agents de la propreté. En fait, elle était rentrée dans une poubelle, et avait fait un tel scandale que le pauvre employé avait failli être renvoyé...
-- Mais il ne l'a pas été.
--Non, j'ai calmé les choses. Vous savez, c'est un pauvre jeune homme ; il n'a jamais eu de chance dans la vie... Sa mère a abandonné le foyer, et lui même a du être suivi par des psychologues pendant un bon moment. Cette histoire l'a tellement embarrassé qu'il a démissionné quelque temps plus tard.
-- Vous pourriez me donner un peu plus de précisions ? Tout élément, même s'il paraît inintéressant peut avoir de l'importance dans cette enquête.
Le juge eut un long moment d'hésitation, comme s'il pesait des arguments...
-- Ecoutez, ce n'est pas à moi de vous parler de cela. Tout ce que je peux faire, c'est vous donner les coordonnées de ce jeune homme. Il s'appelle Roger Oswald Swell. Normalement, vous le trouverez à cette adresse, ajouta le juge Alemby, en inscrivant les renseignements sur un petit carton.
-- Je vous remercie, dit Dona Fax en se levant et ramassant le bristol. Je vous recontacterai si j'ai besoin d'informations complémentaires.
Le sourire du juge parût forcé, comme s'il s'était persuadé que les dérangements étaient finis, et qu'on lui annonçait une autre mauvaise nouvelle. Mais il raccompagna tout de même l'agent du FBI jusqu'à la porte.
Sur le seuil, Dona se retourna pour ajouter :
-- Si autre chose vous revenait, je reste au tribunal pour un moment encore : il me faut consulter une bonne partie de vos archives...
Puis elle lui tourna le dos, persuadée que quelque chose n'allait pas dans son attitude. Lorsqu'elle se fut assez éloignée, elle appela son collègue, afin qu'il contacte Roger Swell. Comme il ne semblait guère enthousiaste, elle lui fit remarquer que c'était encore elle qui allait se plonger des heures durant dans la poussière des archives et s'user les yeux sur de vieux microfilms...
Les choses se déroulèrent mieux qu'elle ne l'aurait espéré : tous les dossiers récents étaient informatisés, et faire des recoupements avec les victimes non identifiées ne prit que trois heures. Elle ne releva que deux cas intéressants, dont elle faxa les références au service des personnes disparues du FBI, afin de tenter une identification.
L'agent Dona Fax sortait juste du bâtiment lorsque son téléphone cellulaire se mit à sonner. Elle posa sur le capot de sa Ford le paquet de listing que l'employée lui avait tiré ; C'était Dull Mescuryl.
-- J'ai deux nouvelles pour toi...
-- La bonne en premier. Ou la moins mauvaise.
-- Ton petit Roger a été soigné en hôpital psychiatrique pendant 6 ans. Pour mutilations répétées sur des animaux, « traduisant un déséquilibre mental de type schizophrénique ». Il est sortit il y a deux ans.
-- Et la mauvaise ?
-- Il est introuvable depuis 2 mois.
-- Tu as essayé les centres spécialisés ? S'il a fait une rechute, c'est possible que...
-- Les recherches ont commencé. Mais surtout, je sais dans quelle clinique il était soigné : service des troubles mentaux du Docteur Mengele, au Cook County.
-- Je t'y retrouve dans une heure.
Le grand bâtiment en brique rouge, au fond de son parc, paraissait être un lieu de calme et de repos. Pourtant, on y soignait toutes sortes de désordres. Des dérangés, des lunatiques, des fous, des malades... Quelque soit le nom qu'on leur donnait, la réalité était la même : tous étaient des personnes humaines, mais aucun ne pouvait, sans danger, vivre en société.
Le Docteur Mengele était un petit homme tout en rondeurs : son visage, son ventre. Jusqu'à ses lunettes qu'il avait choisies avec un mauvais goût certain. Dull su immédiatement qu'il vivait seul et devait fréquenter les bars, la nuit, plutôt que d'affronter le vide d'un appartement trop grand pour lui.
C'était pourtant un homme affable, comme le prouva son accueil. Il serra la main des deux agents comme s'ils étaient deux amis intimes par lui trop longtemps négligés.
Il leur proposa un siège, avant d'entrer dans le vif du sujet :
-- Que puis-je donc faire pour vous être utile ?
Dull Mescuryl laissa sa collègue mener l'entrevue; après tout, c'était elle le médecin.
-- C'est à propos de l'un des patients que vous avez soigné, et que vous soignez peut-être encore : Roger Swell...
-- Oh, oui, un jeune homme charmant ! Très intelligent, sensible...
-- Votre charmant patient est peut-être impliqué dans une affaire de meurtres en série, Docteur Mengele.
-- De meurtres ? Non, pas Roger. Il serait incapable de tuer qui que ce soit. Il est bien trop sensible pour cela. Je dirai presque que son empathie naturelle est la première cause de ses troubles.
-- Vous en êtes certain ?
-- Absolument.
-- Pourtant, reprit Mescuryl, nous savons que votre petit protégé s'amusait à dépecer les animaux de ses voisins, avant de venir ici...
Le médecin parût choqué du ton employé par Dull.
-- Il est exact que l'agressivité de Roger se manifestait par des mutilations sur les animaux, mais il en était désolé ; nous l'avons aidé à franchir cette étape difficile.
-- Et aujourd'hui, reprit Dona, où est-il ?
Le docteur Mengele se montra tout à coup désemparé. La sueur perlait de son front, s'insinuant dans le col de sa chemise, ses mains tremblaient légèrement. Il se racla bruyamment la gorge avant de reprendre :
-- C'est à dire...
Dona Fax l'aida à se lancer, devinant les raisons de son embarras.
-- ... Que vous n'avez pas eu de nouvelles depuis un moment.
-- Il avait trouvé un emploi au Tribunal du 11ème District, comme technicien de surface et s'était bien intégré. L'un de mes amis l'avait aidé à obtenir ce poste.
-- Le juge Alemby ?
-- Oui. Mais comment...
La pièce était plongée dans le noir, excepté une zone de lumière vive dans l'angle au fond à gauche. Des éclats blancs comme des taches de peinture signalaient la présence de plusieurs instruments métalliques sur un petit guéridon. Une femme était allongée, endormie dans un fauteuil à haut dossier ; un fauteuil de dentiste. Elle ne dormait pas réellement, mais était trop affaiblie par le manque de nourriture, de sommeil, pour pouvoir encore se révolter. Elle était fatiguée d'attendre la mort.
L'homme qui entra dans la pièce restait dans l'ombre, et on ne pouvait que deviner sa taille, sans jamais voir son visage. Etait-ce vraiment important de savoir qui donnait la mort ? Du moment qu'elle arrivait enfin...
Le bureau des agents Fax et Mescuryl était toujours aussi peu rangé, mais Dona s'aperçut qu'elle s'y sentait bien ; mieux en tout cas que dans l'impressionnant bureau du juge Alemby. Elle se plongeait dans la contemplation du poster affiché derrière le bureau de son collègue, lorsque celui-ci la tira de ses sombres réflexions.
-- Dona, écoute-ça... Une note de Walter. L'identification des deux femmes dont tu as sorti le dossier est confirmée ; il s'agit de la première et de la troisième des victimes.
-- Une minute, Dull... J'ai un peu peur de ce que je crois comprendre ! C'est en travaillant au tribunal qu'il les repère ?
-- C'est bien ce qu'il semblerait... On va coincer ce salaud, on le tient !
-- Attends, il nous faut vérifier les dates. Mengele a dit quand Alemby l'avait fait embaucher ?
-- C'est dans le dossier : deux mois avant que l'on retrouve le premier cadavre. A ce propos, pourquoi Alemby t'en a si peu parlé. Si c'est lui qui l'a fait embaucher, il devait en savoir un peu plus que ce qu'il t'a dit.
-- Oui, j'en suis persuadée. Il savait nécessairement que Swell sortait d'une clinique psychiatrique.
Mescuryl semblait perplexe. L'attitude du juge Alemby n'était guère celle d'un homme épris de vérité. Et s'il y avait quelque chose que Dull détestait c'étaient les mensonges et les demi-vérités.
-- Il nous cache des choses, Dona !
-- Peut-être. Ou peut-être pas... Comment te sentirais-tu si tu avais facilité la tâche à un assassin en le rapprochant de ses victimes ?
-- Mal, je suppose, conclut Mescuryl. De toute façon, nous n'arriverons à rien tant qu'on n'aura pas retrouvé la trace de Roger Oswald Swell. Tu as une photo ?
-- Oui, celle de son dossier d'embauche au tribunal.
-- On va la faire parvenir à tous les commissariats, avec un avis de recherche.
-- Pas d'avis public, Dull. Il nous faut envisager la possibilité qu'il ait enlevé une femme ces jours ci. Tu te souviens que les meurtres sont de plus en plus fréquents...
-- Tu as raison. S'il apprend qu'il est recherché, il la tuera sans attendre.
