Méphisto n'eut même pas à lever les yeux pour deviner qui venait d'entrer dans son bureau. Après tout, la porte s'était ouverte sans qu'on n'y toque préalablement, et seul un homme dans tout l'Ordre avait assez de culot pour faire une telle chose.
Et cet homme était ivre.
Shiro trébucha en avançant en direction du canapé de Méphisto, la porte se refermant derrière lui. L'homme se laissa tomber d'une manière fort peu élégante sur le divan et émit un grognement.
"Putain..."
Le nez de Méphisto se fronça légèrement à l'odeur d'alcool qui imprégnait les vêtements de Shiro.
"Il est un peu tard pour me rendre visite. Ne devrais-tu pas être déjà rentré chez toi, Shiro ?"
La question était indubitablement ironique. Méphisto connaissait parfaitement la raison de l'état de Shiro, et ils le savaient tous les deux.
"Fermla..." articula difficilement Shiro en se redressant en position assise, relativement stable. "Depuis... Depuis quand j'ai un temps limite ?" maugréa-t-il en fouillant sa veste, à la recherche de quelque chose.
Méphisto regarda Shiro tâtonner, son expression masquée par la faible luminosité de la pièce. "Tous les humains, à partir du moment où ils naissent, ont un temps limite. Certains plus tôt que d'autres," répondit-il sans détour malgré son ton bienveillant. "Toi entre tous devrait le savoir, à présent."
"Pas c'que j'voulais dire." Shiro sortit un paquet de cigarettes de sa poche. Il ne l'aurait jamais fait en étant sobre. Cependant, il l'ouvrit et grimaça devant la dernière cigarette de la boîte avant de la saisir et de la porter à sa bouche. Il jeta négligemment la boîte vide sur la table. Ses mains tremblantes prirent le briquet de sa poche et il se débattit avec le déclencheur.
"Voyons, tu vaux mieux que cela."
Un sourire désabusé atteignit les lèvres de Méphisto. Le démon claqua des doigts et le briquet disparut des mains de Shiro dans un nuage de fumée pour réapparaître dans celles de Méphisto. Le directeur le posa silencieusement sur son bureau.
"Ne penses-tu pas que tu en a eu assez ?"
Shiro rejeta la tête en arrière et mâchonna grossièrement le bout du filtre. "Assez quoi ?" grommela-t-il. "Rends-moi mon briquet."
Méphisto n'obtempéra pas. À la place, il repoussa sa chaise et se leva. Ses bottes émirent un sombre claquement au fil de ses pas tandis qu'il traversait la pièce, claquement qui disparut lorsqu'il atteignit la moquette verte. Il ne s'arrêta qu'une fois devant Shiro, le surplombant de toute sa taille
"Tu auras besoin d'être en pleine forme pour la mission de demain." Les doigts gantés saisirent la cigarette entre ses lèvres. "Qu'essaie-tu d'accomplir avec un tel comportement ?"
Shiro agrippa le poignet de Méphisto. "Juste me détendre. C'trop dur à croire ?" Il leva vers lui ses yeux embrumés.
Le grand démon croisa son regard, analysant les orbes vitreuses, les émotions derrière ces lunettes tordues.
"Non," dit-il doucement, "ça ne l'est pas."
Méphisto tendit à nouveau la main. L'un de ses poignets était encore retenu par Shiro, mais son autre main était libre, et l'extérieur de ses doigts alla rencontrer les cheveux, le front de Shiro. Il inclina la tête de l'homme légèrement en arrière, le pouce appuyé contre les rides entre ses sourcils.
"Et ? Tu as l'air d'avoir bu deux fois ton poids. Te sens-tu plus détendu qu'avant ?"
Shiro fixa Méphisto, la nuque penchée mollement en arrière. La cigarette pendait au coin de sa bouche alors qu'il articulait avec difficulté ses prochains mots.
"Vais... être un tueur d'enfants d'main. Pourquoi pas alcoolique aussi, dans c'cas." Shiro renifla. "Laisse-moi fumer, Méphisto."
"Non." Le pouce de Méphisto glissa le long de la tempe de Shiro jusqu'à sa joue. Il lui retira la cigarette sans rencontrer de résistance et la garda dans son poing en abaissant son bras. "Tu en as eu assez," dit calmement le démon. "C'est pour ça que tu es venu, n'est-ce pas ?"
La tête de Shiro s'inclina sous le contact et la poigne maintenant Méphisto s'affaiblit jusqu'à retomber mollement le long de sa cuisse. Ses paupières se refermèrent à moitié et il eut un léger haussement d'épaules, n'offrant pas de réponse claire.
"Prendrais bien un autre verre" marmonna-t-il presque inaudiblement. "Alors je pars, sauf si tu comptes m'en offrir un." Mais l'exorciste ne fit aucun mouvement pour se relever.
Méphisto ne détacha pas les yeux de Shiro, clairement en train de peser le pour et le contre. "Hmm, il serait irresponsable de ma part de te laisser partir dans cette condition," concéda-t-il. Il claqua des doigts avec la main que Shiro avait relâchée. Un petit verre rempli apparu dans les airs.
"Voilà, bois."
Shiro le saisit et regarda à travers.
"C'est de l'eau," accusa-t-il.
"C'est de l'eau," confirma Méphisto.
L'exorciste grimaça. "Si j'avais voulu être sobre, je n'aurais pas bu, Einstein."
"Tu vas bien devoir cuver à un moment donné."
"Pas maintenaaant." Shiro remit le récipient dans la main de Méphisto et rejeta la tête en arrière en fermant les paupières. "La mission c'est demain."
"Tu pourrais toujours décliner la tâche," fit remarquer Méphisto. Il posa le verre sur la table basse derrière lui. La cigarette rejoignit le rejoignit à côté de la boîte que Shiro avait négligemment jetée auparavant.
"Laisse un autre exorciste s'en occuper. Le Vatican a assez de partisans dévoué à sa cause."
"Tu sais que je ne peux pas." Shiro grogna et tourna sa tête sur le côté. "Je dis non, ils me fichent à la porte." Shiro mit ses mains sur son visage. "J'ai besoin de boire, Méphisto. J'ai besoin de boire pour demain et le jour suivant et sûrement pour le reste de ma foutue vie. Ce sont des putains de gamins. Ils viennent à peine de naître et je vais les éventrer comme de vulgaires Coaltars. Je peux pas faire ça sobre." Il eut un rire jaune. "Je peux pas faire ça ivre !"
"Et pourtant, tu le dois."
Méphisto adoptait un ton badin malgré la gravité du sujet de leur conversation. Ils parlaient de ses pairs, de sa famille, et pourtant, le grand démon semblait complètement imperturbable à l'idée de leur décès. "Ils représenteront un grand danger s'ils restent en vie. Ce sont les enfants de Satan, après tout. On n'a aucune idée de s'ils deviendront comme moi "- et Méphisto sourit discrètement à sa petite boutade - "ou s'ils sèmeront des ravages tels les autres membres de ma fratrie. Ce n'est pas quelque chose qui devrait te peser autant sur la conscience." Il y eut un court silence. Le sourire de Méphisto devint lentement plus difficile à interpréter. Il s'approcha de Shiro et retira une de ses mains de son visage. L'exorciste semblait perdu et épuisé. Il y avait des ses yeux une lassitude qui était bien au delà de ses années d'existence.
"Mais il est vrai," susurra Méphisto, "que tu as toujours eu un faible pour les démons."
"Un faible ?" Le rictus amusé de Shiro ressemblait à une grimace lorsqu'il releva sa main libre. Ses doigts s'enroulèrent autour du revers de la veste de Méphisto et il l'attira plus près de lui. Le démon obtempéra et se laissa tomber en avant, pressant un genou sur le sofa à rayures et une main contre la charpente en bois. "Je n'suis pas faible. Mais je ne peux pas assassiner deux nourrissons. Il... Il y a d'autres demi-démons ici. Merde, j'ai eu des élèves demi-démons. Ils auraient pu se transformer en monstres si on leur avait laissé l'occasion, mais.. Mais ils ne l'ont pas fait..."
Shiro dodelina de la tête. Son front se pressa contre l'épaule du directeur. "Satan ou pas. Ce ne sont que des bébés. De... de ce qu'on sait, ils n'ont même pas encore vu le jour, et... 'suis censé les tuer... Ils sont encore... en partie humains, bordel. Ce n'est juste."
Le poids de la tête de Shiro était familier pour le démon. Laisser courir ses doigts le long des mèches argentées était une idée tentante, mais ce n'était pas le bon moment pour ce genre de choses.
"Le Vatican n'a jamais semblé particulièrement préoccupé par la justice. Ils choisissent la facilité."
Toute distance disparue entre Méphisto et Shiro, les mots du démon roulaient avec aisance de la bouche du démon jusqu'à l'oreille de l'exorciste.
"Pour eux, c'est le cas," ajouta-t-il en portant la main de Shiro à ses lèvres. Il déposa un baiser sur les phalanges du prêtre, tendre, cruel. "Ce ne seront pas leurs mains qui finiront tachées de sang."
"Que des putains de lâches," grogna Shiro avant de secouer la tête et de prendre une grande inspiration contre la veste de Méphisto. "Qui m'en.. m'envoient faire leur sale boulot..."
La rancoeur dans le ton de l'exorciste était aussi forte que la sincérité derrière celui-c. Méphisto ne put s'empêcher d'en sourire. Ses yeux s'assombrirent d'un sentiment pas si proche de la délectation, mais sa satisfaction était palpable. Il ne montra aucun signe d'accord ou de désaccord avec les estimations de son vis-à-vis.
"C'est presque trop à porter pour un seul homme..." La voix de Méphisto était basse, flegmatique, comme s'il se parlait à lui-même. "Aimerais-tu que je te délivre de ce poids, Shiro ? Tu n'as qu'à m'en faire la demande."
L'exorciste leva les yeux vers le directeur, sa prise se relâchant autour de sa veste mais s'affermissant autour de ses doigts. "Qu.. de quoi... tu me parles ? Comment tu peux... Comment tu pourrais changer ça ?"
"Des options, Shiro. Tu as toujours des options," lui rappela Méphisto d'un ton docte. "Je pourrais, tout du moins, t'accompagner. Je pourrais agir si tes mains hésitent, ou te prêter mon épaule si tes jambes se dérobent après-coup. Ne sommes-nous pas amis ?" Le démon croisa le regard de Shiro et s'y accrocha. Dans la pénombre de la pièce, ses iris semblaient briller. "Laisser moi te venir en aide."
Shiro le fixa, perdu dans le regard vert émeraude qui sondait le sien. "Toi ? Aider ?" Il baissa les yeux sur la cravate rose. "Pensais pas que tu ferais ça... tu sais. Gratuitement." Il renifla légèrement. Le son fut étouffé par le petit pouffement de rire que Méphisto émit en réponse.
"Qui dit que mon aide est désintéressée ?" contra mielleusement le démon. Il releva la tête de Shiro et plongea dans ses yeux sombres, rendus vitreux par l'alcool qu'il avait imbibé. "Penses-tu que j'apprécie de te voir dans cet état, Shiro ?"
L'exorciste se laissa faire sans résistance et s'appuya instinctivement contre la peau chaude. Il parla à nouveau, d'une voix plus douce et pâteuse, les mots glissant languidement les uns après les autres. "Alors... C'est ce que tu gagnes... Moi sobre ?"
"Ce n'est pas un mauvais marché, si ?" Méphisto commença lentement à étendre Shiro sur son sofa. "Tu ne me seras d'aucune utilité si tu gâches tes talents en noyant ta culpabilité dans l'alcool. Alors promets moi ceci, Shiro." Le démon enfourcha familièrement la cuisse de son ami, le maintenant en place. Ses bras vagabondèrent autour de la nuque de Shiro tandis qu'il se penchait de plus en plus près. Dans la pièce silencieuse, les sens aiguisés de Méphisto pouvaient aisément sentir le coeur de Shiro battre plus intensément, sa respiration ralentir. Il pressa leurs fronts l'un contre l'autre, puis redescendit pour lui murmurer à l'oreille. "Peu importe ce qui arrivera demain, tu ne tenteras pas d'en fuir les conséquences."
Les doigts de Shiro s'enroulèrent autour de la taille de Méphisto, chiffonnant le haut de son élégant costume.
"Aucun moyen que je m'enfuie maintenant." Sa voix était bourrue et lourde. Ses paupières se fermèrent complètement et sa tête s'inclina en avant, son nez touchant la joue du démon. "Je suis trop... impliqué... Il n'y a... nulle part où aller."
"C'est exact." Les lèvres de Méphisto remontèrent en un sourire devant ce ton abattu.
Parfait, pensa-t-il, sentant les pièces de son plan lentement s'assembler.
"Reste ici pour cette nuit. Et quand viendra demain... tu pourras me laisser m'occuper de tout." Le bout du nez de Méphisto frôla celui de Shiro tandis qu'il s'éloignait de son oreille. "D'accord ?" demanda-t-il, attendant la confirmation finale, la dernière signature achevant de clore leur contrat, même si le prêtre avait du mal à se souvenir des termes de celui-ci. Ses lèvres survolèrent celles de Shiro.
"D'accord." Le mot fut murmuré comme un secret dans le bureau silencieux. Il flottait encore dans l'air bien après que ses derniers échos aient disparu de la pièce. Il n'y eut aucune étincelle magique. Il n'y eut ni rire sinistre, ni flash aveuglant. Ce n'étaient que des mots, une promesse orale entre un démon et un exorciste, scellée d'un simple baiser.
