Partie 3 : Yume de ii kara (Shô Sakurai)

-Il … Il s'appelait comment ?
-Ninomiya Kazunari.
-Ah ...

Un ange passa. Il se tue et je me remis à prier distraitement les dieux de laisser l'âme de mon ami en paix. A vrai dire, tous les moments que j'avais passé avec lui me revenaient en mémoire dans ses moments-là.

~ Hikari sasu to tomadou koto wa naku ... ~

-Shô-kun je te présente Kazu-chan.

Assis par terre, un livre entre les mains, je levai le nez pour regarder le petit bonhomme devant moi qui se débattait dans les bras de la bonne. Il ressemblait à un poupon, avec ses cheveux bruns lisses, ses grands yeux et son visage d'ange. Mais son regard furieux, ses ongles griffant tout ce qui était à sa portée et les hurlements sortant de sa bouche me faisait plus penser à un enfant sauvage.

- Madame, commença la bonne, vous en êtes sûre ? Il sera dur à éduquer ...
- Je l'ai promis à sa mère, je ne peux pas faire autrement. Bon occupez-vous de lui, je pars.

Elle enfila une veste, me baisa le front et reparti. Aussitôt, la bonne posa le poupon sauvage à terre et s'esquiva dans la cuisine en lui lançant son fameux regard du "fais une connerie et je t'étrangle". Le nouveau venu n'en prit pas compte et courut jusqu'à la fenêtre pour l'ouvrir, puis la refermer et aller vers une autre.

Moi, qui n'avais toujours fait aucun geste, ne put m'empêcher de parler.

- Pourquoi tu veux partir ?

Il sursauta, me lança un regard méfiant et finit par s'approcher.

- Pourquoi tu veux rester ?
- ...Y a des jouets ?
- J'aime pas ça.
- Moi non plus.
- Alors pourquoi tu reste ?
- Et pourquoi tu pars ?
- Pour rentrer chez moi.
- C'est comment chez toi ?

Il me fit un grand sourire et agita ses mains dans tous les sens.

- C'est super joli ! Pas très grand mais ma maman elle ramenait pleins de fleurs et pleins de tableaux. Sa sentait bon aussi du coup. Et pis je regardais les étoiles avec mon papa tous les soirs !
- Ah mais y a beaucoup de fleurs et de tableaux ici ! Et on voit les étoiles depuis ma chambre.

Son visage s'assombrit.

- Mais y a pas mon papa et ma maman ...
- Il y a beaucoup de chambres d'amis, ils ne peuvent pas venir non plus ?
- Non, les messieurs ils m'ont dit qu'ils étaient au ciel ...
- Ah, ma grand-mère y est aussi.
- Et elle ne te manque pas ?
- Pas trop. Mais ses gâteaux si.
- Ma maman elle cuisinait aussi, quand c'était pas bon je donnais au chien et elle criait.
- Oh tu as un chien ! J'ai pas le droit moi, je suis allergique. Il est gentil ?
- Très ! Il s'appelle Momo. Il est un peu bête aussi.

Nous nous mimes à rire.

- Dis, tu veux vraiment partir ?
- J'ai plus envie. Je veux rester avec toi.
- Si tu dors dans ma chambre, ok.
- Ouai !

Il me fit un grand sourire auquel je répondis joyeusement. Puis je repris un air sérieux en l'examinant de la tête aux pieds.

- Mais tu as quel age ?
- 4 ans.
- Ah, je te bats ! J'en ai 6. Ça veut dire que je suis le plus vieux. Tu vas devoir faire tout ce que je dis !
- Oh nan c'est pas juste !
- Si !
- Nan !
- Si !
- Et bah je ferai tout le contraire de ce que tu diras ! Na !
- T'as pas le droit !
- Toi non plus !
- Si, je suis ton grand frère !
- C'est pas vrai !
- Tu veux pas que je sois ton frère ?
- Si. Mais pas plus grand. On est à égalité.
- D'accord alors.

Et c'est sur ces mots que nous partîmes ensemble à la recherche d'une bêtise à faire.

Père, mère et la bonne furent étonne du changement de comportement de Kazu. Mais j'étais content. Je ne m'ennuyais plus tout seul, maintenant.

~ Jikan tatsu to sodatsu ... ~

J'entendis brusquement un bruit sourd, et constatai en me retournant qu'Aiba s'était évanoui. Affolé, je courus à sa rencontre, et après avoir vérifié qu'il n'était pas blessé et rangé mon attirail, je le portai jusqu'à la voiture. Nous partîmes jusqu'à chez lui.

~ This love song is for you ... ~

- Enchantée de vous rencontrer.
- Moi de même mademoiselle.

- Kazu ...
- 'Lut.

J'entendis Père et mère soupirer derrière nous et je fis un sourire gêné à la jeune fille. Enfin surtout à ses parents assis dans son dos. Le mot d'ordre de Mère : faire bonne impression aux parents avant leur fille. Je détestais ces rendez-vous arranges. Je n'avais que 15 ans ... Et Nino 12 uniquement ! Enfin, je doutais qu'elle-même soit plus âgée que lui. Je me repris lorsque je compris qu'on attendait que je parle.

- Et quels sont vos loisirs ?
- La décoration florale et les cérémonies du thé.

Je tiquai silencieusement. Ses paroles ressemblaient à un texte appris par cœur. Elle non plus ne devait être là de gaieté de cœur ... Je pris sur moi en me disant que si elle faisait un effort, il était de notre de devoir de faire de même. Enfin, notre ... Kazu n'avait pas l'air être du même avis.

- Moi c'est les jeux vidéos. J'adore particulièrement GTA, on peut buter tout le monde et c'est trop drôle quand on bousille les mecs qu'on essaye de d'échapper aux flics et ...
- Kazunari Ninomiya Sakurai.

Il se raidit et ferma la bouche en lançant un discret regard en arrière. Mère l'avait prévenu pourtant, s'il faisait rater ce gokon, il y aurait des sanctions. Mais il n'avait vraiment pas envie d'en tenir compte. La jeune fille se tortilla dans son kimono trop serré et tenta d'apaiser la situation.

- J'ai entendu dire que vous aviez ... Été adopté, Kazunari-san.

Raté. Elle venait de jeter de l'huile sur le feu. J'eus à peine le temps de agripper par la manche qu'il se leva et l'incendia du regard.

- En quoi ça te regarde sale cruche ? J'suis un animal de foire peut-être ? Mais allez vous faire foutre, j'ai pas demandé à être ici moi !

Il sortit précipitamment de la salle et claqua la porte si fort que je crus un instant que les cadres tomberaient. Mère fulminait derrière moi, je sentais que la punition serait terrible. Bien sur, cela ne m'effrayais pas. Et je savais que Kazu ne regretterait pas ses paroles. Je m'inclinai le plus bas possible devant la famille invitée, m'excusai et sorti, sous le prétexte d'aller chercher mon frère.

Ma sortie aurait très bien pu passer inaperçue si Kazu n'aurait pas ouvert la porte juste avant que je ne sorte pour hurler un "ET J'AIME LES HOMMES, MERDE !" Avant de me tirer brutalement par la cravate et de me trainer jusqu'à notre chambre.

Nous entendîmes un bruit de verre casse et une porte claquer. A peine nous étions nous posés près de la baie vitrée de notre chambre que la Mercedes argentée s'envola quelques rues plus loin.

Kazu explosa de rire et s'affala sur mon lit, se délestant de sa veste et de sa cravate. J'en fis de même, un sourire crispé sur les lèvres. A tous les coups j'allais prendre aussi ...

- Hey Shô-chan, t'as vu leur tête de ces coincés ? C'était vraiment trop hilarant ! Et cette pauvre gosse, j'ai cru qu'elle allait s'évanouir !
- Hm.
- Shô-chan ? Tu m'en veux ?
- Nan nan. Mais j'appréhende un peu ...
- T'inquiète, je ferai ta part de punition, je l'ai bien cherché.
- Oh ça je sais, je te l'aurai refilé de toute façon.
- Hey !
- En fait c'est plutôt la petite qui m'inquiète ... Elle avait pas l'air d'être là par plaisir, ça serait con qu'elle soit puni par notre faute ...

Il me fit un grand sourire.

- Ah, Shô Sakurai, l'altruiste qui ne peut s'empêcher de penser aux autres avant lui ! T'es trop gentil avec les gens.
- Parce que je devrais prendre exemple sur toi peut-être ?

Il me tira la langue, et dans un élan de gaminerie, je lui répondis. Amusé, il se redressa et vint me frapper la tête. Avec un grognement, je lui rendis son coup, et nous partîmes dans un combat d'oreiller acharné.

Aux bout de quelques minutes, essoufflés, nous nous arrêtâmes et il cria victoire.

- T'as rien gagne du tout, c'était match nul.
- Pff mauvais joueur.
- Ouai c'est ça. En attendant on a mis la chambre dans un bel état tiens.
- Rien à foutre, y a une bonne, qu'elle serve à quelque chose.

Je l'allongeai sur mon lit et il prit place sur le sien. Nous nous mimes à fixer le plafond, sans échanger un mot. Nous aimions ce genre de silence où nous devenions libres de tout dans nos esprits, ou entendre la respiration de l'autre devenait notre seul préoccupation. Il finit par rompre notre silence.

- Elle ne risque rien, avec le bordel que j'ai foutu, ses parents me mettront cet échec sur le dos. Et avec un peu de chance, ils comprendront qu'elle est trop jeune pour ces rendez-vous arrangés et la laisseront grandir tranquille.
- Et c'est moi le trop gentil hein ?
- Arg, démasqué. Le dis à personne, ma fierté en prendrait un coup.

Je me mis à rire, et lui rebalançait mon oreiller.

~ Mou kimi ni muchuu ... ~

En entrant, je me rappelais qu'il n'était pas seul dans son appartement.

-Heu ... Vous êtes là ? Ah, j'ai oublié de lui demander comment il s'appelait ... Il y a quelqu'un ?

Comme personne ne me répondit, je raffermis ma prise sur le corps dans mes bras et me dirigeai vers ce que je pensais être la chambre.

~ You are my sun and my moon ... ~

Une lumière blanche. Une voix. Un éléphant jouant des claquettes dans mon crâne. Mon dieu, je me sentais encore pire qu'après ma dernière cuite en date. J'ouvris difficilement les paupières, pour constater qu'une jeune femme habillée en infirmière me scrutait, comme attendant quelque chose. J'écarquillais les yeux. Nan, pitié nan, je n'avais pas fait ça ?

- Monsieur, il ...
- Excusez-moi !
- He ?
- Je ne me rappelle plus de rien, mais vu mon mal de tête, j'étais vraiment saoul ... Rassurez-moi, je n'ai pas abusé de vous ?
- Qu'est-ce que ...

Ses joues rougirent violemment et elle se mit à fixer le sol.

-Vous faites erreur monsieur ! Vous êtes dans un hôpital !

Ah, ça voulait dire que je ne lui avais rien fait ? Ouf, j'avais vraiment cru que ... Hôpital ?

-Qu'est-ce que je fais à l'hôpital ?

Ma voix monta dans les aiguës. J'avais une sainte horreur des hôpitaux. En me voyant déstabilisé ainsi, elle dut reprendre confiance en elle et me parla comme si elle avait apprit un texte par cœur.

- Vous avez appelle vous-même les urgences hier soir, à 23h21, pour demander des secours. Quand les urgentistes sont arrivés, vous étiez déjà évanoui. Vos blessures ne sont que très superficielles mais nous avons préféré vous garder en observation. Vous avez besoin de repos.
- Je ne me rappelle de rien ... D'où ai-je appelé ?
- De l'ancienne rame de métro condamné, à l'est de la ville.

Mon souffle se bloqua brutalement et je me mis à tousser. Mes souvenirs remontèrent peu à peu et ...

-Kazu ... Où est mon frère ? Il va bien ?

Elle me regarda, surprise.

- Votre frère ?
- Kazunari Ninomiya Sakurai, 18 ans, sale gosse malpoli et indiscipliné ... Il n'est pas la ? Il était avec moi et il ... Le train ...

Son visage blanchit et elle se mit à bégayer.

-Votre ... Frère ? Mais quand vos parents sont passés tout à l'heure, ils ont affirmé ne pas le connaitre…

~ Futari de tai suru uchuu ... ~

Cette fois c'est mon cœur qui manqua un battement. Mes yeux se raccrochèrent aux siens comme une bouée de sauvetage.

- Il est vivant hein ? Il ...

Elle brisa le contact visuel, cassant mes derniers espoirs, et se mit à fixer la table.

- Vu son état quand nous l'avions trouvé, nous n'avons pas pu faire grand chose. Son cœur a cessé de battre il y a un peu plus d'une heure.

J'eus l'impression que mon monde s'écroulait. Kazu, mon frère… Mort ? C'était ... Irréel. Un rêve, ou quelque chose comme ça. L'avant-veille encore, nous dormions ensemble après avoir eu la bonne idée de regarder un film d'horreur ... Et hier, il se moquait de moi parce que je me goinfrais encore de sucreries alors que je venais d'avoir 20 ans ...

Une voix enrouée, que je ne connaissais pas, sorti de ma gorge avec difficulté.

-C'est une blague ?
-Je suis sincèrement désolé. Toutes mes condoléances.

Je sortis brusquement du lit, la faisant hurler, et courut dans les couloirs. A chaque médecin, chaque patient que je croisais, je leur demandais le numéro de sa chambre. Personne ne me répondit, me prenant pour un fou. Il était vrai que mon comportement n'était pas très flegmatique ... Mais comment l'être après avoir perdu un être si cher ?

Une main sur mon épaule me fit me retourner. L'infirmière me regardait, un air de compassion peint sur son visage, les yeux remplis de pitié.

- Vous devez vous reposez Sakurai-san.
- Je veux le voir. Il ne peut pas être mort !

Ça ne lui faisait ni chaud ni froid. Elle avait du en voir d'autres, après tout, c'était son boulot.

- Montrez-le moi ... S'il vous plait.

Elle soupira.

- Suivez-moi.

Nous traversâmes de nombreux couloirs et primes un ascenseur. Arrivés dans un couloir désert, elle ouvrit une lourde porte de métal. La morgue. Mon cœur fit un looping dans mon ventre et je me surpris à hésiter. A l'intérieur, je trouverai l'horrible corps froid et sans vie de celui avec qui j'ai passé mon enfance ... Qui aimerait voir ce spectacle si désolant ? Mais mon corps avança tant bien que mal à l'intérieur. Je découvris, non sans surprise, un homme en blouse blanche ... En train de manger un sandwich. L'homme me scruta, surpris, et se tourna vers l'infirmière.

- Les patients ne rentrent pas ici.
- Et on ne mange pas ici, combien de fois vous l'a-t-on dit ?
- Gnangnagna ...

Il remballa son casse-croute et s'approcha de nous.

- Il vient pour ?
- Identifier le jeune homme qui est mort y a une heure.

Mon cœur se serra une nouvelle fois lorsqu'elle prononça cette phrase, comme si la ... Disparition de mon frère n'était qu'une simple banalité. L'homme sembla remarquer mon malaise.

- Voyons, t'es trop franche, regarde-le, il fait savoir faire preuve de tact ! Ah tiens j'y pense, c'est ce gosse-là qui était avec lui pendant l'accident ?

Il parlait de moi à la 3ème personne, mais sentant son regard sur moi, je ne pus m'empêcher de répondre.

- C'est mon petit-frère.

Il lança un regard surpris a la femme.

- Mais ... Ses parents avaient pas dit qu'ils n'avaient, je cite "jamais vu cet enfant de leur vie" et qu'il "ne devait surement être qu'une connaissance de leur fils avec qui il devait passer la soirée" ?
- Et c'est vous qui parlez de tact ?
- Quoi, c'est pas moi, c'est eux !

Ce fut comme l'effet d'une douche froide. Qu'ils ne reconnaissent pas leur fils adoptif, passe encore, un train pouvait défigurer n'importe qui, mais ils savaient que Kazu et moi étaient ensemble ce soir-là ! Ils n'auraient pas oublié leur fils comme ... J'abandonnais mes réflexions dont je ne voyais pas la fin. Père et Mère importaient peu. Kazu était le seul dans mes pensées.

- Boarf, répondit l'infirmière, l'autre jour, 3 hommes se sont bien présentés étant chacun le "mari" du même cadavre, alors après ...
- J'm'en rappelle pas.
- C'était votre jour de congé.
- Nan, j'ai loupe ça ?
- Excusez-moi.

Ils se tournèrent tous les deux vers moi, ayant apparemment oublie ma présence.

- Je pourrai voir ...

L'homme me fit une grimace et se mit à fouiller dans ses énormes casiers.

-T'es sur de toi gamin ? C'est pas beau à voir ...
- Je veux voir mon frère. S'il vous plait.
- J'vais te le montrer, mais faudra pas chouiner après. Sakana-san, amène-lui un sac.

La femme afficha un air dégouté et me tendis un sac en plastique que je saisis, perplexe. Je ne pris conscience de son utilité que lorsqu'il tira un casier et qu'un cadavre démantelé apparu.

Un haut-le-cœur me prit en sentant cette horrible odeur, mélange de sang, de chlore et de mort. Et malgré cet épouvantable parfum qui me prenait à la gorge, je ne pus m'empêcher d'essayer de trouver quelque chose, sur ce corps charcuté, qui me dirait que ce n'était pas Kazunari.

Tout me criait le contraire. Malgré ses traits défigurés, malgré son bras manquant et malgré ma stupide espérance au fait que je rêvais encore, je ne pouvais que constater la présence de mon frère devant moi.

Je tremblais violemment et mes jambes me lâchèrent pendant que je me vidais dans le sac. C'était fini. Kazunari Ninomiya était mort.

~ Kumoma kara Sasu hikari Boku wo terasu yo ... ~

Je l'installais dans son lit après l'avoir enlevé ses vêtements et fermais ses rideaux, puis sorti dans la cuisine pour me préparer un café. Serré de préférence. Je fis le tour de l'appartement, observant les photos. Des photos de lui, avec ses parents, avec des amis ... Mes yeux papillonèrent un peu en remarquant une photo de nous deux sur une commode du salon.

~ Sukoshizutsu Jimen kara Ukabiagatte yuku ... ~

Un flash blanc. Un autre. Des voix autour de moi, ainsi qu'un énorme mal de tête.

C'est avec une très mauvaise impression de déjà-vu que j'ouvris les yeux, pour les refermer aussitôt. Un plafond blanc ... Qu'est ce que je faisais a l'hôpital encore ? Je pris mon courage à deux mains et me redressais.

Devant moi, plusieurs personnes en blouse blanche discutaient. Je me décidai à les appeler, puisque qu'apparemment personne ne m'avait remarque.

-Euh ... Excusez-moi, que fais-je ici ? Je ne me rappelle de rien.

Ils se retournèrent vers moi, le visage soudain éclaire. L'un d'eux s'approcha de moi et me serra les mains, un énorme sourire sur le visage.

- Félicitation !
- ...Je suis papa ?
- ...Hein ?

Ses yeux brillaient d'incompréhension, et à vrai dire, je n'y voyais pas très clair non plus. "Félicitation", c'est quand on a une bonne nouvelle à annoncer, non ? Qu'est ce qu'il y a d'autre comme bonne nouvelle dans un hôpital ? ... Quoi qu'être père sans avoir de femme ou de petite-amie me paraissait louche quand même.

- Ah non excusez-moi, j'ai du me tromper. En quoi devrais-je être ... Félicite ?
- Vous êtes un héros pour le pays entier !
- Ah ...
- Vous ne vous rappelez pas pourquoi ?

Il semblait déçu. Je secouais la tête.

- Je ne suis pas Superman vous savez.
- Oh mais je sais ! Superman n'existe pas, lui.
- ...Hein ?
- Ah vous ne saviez pas ? Il vient d'une bande dessinée américaine en fait. Moi aussi ça m'a fait un choc quand je l'ai su.

Je soupirai fortement. Il le faisait exprès ou quoi ?

- Pourriez-vous s'il vous plait me dire ce que je fais dans un lit d'hôpital !
- Bouh ! Vous z'êtes pas commode.
- Akira-kun s'il te plait.

Le jeune homme sursauta et, après un regard vers le médecin d'age mur dans son dos, fila plus vite que son ombre.

- Veuillez l'excuser, il est encore stagiaire. De quoi vous rappelez-vous en dernier Sakurai-san ?
- J'étais ... Sur le quai de la gare avec Tamaki et ... Il y avait cet enfant qui ... Mon dieu l'enfant ! Il va bien ?

Il me regarda avec de grands yeux.

- Je suis désole, mais il ...

Je n'entendis pas la fin de phrase, mettant rué dehors. Je bousculais les passants, dévalais les escaliers, manquant de tomber plus d'une fois. Ce n'est qu'arrivé dans le couloir que je me rendis compte qu'une fois arriver devant les portes que je ne savais pas le numéro de sa chambre. Une main se posa sur mon epaule. Le médecin semblait essoufflé et ria.

- Vous m'avez couru après ?
- Vous ne m'avez pas laissé finir. Masaki-kun dort, il a besoin de repos. Vous aussi d'ailleurs.
- S'il vous plait, il faut que je le vois ... Je ne pourrai pas fermer l'œil avant de l'avoir vu.
- Monsieur Sakurai, voilà là un chantage bien enfantin ... Suivez-moi s'il vous plait.

Suivant ses pas, nous nous mimes à traverser les couloirs. Il s'arrêta devant une porte et toqua avant d'entrer. Une femme en sortie. Elle semblait très fatiguée, au vue des cernes sous ses yeux.

-Que se passe-t-il docteur ?
-Rien de très important, rassurez-vous. C'est Sakurai-san qui aimerait voir votre fils.

Ses yeux s'agrandirent et elle se recula en nous laissant passer. L'idée que cette femme me connaissait pour une quelconque raison qui m'était inconnue m'effleura à peine l'esprit. Dans la pièce, sur une chaise, un homme aux traits marqués semblait dormir. Mon œil dévia vers le lit. Masaki-kun, comme l'avait appelé le médecin, dormait à poings fermés, un sourire béat sur le visage.

Je ne pus m'empêcher une bouffée de haine emplir mon cœur. Pourquoi était-il vivant ? Pourquoi lui avait donc laissé sa chance à lui ? C'était injuste ! Kazu n'avait rien demandé lui ! Il aurait dû vivre et grandir comme n'importe quel enfant !

Quelque chose d'humide coula sur ma joue et je reconnus le manque que créait l'absence de mon frère que j'avais maladroitement tenté de contenir ces derniers mois. Il fallait bien que ça sorte un jour, me mis-je à penser alors que je m'accroupis près du lit et cachais mon visage dans les draps blancs.

J'entendis des chuchotements, des bruits de pas et une porte qui se fermait. Ils étaient partis sans moi ? Je n'avais vraiment pas la tête à chercher pourquoi, aussi je continuai à pleurer contre la couverture.

Une main se logea dans mes cheveux et me caressa la tête doucement. Surpris, je constatai que l'enfant s'était réveillé. Il me regardait qu'un air calme et serein. Absolument pas le regard d'un enfant d'une dizaine d'années. Il me sourit, tendis son autre main pour essuyer mes yeux.

Trop surpris, je le vis se lever du lit et venir m'enlacer avant de baiser mon front.

-Hey, faut pas pleurer ! Je suis là moi !

Je croisai son regard et fus choqué d'y découvrir cette étincelle de malice qui illuminait autrefois les yeux de Kazu.

- Kaz...
- Masaki.
- He ?
- Ton petit frère maintenant, ce sera Masaki-kun. Prends soin de lui comme de moi s'il te plait.

Je ne croyais pas aux esprits. Encore moins aux réincarnations ou les trucs du genre. Pourtant je ne pus qu'hôcher la tête et lui rendre son étreinte. Ce rire si distinct se mit à résonner contre les murs.

- Là, là, c'est fini.
- Pars pas Kazu, reste s'il te plait ...
- Je m'en vais Shô-chan.
- Non ! Reste ...
- Je m'en vais. Et tu vas me promettre de prendre soin de ce petit. Je ne serais jamais très loin, d'accord ?

Sur le coup, j'avais trouvé logique d'approuver ses paroles et de lui promettre. Je sentis son petit corps s'affaisser soudain. Le petit s'était rendormi. Je le reposais dans le lit et me mit à le veiller.

~ Ryoute hiroge Sora wo tonde ...~

Je finis par lâcher la photo du regard avant de me rendre compte d'autre chose. Il y avait des photos de son entourage un peu partout. Mais son colocataire ? Je fouillais un peu plus avant de me rendre compte à l'évidence. Il n'y avait qu'un lit dans l'appartement.

~ Machi ga chiisaku natte ...~

Je toquai à la porte et aussitôt, un visage apparut à la fenêtre d'à cote. Je fis un sourire à la tête radieuse qui me faisait face. Le visage disparu et la porte s'ouvrit. Avant de comprendre quoi que se soit, je me retrouvais assis sur le canapé du salon avec une boule de poil qui tentait de m'étouffer. Sa mère apparut dans l'encadrement de la cuisine.

- Masaki-kun tu lâches Sakurai-san !
- Maiiiiiiiiis ! J'veux un calin moi !

Je calmais le rire qui montait dans ma gorge et je l'installais mieux sur mes genoux et lui caresser les cheveux. Il se calma et ferma les yeux en se blottissant contre moi. Aiba-san revint avec deux tasses de thé et un verre de jus d'orange.

- Masaki-kun, tu as 12 ans, tu viens d'entrer au collège, tu pourrais être un peu plus mature !
- Nah ! Dis Shô-chan tu pourras m'aider pour mes maths ?
- Hum, c'est pas mon point fort ...
- Pleaaaaase ! Je serai sage, Sakurai-sensei !

Aiba-san pouffa et je me retins de faire de même. Masaki-kun, fier de lui, descendit de mes genoux pour boire son verre.

- Et vos études Sakurai-san ? Vous en êtes ou ?
- 4eme année. Dans deux ans je pourrais enseigner dans les collèges et lycées.
- Oh oh oh ! Tu voudras bien être mon professeur diiiiiis ?
- Je ne choisis pas Masaki-kun, je vais là où on me dis d'aller tu sais.
- Zut, ç'aurait été drôle de t'avoir comme professeur ... J'aurais jamais été puni !
- Rêve pas, je t'aurais puni comme n'importe quel autre élève si tu aurais fait l'idiot !
- He ? Sérieux ? Moh, t'es pas drole Shô-chan !
- Je sais. Alors tes maths ?

Il me fit un grand sourire et fila dans sa chambre chercher ses affaires. Sa mère soupira en le regardant courir.

- Je suis désolée du travail qu'il vous donne.
- Mais non, c'est un plaisir de m'occuper de lui. J'ai l'impression d'avoir un frère, c'est amusant.
- Ah ce propos ... L'autre jour je suis tombée sur un vieux journal ...

Elle se mit à fixer sa tasse, anxieuse. Inquiet, je m'approchai d'elle.

- Que se passe-t-il ?
- C'était un article parlant de deux enfants qui jouaient dans un quai de gare laissée à l'abandon ...

Mes lèvres s'étirèrent en une grimace silencieuse.

- Je m'en souviens.
- Votre ami ... Et Masaki-kun ... Je me suis toujours demandée pourquoi un parfait inconnu avait sauvé mon fils. Maintenant que je connais la raison, je comprends un peu mieux. Vous n'avez pas voulu voir quelqu'un mourir de la même façon que votre ami n'est-ce pas ?
- ...Pour être exact, je ne me souviens absolument pas l'avoir sauvé. Deux ans que tout le monde me félicite et m'admire pour avoir sauté sur ces rails, mais je n'en ai aucun souvenir. J'ai vu le train arriver, puis le trou noir et je me suis réveillé à l'hôpital. Mais vous devez avoir raison, ça devait être quelque chose comme ça.
- Vous teniez beaucoup à votre ami ?

Je levai les yeux vers le plafond alors qu'un petit silence s'installait. Je finis par ouvrir la bouche.

- Comme un frère.
- Alors s'il vous plait ... Ne regardez pas Masaki-kun.
- He ?
- Ne le regardez pas comme si vous voyez votre ami à sa place. Ce n'est pas agréable d'entendre ça j'imagine, mais il est bel et bien mort. Masaki-kun est vivant. Et il n'est que lui-même. Alors pensez à lui comme l'enfant qu'il est et non comme celui qu'aurait été votre ami s'il était encore vivant.

J'ouvris la bouche et la fixais, surpris. Il était vrai qu'il m'était arrivé de penser comme ça quelque fois ... Voir assez souvent ... Mais Masaki-kun n'avait rien à voir avec Kazu. J'avais fini par comprendre que la scène de l'hôpital n'avait été qu'un tour de mon imagination, additionnée à la fatigue et aux médicaments. Pourtant j'avais tenu cette promesse et continue à m'occuper de ce garçon auquel je m'étais très rapidement attaché.

Je relevais la tête et vis son regard. Une mère anxieuse pour son fils. Je n'avais jamais vu cette lumière dans les yeux de Mère.

-J'ai trouvéééé !

Masaki-kun revint en courant et s'étala sur la moquette. Sa mère cria et s'approcha pour l'aider à se relever. Masaki-kun riait aux éclats et Aiba-san soupira avant de le sermonner de ne pas courir dans les couloirs. Je souris.

~Kimi no Hora egao sagashite~

Il était seul dans l'appartement ? Mais pourquoi ? Avait-il inventé cette histoire de colocataire ? Pour quelle raison ? Je mis fin à mes réflexions stupides en entendant des gémissements venir de la chambre. Je souris et entrouvris la porte. Avant de me figer sur place.

-...Ka...Kazu ?

~Machi ga chiisaku natte

Kimi no Hora egao sagashite

Ah yume demo ii kara~