Je remercie, TatChou, pour ses relectures.
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Chapitre XV
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« Madame Marchmont ! »
Maria Alvarez frappait avec insistance contre la porte de la salle d'eau. La porte s'ouvrit brusquement et son poing resta suspendu en l'air. Root la regarda avec circonspection.
« Que faites-vous debout, Maria ? Je croyais que Shaw vous avait dit de rester tranquille, vous tenez à peine sur vos pieds.
- Je sais, mais ce... c'est… c'est elle, balbutia la jeune députée affolée. Je crois que vous devriez venir.
- Je vous reconduis à votre siège.
- Non, allez-y ça ira.
- Vous êtes sûre ? s'inquiéta Root. »
Maria Alvarez hocha la tête et lui fit signe de partir. Elle avait le teint cireux, la tête lourde et d'inquiétantes lumières dansaient devant ses yeux. Elle se précipita autant qu'elle en était capable sur le premier siège à sa portée et plongea sa tête entre ses jambes pour y ramener un peu de sang. Elle transpirait désagréablement. Quand ses idées s'éclaircirent, elle tâtonna pour trouver la commande du siège et le fit basculer en couchette. Elle s'allongea, soulagée. Son bras la faisait souffrir, la douleur irradiait dans une bonne partie de sa poitrine et la moitié de son dos.
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Shaw lui avait annoncé à la fin de ses soins qu'elle ne lui donnerait ni sédatif, ni anti-inflammatoire, juste quelques cachets d'anti-douleur qui, lui précisa-t-elle, ne serviraient pas à grand-chose. Elle lui avait conseillé de serrer les dents et d'assumer ses conneries. Son mioche n'avait pas à en supporter les conséquences. Maria Alvarez ne comprit pas vraiment pourquoi Shaw semblait tant lui en vouloir, ni en quoi ces « conneries » consistaient, mais Shaw l'avait impressionnée. D'abord par ses compétences en médecine, ensuite par la douceur des ses soins, de ses mains. Maria Alvarez s'attendait à être traitée avec rudesse. Elle le fut en apparence. Shaw durant tout le temps qu'elle s'occupa d'elle ne la regarda pas et resta concentrée sur ce qu'elle faisait, le visage sévère. Curieusement, elle expliqua tous ses gestes à sa patiente, la prévint quand elle risquait de lui faire mal. Ses mots claquaient sèchement. Toute son attitude, le ton de sa voix, contrastaient violemment avec l'action de ses mains légères et précises. C'était extrêmement déstabilisant. Maria Alvarez d'un côté se sentait mal à l'aise et comme une petite fille réfrénait l'envie de fuir loin de ce médecin intimidant et franchement désagréable, et d'un autre côté, les mains s'activant sur elle lui donnaient l'envie de s'abandonner avec une confiance aveugle à leurs soins. Malgré la douleur, elle s'efforça d'oublier l'attitude hostile de Shaw, de mettre sa voix en sourdine et d'uniquement se concentrer sur les doigts, les mains qui la soignaient. Son malaise l'abandonna peu à peu. Quand Shaw eut fini, elle se releva et partit chercher un drap et une couverture. Elle les installa avec soin sur la jeune femme.
« J'espère que ça ne vous dérange pas de rester en sous-vêtements, je vous donnerai de quoi vous habiller plus tard. Je veux garder accès à votre bras pour l'instant. Je vais vous enlever vos chaussures, c'est mieux que vous soyez pieds nus pendant le vol. »
Maria Alvarez ouvrit la bouche pour la remercier.
« Fermez-la, aboya Shaw. Reposez-vous et soyez sage pour une fois. »
La jeune femme ferma la bouche. Dans d'autres conditions, personne n'eût pu ainsi lui imposer le silence, mais depuis le soir précédent, les événements s'étaient enchaînés à une vitesse supersonique et la personne en train de lui retirer, ça aussi c'était déstabilisant, ses chaussures, avait honoré de sa présence la plupart d'entre eux. Ses sentiments envers elle s'étaient télescopées et enchaînés sans répit l'emportant dans une tempête qui avait mêlé amusement, désir, plaisir, gêne, inquiétude, peur, terreur, compassion, estime, admiration, reconnaissance. Beaucoup trop d'émotions. Trop d'émotions excessives.
Shaw vérifia une dernière fois sa température en lui posant une main sur le front et la laissa seule.
« Si vous avez besoin de quelque chose ne faites pas l'idiote, appelez-moi, lui intima-t-elle avant de partir. Je viendrai de tout façon vérifier que tout va bien toutes les heures. »
Shaw rejoignit Root assise à l'arrière devant son ordinateur. Leur bagages avaient été récupérés à l'hôtel et confiés à l'équipage. La Machine savait prendre soin de son interface et de ses atouts. Il leur manquait juste ce qu'elle avait laissé à l'hacienda et encore. Les trousses de toilette avaient été reconstituées, une nouvelle valise achetée. Par qui ? Seule La Machine ne le savait. Shaw se glissa sur le siège face à elle. Root releva la tête.
« Comment va-t-elle ?
- Mmm, ça va. Elle va déguster un peu, je ne peux pas la soulager avec efficacité dans son état. Ça lui apprendra de toute façon, déclara Shaw durement.
- Lui apprendra quoi ? Pourquoi es-tu fâchée, Sam ?
- Elle est complètement tarée, décréta Shaw en colère. C'était quoi cette idée de se prendre une balle ?
- Tu inspires l'héroïsme, Sam, plaisanta Root.
- Cole est mort à cause de ces conneries, répliqua Shaw avec agressivité.
- Tu ne peux pas empêcher les gens de prendre soin de toi Sameen, reprit Root plus sérieusement. Cette décision leur appartient. Pour Maria, elle a agit par réflexe, tu ne peux pas lui en vouloir. Vous sembliez d'ailleurs former une bonne équipe toutes les deux.
- Ouais, c'est vrai qu'elle a assuré, je n'aurais pas cru.
- Mmm.
- Quoi ?
- Tu l'aimes bien.
- N'importe quoi ! protesta Shaw avec véhémence. C'est une vraie emmerdeuse en plus.
- Ça n'empêche, tu l'aimes bien quand même.
- Non.
- Tu es vraiment bornée parfois. Je ne vois pas pourquoi tu fais toujours autant de difficulté à avouer que tu apprécies les gens. Il n'y a rien de mal à ça.
- Ça n'apporte que des emmerdes. C'est une perte de temps et je ne sais pas comment gérer ça. »
Shaw regardait par le hublot, devant l'absence de réponse, elle tourna la tête vers Root. Elle lui souriait l'air provoquant, un sourcil moqueur levé à son intention. Shaw rougit, détourna le regard.
« Sameen, l'appela Root pour qu'elle la regarde »
Shaw reporta son regard sur elle, Root la fixa intensément.
« Tu sais parfois très bien te débrouiller.
- Parce que c'est toi, laissa échapper Shaw.
- Et… ?
- Je ne sais pas. Rien. Tu peux me lâcher maintenant ?
- Sam, je… commença Root les yeux pétillant de malice.
- Okay, je n'ai rien dit, la coupa Shaw. Tais-toi, s'il te plaît.
- Comme tu veux. »
Root baissa la tête pour dissimuler un sourire. Shaw le vit bien évidemment, réfléchit à ce qu'elle venait de dire et en une pensée, reconnut qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avoir de l'estime pour l'emmerdeuse allongée quelque fauteuils derrière elle et qu'elle s'était fendue sans s'en rendre compte d'une déclaration, qui n'en était pas vraiment une. Ou si peut-être. Enfin, elle ne savait pas trop. Elle avait pourtant avoué quelque chose à Root. Quoi ? Qu'elle était différente ? Évidemment, Root ne ressemblait à personne, c'était un génie et elle vivait dans un monde complètement décalé, mais ce n'était pas ça qu'elle venait de lui dire. Elle venait de lui dire qu'elle était différente, oui. Mais différente pour elle, Shaw. Elle fronça les sourcils, qu'est-ce que ça voulait dire ? Qu'est-ce que cela impliquait ?
Root s'appliquait à se montrer absorbée par les données affichées sur son écran et se mordait la lèvre inférieure pour se retenir de laisser un immense sourire s'épanouir sur son visage. Shaw se sentit stupide, la situation méritait qu'elle prenne une initiative, elle le savait, mais se trouva incapable d'en trouver une qui convienne. Elle renonça et annonça à Root qu'elle partait prendre une douche. Elle posa les mains sur la table pour y prendre appui. Root lui attrapa un poignet et la retint, soudain redevenue sérieuse.
« Sam, tes mains… »
Shaw s'était soigneusement lavée les mains avant de s'occuper de Maria Alvarez, la poussière, le sang qui les recouvrait avait été emporté, laissant à nu des marques sur les jointures des deux premiers doigts de chaque main. Shaw posa ses yeux dessus, blêmit, les traits soudain décomposés.
« Sameen ?
- Je… C'est… Perkins, murmura Shaw en se renfonçant dans son siège.
- Vous vous êtes battus ?
- Non, répondit sourdement Shaw en baissant la tête.
- Sameen, insista doucement Root. »
Elle lui tendait une perche. Elle venait de réaliser que ces marques résultaient du déferlement de haine que Root avait surpris quand elle avait recontacté Shaw après avoir posé les pains de Semtex dans le bâtiment du générateur. Shaw pouvait couper court à la discussion, ou choisir de se confier à Root. Peut-être pas se confier, mais juste l'accepter à ses côtés. Root pensait que Shaw ne la rejetterait pas, mais elle ne devait pas lui laisser une seule chance de penser qu'elle était seule, d'agir comme elle l'avait toujours fait en se refermant sur elle-même, en ne comptant que sur elle-même. Shaw releva lentement la tête. Root l'observait attentivement, détendue. Aucune pitié dans son regard, juste de la bienveillance, de l'affection. Elle ne manifesterait aucune contrariété, n'exprimerait aucun reproche si Shaw se levait et disparaissait sans un mot et celle-ci le savait. Root ne lui demandait rien, elle lui offrait juste son soutien. Shaw lui avait dit qu'elle acceptait, qu'elle accepterait son aide. C'était peut-être le moment de lui montrer qu'elle ne mentait pas.
« C'est Samaritain. Quand j'ai su qu'il voulait s'introduire dans l'hacienda. Qu'il serait là avec nous… avec toi, qu'il pouvait me remettre la main dessus. Je… J'ai senti ma rage monter. Je… j'ai eu peur, et quand après, j'ai vu Perkins devant la console… j'ai perdu tout contrôle. Quand je me suis retrouvée sur lui, j'ai eu des flashs de… de tout ce qui s'est passé, avant. Je ne sais plus trop Root. Je ne me souviens plus. Je sais que je me suis mise à le frapper, je ne pouvais plus m'arrêter, plus rien d'autre n'existait. Juste, frapper, détruire, écraser sa sale gueule... Après, j'ai entendu ta voix, tu… tu m'as rappelée à la réalité et c'est là que … soudain Shaw s'arrêta en fixant ses mains.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Root inquiète de l'expression soudain désespérée de Shaw.
- Je… j'ai croisé son regard. C'était horrible.
- Le regard de Perkins ?
- Non. Il était mort… depuis longtemps. Défoncé à coup de poing.
- Le regard de qui alors ? insista Root qui ne comprenait rien.
- D'Alvarez. Elle était terrifiée. J'ai lu l'horreur, la terreur dans son regard et c'était moi Root qu'elle regardait. Elle me renvoyait l'image d'un monstre. Ce que je suis devenue, ce en quoi il m'a transformée.
- Sameen.
- Tu ne peux pas le nier, Root. J'ai massacré Perkins à coup de poings. J'ai fait pareil avec l'agent à Bronxville. J'ai exécuté Zellner, explosé sa tête d'une façon horrible et frappé sa femme. J'ai tué des tas de types qui ne le méritaient peut-être pas et j'y ai pris plaisir. J'ai failli te violer à Cleveland et j'étais prête à coucher avec une femme désespérée et ivre presque sous tes yeux, en me persuadant lâchement que j'étais dans une simulation et qu'on s'en foutait d'avec qui on baisait. Je suis incapable de me contrôler. Je suis un monstre, tu devrais me descendre. »
Root reçut sa diatribe en pleine face. Shaw exposait crûment les faits, dans leur plus pure réalité. Qu'est-ce qu'elle pouvait lui répliquer ? Toute parole d'apaisement résonnerait comme un mensonge que ni Shaw, ni elle-même ne croirait. Shaw n'était pas un monstre, mais quand elle basculait dans un délire, tel un loup-garou des temps anciens, elle revêtait une peau maléfique qui annihilait sa vraie personnalité et l'entraînait dans un état second dans lequel n'existaient plus que colère, haine, violence et cruauté. Le désespoir et une terreur incontrôlée, deux sentiments auxquels Shaw durant toute sa vie n'avait jamais été confrontée, venaient ensuite s'y ajouter et prendre possession d'elle. Root ne pouvait rien lui offrir sinon sa présence inconditionnelle à ses côtés, son soutien indéfectible, la confiance qu'elle avait dans sa force de caractère, l'espoir qu'elle mettait dans l'avenir.
Root l'aimait aussi, mais elle ne considérait pas que cela aidait beaucoup Shaw. Son amour déstabilisait Shaw, exacerbait ses sentiments, il la rendait vulnérable même si Root savait que Shaw y trouvait un refuge à sa souffrance. Leur relation comportait trop de passion pour qu'elle soit vraiment une source d'équilibre pour Shaw. Elles marchaient sur un fil. Ensemble, elles pouvaient embraser l'horizon, l'illuminer de l'éclat d'une multitude de lumière plus belles les unes que les autres, ou bien tout faire sauter dans une explosion dévastatrice qui les emporterait et détruirait tout sur son passage. Bonheur et désespoir se télescopaient sans cesse. Il leur manquait l'expérience d'une vie commune et sereine. Shaw vivait sur son expérience des relations d'un soir et ses acquis accumulés au cours de simulations multiples qui lui avait bourré l'esprit de fantasmes assouvis, Root sur des années de solitude occupées pour les deux dernières à désirer et à attendre Shaw. Elles s'étaient retrouvées sur un terrain que ni l'une ni l'autre n'avaient prévu. Shaw découvrait peu à peu ce qu'aimer pouvait vouloir dire sans y comprendre grand-chose et Root se retrouvait plongée dans une relation qui marquait la réalisation de ses rêves et la confrontait à l'angoisse de les voir se désagréger d'une minute à l'autre.
« Je ne pourrais jamais faire ça, Sameen.
- Mais pourquoi, Root ?
- Tu sais très bien pourquoi, Sameen. Pas parce que je t'aime, par amour je pourrais te tuer, mais parce que j'ai confiance en toi, Shaw. Je te connais, je sais que tu souffres, mais… je crois en toi. Je sais que tu es capable de t'en sortir… Et… j'ai besoin de toi, Sameen. Nous avons besoin de toi. On t'a perdu une fois, on ne perdra pas une deuxième fois. Je ne t'ai jamais vue renoncer, jamais vue perdre. Ce n'est pas parce que je hurlais comme une folle que je n'ai pas vu comment tu regardais la mort en face à la Bourse. Tu ne baisses jamais les armes Sameen. Tu t'es pris des coups, mais tu te relèveras, comme toujours.
- Mais quand, Root ?
- J'en sais rien, Sam. Il faudra du temps, tu le sais très bien.
- Et si...
- Ça ne sert à rien d'imaginer le pire. Bats-toi. Tu es une battante, Sameen. Tu ne resteras jamais à terre. Tu n'es pas du genre à renoncer.
- Je t'ai trahie, souffla Shaw. Je suis tombée, Root. J'avais oublié, ça m'est revenu avec Perkins. Tu te trompes sur moi. Je ne suis pas digne de ta confiance.
- Tu parles de l'histoire de l'implant, du piège à l'hôpital ?
- Oui. »
Root redoutait depuis le retour de Shaw que ce sujet soit abordé. Shaw ne lui avait raconté que des histoires de simulations dans lesquelles elle la protégeait, elle n'avait jamais évoqué avoir une seule fois trahi Root. Reese oui, Finch oui. Mais elle ou La Machine jamais. Quand Root lui avait déclaré avoir tué Martine, Shaw n'avait pas réagi, Root restait pourtant persuadée que la trahison de Shaw était étroitement liée à Martine.
« Comment est-ce arrivé ?
- Je ne sais pas. Je ne m'en souviens pas. Greer et Lambert m'en ont parlé plus tard, mais j'ai refusé d'y croire, pourtant je savais que c'était vrai. Mais je ne me souviens pas comment c'est… comment j'ai pu…
- Laisse tomber, Sameen.
- Mais…
- Si un jour, tu arrives à t'en souvenir, on en reparlera. Tu viendras me le raconter ?
- …
- Sameen ?
- D'accord.
- Promis ?
- Oui.
- En attendant, je te garde près de moi. Je t'ai promis de t'aider. Je te descendrai le jour ou je te ferai plus confiance, jusqu'à là… je te garde une place au chaud dans mon lit. »
Shaw releva brusquement la tête, Root lui souriait malicieusement en coin. Une ombre de tristesse voilait son regard, Shaw souhaita qu'elle disparaisse et lui sourit chaleureusement. Les yeux de Root se mirent à briller, une onde de chaleur toucha Shaw, dilatant sa poitrine, nouant son estomac, la sensation était étrange, mais elle accepta d'y succomber sans la combattre. Son corps se détendit et ses pensées reprirent un chemin moins sombre.
« Merci, Root. »
Root la gratifia d'un clin d'œil. Shaw la laissa à son ordinateur. Elle se rendit d'abord auprès de Maria Alvarez. Celle-ci dormait, le visage crispé. Shaw contrôla sa température et remonta ses couvertures qui avaient glissé. Elle se saisit de sa valise, en sortit ses affaires de toilette, un change et partit s'enfermer dans la salle d'eau. En ressortant, elle demanda à Root si elle avait conservé son livre. Root lui indiqua qu'elle l'avait rangé avec le dictionnaire dans sa valise et que Shaw pouvait l'ouvrir, de toute façon c'était elle qui avait préparé son bagage, elle savait déjà ce qu'il contenait. Shaw récupéra les deux ouvrages et partit s'installer confortablement dans un siège. Elle se sentait pour la première fois détendue depuis le soir précédent. Sa conversation avec Root lui avait apporté un peu de réconfort. Si sa confiance en elle-même vacillait souvent, celle qu'elle éprouvait envers Root restait absolue. Elle s'étira et se félicita un peu malgré elle, d'être tombée dans les filets que lui avait tendus Root. Elle secoua la tête incapable de développer plus loin sa pensée et se plongea en souriant dans son livre.
Vers treize heures l'hôtesse vint s'enquérir auprès de Root de ses désirs quant au service du déjeuner. Root, brusquement sortie de ses activités informatiques, resta un moment silencieuse, ne comprenant pas pourquoi l'hôtesse éprouvait le besoin de lui demander son avis.
« Je suis désolée, Madame de vous importuner, mais les deux autres passagères dorment. Je ne me serais pas permise de les réveiller, mais peut-être voudriez-vous déjeuner. Je pourrais les servir quand elles se réveilleront.
- À quelle heure arriverons-nous à La Guardia ?
- L'atterrissage est prévu à 18h43.
- Vous pouvez me servir le déjeuner.
- Bien, Madame. Que désirez-vous boire avec ?
- Vous avez du vin ?
- Oui, un LA Cetto Nebbiolo 2012, c'est un vin rouge mexicain ou un Sancerre Alphonse Mellot génération XIX 2013, c'est un vin blanc français.
- Oui, je connais les deux. Je vais prendre le Sancerre.
- Bien, Madame. Vous voulez un apéritif ?
- Non, merci.
- Je vous apporte votre déjeuner dans une dizaine de minutes. »
Root referma son ordinateur et le posa sur le siège à côté d'elle. L'hôtesse apporta son plateau. C'était bien servi et plutôt bon. Quant au vin, il était excellent, un peu jeune peut-être. Elle regrettait juste ne pas partager son repas avec quelqu'un. Sa conversation avec Shaw l'avait perturbée. Shaw accusait le coup de sa détention, des souvenirs ressurgissaient plus désagréables encore que les précédents. Root se demandait si tout ça aurait un jour une fin. Elle supportait difficilement la souffrance et le désespoir de Shaw. Ils la touchaient trop profondément. Elle dut quand même reconnaître avec une certaine fierté qu'elle avait assuré et habilement sorti Shaw d'une passe difficile tout à l'heure. C'était « cool ». Son repas terminé, l'hôtesse vint lui proposer un café, Root opta pour un thé vert sans sucre. Quand elle eut fini, que l'hôtesse eut tout débarrassé en lui assurant qu'elle restait à sa disposition, Root passa voir Shaw et Maria Alvarez. Elles dormaient toutes les deux. L'une comme l'autre le méritaient. Leur sommeil ne nécessitait pas de surveillance particulière, Shaw reposait calmement. Elle s'était endormie son livre posé ouvert sur sa poitrine. Root lui retira de la main, le ferma et le posa à côté d'elle sur le dictionnaire. L'état de Maria Alvarez était satisfaisant, sa température stable, même si son visage n'exprimait pas vraiment une grande sérénité. Root conclut qu'elle pouvait les laisser seules et s'occuper un peu d'elle-même. Elle décida de suivre l'exemple de Shaw, d'aller prendre une douche et de se changer.
Elle se coiffait quand Maria Alvarez frappa à la porte de la salle d'eau.
Root l'entendit dès qu'elle quitta la jeune députée. Des gémissements ponctués de bout de phrases.
« Non… Pas ça… Jamais je n'aurais fait ça !… Je vais te crever !… »
Shaw était recroquevillée sur le siège à côté duquel elle dormait paisiblement quelques minutes plus tôt. Ses yeux étaient ouverts, ses bras croisés sur sa poitrine, ses poings refermés sur la peau de ses bras, les genoux relevés devant elle, la tête baissée. Elle dormait.
Root monta sur le siège basculé en lit et s'approcha d'elle. Elle soupçonna Maria Alvarez de s'être levée en entendant Shaw gémir et d'être allée la voir, de l'avoir surprise en plein cauchemar. Devant l'attitude de Shaw et peut-être aussi à cause des paroles qu'elle avait pu avoir prononcées dans son cauchemar, elle avait pris peur et s'était précipitée chercher de l'aide. Root se demanda ce qui avait poussé la jeune femme à venir auprès de Shaw. Ce qui l'avait motivée, alors qu'elle savait que Shaw pouvait être dangereuse si elle partait dans un délire. Elle devait pourtant s'attendre à ce qu'un cauchemar ne soit pas vraiment éloigné d'un délire, et qu'une personne comme Shaw puisse émerger d'un cauchemar transformé en une sorte de psychopathe violente et incontrôlable. Root commençait à penser comme Shaw que Maria Alvarez pour être aussi imprudente, souffrait d'une pathologie mentale elle aussi et que oui, c'était une vraie... « emmerdeuse ».
Root se trouvait à quelques centimètres de Shaw. Celle-ci sentait la transpiration aigre, elle suait la peur, des auréoles se dessinaient sur le col de son tee-shirt, sous ses aisselles. On les voyait malgré la couleur noire de son vêtement. La racine de ses cheveux était trempée. Elle commença à trembler. Sa respiration à s'accélérer. Root se remémora l'état dans lequel Shaw avait été le premier soir qu'elle l'avait accueillie chez elle. Depuis Shaw avait presque toujours eu des nuits difficiles, mais jamais comme cette première nuit. Root lui posa une main sur le bras et l'appela doucement. Elle espérait ne pas en venir aux extrémités de l'autre fois. Frapper Shaw ne faisait pas partie de ses passe-temps favoris, à la rigueur pour s'amuser oui, mais sérieusement non. Elle détestait se quereller avec elle, alors la frapper. Elle se méfiait aussi. Les réveils de Shaw pouvaient s'avérer très brutaux, et la perspective de se faire étrangler ou de se prendre un coup de poing ne l'enchantait pas vraiment. Elle glissa prudemment ses mains à la taille de Shaw, cherchant son arme. Shaw devait en avoir une sur elle ou à proximité. Root préférait la trouver pendant que Shaw dormait encore et éviter ainsi de se retrouver un pistolet braqué sous la gorge. Échapper à une balle dans le pire des cas. Shaw ne la portait pas à la taille. Elle trouva juste son couteau dans la poche arrière de son pantalon. Où était cette fichue arme ? Elle regarda autour d'elle, tandis que Shaw s'enfonçait encore plus profondément dans son cauchemar. Le dictionnaire ! Il était posé sur une couverture, ni elle, ni Shaw ne l'avaient déplacé en bougeant sur les sièges. Gagné, il était glissé dessous. Elle regagna la coursive et repartit rapidement vers l'arrière. La jeune députée ne dormait pas, elle était allongée, crispée sur son siège, l'air angoissé.
« Je suis désolée, j'ai cru comprendre que vous saviez vous servir de ça, lui déclara Root en lui tendant le Glock. Je vous le confie, c'est celui de Shaw. Voilà son couteau aussi. Si c'est nécessaire n'hésitez pas à tirer. Mais s'il vous plaît, ne la tuez pas et ne faites pas de trou dans la carlingue.
- Je… commença Maria Alvarez tétanisée par la peur et la surprise.
- Merci de m'avoir prévenue. Souhaitez-moi bonne chance. »
Root repartit rapidement rejoindre Shaw.
La situation ne s'était pas améliorée Shaw glissait irrémédiablement vers une crise. Root se mit à lui parler, comme elle l'avait fait dans le camion en allant à Cleveland. Elle trouvait qu'elle radotait et que Shaw la tuerait si elle l'entendait lui raconter ce que Root lui racontait, qu'elle la trouverait stupide et ridicule, mais Root s'en moquait, elle espérait juste pouvoir toucher Shaw perdue au milieu ses terreurs, aller la chercher, la trouver, la ramener saine et sauve. Root s'était placée face à elle, elle n'osait pas la prendre dans ses bras et se contentait de lui caresser doucement une épaule. Root s'aperçut qu'elle avait peur. Peur de Shaw. Peur de la personne qu'elle aimait. Ses larmes montèrent.
« Sameen, s'il te plaît. »
Elle recommença à parler. Parler. Parler sans s'arrêter.
Tout à coup, Shaw s'immobilisa, elle cessa de trembler, sa respiration se bloqua. Son corps se tendit, devint dur comme de la pierre. Elle se relâcha d'un coup, redressa la tête, attrapa Root par les épaules, bascula la tête en arrière et hurla.
« Roooooooooooooooooot ! Nooooooooooooon ! »
Elle resta cinq secondes bloquée dans la position, puis brusquement lâcha les épaules de Root et referma durement ses bras autour de celle-ci l'attirant contre elle. Root dépassée par la violence de ses réactions, se laissa emporter sans réagir. Elle sentait le souffle de Shaw dans son cou, incapable de déterminer si elle dormait encore ou pas. L'étreinte de Shaw était si étroite qu'elle ne pouvait pas bouger, le temps s'étira dans le silence. Soudain, elle sentit Shaw bouger la tête, la tourner légèrement vers elle. Ses lèvres se posèrent dans le creux de son cou et y déposèrent doucement un baiser. Ses bras se détendirent, mais continuèrent de retenir Root contre elle. Shaw enchaîna un baiser, puis un autre et encore un autre, les appuyant un peu plus à chaque fois. Ses mains descendirent et passèrent sous la chemise de Root, une resta au creux de ses reins, l'autre monta dans son dos.
« Sameen ?
- Embrasse-moi, Root, demanda Shaw en relevant la tête vers elle. »
Root répondit à sa demande. Le baiser fut doux, Shaw se recula, regarda Root les sourcils froncés. Sa main sur la taille de Root se retira et vint essuyer les larmes qui avaient coulé, puis elle revint dans sa position initiale et serra plus étroitement Root contre elle. Shaw reprit le baiser et l'approfondit. Elle commença à respirer erratiquement et poussa Root jusqu'à ce qu'elles se retrouvent allongées sur le siège, Shaw au-dessus. Shaw rompit le baiser, se redressa un peu et plongea ses yeux dans ceux de Root. Root vit un désir pressant et désespéré envahir le regard de Shaw. Quand celle-ci se pencha, elle lui posa les doigts sur les lèvres.
« Sam, non ! refusa-t-elle fermement. S'il te plaît. Ce n'est pas une bonne idée. »
Shaw la regarda sans comprendre.
« Sam, on est dans un avion. L'hôtesse est dans le coin et Maria est à peine à cinq mètres de nous et je peux t'assurer qu'elle ne dort pas. »
Shaw parut soudain sortir de son rêve. Elle se redressa en balbutiant des excuses, s'assit sur le siège où elle s'était recroquevillée et prit conscience qu'elle empestait la transpiration.
« Je pue… Root, qu'est-ce que… ?
- Tu as fait un cauchemar.
- Je… je t'ai fait du mal ?
- Je dois avouer que pour une fois, pas vraiment. Ton réveil a même été plutôt agréable, j'en veux bien des comme ça plus souvent, affirma Root en lui souriant malicieusement.
- Ah ? Euh… Je… se troubla Shaw en rougissant, pas très sûre de savoir de ce dont lui parlait Root.
- Tu te souviens de quoi tu rêvais ?
- Non.
- Comment te sens-tu ?
- Euh... Shaw réfléchit un temps... Bien. Enfin, ça va.
- Tu veux...
- Non, ça va, Root. Vraiment. Merci. Je vais juste aller prendre une douche et changer de tee-shirt.
- Sam, tu devrais aller voir Maria.
- Hein ? Pourquoi ?
- D'abord parce que c'est elle qui a ton arme et ton couteau.
- Quoi ?!
- C'est moi qui lui ai confié.
- Mais pourquoi ?
- Au cas où. Et pour la rassurer. C'est elle qui m'a prévenue, j'étais dans la salle d'eau. Tu lui as fait peur.
- Je… Mon cauchemar ? réalisa-t-elle. C'était aussi… ?
- Oui.
- Mais euh…
- Vas-y, Sameen. Tu lui dois bien ça.
- Je ne lui dois rien du tout !
- Ne fais pas ta mauvaise tête, va juste récupérer tes joujoux, ça suffira.
- Bon, d'accord… »
Root se leva pour permettre à Shaw de sortir. Elle se retrouvèrent face à face dans la coursive. C'est alors que Shaw remarqua les traces qu'avaient laissé les larmes sur les joues de Root. Elle se mit à la fixer attentivement, détailla ses yeux légèrement rougis, encore brillants.
« Root…
- Quoi ?
- Tes… tu… Je t'ai dit quelque chose d'horrible pendant… ?
- Non, rien de spécial, pourquoi me demandes-tu ça ? l'interrogea Root ne comprenant pas ce qui tout à coup avait provoqué l'embarras de Shaw. »
Shaw leva sa main, elle passa délicatement son pouce sous l'un des yeux de Root, le retira et en examina la pulpe.
« Tu as… murmura Shaw. »
Elle releva ses yeux sur Root.
« Pourquoi ? Je…
- Non, Sameen. Tu ne m'as rien fait, tu m'as pas fait de mal et tu ne m'as rien dit d'horrible.
- Mais…
- Sam, c'est moi, c'est tout. Et je n'ai pas envie d'en parler maintenant.
- D'accord, Root, pas de problème. C'est comme tu veux… Mais je… Enfin…
- Je sais, Sam, ne t'inquiète pas, ça va. Va récupérer tes affaires.
- Okay. »
Shaw ne bougea pas, elle baissa juste la tête l'air préoccupé. Root la vit tergiverser et devina qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait faire pour lui montrer qu'elle avait perçu sa peine et qu'elle s'en souciait. Elle s'aperçut vite que Shaw ne trouverait pas la solution, elle se mâchouillait un coin de la lèvre inférieure, les yeux fixés sur les boutons de sa chemise. Root sourit, Shaw ressemblait parfois à une enfant perdue et cette espèce de tête de mule, brutale et taciturne possédait la capacité de l'émouvoir jusqu'au plus profond de son être.
« Sam ?
- Oui ?
- Tu t'inquiètes pour moi ?
- … Euh …
- Tu sais, ce n'est pas parce que tu ne le dis pas ou pire que tu le nies, que je ne m'en aperçois pas.
- … Je…
- File, Sameen, tu vas te ridiculiser, rit Root.
- T'es chiante ! »
Shaw lui tourna le dos et s'éloigna.
« Sameen ! la rappela Root. »
Shaw se retourna.
« Merci. »
Shaw regarda Root un instant. Pour une fois, elle ne souriait pas et Shaw, dans son « Merci », dans son regard, lut de la gratitude et beaucoup de… d'affection. Elle secoua la tête et reprit son chemin. Elle ne comprenait pas de quoi Root la remerciait, elle n'avait rien fait, rien su faire. Fréquenter Root s'avérait être une expérience très bizarre.
Root la regarda s'éloigner puis partit s'asseoir là où elle avait déjeuné et laissé son ordinateur. Elle l'ouvrit et le mit en route. Pendant la mise en route, elle s'enfonça dans son siège et ferma les yeux en respirant amplement, s'efforçant de relâcher toutes ses tensions. Elle repensa à ce qu'avait dit ou crié Shaw dans son sommeil et conclut que la conversation qu'elle avait eue avec elle avant que celle-ci ne prenne sa douche, n'était pas étrangère à la violence de son cauchemar. Aider Shaw promettait des moments difficiles. Chaque étape déclencherait des réactions qu'il appartiendrait à Root de gérer. Pendant des semaines, des mois, peut-être des années. Elle expira longuement, ouvrit les yeux, son regard se durcit. Elle ne reculerait pas, elle était prête. Elle repensa à Shaw, qui ne savait pas quoi dire pour lui montrer qu'elle se souciait d'elle, à Shaw assise entre ses jambes sur la plage à Vermillon, aux fois où côte à côte elles canardaient à tout-va en parfaite harmonie, à leurs repas silencieux, à son sourire, à plein d'autres trucs qui lui renvoyaient une image qu'elle aimait de Shaw, de leurs inter-actions, elle se fendit d'un sourire heureux, sereine, et se plongea dans ses programmes.
Shaw ralentit le pas en arrivant près de Maria Alvarez. Elle ne comprenait pas comment Root avait pu oser confier ses armes à la jeune femme. Son couteau en plus. Root avait surtout éloigné ses armes, elle les lui avait retirées, par prudence. Shaw lui faisait peur.
« Merde, jura Shaw. »
Elle n'avait jamais cherché à imaginer ce que pouvait ressentir Root quand elle faisait un cauchemar. Elle s'imagina être à sa place, si Root avait été la victime de Samaritain, et si elle délirait, souffrait de cauchemars, que ressentirait-elle ? Shaw se traita d'imbécile, elle s'avérait incapable de se mettre à la place de Root, enfin si, mais savait très bien que les sentiments qui l'envahiraient s'apparenteraient à de la colère, de la fureur et à rien d'autre et qu'elle retournerait certainement ceux-ci contre la terre entière et même contre Root, bref elle se conduirait comme une brute ultra-violente, rien à voir avec Root. Root en voulait à Samaritain et à toute son équipe de fanatiques, mais sa réaction ne se limitait pas à ça, ne limitait pas à une réponse violente. Plein d'autres sentiments semblaient s'y ajouter, des trucs bizarres que Shaw ne comprenaient pas vraiment, qu'éprouvait Root envers elle. C'était trop compliqué. Elle abandonna sa réflexion en se retrouvant devant Maria Alvarez. Shaw soupira, celle-là aussi se conduisait bizarrement.
La jeune femme l'observa venir à elle anxieusement, elle l'avait entendue hurler, puis discuter plus calmement avec l'autre jeune femme, elle ne savait même pas son vrai nom. Root ? C'était étrange comme prénom. Shaw lui sembla à peu près normale et elle se détendit, ses doigts se décrispèrent sur la crosse de l'arme que Root lui avait confiée et elle la posa sur le siège à côté d'elle. À l'approche de Shaw, sans qu'elle puisse s'en empêcher, une moue de dégoût s'afficha sur ses traits, l'odeur que dégageait celle-ci était insoutenable. Shaw s'en aperçut. Son regard devint glacial.
« Je reviens, déclara-t-elle abruptement. »
Elle dépassa le siège de Maria Alvarez rapidement, attrapa sa valise, la jeta sur un siège y prit un change et disparut dans la salle d'eau en claquant violemment la porte derrière elle. Le cœur de la jeune députée bondit dans sa poitrine. Elle ferma les yeux.
« Vous allez bien ? »
Elle sursauta surprise, ces deux femmes allaient la faire mourir de peur si elles continuaient comme ça.
« Je ne voulais pas vous faire peur, s'excusa Root. J'ai entendu la porte de la salle d'eau claquer. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Euh, je... c'est de ma faute, je...
- Évitez de la provoquer, lui conseilla gentiment Root. Je sais qu'elle peut être déstabilisante et pas toujours très agréable. Et vous, vous êtes prompte au sarcasme, mais croyez-en mon expérience, ne jouez pas trop à ça avec elle. Surtout vous.
- Je n'ai rien dit, je... j'ai... c'est juste que... elle... enfin...
- Quoi ?
- Elle sentait la transpiration, je n'ai pu m'empêcher de... et euh, elle a vu que je...
- Ah. »
Root sourit. Maria Alvarez avait de la chance de ne pas s'être prise une gifle. En entendant la porte claquer, elle avait soupçonné une prise de bec entre Shaw et son « insupportable » députée. Elle avait envoyé Shaw pour qu'elle et la jeune femme retrouvent une relation plus apaisée, pas pour qu'elles se rentrent encore une fois dedans. Elle savait que Maria Alvarez culpabilisait d'avoir entraîné Shaw dans un rapport de séduction, de l'avoir allumée pour être plus crue. Elle avait aussi lu dans ses regards l'estime qu'elle portait à Shaw, mais aussi autre chose, de l'intérêt, qui n'était dû ni aux charmes de Shaw, Root ne l'aurait pas vraiment accepté, ni à son admiration envers elle. Root ne savait pas ce que c'était, mais elle était persuadée que Maria Alvarez y attachait de l'importance et que peut-être Shaw y serait sensible. Maintenant, si elles recommençaient à s'installer dans un rapport conflictuel, personne n'y trouverait aucun bénéfice.
« Écoutez, je ne sais pas trop ce qu'il y a entre vous, si vous voulez que ça se passe plus ou moins bien, soyez sage. Vous avez la chance d'être blessée, profitez-en, mais soyez une patiente exemplaire, le genre qui ne se plaint pas, qui ne grimace pas, qui ne pleure pas. Vous voyez ce que je veux dire ? »
La jeune députée hocha la tête. Root repartit après lui avoir décroché un clin d'œil. Cette femme était incroyable la jugea Maria Alvarez. Elle l'avait entendue parler avec compétence de l'histoire du Mexique, d'affaires, de finance internationale, vu piloter un hélicoptère, manipuler un mania de la drogue, elle devait elle aussi manier les armes avec dextérité, et si elle avait au départ mal évalué la relation qui l'unissait à Shaw, elle avait depuis décelé une relation très profonde entre les deux jeunes femmes. Cette femme en tout cas manifestait une profonde tendresse, un profond dévouement envers Shaw. Elle l'aimait. Mais c'était plus que ça, elle l'aimait d'un amour sans condition. Et Shaw... Elle entendit la porte de la salle d'eau se rouvrir et se crispa sur son siège, coupant court à son analyse et appréhendant le retour de la jeune femme. Elle la sentit debout juste derrière elle et déglutit difficilement.
« Je ne vais pas vous bouffer. Comment va votre bras ?
- Ça va.
- Montrez-moi ça. »
Maria Alvarez repoussa la couverture qui la couvrait et lui montra son bras. L'épaule blessée se trouvait du côté du hublot. Shaw soupira contrariée. Elle se retourna et s'activa pour mettre le siège de l'autre côté de la coursive en position allongée.
« Installez-vous là. »
La jeune députée se leva et se recoucha à la place que lui avait indiquée Shaw en grimaçant. Elle n'osait pas lever le regard sur Shaw qu'elle sentait agacée. Elle l'entendit souffler ce qui augmenta son malaise. Shaw s'accroupit et lui défit son bandage.
« Je vous avait dit de ne pas bouger. Ça a saigné, où êtes-vous allée vous promener ? Vous vous êtes cognée quelque part en plus, non ?
- …
- Qu'est-ce que vous avez foutu ?
- … Je suis allée vous voir, et après, je... euh. »
Maria Alvarez regretta son aveu, les traits de Shaw se durcirent plus encore qu'ils ne l'étaient auparavant.
« Je devrais vous filer un bon coup de poing dans l'épaule. »
Maria Alvarez ne répliqua pas. Shaw lava sa blessure, vérifia les points qu'elle avait fait, jura quand elle vit que deux avait cédé, puis prépara une aiguille et du fil et répara les dommages, délicatement. Elle recouvrit ensuite la plaie avec une gaze.
« On va laisser ça comme ça, ce sera moins douloureux, mais cette fois ne bougez pas. Et si vous voulez aller aux toilettes prévenez-moi, je vous accompagnerai... Je vous immobiliserais l'épaule un peu avant d'arriver. »
Elle était en train de poser les sparadraps quand Maria Alvarez trouva enfin le courage de lui adresser la parole.
« Combien de temps ? »
Shaw se figea, une main tenant le rouleau de sparadrap, l'autre en train de tirer la bande. La jeune députée vit qu'elle avait tapé juste, elle regagna de la confiance.
« Pourquoi croyez-vous que me sois lancée dans la bataille contre les Cartels ?
- Qu'est-ce que vous racontez ? grommela Shaw.
- Combien de temps êtes-vous restée... loin ?
- Neuf mois, répondit Shaw après un long silence. »
Shaw reprit ce qu'elle était en train de faire.
Neuf mois ! Maria Alvarez en avait passé moins d'un. Sa vie en avait été bouleversée. Cela s'était passé en été, elle venait de fêter ses dix-sept ans. Elle était partie en voiture avec son oncle. Journaliste à El Diaro de Chihuahua, il lui avait proposé de l'accompagner à Maclovio Hererra. Il enquêtait sur la gestion de l'eau par les agriculteurs, leurs heurts souvent fréquents avec les autorités, leurs querelles, les conflits récurrents. Le région était jolie, ce n'était qu'à 120 kilomètres de Chihuahua et le sujet de son enquête intéressait Maria. Ils prévirent de rester sur place trois jours. Maria se passionna pour le sujet, pour la région. Elle aimait beaucoup son oncle, il s'efforçait toujours de la sensibiliser à l'histoire du Mexique, à ses richesses, mais aussi à ses problèmes, à l'insécurité, à la main mise des organisations criminelles sur l'économie ou sur la politique, à l'encombrant voisin du nord, aux injustices, à la corruption qui gangrenait le pays. Elle désirait à cette époque suivre ses traces et devenir elle aussi journaliste. Le chemin du retour l'incita à rentrer en politique. Leur voiture s'était fait coincer, son oncle avait été forcé de s'arrêter. Des hommes armés étaient descendus des véhicules qui les avaient immobilisés, avaient vociféré. Elle s'était retrouvée avec un sac sur la tête, attachée, molestée, enfermée. Puis, elle avait plongé dans un cauchemar.
Trois semaines plus tard, elle avait été rejetée sur le bord d'une route. Seule. Le cauchemar en avait engendré d'autres, toutes les nuits au départ. Puis un peu moins souvent. Elle n'avait pas pleuré à l'enterrement de son oncle retrouvé mutilé dans un coin de désert. Elle avait continué ses études, s'était spécialisée en droit international, était devenue avocate pour gagner sa vie, puis s'était orientée vers la politique, décidée à se battre. Elle n'avait jamais rien raconté à personne de ce qui s'était passé pendant les trois semaines où elle avait disparu. Elle souffrait de peur irraisonnées qu'elle dissimulait soigneusement, dormait mal, buvait souvent trop. Et puis, au cours d'un voyage aux États-Unis, elle avait visité un centre social près de San Diego. Elle y avait rencontré une étudiante en psychologie, celle-ci préparait une thèse et donnait de son temps libre pour aider le personnel du centre. Le centre accueillait beaucoup de Mexicains, clandestins ou pas. Maria avait sympathisé avec cette étudiante qui avait presque son âge et elles avait beaucoup discuté. Elle était revenue plusieurs fois au centre sous prétexte d'écrire un rapport. Quand, avant de repartir au Mexique, elle était venue prendre congé et remercier la jeune bénévole du temps qu'elle lui avait consacré, la jeune femme lui avait tendu un papier. Un nom et une adresse à Mexico étaient griffonnés dessus.
« C'est quelqu'un de très bien. Allez le voir de ma part. Je l'ai eu comme professeur. »
Maria l'avait remerciée dans un murmure. Une fois rentrée, elle s'était renseignée sur l'homme dont la jeune Américaine lui avait donné l'adresse. Elle était allée le voir et depuis les cauchemars avaient relâché leur emprise, même s'ils ne l'avaient pas entièrement quittée. Elle avait arrêté de boire, du moins trop souvent, et elle contrôlait mieux ses terreurs, ses phobies.
Elle regarda Shaw concentrée sur sa tâche. Elle ne savait pas trop ce qui la touchait chez cette femme. Peut-être sa souffrance, sa cuirasse qu'elle sentait abîmée. Sa force aussi, sa droiture et curieusement une certaine forme de tendresse qu'elle devinait soigneusement dissimulée derrière son attitude antipathique.
« Vous êtes quelqu'un de bien, murmura-t-elle. »
Shaw leva la tête et la regarda avec attention.
« Elle le sait aussi, continua Maria Alvarez d'une voix plus ferme, sans la quitter des yeux.
- J'ai fini, reposez-vous. Et n'oubliez pas de me prévenir si vous voulez quelque chose ou que vous voulez vous déplacer. Je vais vous commander le déjeuner. Juste évitez de boire de l'alcool, je crois que votre mioche en a eu son compte pour les cinq mois qui lui restent. Compris ?
- Oui, merci. »
Shaw rangea son matériel et releva le siège de la jeune députée pour qu'elle puisse déjeuner plus à l'aise. Elle appela l'hôtesse et demanda que soient servis les déjeuners. Elle refusa tout alcool, pour Maria Alvarez, comme pour elle. Elle observa l'hôtesse partir. Elle retournait dans sa tête ce que Maria Alvarez venait de lui dire. Elle avait dû être séquestrée plus jeune, être otage. C'était pour ça qu'elle était venue la voir. Après elle ne comprenait pas vraiment pourquoi celle-ci s'inquiétait pour elle. Elle ne la draguait pas, son attitude s'était complètement modifiée depuis la veille, Shaw la sentait peu à l'aise avec elle, pourtant Maria Alvarez cherchait à l'atteindre, elle avait aussi tenté de lui délivrer un message. Shaw se renfrogna, cette emmerdeuse voulait lui venir en aide. De quoi se mêlait-elle ? Elle se retourna vers elle furieuse, prête à lui lancer une injure. Maria Alvarez surprit son air mauvais, elle sourit tristement et la peur de l'avoir heurtée et d'en subir les conséquences l'envahit. Shaw tomba en arrêt devant son expression, repensa à la matinée qu'elles avaient partagée, à ce que Root lui avait affirmé, qu'elle aimait bien cette foutue députée. Vrai ? Faux ? Pff... vrai. Comme toujours, Root avait raison.
« Je sais, lâcha Shaw doucement. »
Maria Alvarez ne sut trop à quoi répondait Shaw, si c'était au fait qu'elle était quelqu'un de bien ou que l'autre jeune femme le pensait aussi, ou peut-être les deux. Elle pencha pour l'opinion de l'autre jeune femme. Elle imaginait mal Shaw se confier à un médecin, d'autant plus si elle possédait une formation poussée dans ce domaine, ce qui au vu de ses compétences en médecine ne faisait aucun doute. Elle avait certainement choisi de se reposer sur l'autre jeune femme. Un lien particulier les unissait, plus qu'une simple relation amoureuse. Elle décela une lueur ténue de compréhension dans les yeux de Shaw et elle resta les yeux posés sur les siens.
« Allez-y, ça ira.
- Mmm, fit Shaw. »
L'hôtesse apporta les repas, Shaw aida la jeune députée à s'installer, vérifia qu'elle pouvait manger sans gêne, récupéra ses armes posées sur le siège qu'avait quitté Maria Alvarez et partit rejoindre Root. Elle mangea en silence face à elle. Root l'observa du coin de l'œil, s'interrogeant sur ce qu'elle et Maria Alvarez avaient pu se dire. Elles étaient restées longtemps ensemble et elle les avait entendues échanger des paroles, même si elle n'en avait pas saisi le sens et qu'elle avait surtout refusé de les écouter.
Shaw commanda un café à l'hôtesse, qu'elle but plongée dans ses pensées. L'hôtesse le débarrassa quand elle eut fini. Peu de temps après, Shaw demanda à Root si cela la dérangeait qu'elle vienne s'asseoir à côté d'elle. Root se contenta de secouer la tête. Shaw s'assit et resta raide et empruntée à ses côtés. Root se retint de lui demander ce qui n'allait pas ou ce qu'elle voulait. Shaw la distrayait, elle n'arrivait plus à se concentrer sur son travail. En fait, elle commença à l'agacer. Son attitude perdura encore une demi-heure. À la fin Root n'y tint plus, elle crispait ses mains au-dessus de son clavier se retenant de la brusquer, il fallait qu'elle se calme avant d'ouvrir la bouche et de prononcer des paroles qu'elle regretterait ensuite, mais sentir Shaw hésiter à dire ou faire elle ne savait quoi et tourner et retourner ses idées dans sa tête sans trouver de réponses à son problème, l'énervait prodigieusement. Savoir que Shaw se comportait souvent ainsi quand quelque chose d'important la tracassait, n'empêchait pas Root de se laisser gagner par l'irritation. Elle ferma un bref instant les yeux avant de se lancer, quand Shaw se décida enfin. Root se retrouva complètement prise au dépourvu. Shaw s'allongea, posa sa tête sur ses cuisses, plaça une main sur son genou, puis ferma les yeux. Root avait levé les bras quand elle avait perçu le mouvement pour lui permettre de s'installer et elle les laissa un moment en l'air ne sachant plus quoi en faire. Elle baissa les yeux sur Shaw, regarda son écran, baissa les bras et ses doigts se remirent à taper sur son clavier. Elle devait apprendre à être plus patiente avec Shaw. Cela en valait vraiment la peine.
« Root ?
- Mmm ?
- Euh... tu...
- Ne t'inquiète pas, Sameen, je te préviens si quelqu'un arrive, la rassura Root d'un ton neutre.
- Merci. »
Shaw oublia où elle se trouvait et s'endormit. Quand Root eut fini ce qu'elle avait entrepris, elle s'étira les bras en levant les mains vers le plafond. Elle se détendit le cou et baissa les yeux sur Shaw. Celle-ci n'avait pas bougé depuis qu'elle s'était installée sur elle. Elle respirait doucement. Root lui posa une main sur l'épaule, l'autre se mit à lui caresser le front remontant ses doigts vers les cheveux. Elle laissa sa tête aller en arrière sur l'appui-tête de son dossier et ferma les yeux. Elle ne se rappelait pas avoir jamais eu quelqu'un installé ainsi sur elle. Elle avait souvent vu des enfants reposant ainsi sur les genoux d'un de leurs parent, des ados, souvent des filles d'ailleurs, parfois des couples d'amoureux. Root avait toujours trouvé en les regardant, surtout les filles entre elles, que se poser ainsi sur les genoux de l'autre dénotait de la part celui qui le faisait pour discuter, rêvasser, ou dormir, une grande confiance, une grande affection. Elle avait toujours un peu envié la relation qui unissait les deux personnes partageant cette position, ne sachant pas à la place de laquelle elle aurait préféré être, celle qui s'abandonne ou celle qui protège. Pour elle le rapport se lisait ainsi. Dans des parcs, elle avait parfois vu après une pause, pour jouer, courir, discuter, ou faire autre chose, les rôles s'inverser. La première fois qu'elle en avait été témoin, Root s'en était étonnée, puis elle avait compris que cela exprimait une relation équilibrée entre les deux personnes. Une relation harmonieuse. Elle ouvrit les yeux et observa Shaw. Elle doutait que celle-ci eut apprécié connaître son avis sur la position qu'elle avait adoptée. L'abandon. Pourtant Shaw savait très bien s'abandonner dans certaines conditions. Mais les circonstances alors s'avéraient particulières et beaucoup moins innocentes que le moment présent. Root se demandait si Shaw accepterait que les rôles soient inversés. La notion de protection quand on accueillait une personne sur ses genoux devait lui être complètement inconnue et plutôt s'apparenter chez elle à une violation de son espace personnel, le contact était trop intime. En fin de compte, Shaw s'avérait peut-être plus apte à montrer son affection qu'à gérer celle que les autres pouvait lui témoigner. Elle pouvait exercer son contrôle dans le premier cas, pas dans le deuxième. Intéressant.
Root profita de la situation pour se détendre et laisser ses pensées dériver paisiblement. Elle orienta leur cours sur Shaw, sur le plaisir de l'avoir endormie sur elle, sur la chaleur de sa main sur son genou, du poids de sa tête sur ses cuisses. Elle plaça sa main sur ses côtes, émue de sentir sa cage thoracique se gonfler et se dégonfler au rythme lent de sa respiration, lui prouvant que Shaw vivait, qu'elle était réelle.
« Miss Shaw ? »
Root secoua instantanément Shaw en entendant Maria Alvarez l'appeler. Shaw grommela, se frotta la joue contre elle et replongea dans son sommeil.
« Sameen, insista Root. Réveille-toi, Maria a besoin de toi.
- Mmm, protesta Shaw.
- Sam ! Elle va venir, la mit en garde Root. »
L'effet fut immédiat, Shaw se redressa, les traits chiffonnés et l'air pas très engageant, elle jura grossièrement et partit voir ce que voulait « encore, cette emmerdeuse ». Elle ne put cependant dissimuler à Root son inquiétude, Shaw avait beau prétendre que sa patiente l'ennuyait, elle se sentait concernée par son état, même si elle aurait juré la main levée que c'était par fierté professionnelle, qu'elle ne permettrait pas à un ses patients de lui claquer entre les doigts sans qu'elle ait tout tenté pour le sauver. L'argument se tenait d'ailleurs, mais Root savait que ça allait plus loin que la simple fierté. Ses crétins de profs n'avaient décidément rien compris au cas du docteur Sameen Shaw.
Elle était pragmatique. Si le combat contre un traumatisme ou la maladie avait été mené correctement, avec honneur, jusqu'au bout, mais que l'issue en avait été fatale, il fallait l'accepter. La mort faisait partie intégrante de la vie. Connaissant Shaw, Root comprenait parfaitement qu'une fois que quelqu'un était mort, pour elle il était mort et puis voilà, le sujet était clos. Tout les manifestations de tristesse, de douleur, les rites sociaux qui tournaient autour de la mort même d'un proche, devaient lui sembler inutiles, ridicules et même hypocrites. Root pouvait difficilement lui donner tort. Si Shaw perdait un patient alors qu'elle avait déployé tous les moyens à sa disposition pour le sauver, elle l'acceptait et passait à autre chose, à un autre patient. Pour son travail de protection, ses missions, c'était pareil. Socialement son comportement était inacceptable, c'est ce que n'avait pas compris Shaw et elle ne le comprendrait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas ne pas être honnête envers elle-même ou envers les autres. Elle avait certainement analysé son comportement et était arrivée à la conclusion qu'elle ne devait pas le remettre en cause, ni le dissimuler. Qu'elle avait compris elle, que c'était celui à adopter, qu'il s'avérait juste en toutes circonstances et qu'adopter celui attendu pour être socialement intégré, c'était adhérer à un vaste tissu de mensonges et se foutre de la gueule du monde. Elle s'était aperçue que les autres rejetaient son comportement, sa philosophie, qu'elle était différente, mais avait voulu rester honnête. De toute façon Shaw ne savait pas mentir et elle était incapable de renier ses convictions. Root appréciait cet aspect chez elle, un parmi tant d'autres. Shaw était honnête.
« Le plus souvent, pensa Root en souriant. Peut-être plus encore maintenant qu'avant d'ailleurs. »
Mais cette attitude permettait aussi à Shaw de se protéger émotionnellement et elle ne reflétait pas toujours ce qu'elle ressentait plus ou moins consciemment. Des émotions qu'elle s'interdisait d'éprouver et qui parfois malgré tout, dans certaines circonstances, s'échappaient contre son gré, comme c'était le cas avec la jeune députée.
Maria Alvarez avait longuement hésité à appeler Shaw. Elle voulait se rendre aux toilettes. Elle redoutait de la déranger, qu'elle arrive avec son air revêche, dur, et la malmène sinon physiquement, elle savait qu'elle ne le ferait pas, mais qu'elle la rabroue comme on le fait avec une enfant capricieuse de huit ans. Elle avait attendu, manqué de se lever et de se débrouiller toute seule. Elle avait alors repensé à la colère de Shaw quand elle avait vu qu'elle avait rompu deux points de suture, à sa mise en garde ferme de ne pas bouger sans son aide et se résigna à faire appel à elle. Shaw n'arriva pas un grand sourire aux lèvres, l'air jovial et babillant aimablement de tout et de rien. Elle ne prononça pas un mot, ne se fendit pas d'une expression, mais quand elle sut pourquoi la jeune femme avait fait appel à elle, elle ne montra rien non plus qui pût passer pour de l'exaspération ou de la colère. Elle aida efficacement la jeune députée. Son attitude neutre et professionnelle fit oublier à Maria Alvarez ses sentiments partagés, tourmentés envers elle. Elle souffrait et accepta sans protester que Shaw entre avec elle dans les toilettes, qu'elle l'aide à se déshabiller, puis à se rhabiller.
Après l'avoir ramenée à son siège, Shaw sortit un stéthoscope. Elle ausculta la jeune femme, remarqua sa pâleur et nota qu'elle souffrait. Elle se déplaça plus bas et posa le pavillon de son stéthoscope sur le ventre de la jeune femme. Elle l'appliqua à plusieurs endroits avant de ne plus le bouger. Elle garda une main sur le pavillon pour le maintenir en place et avec l'autre dégagea la lyre de ses oreilles et la tendit à Maria Alvarez. La jeune femme s'en saisit et installa les écouteur sur ses oreilles. Elle entendit le battement rapide du cœur de l'enfant qu'elle portait. Elle n'oublia pas sa douleur, mais l'émotion la prit à la gorge. Elle posa une main sur son ventre et resta sans bouger, concentrée sur le bruit sourd et régulier. Elle reporta un instant son attention sur Shaw qui n'avait pas bougé. Elle ne s'était pas trompée, c'était vraiment quelqu'un de bien. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle vivait dans la peur depuis longtemps et son rôle de députée, son combat contre les Cartels et les ingérences du gouvernement fédéral américain, l'avaient confrontée à beaucoup d'hostilité. Elle croisait rarement des regards bienveillants. Shaw ne lui avait pas vraiment dédié de regard bienveillant, elle ne la regardait même pas, mais elle venait de faire preuve d'une grande gentillesse et de beaucoup de délicatesse.
Root resta muette en découvrant la scène, il restait un peu plus d'une heure avant l'arrivée à La Guardia et elle s'était levée pour prévenir Shaw qu'elle devait s'occuper de Maria Alvarez avant l'atterrissage. Les deux jeunes femmes ne l'avait pas entendue venir, Shaw tenait toujours le pavillon collé sur le ventre de la jeune députée, les yeux fixés dessus. Ceux de Maria Alvarez brillaient, des larmes perlaient à leurs commissures. Elle paraissait transfigurée, tous ses soucis, toutes ses peurs semblaient s'être évanouis. Un rictus seul s'inscrivait sur son visage et trahissait la douleur que lui occasionnait sa blessure. Elle leva les yeux et croisa le regard de Root. Elle lui envoya un message de reconnaissance, celui que peut-être elle ne pourrait délivrer à Shaw, espérant que Root saurait le déchiffrer. Root le déchiffra et sourit à la jeune femme qui s'essuya rapidement les yeux avec le dos de main droite, s'efforçant visiblement de ne pas renifler et de ne pas éveiller l'attention de Shaw. Root surprit celle-ci se mordre la lèvre inférieure. Elle rit silencieusement. Shaw était surprenante et pourtant si prévisible. Elle se retrouvait prisonnière d'une situation qu'elle avait elle-même provoquée et ne savait plus comment y mettre un terme. Incapable de trouver le geste ou la parole qui lui permettraient de se libérer sans heurter Maria Alvarez, redoutant de se retrouver confrontée aux émotions de la jeune mère. Shaw ne bougerait pas et finirait par se redresser brusquement brisant la grâce de l'instant. Elle s'en voudrait, même si elle ne le reconnaîtrait pas, et se montrerait exécrable avec la personne qu'elle avait voulu soulager de sa peine et de sa douleur, à qui elle avait tenté d'apporter un peu de réconfort. Il appartenait à Root de leur venir en aide et de ne pas gâcher ce moment que Shaw avait offert avec tant de bienveillance à Maria Alvarez.
« Sameen ?
- Oui ? répondit Shaw saisissant avec reconnaissance la perche que lui tendait Root.
- Nous arrivons dans un peu plus d'une heure, tu devrais peut-être la préparer pour après.
- Oui, merci, Root. »
Root lui sourit, Maria Alvarez remit à Shaw son stéthoscope sans un mot. Quand celle-ci se releva, Root dans son dos fit un clin d'œil de connivence à Maria Alvarez, espérant que celle-ci ne commettrait pas la bêtise de remercier Shaw maintenant.
« Tu as besoin de quelque chose, Sam ?
- Non. Euh, si. D'une paire de chaussures. Elle n'en a pas. Elle chausse la même pointure que nous, tu n'en as pas une paire à lui donner ?
- Je ne comprends pas...
- Je lui avais prêté les miennes, celles que...
- Ah ! Je me demandais pourquoi tu te promenais pieds nus, j'ai ma réponse maintenant...Tu m'étonnes, Sameen, la taquina Root.
- Root, garde tes réflexions pour toi. T'en as ou pas ? Je ne veux pas lui donner les miennes.
- Ça vous dérange de prendre celles que j'ai aux pieds ? demanda courtoisement Root à la jeune députée. Sinon, je n'ai que des escarpins. Mais les talons sont très hauts, ce qui dans votre état ne doit pas être conseillé et j'aimerais bien moi aussi les garder.
- Euh, non, non, c'est gentil, s'empressa de répondre Maria Alvarez.
- Je vais vous donner un débardeur, ajouta Shaw. Je n'ai plus rien d'autre. Votre chemise est bonne à jeter de toute façon et Root est trop grande, vous serez ridicule si vous portez une de ses chemises. »
Root se défit de ses chaussures s'excusant si elles étaient humides et partit chercher une paire de chaussettes propres, tandis que Shaw sortait un débardeur noir et apportait sa mallette de matériel médical.
« Mettez d'abord le débardeur, je vais vous aider. Asseyez-vous. Vous mettrez les chaussures en arrivant. »
Root revint, posa les chaussettes sur un siège et resta assister à l'habillage de Maria Alvarez, attentive aux moindres gestes de Shaw. La jeune députée suivait avec application toutes les directives qu'on lui donnait. Shaw se retourna brusquement.
« Qu'est-ce que tu fous là, Root ?
- Euh, rien. Je vous laisse. »
Elle s'esquiva en vitesse et regagna sa place. Shaw la rejoignit un quart d'heure plus tard.
« Ça a été ?
- Évidemment, qu'est-ce que tu crois ? répondit Shaw sèchement. »
Hou ! Shaw n'était visiblement pas à prendre avec des pincettes. Root ne relança pas la conversation, laissant à Shaw l'initiative de la suite.
« Root ?
- Sam ?
- Euh... Qu'est-ce qu'elle va devenir ?
- Je ne sais pas encore.
- La Machine ne t'a rien dit ?
- Non.
- Bon. »
Shaw étendit les jambes devant elle et se plongea dans ses pensées, mais elle resta attentive à son environnement et prit rapidement conscience du regard insistant de Root posé sur elle. Qu'est-ce qu'elle avait à la fixer comme ça ? Pendant plus de dix minutes, Shaw rongea son frein, espérant que Root détourne son attention vers son fichu ordinateur, que sa boîte de conserve chérie la contacte ou que les nuages tout à coup la fascinent. Peine perdue.
« Root, commença Shaw en relevant la tête. Tu ne veux p... »
Root dévisageait Shaw béatement, elle semblait ne même pas l'avoir entendue. Elle avait l'air d'une vraie abrutie.
« Root ! lança Shaw hargneusement.
- J'aimerais bien avoir un enfant avec toi, Sameen, déclara Root pensivement. »
Shaw resta bouche bée.
« Mais t'es vraiment trop con, finit-elle par dire. C'est pas possible en plus.
- N'empêche. Avec toi, ce serait génial
- Non, mais c'est vraiment n'importe quoi ! Tu délires complètement. Je me casse, cracha Shaw en se levant.
- Reste ici, dit précipitamment Root en la rattrapant par le poignet. Je plaisantais. »
Shaw se rassit, elle n'était pas dupe de son mensonge et Root le savait. Sa déclaration semblait idiote, mais elle était sincère et Shaw l'avait comprise comme ça. Root avait été profondément touchée par l'attitude de Shaw envers Maria Alvarez. Comment envisager après ça, pouvoir lui tirer dessus, la tuer, penser une seconde qu'elle était un monstre ou même une sociopathe incapable d'éprouver le moindre sentiment ? Et en plus, là, maintenant, elle s'imaginait très bien avoir un enfant avec Shaw, pire elle le désirait. C'était stupide, Shaw avait sans doute raison. Pas stupide, complètement irrationnel. Elle devrait peut-être en parler avec La Machine, elle l'aiderait à analyser son désir et à y voir plus clair.
En attendant, ce n'était pas du tout une plaisanterie.
Elle regarda Shaw, sérieusement, et celle-ci détourna le regard incapable de faire face aux sentiments que Root déversait pourtant prudemment sur elle. Root avança un pied, aucune des deux ne portait plus de chaussures. Elle le plaça contre un pied nu de Shaw qui, à son grand soulagement, accepta le contact et ne l'écarta pas. Shaw serra les mâchoires et se pinça les lèvres.
« Root ?
- Oui ?
- C'est une simulation ou pas ?
- Est-ce vraiment important, Sameen ?
- Non, concéda celle-ci. »
Shaw tourna lentement son regard vers Root, accrocha le sien et ne le lâcha plus.
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