Révélations

Il n'était que neuf heure lorsque Dull Mescuryl entra dans le cagibi des affaires non classées. Dona Fax était pourtant déjà au téléphone.

-- Je vous remercie, Docteur. Je vous recontacterai en cas de besoin. Au revoir.

Elle raccrocha et lança un regard désespéré à son collègue.

-- On s'est trompé, Dull. Ce n'est pas lui.

-- Explique, demanda Dull en s'asseyant.

-- Roger Swell est interné depuis deux mois dans une clinique psychiatrique de Richmond.

-- Mais il a été arrêté il y a quelques jours au volant d'une camionnette...

-- C'était le véhicule de la clinique. Il venait de s'échapper lorsque le policier l'a interpellé. Tu comprends qu'il ait donné une fausse adresse. Moins d'une heure plus tard, un infirmier le récupérait et le ramenait au centre. J'étais avec son médecin traitant à l'instant : c'est la seule fois qu'il s'est échappé.

-- Génial ! Retour à la case départ !

-- Pas tout à fait tout de même. Il nous reste le tribunal. C'est notre seule piste solide.

-- J'irai volontiers dire deux mots au juge Alemby. Il nous a caché pas mal de choses, non ?

-- Sa secrétaire m'a dit qu'il rentrait toujours déjeuner chez lui ; on serait plus au calme.

-- Pourquoi ? Tu veux le cuisiner ?

-- On est à la recherche d'un psychopathe cannibale, et tu me parles de cuisiner... Dull, ton sens de l'humour m'échappe, parfois !

-- Je croyais que tu t'étais habituée.

Ce ne pouvait pas être vrai. Non ! c'était la première fois que les forces lui disaient des choses pour lui faire du mal. Une boule d'angoisse lui dévorait le ventre ; il savait qu'il n'était plus en sécurité. Les signes lui avaient montré. Il avait vu sa mort. Mais avant tout, il lui fallait se débarrasser du corps qui souillait sa cave. Il allait partir et le déposer encore plus loin, dans une rivière qu'il n'avait jamais utilisée. Et il lesterait le cadavre, pour qu'on le retrouve dans très longtemps. Mais d'abord, revenir le bureau. Oui, être méthodique. Prévenir le bureau, et dire qu'il était malade, la grippe.

Il avait un peu peur que sa secrétaire ne lui pose des questions, mais il s'appliqua à paraître le plus normal possible. Tout se passa bien ; il n'avait plus à s'en faire pour ça. Etait-ce possible que les signes se soient trompés ? Peut-être que la victime ne leur avait pas plu... Il fallait qu'il recommence, qu'il fasse un autre sacrifice. Ce n'était pas possible que les flux nés du passé et gouvernants l'avenir lui aient montré cela. Il avait mal lu, mal interprété. Oui, il allait recommencer avec une nouvelle victime. Une femme.

La femme du FBI.

La propriété du juge Alemby était assez isolée, entourée de hauts murs de brique rouge. La maison de style victorien aurait pu avoir du charme si elle avait été entretenue, mais sa façade décrépie lui donnait un air de décors de film d'horreur. Dona eut presque l'impression d'entendre des cris monter des entrailles de la bâtisse. Mescuryl flairait l'air comme un renard à l'affût.

-- Tu m'avais caché que ton ami le juge était le cousin de Dracula ! Vas voir s'il est là, pendant que je fais le tour du jardin.

-- Tu veux que je laisse mon charme agir ?

-- Ca a sûrement plus de chances de fonctionner que si c'est moi qui essaye, dit Mescuryl en s'éloignant.

Dona se dirigea vers la haute porte en verre cathédrale. Le juge lui ouvrit presque immédiatement. Peut-être les avait-il vu arriver...

-- Agent Fax, quel plaisir de vous voir !

-- Bonjour, votre Honneur. Je suis désolée de vous déranger au moment du repas...

-- Mais vous tombez à point. Voulez-vous vous joindre à moi ?

-- Je vous remercie ; en fait je viens pour vous poser quelques questions.

-- Je suis tout à vous agent Fax, tout à vous...

Le grand jardin avait été laissé à l'abandon et avait retrouvé un charme sauvage, très naturel. L'herbe lourde de pluie, assez haute, gardait la trace d'un récent passage ; On pouvait aisément lire dans la terre humide une série d'empreintes de pointure 41 ou 42, bien modelées. Sans conteste celles du juge.

Un chien aboyait dans le fond de la propriété. Dull distinguait le toit d'une niche peinte en rouge ; elle semblait être la destination de la série d'empreintes. Mescuryl se décida à la suivre.

Le petit chien au pelage d'un roux doré marqua sa forte désapprobation en aboyant avec encore plus de véhémence. Mescuryl n'aimait pas particulièrement les chiens.

A côté de la niche était posée l 'écuelle de l'animal, à moitié pleine d'une pâte épaisse et gluante. Une odeur à la fois âcre et douceâtre saisit Dull à la gorge lorsqu'il se pencha vers la gamelle. Il eut un mouvement de recul :

-- Bon Dieu, c'est pas vrai !

Dona avait horriblement mal à la tête. Son sang battait à ses tempes, emplissant son crâne d'un bruit sourd. En plus, elle ne voyait plus rien.

Elle tenta de défaire les liens qui lui emprisonnaient les poignets, mais ne réussi qu'à se blesser. Elle ne savait même pas où elle était, ne sentant que l'humidité de la pièce et, derrière, une autre odeur très peu courante, mais qu'elle connaissait bien. Cela sentait comme dans une morgue.

Une porte s'ouvrit sur sa gauche, laissant passer dans la lumière la silhouette du juge Alemby.

-- C'est si gentil, Dona, d'être venue à moi. Vous allez m'être bien utile.

-- Je ne suis pas seule, répondit-elle d'une voix tremblante. Nous savons que vous êtes le tueur. Les autres agents vont arriver d'une minute à l'autre.

-- Bien sûr, Dona, bien sûr. Mais ce n'est pas grave. Vous êtes juste là pour que je sache.

Dona tentait de ne pas paniquer. Dull était quelque part, tout près. Il fallait gagner du temps et occuper Alemby. Discuter.

-- Que voulez savoir ?

-- Les voix n'ont pas été gentilles, elles ne m'ont pas dit la vérité.

-- Mais quelle vérité ?

Mescuryl, dépêche toi, bon sang ! ragea intérieurement l'agent Fax. Je ne vais pas le tenir longtemps ce dingue !

-- Vous le savez très bien, puisque cette vérité est en vous.

-- En moi ? Mais je ne peux pas lire en moi.

-- C'est pour cela que je suis là. Je vous libère et vous révèle, Dona. Après il n'y a plus de mensonge en vous ; vous n'êtes que Vérité.

Il se saisit d'une longue dague que Dona reconnue pour être un couteau égyptien de sacrifice. Elle en avait vu tellement au musée ; jamais elle n'avait imaginé son aspect, à travers les yeux d'une victime.

Le temps s'étirait lentement, perdant de sa substance. Le bras du juge s'éleva au ralenti, la lumière faisant miroiter doucement la lame. C'était peut-être cela, la mort. Un processus si long qu'on en voit pas la fin.

Le bras descendit tout aussi lentement vers la gorge de Dona Fax, puis le temps reprit brusquement son cours. Le juge fut projeté contre le mur gris. Dona ne perçu les coups de feu que lorsque le corps s'effondra comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.

Les lumières bleues et rouges des voitures de police faisaient comme des traînées de couleurs dans la pluie. Dull Mescuryl attrapa une couverture dans une ambulance, qu'il déposa doucement sur les épaules de sa coéquipière. Il revint un instant plus tard avec une boisson chaude :

-- Tiens, bois. Tu es frigorifiée.

La voix de Dona Fax était légèrement tremblante, non de rage, mais plutôt de peur rétrospective :

-- Pourquoi tu as mis si longtemps ? Qu'est-ce que tu faisais pendant que ce maniaque tentait de me dépecer !

-- Je parlais à son chien. C'est quand j'ai vu l'écuelle que j'ai compris.

-- L'écuelle ?

-- Je me suis penché au-dessus. Disons que cette adorable bête fait son ordinaire d'abats humains.

-- Alors c'était pour la divination... Tu crois que c'est lui qui s'entraînait sur les animaux ?

-- Pour l'encéphale ? Oui. Du moins, les objets égyptiens qu'il collectionnait le laissent à penser.

-- Il aurait peut-être fini par embaumer les corps.

-- Peut-être, Dona... Mais nous ne trouverons plus de réponses ici.

La nuit était depuis longtemps tombée lorsque l'homme fut dérangé par le téléphone. A cette heure avancée, ce ne pouvait être qu'un membre de la Commission. Ce fut donc avec respect, sinon politesse, qu'il répondit:

-- Oui ?

-- Vous avez réglé notre petit problème ?

-- Oui Monsieur, ils ne viendront plus déranger nos expériences.

-- En êtes-vous certain ? Vous savez combien il serait dommageable pour vous que l'on vienne à découvrir certaines choses.

-- Ils ne fouilleront pas dans ce dossier. Ils ont une réponse qui devrait les satisfaire.

-- Et s'ils ne s'en contentent pas ?

-- J'ai de quoi à occuper notre ami. Il suffit de lui faire parvenir certains documents par une personne en qui il a confiance ; il s'y jettera tête baissée.

-- Et elle ?

-- Son instinct maternel l'oblige à le suivre quoiqu'il fasse.

-- Bien.

Le silence envahit à nouveau le bureau. Lentement, l'homme écrasa sa cigarette. Il savait qu'il ne devait jamais échouer. On ne lui accordait qu'une confiance limitée.

Il n'avait confiance en personne.