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Chapitre I


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Un cauchemar. Un réveil en sursaut. En sueur. Mal à l'aise. Oppressée.

Où était-elle ? Où se trouvait-elle ? Qui était-elle ?

Shaw serrait frénétiquement l'oreiller dans ses poings.

Elle avait cette sensation d'être tombée dans le vide, dans un précipice noir et sans fin. Elle bascula sur le dos et se força à respirer plus lentement. Son cœur battait sans ordre. Elle ne savait pas de quoi elle avait rêvé, mais cela n'avait rien eu agréable. Elle se donna le temps de reprendre ses sens, repoussa les draps parce qu'elle avait trop chaud.

Son malaise subsista. Elle se leva, alla boire au robinet dans la cuisine. L'eau lui donna la nausée, la sueur lui dégoulinait dans le cou. Elle se rendit à la salle de bain, se déshabilla, prit un élastique et s'attacha les cheveux. Elle les avait décidément trop longs. Ils lui tiraient sur le crâne et lui tenait chaud, mais elle se s'était toujours pas résolue à les couper. Elle détestait se couper les cheveux.

Elle se glissa dans la cabine de douche, ouvrit le robinet d'eau froide et resta de longues minutes sous le jet glacée. Elle avait laissé la pomme de douche accrochée et tendit son visage dessous, puis elle se retourna, attrapa ses cheveux et les maintint d'une main au-dessus de sa tête pour ne pas les mouiller. Elle tourna à fond le robinet. L'eau lui fouetta les épaules et elle se détendit. Quand elle se sentit un peu mieux, elle ferma l'eau et sortit de la douche. Elle s'essuya sommairement comme elle le faisait toujours et regagna le salon, laissant sur son passage des traces de pas humides. Elle gagna la cuisine, ouvrit un placard. Celui réservé aux alcools. Peu de bouteilles à la vérité. Une de Martini, une de Gin, avec les deux bouteilles de vodka dans le congélateur, c'était clairement des boissons destinée à Root, bien qu'elle ne l'ait jamais vue beaucoup boire. Deux bouteilles de Whisky. L'un ordinaire destiné à entrer dans la compositions de recettes de cuisine — Root s'en était servi un jour pour préparer un plat de crevettes flambées — et un autre d'excellente qualité, un Glenfarclas 21 ans d'âge. Ce qu'elle cherchait. Elle prit un verre dans un autre placard, puis s'installa dans le canapé. Elle était nue, à moitié trempée encore, elle pensa un instant enfiler un caleçon ou un short. Renonça à l'idée dans un haussement d'épaule et se laissa tomber sur les coussins.

— Sais-tu l'heure qu'il est ? fit sévèrement une voix à son oreille.

Elle bondit de surprise, manqua de lâcher la bouteille et serra tant son verre qu'il fut à deux doigts de se briser entre ses doigts. Elle portait une oreillette. Elle était si confortable qu'elle avait oublié de la retirer en se couchant, oublier sa présence.

— Hein, quoi ? balbutia-t-elle bêtement.

— Sameen, il faut que tu te reprennes. Il est quatre heures du matin et la seule chose que tu trouves à faire c'est de te bourrer la gueule !

— Je ne me bourre pas la gueule ! protesta hargneusement Shaw.

— Pas encore, mais ça ne va pas tarder. Tu bois trop.

— N'importe quoi, et puis de quoi je me mêle ?

— Sais-tu combien d'alcool tu as ingurgité ces derniers jours ?

— Qu'est-ce que ça peut foutre ?

— Trois bouteilles de Whisky, quatorze...

— Mais ta gueule…

— Quatorze bouteilles de bières dont six de cinquante centilitres ce qui nous fait un total de...

— Arrête, c'est bon ! Qu'est-ce que tu veux ?

— Que tu arrêtes de te gorger d'alcool à chaque fois que tu te sens mal… Sam, si tu continues tu vas être bonne pour les alcooliques anonymes.

— Pff ! N'importe quoi.

— Je plaisante. Je sais bien que tu n'iras jamais assister à de telles réunions. D'ailleurs, si l'idée t'en prenait, je déclencherais immédiatement une alerte à la bombe pour que les lieux soient vidés de tout leurs occupants à ton arrivée. Histoire d'éviter que la réunion ne se finisse avec un tas d'alcooliques repentis au sol, plein de contusions, d'yeux au beurre noir, d'arcades sourcilières en sang... Et ce, dans le meilleur des cas.

— Ouais, tu me connais bien, observa Shaw en souriant franchement. Ces réunions de débiles, rien de mieux pour me mettre les nerfs en pelote.

— Bon, alors maintenant, tu vas remettre cette bouteille et ce verre là où tu les a pris et retourner gentiment te coucher.

Shaw regarda sa bouteille, elle se sentait frustrée et ridicule avec cette impression d'avoir huit ans et de s'être faite surprendre à commettre une bêtise, du genre de celles pour lesquelles on a vraiment pas envie de se faire attraper.

— Sam !

— Okay, Okay...

— Tu te conduis parfois comme une enfant.

Elle était vraiment insupportable. Shaw se leva en soupirant d'exaspération, mais s'acquitta sagement de sa demande.

— Tu peux boire un verre d'eau par contre.

— Oh, ça va ! râla Shaw.

Mais elle s'exécuta quand même.

Elle retourna ensuite dans la chambre à coucher. La place qu'elle avait occupée était trempée de sa sueur, elle s'allongea de l'autre côté et ramena le drap sur elle. Les souvenirs l'assaillir de nouveau, ceux qu'elle avait voulu fuir avant que l'Autre ne vînt lui donner une leçon de morale. Comment avait-elle pu l'écouter, lui avoir obéi comme un enfant obéirait à sa mère ? Parce qu'elle avait raison, en convint Shaw. Elle avait trop bu, qu'importait les excuses. Elle s'était abrutie de nuits sans sommeil et d'alcool. Au dépend de sa santé et de sa sécurité. Voilà pourquoi elle n'avait pas protesté, voilà pourquoi elle l'avait écoutée. L'Autre avait raison.

La chambre, l'appartement étaient plongé dans le noir et le silence. On n'entendait jamais aucun bruit extérieur quand les portes et les fenêtres étaient fermées, c'était agréable et reposant. Shaw reposait sur le dos. Une odeur flottait, ténue mais tenace.

Son odeur.

Une évocation de ces dix jours qui avaient suivis leurs retrouvailles dans le parc. De ces dix jours qui avaient précédé... Qu'est-ce qu'ils avaient précédé ?

Non. Non. Ils n'avaient rien précédé. Arrêter la sirène. Rien précédé. Ils avaient simplement suivi leurs retrouvailles.

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Tout avait commencé dans le parc, quand elle avait repéré un tireur en embuscade et qu'elle avait compris qu'ils visaient la même cible. C'est pourquoi elle ne l'avait pas descendu après avoir éliminé l'agent qu'elle suivait. Elle avait voulu savoir qui il était et pour qui il travaillait. Elle l'avait contourné, mis au sol et maintenu par une clef, avant de lui poser le canon de son arme sous le menton. Le poids de son adversaire l'avait surprise. Il était grand, mais elle n'avait pas prévu qu'il soit si léger. La chute en fut d'autant plus rude.

C'est alors qu'elle distingua son visage et qu'elle réalisa qui elle avait intercepté :.

— Root ?

— Shaw ! avait soufflé Root.

Root avait repoussé son arme. Elles s'étaient relevée et, de fil en aiguille, Shaw s'était retrouvée enlacée, embrassée, prisonnière de ses bras. Root était au bord des larmes et délirait à moitié. Une scène impensable. Non seulement parce que Shaw n'eût jamais imaginé se retrouver, réellement, dans une telle situation, ici à ce moment-là. Pourtant...

Root l'avait déjà serrée dans ses bras à de nombreuses reprises. Avant. Qu'importait avant ou maintenant, à le résultat avait toujours été le même : le désir avait tout emporté et elles s'étaient lancé à corps perdu dans un échange qui l'avait laissée pantelante et vulnérable, comblée et frustrée, égarée. Mais ce soir-là, Root était la dernière personne qu'elle voulait croiser sur son chemin. La seule qu'elle s'évertuait désespérément à éviter depuis son retour à New-York quinze jours auparavant.

Shaw la repoussa. Root s'enquit des raisons de sa présence.

— Je descends les agents de Samaritain. Un par un.

Root se fendit d'un sourire appréciateur. Alors, avant que les choses ne dégénérassent et qu'elle perdît le contrôle de la situation, Shaw décida de partir. Elle tourna les talons et s'éloigna. C'était sans compter sur Root.

Elle la rattrapa. Elle voulait savoir, tout savoir. Shaw avait tout balancé. En quelques mots. Les tortures, les simulations, les trahisons dont elle s'était rendu coupable, sa trahison. Tout. C'était idiot. Pourquoi le lui dire ? Là, dans ce parc ? Maintenant, alors qu'elles venaient à peine de se retrouver ? Shaw se méprisait pour sa faiblesse et sa lâcheté et qu'elle aspirait à ce que Root partageât son jugement, à ce qu'elle la haïsse et qu'elle disparût de sa vie.

Non, qu'elle reste.

Non, qu'elle parte.

— Merde ! jura Shaw pour elle même.

Si, qu'elle parte avant, qu'une fois encore, cela se terminât, comme à chaque fois. Mais Root n'avait que faire de ses désirs. Elle la tenait, elle lui caressait le visage, elle déversait sur elle des torrents de sentiments et d'émotions qui menaçaient d'emporter ce qui lui restait de volonté.

Root comprit rapidement que Shaw doutait de la réalité. Et, comme à chaque fois, simulation après simulation, Root mis tout en œuvre pour convaincre Shaw qu'elle se mouvait dans le monde réel. Et, quoi que répondît Shaw, comme à chaque fois, elle lui réitéra sa confiance absolue.

Comment Root pouvait-elle ? Shaw se sentit faiblir. Vrai ? Pas vrai ? Quelle était la vérité ?

Ne pas prendre de risque. Jamais.

Elle recula de deux pas et braqua son arme sur Root.

— Plus de sept mille simulations, Root. J'ai trahi, j'ai tué des tas de gens, mais il y a une seule personne que je n'ai jamais pu tuer au cours de mes simulations. Une seule. Toi. Je n'ai jamais pu, alors pour échapper à tout ça, je me suis tuée et à chaque fois la simulation a pris fin. Je ne peux pas prendre de risques. Je ne veux pas te tuer. Je ne peux pas. Et si je reste en vie, je finirai par le faire. Ce n'est pas envisageable.

Shaw retourna l'arme contre elle. Le canon sur la tempe. Elle s'apprêtait à tirer quand tout dérapa. Root sortit son arme et se la mit sous la gorge. Qu'est-ce qu'elle foutait ? C'était quoi ce nouveau scénario ?

— Tu ne peux pas vivre avec moi, dit Root. Je ne peux pas vivre sans toi. Donc, si tu meurs, je meurs aussi.

Tout partait en vrille.

— Baisse ton arme, l'enjoignit Root.

Et de lui faire un délire sur elle ne savait trop quoi à propos de la mort, de ce qu'il pouvait bien y avoir après, qu'elles verraient bien et très prochainement. Root semblait décidée à se faire sauter la cervelle et la connaissant Shaw savait qu'elle n'hésiterait pas à le faire.

C'était quoi ce bordel ?

— Putain, Root ! jura-t-elle.

Elle renonça. Baissa son arme. Perdue. En miroir, Root rangea la sienne derrière son dos. Elle s'approcha et tendit la main.

— Donne-moi ton arme Sameen.

Shaw la fixa, les yeux dans le vague.

— Shaw, donne-moi ton arme, répéta Root.

Le ton était ferme, Shaw obtempéra.

— Tu dois en avoir une autre, donne-la-moi, exigea encore Root. Ton couteau aussi, je sais que tu en portes toujours un sur toi.

C'était n'importe quoi, Shaw ne contrôlait plus rien et fit ce que Root lui avait demandé.

Après avoir glissé les armes dans ses poches Root l'invita à la suivre.

— Je ne veux pas aller à la planque, fit Shaw.

— On ne va pas à la planque.

— Où alors ?

— Tu le sauras si tu viens avec moi.

Shaw hocha la tête, Root lui passa un bras autour des épaules et la serra doucement contre elle, puis elle l'entraîna, hors du parc.

Elle était venue en voiture. Une belle Bentley gris perle.

— Ça ne te dérange pas si je conduis ? demanda Root.

Shaw la regarda sans comprendre, Root sourit, lui ouvrit la portière, attendit qu'elle se fût assise sur le siège-passager, referma la portière, fit le tour de la voiture, s'installa derrière le volant et démarra.

La circulation était dense. Root, excellente conductrice, se faufila habilement parmi les voitures, emprunta des routes secondaires. Elle surveillait Shaw du coin de l'œil. Celle-ci semblait éteinte. Absente. Shaw en était toujours à tergiverser. Rester ? Partir ? Monde réel ? Monde virtuel ? Une main se posa sur sa cuisse. Shaw fixa son regard dessus. La main exerça une légère pression.

— Ça ira, Shaw, lui dit gentiment Root. Reste avec moi, tu es en sécurité maintenant.

La main l'abandonna pour se reposer sur le volant. Shaw regretta sa disparition, le sentiment de confort qu'elle lui avait procuré.

Elles roulèrent une demi-heure avant de s'arrêter quelque part dans Brooklyn. Shaw connaissait mal le quartier, mais l'endroit lui sembla calme et plutôt huppé. Root gara la voiture, sortit et vint lui tenir la porte avant qu'elle n'eût le temps de descendre.

Elle lui prit la main et la guida pour traverser la rue. Une fois sur le trottoir d'en face, elle ne la lâcha pas et continua à marcher. Shaw trouvait étrange ainsi. Elle n'avait jamais tenu la main à personne, du moins pas depuis qu'elle avait dépassé l'âge de huit ans, et encore. Son père la lui donnait rarement et sa mère jamais. Petite, Shaw lui attrapait seulement un doigt pour traverser la rue et une fois la rue traversée, elle le lâchait et continuait simplement à marcher à ses côtés. Ensuite... Il y avait bien eu quelques crétins qui avaient essayé, des garçons qui croyaient, elle ne savait pour quelle raison idiote, qu'elle pouvait être leur petite amie et des filles, encore plus idiotes, qui pensaient, une ou deux à vrai dire au grand maximum, que c'était ainsi qu'on se comportait entre copines.

Shaw n'avait jamais eu de copines, ni de petits amis.

Il y avait même eu une ou deux femmes qui lui avait fait le coup de : « Viens là, chérie » parce qu'elle portait un uniforme ou qu'elles avaient vu son tatouage et que ça les excitait. Un bon coup de poing dans la gueule ou une remarque acerbe avait rapidement douchée leur fantasme.

Mais là, avec Root… La sensation était étrange, dérangeante, sans qu'elle eût cependant l'envie d'y mettre un terme. Ses doigts chauds enserreraient doucement sa main. Elle n'avait d'abord pas répondu au contact, mais très vite alors que de noires pensées commençaient à monter, elle avait affermi sa prise et en avait obtinu le réconfort auquel elle aspirait. Elle concentra toutes ses pensées sur la main de Root comme si tenir sa main dans la sienne l'empêchait d'être emportée vers des rivages remplis de morts, de mirages et de cauchemars.

Root s'arrêta devant un immeuble. Elles passèrent la sécurité et s'avancèrent dans un joli hall jusqu'aux ascenseurs. Root appuya sur le bouton d'appel. Les doigts de Shaw se crispèrent douloureusement sur sa main. Elle tourna la tête et essaya de deviner ce qui l'avait troublée. L'ascenseur arriva et les portes s'ouvrirent. Les traits de Shaw se brouillèrent, ses pupilles se dilatèrent et une grimace de terreur et de rage déforma son visage. Shaw affichait depuis leur rencontre une tête de déterrée, mais l'expression née à l'arrivée de l'ascenseur transfigura. Root eu l'affreuse impression de l'avoir perdu. La femme, le soldat qu'était Shaw avait disparue pour laisser place une bête à traquée. Un animal sauvage et dangereux.

Elle tira brusquement Shaw en arrière et l'entraîna dans l'escalier de service.

— Désolée, Shaw. s'excusa-t-elle.

Elles commencèrent à monter. Shaw n'avait pas relâché son étreinte. Root grimaça, elle avait retenu un cri de douleur devant l'ascenseur. Shaw lui broyait les doigts. Si elle continuait, Root ne pourrait plus se servir de sa main pendant des jours. Elle se retourna :

— Ça va ?

— Oui.

— Shaw. Tu me fais mal.

Shaw regarda leurs mains enlacées.

— Pardon.

Elle ouvrit ses doigts, mais Root l'empêcha de retirer sa main.

— Merci, souffla-t-elle avec un petit sourire

Elle reprit sa montée, tirant Shaw derrière elle. Elle la conduisit au dernier étage. Elles débouchèrent dans un corridor. Moquette couleur crème, appliques murales art-déco, lumières tamisées, tapisseries élégantes. L'immeuble était luxueux sans être tape-à-l'œil.

Root s'arrêta devant une porte, sortit une clef de son blouson et l'introduisit dans la serrure. Une fois la porte ouverte, elle tira Shaw à l'intérieur et alluma la lumière.

— Où est-ce que tu m'a emmenée ?

— Chez moi.

La réaction fut immédiate.

— Quoi ? Mais t'es folle ! Comment peux-tu faire un truc pareil ? Espèce de tarée ! Je ne resterais pas une minute de plus. Root, merde ! C'est trop tard maintenant, je sais où...

— Sameen, arrête, tu ne risques rien, tenta de la raisonner Root.

— Mais ce n'est pas moi, putain, Root ! C'est toi ! Root, tu...

— Bon, écoute, tu arrêtes vraiment là.

— Non, je me casse, cracha Shaw.

Root avait profité de leur échange pour ouvrir le tiroir d'un chevet situé à côté de la porte et avant que Shaw ne réalisât son intention, elle en avait extrait un taser et lui avait appliqué sur le côté du cou.

— Désolée, mon cœur.

Shaw s'écroula. La nuit était pourrie et que tout s'enchaînait de mal en pis. La suite lui donna raison. Elle entendit Root s'éloigner précipitamment, ouvrir une porte, des tiroirs, jurer, puis revenir vers elle.

— Sameen, je ne voulais pas en venir à ces extrémités, s'excusa-t-elle. Mais tu ne me laisses pas vraiment le choix.

Elle s'accroupit à ses côtés, releva l'une de ses manches, serra un garrot au dessus du coude.

Elle n'allait pas oser ? Fulmina Shaw. Elle tenta de se dégager. Inutilement. Elle ne pouvait pas bouger. Root tapota son bras et lui enfonça une aiguille sous la peau. Encore furieuse de s'être laissée surprendre, Shaw sombra.

Elle reprit conscience allongée sur un canapé. Root se matérialisa à ses côtés :

— Si tu bouges encore, Sameen, la prévint-elle. Si tu as le malheur de vouloir encore tenter de sortir d'ici sans en avoir ma permission ou sans que je t'accompagne, je te tase et je te drogue jusqu'à ce que tu comprennes que tu es ici chez toi, que tu es en sécurité, que je le suis aussi et que je ne veux pas tu t'en ailles. Tu as compris ?

Shaw ne bougea pas, mais ses yeux évitèrent de croiser son regard.

— Sameen ! La fustigea Root. Tu me regardes et tu me réponds. Tout de suite. Tu as compris oui ou non ?

De mauvaise grâce, Shaw tourna la tête vers elle. Root tenait son taser en main et elle avait l'air furieuse. Aussi furieuse que le jour où Shaw avait joué la bravache alors que sa couverture venait tomber et qu'elle avait manqué de se faire descendre dans le grand magasin pour lequel elle travaillait, que Rousseau l'avait débusquée, et que le rayon cosmétique s'était transformé en champ de bataille.

Tiens, en y pensant, elle irait bien lui régler son compte à elle aussi. Elle avait essayé de la retrouver depuis son retour à New-York mais elle n'avait pas réussi à la localiser. En attendant, Root la regardait d'un air vraiment mauvais.

— Sameen ! Dernière fois, la menaça-t-elle. Tu as compris, oui ou non ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as compris ?

— Que tu as une furieuse envie de me faire du mal.

— Arrête de faire l'idiote et réponds-moi.

Shaw capitula :

— D'accord, Root. Je reste ici et je ne sors qu'avec ton autorisation ou que si je suis avec toi. C'était bien la peine de m'évader si c'est pour me retrouver...

Root lui posa durement la main sur la bouche.

— Tais-toi.

Elle se releva, croisa les bras et fixa Shaw, toujours en en proie à la colère.

— Je peux te faire confiance ?

— T'es chiante, lança Shaw butée.

— Shaw...

— Oui. Je ne bougerai pas. Promis enfin, sauf si...

— Personne ne viendra jamais ici, je peux te l'assurer.

— Comment peux-tu en être certaine ?

Root se tapota l'arrière de l'oreille droite l'air entendu. Ah, la Machine, évidemment. Root et son Dieu. Shaw préférait ne pas discuter des certitudes de Root. Ces derniers temps, elle en avait soupé des IA et elle n'avait aucune envie d'aborder le sujet, surtout pas avec quelqu'un d'aussi fanatique que Root. Elle se redressa et se sentit tout de suite très mal.

Déjà, comment avait-elle pu promettre à Root de rester ici ?

— Root...

— S'il te plaît, Sameen… la supplia Root.

Changer de sujet :

— Écoute, que dirais-tu d'aller prendre une douche et de te changer ? J'ai récupéré tes affaires dans la planque et je les ai rangées dans mon dressing. Viens, je vais te montrer, je crois qu'il ne manque rien.

Shaw la suivit et quand Root, après avoir ouvert la porte, alluma la lumière dans le dressing, elle resta un instant interdite. L'endroit était incroyable, le mur de gauche et celui du fond étaient garnis d'étagères, de tiroirs et de placards en bois vernis. Dans les étagères, les vêtements étaient rangés par type et par couleur Shaw en conclut que les armoires et les tiroirs devaient être organisés de même. Root lui désigna du doigt un coin du dressing.

— J'ai rangé tout ce que j'ai pu à toi trouver là-bas. Les sous-vêtements sont dans ces trois tiroirs. Tu trouveras un blouson et un caban dans le grand placard, des chaussures en bas. Il n'y avait que des tennis et une paire de vieilles boots, désolée. Sinon tes affaires de sport sont rangées à droite. J'ai aussi récupéré le nécessaire de toilette que tu avais laissée.

Tout en donnant ses explications, elle avait ouvert les grands placards aménagés sur le mur de droite. Shaw y découvrit des râteliers pour armes de poing et pour fusils. Root sortit son arme et la plaça dans un râtelier à côté de deux autres Glock. Ensuite, elle rangea aussi soigneusement les armes que Shaw lui avait remises dans le parc. Son couteau tactique disparut dans un tiroir, le taser de Root dans un autre. Suspicion et confiance se mêlaient cruellement et Shaw se sentit affreusement vulnérable.

Root referma le placard. La mine incertaine, elle dévisagea brièvement Shaw et la laissa seule dans le dressing. Shaw attendit qu'elle disparût de sa vue et qu'une porte se refermât sur elle. Le placard l'attirait comme un aimant. Sans ses armes, elle se sentait nue, en danger, mais avant qu'elle n'esquissa un geste vers la serrure, Root était revenue et la repoussait gentiment.

— Sois sage, Sameen. Désolée, mais ces joujoux ne sont pas pour toi pour le moment.

Elle se fendit d'une grimace et verrouilla le placard.

— Tu sais que je peux crocheter n'importe quelle serrure en moins de dix secondes ? fit Shaw.

— Dix secondes amplement suffisantes pour que j'aie le temps de te régler ton compte, ma belle. Allez, dépêche-toi d'aller prendre ta douche, je vais nous faire à manger.

— Pas faim.

— Parce que tu n'as jamais testé mes talents de cuisinière, dit-elle dans un grand sourire.

Comment Root pouvait-elle lui sourire comme cela, lui parler de ses putains de talents de cuisinière dont Shaw se fichait comme de sa dernière chaussette, alors qu'il y avait une chance sur deux pour que dans les minutes qui allaient suivre, elle braque une arme sur elle ou commette une atrocité dont Root n'avait même pas idée. Elle ressemblait une brebis dansant de joie devant le loup qui allait la dévorer.

Root ouvrit la bouche pour parler.

— J'y vais, j'y vais, grommela Shaw

Elle s'empressa de choisir un change, ramassa ses affaires de toilette, fronça les sourcils en récupérant des sous-vêtements bien pliés et bien rangés. Penser que Root les avait manipulés lui donnait l'étrange sensation qu'elle se mouvait dans un monde irréel et qu'elle jouait à l'un de ces jeux ridiculex au cours duquel on s'amusait à incarner une famille avec : le papa, la maman et toute la ribambelles de girafes, d'ours en peluche ou de lapins censés incarner les enfants du couple idéal.

Elle se précipita hors du dressing sous le regard interloqué de Root, se retrouva dans le salon sans savoir que faire ensuite.

— Sur ta droite, Sameen, l'orienta aimablement Root. La deuxième porte depuis l'entrée. Si tu as besoin de quelque chose appelle-moi, je serai dans la cuisine.

Shaw disparut dans la salle de bain sans lui adresser un mot ou un regard.

Les yeux fixés sur la porte fermée, Root resta un instant songeuse.

— Tu m'entends ? fit-elle soudain.

Elle pencha le tête en écoutant la réponse.

— As-tu pu voir ce qu'il s'est passé pendant sa détention ?… Non ?… Jamais ?… Il faut que tu m'aides, je ne crois pas que je m'en tirerai toute seule, j'ai peur qu'elle fasse une bêtise. Je ne me le pardonnerais jamais... Non, non, s'il te plaît, pas de statistique, je n'ai pas envie de penser à Shaw comme si elle était une statistique dans ton monde numérique. Écoute, j'aimerais au moins que tu la surveilles… Je sais qu'elle détesterait ça, mais je ne veux pas risquer de la perdre encore une fois, s'il te plaît. Je ne le supporterais pas… Tu as besoin de quelque chose ? Tu vois tout l'appartement ?... Vraiment tout ? Aucun angle mort ?... C'est toi qui as fait installer tout ça ?... Depuis le début ?... Bon super, mais n'en parle à personne ! C'est notre petit secret, d'accord ?… Merci.

Elle rejoignit la cuisine et examina le contenu de son réfrigérateur, de son congélateur et de ses placards. Elle n'exerçait plus ses talents de cuisinière depuis longtemps et ses réserves étaient au plus bas.

Root avait pourtant aimer cuisiner et elle avait pris beaucoup de plaisir à endosser des identités de cuisinier, de pâtissier ou même de saucier. Elle avait servi dans des fast-food comme dans des restaurants gastromiques. L'une de ses missions l'avait conduite en France. Elle avait intégré la brigade d'un chef triplement étoilée — un must dans ce pays qui enorgueillissait de servir la meilleure cuisine au monde — et quand elle avait démissionné, faisant fi des sirènes de la gloire gastronomique française, le chef l'avait en vain suppliée de rester. Elle se défendait aussi en sommellerie et avait parfait ses connaissances en travaillant plusieurs semaines comme sommelier-adjoint dans un grand hôtel londonien. Elle gardait de bons souvenirs de ces expériences et un goût prononcé pour la cuisine et les vins d'exception. Shaw aimait le Whisky et ce qui tenait au corps. Le piment et la viande saignante. Manger, la ramènerait peut-être à la réalité.

Elle trouvait incroyable de l'avoir retrouvée au hasard d'une traque en pleine nuit. De s'être fait doubler, plaquer au sol, braquer. Shaw n'avait jamais cesser de la surprendre depuis qu'elle avait ouvert son dossier militaire. C'était excitant. Galvanisant, mais pour l'heure, Root s'inquiétait. Shaw semblait physiquement épuisée et elle avait décelé de la confusion, une fêlure et beaucoup de vulnérabilité. Un état général contre-nature. Si Shaw ne se reprenait pas, Root augurait une dégradation rapide de ses facultés mentales.

— Hein ! Quoi ? sursauta-t-elle toute à ses pensées. Ah oui, le dîner ? Oui oui. Merci.

Un rappel à l'ordre bienvenu. Shaw ne resterait indéfiniment sous la douche et il vaudrait mieux que le dîner fût prêt quand elle resurgirait dans le salon. Root ne savait pas trop ce qu'elle ferait de Shaw, ce qu'elle ferait avec elle. Tous ces derniers mois, elle avait fantasmé leurs retrouvailles et l'avoir maintenant chez elle la déstabilisait. Elle se décida pour des pâtes. Tout le monde aimait les pâtes, Shaw devait aussi aimer ça. Elle trouva de quoi confectionner une sauce en accompagnement et s'installa devant le plan de travail.

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La salle de bain était équipée d'une douche et d'une baignoire. L'idée de s'abandonner dans un bain chaud la révulsait. Shaw opta pour la douche. Elle se déshabilla, entra dans la cabine, ouvrit les robinets et se glissa sous l'eau brûlante.

Il n'y avait pas de gel douche dans sa trousse de toilette et elle s'était résolue à utiliser celui de Root. Mais quand elle regarda ce qu'elle avait, elle découvrit le sien parmi divers flacons posés sur une étagère à portée de main, du moins un flacon de la même marque. Elle aimait l'odeur discrète du vétiver. Sinon, elle utilisait du savon d'Alep. Root aimait l'Ylang-Ylang. Un flacon de gel douche de cette flagrance se trouvait rangé à côté du sien. Pourquoi Root avait-elle acheté un gel douche au vétiver ? se demanda-t-elle vaguement avant de se saisir du flacon et d'oublier sa question.

La douche la détendit, l'odeur du vétiver la rappela dans un univers familier et rassurant. Elle en profita pour se laver les cheveux, et, histoire de se remettre les idées en place, acheva sa douche sous l'eau froide. Quand elle ouvrit la cabine, elle réalisa qu'elle n'avait pas pensé à prendre de serviette. Elle en trouva deux pliées, propres, posées bien en évidence sur le lavabo. Root avait dû venir pendant qu'elle se douchait.

Elle se figea soudain. Elle ne l'avait pas entendue rentrer. Comment était-ce possible ? Ses mains commencèrent à trembler, son esprit à s'égarer. Des coups discrets à la porte la firent bondir de surprise.

— Shaw, tu as tout ce que tu veux ? fit Root à travers la porte. Excuse-moi, je suis rentrée tout à l'heure, j'avais oublié de te donner des serviettes, tu as besoin d'autre chose ?

— Euh non, merci, fit Shaw d'une voix qu'elle eût souhaitée plus ferme.

— D'accord, je te laisse.

Shaw ferma les yeux. Reprit son souffle. La douche l'avait détendue mais elle se sentait vidée. Elle remercia Root du fond du cœur en enfilant ses vêtements. Elle palpa leur étoffe, plongea le nez dans son débardeur. Retrouva l'odeur de la lessive qu'elle utilisait. Son débardeur. Ses sous-vêtements. Son pantalon. Sa chemise. Ses affaires. Elle réintégrait enfin sa personne, sa personne réelle.

L'odeur de cuisine l'assaillit dès qu'elle ouvrit la porte de la salle de bain. Ses narines palpitèrent de plaisir et elle releva inconsciemment le nez pour mieux s'emplir des différentes effluves qui flottaient dans l'appartement. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait rien senti d'aussi bon. Elle rejoignit Root à la cuisine.

Elle se passa ses doigts dans les cheveux pour les aérer, ils étaient mouillés et elle tentait de leur donner forme pendant qu'ils séchaient.

— Tu veux un sèche-cheveux ? lui proposa Root.

— Non merci, refusa Shaw. Je ne me sèche jamais les cheveux, ça les abîme

— Ne me dis pas que tu es coquette, Shaw ? s'étonna Root d'un air facétieux. C'est un trait de ton caractère que je ne connaissais pas.

— Non, ce n'est pas...

— Je plaisantais, la coupa Root. Viens t'asseoir ici, continua-t-elle en lui désignant un tabouret du menton, j'ai presque fini. Tu veux un verre en attendant ? Bière ou Whisky ?

— Whisky.

Root ouvrit un placard et en extraya une bouteille qu'elle posa devant Shaw. Apparemment très fière d'elle-même. Une bouteille de Glenfarclas 21 ans d'âge. Shaw haussa les sourcils. Jamais elle n'eût pensé trouver une telle bouteille chez Root. Root ne buvait jamais de Whisky. Elle ne buvait pas beaucoup d'ailleurs. À part du vin. Alors...

— Je l'ai acheté, il y a longtemps. À ton attention. Je sais que tu peux ingurgiter n'importe quoi, mais je sais aussi que tu ne craches pas de temps en temps sur une véritable bonne bouteille. Je vais t'accompagner, mais, comme tu le sais, je ne suis pas une grande amatrice de Whisky aussi bon soit-il.

Elle ouvrit le congélateur et attrapa une bouteille de vodka ambrée. De la Zubrowka. Un truc de fille, pensa Shaw. Et pourquoi ne fut-elle pas surprise quand Root sortit des verres dont l'usage était destinés exclusivement à la consommation de chaque breuvage ? Un verre à Whisky pour Shaw et un verre à vodka pour elle.

— Sers-toi. Tu le bois sec, n'est-ce pas ?

— Oui.

Elles se servirent chacune de leur côté. Puis Root leva son verre et attendit. Shaw, incertaine, l'imita. Root tapa son verre contre le sien. Un tintement clair et joyeux, déplacé, résonna.

— À ton retour, Sameen...À nous.

Elle rougit imperceptiblement et baissa les yeux alors qu'un petit sourire se dessinait sur ses lèvres. Shaw l'observa avec suspicion. Qu'est-ce que c'était que ce délire ? Root lui jeta un bref coup d'œil avant de se lever et de soulever le couvercle des casseroles qu'elle avait mises sur le feu. .

— Ça va sonner, je t'ai fait des pâtes. Désolée, je n'avais rien de mieux à t'offrir. J'irai faire des courses demain matin. Tu me diras ce qui te ferait plaisir de manger ou tu viendras avec moi si tu préfères, ce sera plus simple.

Elle mit rapidement le couvert, passa les pâtes, les versa dans un plat, ajouta la sauce par-dessus. Elle mélangea le tout soigneusement, posa un paquet de parmesan sur la table et apporta son plat.

— Voilà, à table ! plaisanta-t-elle avec un sourire timide.

Shaw hallucinait. Partagée entre la crainte et la confusion. Le jeu du papa et de la maman s'étoffait. La simulation prenait un tour de plus en plus ridicule. Il ne manquait plus que l'arrivée joyeuse de deux bambins blonds braillant des inepties pour que le tableau dégoulinant de bons sentiments fût parfait.

— Shaw, ça va ? s'inquiéta Root de sa réaction.

— Euh.. ouais, ouais, éluda Shaw.

Root n'insista pas. Elle servit les pâtes et elles mangèrent en silence. Chacune perdue dans ses pensées. Quand Shaw eut fini son assiette, Root lui demanda si elle voulait un dessert. Shaw secoua la tête en guise de réponse.

— Tu n'as pas fini ton Whisky, remarqua Root. Va t'installer sur le canapé, je fais la vaisselle et je te rejoins.

Bien sûr ! pensa Shaw. Après cela, nous regarderons la télé. Tu vas sortir ton tricot et je m'allumerai un cigare que je fumerai tout en buvant mon verre ! Cette simulation accumulait les mièvreries. Les platitudes. C'était à vomir. Par contre le Whisky était excellent. Shaw lorgna sur la bouteille poser sur le comptoir de la cuisine. Root surprit son regard. Elle lui prit le verre des mains, la resservit généreusement et lui rendit le verre avec un sourire en coin. Shaw lui tourna le dos. Sans la remercier.

Tout était étrange. Trop étrange pour elle. Elle se laissa tomber dans le canapé du salon et se concentra sur le contenu de son verre. Occupation qui, pour l'instant, lui semblait de loin la plus prudente. La vaisselle faite et cuisine rangée, Root vint prendre place à ses côtés. Shaw, profondément absorbée dans la contemplation de son whisky, semblait n'avoir aucune conscience de son environnement.

Root était si heureuse de la revoir. La prendre dans ses bras s'était révélé l'un des moments les plus intense de sa vie. L'émotion qu'elle avait ressenti égalait celle qu'elle avait éprouvée lors de l'exécution de son premier contrat. Elle avait tué un homme à bout portant et elle s'était délecté de son expression. De sa surprise. Il s'était écroulé à ses pieds comme un vieux chiffon, incrédule. Jamais il n'eût cru qu'une si jeune et jolie fille pût être tueuse à gage. Une émotion qu'elle n'avait plus vraiment ressenti par la suite. Les assassinats, ses piratages, plus rien ne l'avait réellement émue. Jusqu'à ce que le Machine lui parlât. Root avait pensé atteindre le bonheur suprême. Elle se trompait. Serrer Shaw dans ses bras, la revoir après l'avoir crue morte ou perdue l'avait ravagée d'émotions. Et maintenant qu'après des mois de désespoir, elle l'avait chez elle, à côté d'elle, saine — enfin à peu près— et sauve, elle se sentait impuissante à l'aider, à établir un réel contact. Incapable de prendre une initiative. Elle n'aspirait qu'à la prendre dans ses bras, à ce qu'elle se confiât, à l'embrasser, à l'emmener dans sa chambre, dans son lit, à la déshabiller et à l'aimer toute la nuit. L'attitude de Shaw ravalait tous ses rêves au rang des fantasmes qu'elle n'assouvirait jamais. Root ne voyait pas comment elle pourrait ne serait-ce que communiquer avec un monolithe noir irradiant d'ondes hostiles. Elle refoula ses larmes. Ce n'était pas le moment.

— Il y a des enfants dans la chambre ? demanda soudain Shaw.

Root resta coite. Que racontait Shaw ? D'où sortait-elle cette histoire d'enfants ? Root se triturait le cerveau pour donner un sens à sa question quand la Machine intervint. Elle lui transmit les données ayant pu conduire Shaw à poser sa question et lui suggéra différentes réponses à apporter. Shaw, comme une enfant sage et méfiante, attendait patiemment sa réponse et Root comprit qu'il était urgent de prendre une décision :

— Suis-moi.

Elle lui attrapa la main et la tira du canapé, Shaw la suivie sans protester ni lui opposer de résistance. Elles firent le tour de l'appartement. Root ouvrit tous les placards, tous les tiroirs, souleva même les affaires qui y étaient rangées. Dans toutes les pièces. Elle poussa tous les livres de la bibliothèque du salon contre le mur pour que Shaw vît que rien n'était dissimulé derrière. Elle se livra en sa compagnie à une fouille complète de son appartement. Elle dévissa les grilles des conduits d'aération des sanitaires et de la cuisine.

Elle ne donna aucune explication. Shaw resta muette et sembla absente durant toute la durée de l'opération, mais Root savait qu'elle observait le moindre de ses mouvements. Enfin, elle la ramena au salon :

— Assieds-toi.

Shaw s'exécuta, Root partit à la cuisine et brancha sa machine à expresso. Ce n'était peut-être pas une bonne idée, mais quelque chose d'un peu corsé lui ferait du bien. Elle fit couler deux doubles expresso, revint au salon et en tendit une tasse à Shaw

— Tu le bois noir et sans sucre non ?

— Oui, merci.

Root s'assit et porta la tasse à ses lèvres. Le café sentait bon. Elle le goûta. Il était excellent. Shaw se fendit d'une petite moue appréciative. Elle pensait de même. Un bon point pour elle.

— Sameen, je suis crevée, lui avoua Root. Il faut que je dorme…

Elle hésita avant de poursuivre :

— Où veux-tu dormir ?

Shaw la regarda sans comprendre.

Shaw, tu es stupide, pensa Root découragée. La question est : veux-tu dormir avec moi ? J'ai peur que tu disparaisses, tu m'as manqué et je veux dormir en te tenant toute la nuit serrée contre moi ou même faire autre chose si tu veux, mais au moins t'avoir contre moi et te savoir en sécurité !

Le moment semblait mal choisie pour lui faire ce genre de proposition, mais Root espérait une réponse cohérente à défaut d'une déclaration.

— Euh, je ne sais pas...

Qu'attendait Root ?

— Par terre ? tenta-t-elle.

L'expression qu'arbora Root, l'informa qu'elle n'avait pas répondu à ses attentes. Mais pourquoi lui poser une question aussi étrange. Trouver autre chose :

— Là, ici sur le canapé, tenta-t-elle de nouveau. C'est bien.

— Tu sais que j'ai une deuxième chambre, lui dit Root. Je peux te faire le lit. Tu ne vas pas dormir dans le canapé ?

Shaw commença à se tordre les mains :

— Je ne veux pas être enfermée et je ne veux pas dormir dans un lit, dit-elle d'un ton sourd.

— Okay, Shaw, tu prends le canapé. Passe la première dans la salle de bain, je vais te chercher de quoi te couvrir. Tu trouveras ce qu'il te faut dans le dressing pour te changer pour la nuit, j'ai regroupé ce que je pensais être tes affaires pour la nuit ensemble

Shaw acquiesça et partit dans le dressing, Root soupira. Elle avait frôlé la catastrophe.

— Tu la surveilles cette nuit, dit-elle à l'intention de l'Intelligence artificielle. Et surtout, tu me réveilles si quelque chose cloche, d'accord ?… Merci, murmura-t-elle rassérénée.

Shaw se lava les dents, la figure et les mains, puis elle enfila un short et un débardeur noirs. Elle plia ses autres affaires et sortit avec de la salle de bain. Root lui avait apporté un drap, une couverture et un oreiller.

— Je dors sans oreiller.

— Mets-le par terre.

Root buvait un verre d'eau juchée sur un tabouret de la cuisine. Unene lueur triste dans les yeux.

Shaw détourna le regard.

— Bon, j'y vais, déclara Root.

Elle passa par sa chambre sa chambre avant de partir s'enfermer dans la salle de bain.

Shaw n'arrivait pas à comprendre ce qu'elle faisait chez Root, ce qu'elle devait faire. Root semblait attendre quelque chose d'elle, mais quoi ? Elle avait vu son regard se brouiller, plonger dans ses yeux, tenter de faire passer un message, mais lequel ? Shaw n'en savait rien. Elle se retrouvait au milieu d'un jeu dont elle ne saisissait pas les règles. Si elle vivait une simulation, elle ne voyait pas où celle-ci pouvait la mener. Si c'était réel alors c'était pire.

Une demi heure plus tard, Root la retrouva comme elle l'avait laissée : plantée au milieu du salon. Elle s'approcha doucement.

— Bonne nuit, Sameen.

Elle l'embrassa gentiment sur la joue. Elle s'éloignait quand Shaw la rattrapa pas le poignet. Root se retourna

— Tu veux quelque chose ?

— Je… Non.

Shaw la lâcha et baissa les yeux. Root l'observa un instant attendant un geste ou un mot. Rien ne renonça et gagna sa chambre. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait imaginé leurs retrouvailles.

Shaw nageait en pleine confusion. Le baiser l'avait troublée et elle avait réagi à l'instinct. Mais une fois qu'elle eût saisi Root, elle s'était retrouvée dans l'incapacité de parler, de prolonger son geste.

Elle fixa la porte fermée et se dit qu'elle avait raté un truc. Quoi ? Elle ne savait pas. C'était trop compliqué. Tant qu'elle butait du monde, c'était simple, mais là... ? Elle ne portait plus d'arme et elle se reprochait d'avoir laissé Root l'emmener chez elle, de lui avoir fait des promesses imprudentes. Elle se morigénait de s'être conduite comme une idiote depuis leur rencontre, de ne pas avoir su lui parler. Elle soupira. Secoua la tête de dépit et se décida à préparer son couchage pour la nuit.

L'appartement était incroyable calme. Si ce n'étaient le ronronnement du réfrigérateur et le tic-tac d'une pendule, rein ne troublait le silence. Shaw s'endormit très vite.

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Une sonnerie insistante réveilla Root. Elle grogna et s'enfouit la tête sous la couette. Le son devint strident, intolérable. Elle demanda grâce et un prénom résonna dans son oreille. Elle se jeta hors du lit et se précipita dans le salon. Shaw était plongée en plein cauchemar. Elle transpirait abondement, serrait frénétiquement ses draps et gémissait éperdument, la bouche tordue par un rictus de peur. Son corps entier s'arqua et elle hurla. Root la saisit par les épaules et la secoua doucement

— Shaw ! Shaw, réveille-toi !

Le corps se tendit sous ses mains. Shaw commença à haleter. Root plaça une main sur sa poitrine pour la maintenir couchée. Le cœur battait sans ordre sous sa paume. Shaw s'essoufflait, elle respirait mal. Root l'appela sans succès. Elle devait la réveiller. Une première gifle claqua. Suivie d'une deuxième. D'une troisième. Root y imprima toutes ses frustrations, tout le désespoir qu'elle avait accumulé depuis des mois. Une vengeance. Elle s'apprêtait à frapper une quatrième fois quand sa main fut brutalement arrêtée. Shaw, le regard noir de haine, se dressa devant elle et referma sa main libre sur sa trachée artère :

— Qu'est-ce que tu fais ? siffla-t-elle rageusement entre ses dents. Je vais te crever !

— Shaw ! coassa Root la respiration coupée. Arrête ! Tu faisais un cauchemar, tu ne voulais pas te réveiller, je… je ne savais pas quoi faire.

Shaw la maintenait d'une poigne de fer. Une lueur meurtrière passa dans ses yeux, mais elle s'éteignit soudain et laissa place à une profonde détresse.

Que faisait-elle ? Tout recommençait. Encore une fois. La rage qui montait, l'envie de tuer. Partir. Elle devait partir. Vite.

Root prévint son mouvement.

— Sameen, tu as promis, la supplia-t-elle. Tu m'as assurée que je pouvais te faire confiance.

— Root, j'ai failli te tuer ! protesta Shaw avec véhémence.

— Mais tu ne m'as pas tuée, le reste n'a pas d'importance.

— Mais... tenta de protester Shaw.

— Chut, tais-toi. Viens dormir avec moi. Aller, bouge-toi.

Shaw obtempéra et Root la guida dans sa chambre les deux mains posées sur ses épaules. Arrivée devant le lit, elle la retourna et l'invita d'un geste à s'asseoir.

— Attends-moi, tu es trempée, je vais te chercher de quoi te changer.

— Non, ne pars pas. Reste.

Root examina Shaw. Elle-ci se tenait la tête baissée, les bras ballants, les épaules voûtées. Ses vêtements dégoulinaient de transpiration. Elle était pitoyable et Root préféra ne pas la contrarier.

— D'accord.

Elle se glissa sous sa couette. Shaw resta immobile sur le bord du lit. Elle se sentait nauséeuse et des gouttes de sueur glacée glissaient en rigole tout au long de son corps. Elle se leva soudain et se déshabilla. Elle se sécha la nuque, le buste, le dos et le visage avec son débardeur. Elle le jeta ensuite au pied du lit et rejoignit Root sous la couette.

Root se figea de stupeur. S'il y avait bien une chose à laquelle elle ne s'attendait pas, c'était de voir Shaw se déshabiller et se glisser, nue et de son plein gré, dans son lit. Et quand Shaw vint se blottir contre elle, caler sa tête contre son épaule et que ses poings se refermèrent sur son tee-shirt, Root en oublia de respirer. Tétanisée de surprise. Puis elle se reprit et se tourna vers Shaw :

— Sameen, de quoi as-tu rêvé ?

— Je ne sais pas, je ne m'en souviens pas, je ne m'en souviens jamais, sauf que j'ai…que je suis...

Shaw se tut.

— Que quoi, Sam ? la relança Root.

— Que je meurs de peur et que je suis dévorée par une rage meurtrière.

Ses poings se crispèrent sur le tee-shirt de Root. Root posa une main prudente sur son épaule.

— C'est okay, Sam. Je suis avec toi. Dors, n'aies pas peur. Je reste avec toi.

Pour peu que cela servît et que Shaw ne l'envoyât pas balader.

— Je n'ai pas peur. Je sais que tu es là. Je n'ai jamais peur quand tu es là... sauf de te tuer.

— Tu ne le feras pas, lui assura Root.

— Non ?

— Non.

— D'accord, alors.

Shaw se détendit et s'endormit. Root nageait dans son odeur. Comme si son corps se confondait avec le sien. Une sensation… enivrante. Et déconcertante. Si la Machine lui avait affirmé que d'après ses calculs, il y avait 1 % de probabilité que Shaw s'endormît un jour paisiblement et volontairement nue et blottie dans ses bras, Root ne l'eût jamais crue. Ces retrouvailles ne conformait décidément en rien à ce qu'elle avait imaginé, mais elle n'allait certainement pas s'en plaindre.

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